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La Dimension du sens que nous sommes
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RENTREE LITTERAIRE : VOLLMANN, LE LIVRE DES VIOLENCES

6 Octobre 2009 Publié dans #en lisant - en relisant

Le livre des violences est tout à la fois un catalogue, une réflexion, un essai, un roman, un document journalistique, la mise en abîme de discours hétérogènes, une proto-encyclopédie, bref un texte. Tout ou presque, campant au milieu des genres, jouant de toutes les justifications, de toutes les mystifications, ré-articulant les genres pour mieux construire son objet.

Certes, les (pâles) tentatives de catégorisation des types de violences qui s’affrontent dans le monde, voire le préambule et l’introduction pseudo méthodologique sur la démarche "inductive", pourraient tromper. Mais à le lire comme un essai, on risque d’en perdre la vraie richesse. Car ce livre est plus et moins que cela.

Vollmann a parcouru le monde et le parcourt encore depuis des décennies, construisant toujours ce même rapport à ce monde qu’il ne cesse de questionner sur ses lieux les plus sensibles. On se rappelle son inquiétant Pourquoi êtes-vous pauvres ?, avec sa démarche si contestable. Et face à son Livre des violences, on se prend souvent à se demander quelle peut être la finalité d’un tel ouvrage. En somme, tout à fait ce genre de livre au statut incertain que dénonçait B.W. dans BW….

 

1. DES RAISONS DE NE PAS LE LIRE.

A maintes reprises, chaque articulation narrative de l’ouvrage paraît fléchir rapidement pour ressasser une position réductrice. Son introduction sur la mort par exemple, qui n’apprend rien qu’on sache, récapitulant un peu tout ce que l’on a dit déjà sur le sujet. Ou bien ses réflexions sur la violence justifiée : qu’apportent-t-elles à celles de Max Weber ? Voire à celles de Franz Fanon, ou Hans Mayer évoquant la violence vengeresse qui crée une égalité négative, une égalité de la souffrance, ou à Jean Améry dissertant sur les violences qui  "humanisent", et bien d’autres encore, tel Malcom X, cruellement absent de l’ouvrage, ou l'étude : L’Homme enfanté par la violence (1971, Widersprücke, éd. Klett-Cotta), sans parler de toutes les analyses sur le sujet provenant du fonds des littératures de la décolonisation?…


On peut être aussi surpris par le style, "fleuri", de l’aveu de l’auteur (un mot, quel mot!, importé tout droit du vocabulaire non critique des plus mauvaises littératures du XIXème siècle). Style que l’auteur revendique et défend en outre en référence à l’intention affichée de gagner "l’adhésion" du lecteur… "L’adhésion" du lecteur !!! Là encore, ressortissant aux rouages des sous-littératures d’identification que dénonçaient déjà les auteurs du XIXème…


Vollmann ne brille pas par l’innovation stylistique, c’est le moins qu’on puisse dire, mais par ce qui est un peu la tarte à la crème du roman plus ou moins expérimental d’aujourd’hui : la composition. Car au fond, il n’est pas jusqu'au sens de son projet qui n’apparaissent candide, quand il en appelle à "l’espérance" comme lieu où rassembler notre lecture, sans se rendre compte qu’il emprunte ce concept au monde chrétien qui fait de l’espérance une vertu, et pas n’importe laquelle, permettez : une vertu théologale
, c’est-à-dire une vertu à laquelle l’homme, sans le secours de Dieu, ne peut accéder…


Apprendre enfin que la violence fut de tout temps pour le rester de tous les temps ne nous avance pas à grand-chose, sinon à nous encourager à relire les belles études bibliques de Ricœur quand ce dernier, commentant le Décalogue et son commandement inquiétant-"tu ne tueras point"-, s’interroge sur cette proposition grammaticale qui d’emblée inscrit le meurtre comme déjà là, un donné inévitable de la condition humaine.


Que faire, en somme, d’un tel ouvrage ?


Publié qui plus est dans une version abrégée ce qui, comme le souligne la librairie L’établi, à Alfortville (94), dans un entretien exclusif et inédit publié dans son premier bulletin –LIVraison 1#
– (offert à ses clients), ce qui donc n’est pas rien quand on prétend donner au lecteur le choix des situations dans lesquelles construire sa lecture. Version au demeurant fabriquée par suppression de chapitres entiers, formatant une bien curieuse compilation - à moins que l’on prétende que les 7 volumes américains sont largement redondants…


Que faire de ce livre ?

Que faire, quand c’est moins la question de la justification de la violence qui peut retenir, ni moins encore celle de savoir quand elle est justifiée dans l’Histoire et dans sa forme collective (il n’y a ici de réponse que dans l’Histoire) ? Qu’en faire lorsqu’on découvre l’auteur s’aventurer jusqu’au seuil inquiétant des violences dites d'"autodéfense" ?


Reste la personnalité de l’auteur courant les mondes glauques, sauvages, abrutis, non pour le sauver, mais le donner à lire.


Reste des pages superbement écrites, des descriptions du siège de Sarajevo par exemple, convoquant un plaisir inouï – pour un peu on en redemanderait, de grâce : un autre siège, d‘autres horreurs, guerres et massacres…

 


2. DES RAISONS DE LE LIRE.


Reste cette violence qui submerge tout,
le monde et l’ouvrage et la lecture qu’on en fait. Comme d’un geste de désespéré (Artaud) les mains haut levées au-dessus de la tête.


Reste la mise à plat roborative des catastrophes, des violences que Vollmann met à notre disposition en une somme indigeste dans laquelle creuser chacun ses propres questionnements.

Reste moins une encyclopédie que le naufrage d’un monde épars dont on relèverait les épaves, le témoignage d’une épouvante, celle de Vollmann ne parvenant pas à échapper à ses phobies, courant encore une fois les mondes glauques pour tenter d’y découvrir la forme de sa vie et ne rencontrant que ses contradictions auxquelles il ouvre la seule solution qui lui permette de tenir et dont il nous fait les témoins (...de sa folie, non de celle du monde) : sa solution poétique.
Et voir dans ce traitement "fleuri" qu’il y apporte l’artifice d’avoir créé une œuvre d’art remuante. Car Vollmann ne se fait pas l’historien des violences, il s’en fait l’artiste : la violence comme art poudréraire comme dirait Pierre Senges, qui nous serait dédiée, à nous, hommes de peu d’aplomb, intéressés à l’accélération de notre perte.
Et ce faisant rédige Une dramaturgie de la Violence.


Reste une démarche intellectuelle de prémices : construire un genre sans doxa. Où sans cesse se pose néanmoins la question de l’autorité du texte, évacuée sans l’être vraiment, jouant de toutes les ambiguïtés des genres : celui de l’essai par exemple et de ses postures langagières. Une démarche qui ouvre à cette interrogation : l’écriture, pour échapper au sens ou pour le recouvrir ? Pour le produire peut-être, Vollmann s’installant tout autant dans la revendication autotélique de la littérature (dont il ne faut pas oublier qu’elle accompagna la montée en puissance de la bourgeoisie), que dans son refus d’être coupée du monde.


Le silence rimbaldien et la fin de la lisibilité du monde, en sus. Où, depuis le XIXème siècle, la réalité est en quelque sorte devenue un cadavre dans le placard de la littérature. Ici, Vollmann exhiberait ce cadavre. Pour montrer aussi ce qu’il demeure de réalités dans les plis de la langue.


Mais rappelons-nous les revendications de la littérature expérimentale : ni catharsis, ni mimésis. Voici que Vollmann tout à la fois l’approuve et le refuse, construisant sa somme insensée. L’œuvre, dans ces conditions, comme expérience de quoi ? Une simulation ? Derrière les pages, plus de cosmos, à peine une sphère, un réel de fin de combines, ou bien le monde de chair et d’os ? Que nous montre Vollmann ? Les stigmates du monde pour rendre compte de son réel, car tout le reste serait épuisé ?


Reste donc l’intrigante identité littéraire de ce texte, et les filiations que lui reconnaît son éditeur français dans cet entretien inédit avec la Librairie l’établi : pour lui l’encyclopédie de Diderot et les Chants de Maldoror, pour moi seul ce dernier sans doute, superbe compilation des styles, des doutes, des terreurs d’une époque.
joël jégouzo--.

 

 

LE LIVRE DES VIOLENCES. QUELQUES PENSÉES SUR LA VIOLENCE, LA LIBERTÉ ET L'URGENCE DES MOYENS (RISING UP AND RISING DOWN), de William T. Vollmann, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean-Paul Mourlon, éd. Tristram, septembre 2009, 944 pages, 35 €, EAN : 9782907681773.

LIBRAIRIE L’établi, Du Mardi au Samedi 10h/19h30 - Dimanche 10h/13h
121, rue Paul Vaillant-Couturier 94140 Alfortville, tél. 01 49 77 79 14 - librairie-etabli@orange.fr

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DU DESENCHANTEMENT COMME GENRE LITTERAIRE (en attendant Vollmann)

5 Octobre 2009 Publié dans #en lisant - en relisant

"Vingt-quatre chapitres comme les vingt-quatre heures d’une journée de la vie terrestre", nous dit la quatrième de couverture.
Vingt-quatre heures du désenchantement des villes, des banlieues, de vies mornes vaincues avant même d’avoir livré combat.
Vingt-quatre heures dont le conflit est la règle, ou la trahison, ou la faillite sous toutes ses formes envisageables, morale, sexuelle, intellectuelle. Moins pourtant le désespoir que la désespérance, l’amertume.


La Tour Gérard de Nerval, la Cité des Ecrivains, surplombent des pavillons de cadres modestes avec cette raillerie bien française de lieux dont les noms n’invitent qu’à l’ironie la plus plate.
On suit quelques destins aux trajectoires minuscules enfermées dans les contraintes de la vie. Exit les Golden Boys, tout autant que la grande misère des années de récession économique (encore que, aujourd’hui, cette misère frappe de nouveau à nos portes, a même poussé ces portes et s'est invitée chez nous - mais nul n'en dit rien). Il ne reste qu’un pénible accablement larvé, que nul ne s’explique vraiment. L’ouvrage est construit comme le splendide Short Cuts de Robert Altman, dont le sous-titre était, rappelons-le : "Les américains". Ici, ce serait un peu notre Short Cuts à nous, une démoralisation sans l’énergie des espaces américains, au sein de laquelle la violence elle-même est pitoyable. Un cadre en fait les frais. Battu par des enfants, plus étonné que traumatisé d’avoir ainsi été confronté à cette réalité dont ne témoignait que son téléviseur. Solidaire des mêmes déconvenues, il partage désormais le même monde un peu lourd de fatigue sociale.
joël jégouzo--.


Comment disparaître complètement de Philippe Hermann Pauvert, août 2001, 262p., 20 euros, EAN : 978-2-7202-1439-6

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LE TABOURET DE L'IMPERATRICE

4 Octobre 2009 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

Les quartiers interdits de la Cité Pourpre, à l’intérieur des palais impériaux de Pékin, sont construits sur le même plan que Khanbalic, la grande cité des empereurs mongols fondée en 1267 par Kubilai-Khan (1215-1294, petit-fils de Gengis Khan, il régna à l’époque de Marco Polo -voir image). Ce plan offre la forme d’un rectangle divisé en lots rectangulaires, les Fang, orientés selon les quatre points cardinaux.

 

Le Palais impérial proprement dit, le Kong Tch’eng, ou Cité Pourpre, est une sorte d’enclos presque carré, mesurant un peu plus d’un kilomètre du Nord au Sud, et sept cent quatre vingt six mètres d’Est en Ouest. Il est entouré d’un large fossé et d’un mur de plus de sept mètres de hauteur, de couleur rosâtre, qui ne donne pourtant pas son nom à la Cité, lequel vient d’une allusion à l’étoile polaire : le Palais impérial est le centre de gravitation du monde, comme l’étoile polaire (Tsen-weising) est le centre du monde céleste.

 

A l’intérieur de ses nombreux quartiers, celui du T’ai Ho tien (pavillon de l’Harmonie Suprême), le premier des trois grands pavillons construits sur la grande terrasse de marbre à trois gradins. Le plan de cette terrasse est celui d’une double croix dont il manquerait la tête. On y accède par un triple escalier qui se répète à chacun de ses étages. Ici encore, sur l’axe médian, les marches sont remplacées par des rampes inclinées, sur lesquelles les dragons impériaux planent au milieu des nuages et des vagues. Sur les deux escaliers latéraux, les degrés sont ornés de sculptures de bêtes diverses et entre les escaliers se trouvent dix-huit bassins en argent massif. Sur la terrasse proprement dite, deux énormes grues et deux tortues de bronze montent la garde. Plus loin, sur les côtés du pavillon, quatre immenses bassins servent de lampes à huile - des mèches flottantes voguent sur cette mer grasse. Le T’ai Ho Tien est le lieu des cérémonies du Jour de l’an chinois, du solstice d’Hiver et de l’anniversaire de l’Empereur. Sur une haute estrade à laquelle accèdent trois escaliers se trouve le trône, entouré de vases, de brûle-parfums, de paravents de coromandel, de dressoirs.

Le Pao Ho Tien (pavillon de l’Harmonie Protectrice) est situé le plus au nord de tous les édifices de la Chaussée du Dragon. Il est construit exactement sur le même plan que le T’ai Ho Tien, avec une salle à cinq nefs dont la plus large est rehaussée d’un plafond à caissons. Son toit est divisé en deux parties ; sur son petit côté, il forme des demi pignons et non des pentes entières, forme qui est censée être la moins recherchée. C’est, avec ses proportions plus modestes, le seul élément d’architecture qui le différencie du T’ai Ho Tien. Le pavillon de l’Harmonie Protectrice est le lieu où l’Empereur reçoit les Lettrés qui ont conquis les grades les plus élevés. La salle est remplie de vieux livres ; des murs percés de galeries secrètes la rattachent aux galeries latérales de la cour extérieure et marquent la limite de la zone accessible au public : ses portes en demeurent immuablement fermées.

 

Dans les appartements impériaux, les quartiers de l’empereur sont beaucoup plus petits que les appartements de l’impératrice douairière. Ils se composent de trente-deux salles, dont beaucoup ne sont jamais utilisées. Toutes sont cependant meublées avec la même richesse. Derrière ce bâtiment se trouve le palais de la jeune impératrice, plus modeste encore. Plusieurs autres bâtiments servent de salles d’attente aux visiteurs. Il y a également plusieurs bâtiments qui paraissent ne servir à rien et dont l’affectation est inconnue ; les portes en sont scellées et personne ne sait ce qu’ils contiennent. L’impératrice elle-même n’y est jamais entrée et la porte de l’enclos qui contient ces bâtiments est toujours solidement gardée. Ils ne ressemblent à aucun autre édifice du palais et paraissent vétustes. De place en place, on y devine des ornements en céramique jaune et verte. Les murs sont d’un rouge délavé, l’entrée est taillée dans d’énormes blocs de marbre noir. Il y a un tabouret d’ébène en laque rouge incrusté d’émaux posé en permanence sous le porche de la porte principale.--joël jégouzo--.

 

Vent et vagues (Le Roman de Kubilai-Khan), 風濤, de Inoue Yasushi, traduit par Corinne Atlan, éd. Picquier, 1963, Poche n° 46, 288 pages / 8,50 € / ISBN : 87730-264-4

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RIEN N’EST PLUS MINCE QUE LE SOUVENIR DE LA VOLUPTE

3 Octobre 2009 Publié dans #en lisant - en relisant

Heuman se réveille à Lisbonne, alors que la veille il s’était endormi à Amsterdam. Pire : il se réveille avec le sentiment d’être mort ! Socrate sans barbe mais à lunettes, une force mystérieuse l’attèle à son travail : le souvenir. Il se rappelle alors l’étrangeté de son métier de professeur de grec et de latin. Il se revoit, transi, face à la seule élève de son cours : une pure merveille d’intelligence et de beauté. Le mari de son amante, tous deux collègues au sein du même établissement, avait une liaison avec cette élève douée. Tout ce désordre avait déboulé par hasard dans sa vie, inaugurant sans qu’il l’ait bien compris alors, les heures du grand retranchement.

Rassurons-nous : «Le lieu naturel du chagrin, ce sont les lignes du visage, pas la mémoire». Aussi Nooteboom nous épargne-t-il ce roman grave qu’un autre, sur le même thème, aurait écrit. Et cependant, léger, irrésistiblement drôle, il ne cesse de nous surprendre par la profondeur de sa pensée.

Au loin se dresse la tour de Belém. Phaéton a commencé sa chevauchée mortelle, encerclée de ces éléments informes que sont l’océan et la nuit, menaçants envers du monde. Portugal, dernier rivage du dernier monde, qui n’en finit pas de se clore lui-même. Son  dernier voyage lui fait remonter l’Amazone. Des rives montent le grognement des chiens. C’est dans l’instant de sa mort que le récit tient tout entier, avec, «pour finir, le bruit de pages qu’on tourne.» --joël jégouzo--.

 

L’histoire suivante, Cees Nooteboom, traduit du néerlandais par Philippe Noble, folio, n°3392, juin 2000, 140p., 5 euros, EAN : 9782070411283

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RENCONTRER CEES NOOTEBOOM

2 Octobre 2009 Publié dans #entretiens-portraits

Le 24 septembre 2001, Cees Nooteboom était l’invité de l’Institut Néerlandais.
Trois français dans la salle pour découvrir cet auteur qu’outre son pays, l’Allemagne, l’Angleterre et l’Espagne portent à juste titre aux nues.
Poète, essayiste, grand reporter, cet écrivain capable de superviser dans cinq langues la traduction de son œuvre, s’exprime dans un français des plus purs. Vêtu sobrement, en chemise blanche, col ouvert, il parle délicatement, en accordant une attention extraordinaire à son public. Quelle que soit la question, il y répond avec une cordialité exquise qui engendre du coup une surprenante intimité entre les participants de la rencontre – une poignée tout juste.
« Le déclic du livre ?»
Après une pose, Cees Nooteboom embraye sur une anecdote : « Une télévision m’a demandé de parler de mon livre en trente secondes. Je l’ai fait en vingt-trois secondes. Et puis après, plus rien. Nous n’avons plus parlé de rien. C’est avec des choses pareilles qu’on se rend un peu compte du monde dans lequel nous vivons. Non, il n’y a pas eu de déclic. J’avais en fait l’idée d’écrire sur l’Espagne du XIIe siècle et j’ai écrit un  livre sur l’Allemagne contemporaine… J’ai vécu à Berlin au moment de la chute du mur. J’allais aussi en Espagne chaque année. J’observais le terrorisme dans l’anonymat du sacrifice des victimes.
- Pourquoi le thème du deuil ?
- Rétrospectivement, on peut tout expliquer. Mais je ne suis pas un écrivain à projet : je m’aventure dans l’écriture. J’écris pour penser. J’ai placé cet homme à Berlin, une ville chargée d’Histoire.
- Mais beaucoup de choses y ont disparues déjà, non ?
- L’Histoire disparaît tout le temps à côté de nous. Je voulais méditer sur notre rapport à cette disparition tragique de l’Histoire.
Puis Cees Nooteboom se lève, se dirige vers le buffet : « Venez, nous serons mieux », et poursuit de l’un à l’autre, tendant une coupe, un canapé, souriant et serein, « C’est peu de chose un livre ». Juste de quoi bouleverser l’un ou l’autre. Bientôt une main sur mon mp3 : «Vivons cela entre nous». La soirée se poursuit alors en toute simplicité, à bavarder de soi, de littérature, de Cotzee, de Sebald, avec une affection sans égale de la part de cet auteur au sommet de sa gloire.
joël jégouzo--.
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CEES NOOTEBOOM : LE JOUR DES MORTS, toute l’épopée du monde contemporain...

30 Septembre 2009 Publié dans #en lisant - en relisant

Ces conversations qui nous retiennent les uns au chevet des autres...

Livre sur l’exil, le nomadisme, le deuil, le sens de l’Histoire et celui de la violence terroriste. L’abondance des thèmes abordés dans cet ouvrage de Nooteboom paraît récapituler tous ceux entrecroisés au fil de son œuvre.

Histoire d’amour, évocation de la diversité culturelle de l’Europe, c’est toute l’épopée du monde contemporain que l’auteur embrasse dans ce livre puissant et tragique.

Cameraman, le héros du roman, s’est spécialisé dans les images de carnage qu’il filme pour les grandes chaînes de télévision.

C’est sa spécialité : ramener des images atroces pour les deux, trois minutes des journaux télévisés du soir. Sa femme et son fils sont morts dans un accident d’avion. Lui vit à Berlin, dans cette ville engloutie par l‘histoire et la perte. Homme d’âge mûr, il rencontre une jeune femme, blessée depuis l'enfance. Etre de passage, rien ne la retiendra auprès de lui, tandis qu’il souffre de cet improbable présent dans lequel il vit l’absence de sa famille disparue.

 Dans ce fantastique roman qui va à rebours de tout notre rapport à l’Histoire, on ne sait ce qu’il faut admirer : la richesse de ses thèmes ou sa construction. L’impassibilité du monde s’offre ainsi dans ces ruptures narratives qui laissent entendre la voix singulière de l’instance narrative. Surplombant le récit mais impuissante à en prédire le cours, celle-ci ne peut qu’enregistrer cette narcose dans laquelle l’humanité semble tomber. Le récit se réinvente donc dans ses marges, dans l’étrangeté du monde végétal ou l’art de ces conversations qui nous retiennent les uns au chevet des autres.

 

Le jour des morts de Cees Nooteboom, traduit du néerlandais par Philippe Noble, éd. Actes Sud, sept. 2001, 372p, ISBN : 2742734163

Ou : Gallimard, Folio, 2006, EAN : 9782070308637

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L’HISTOIRE, LA MEMOIRE, SES DEVOIRS ET L’OUBLI

29 Septembre 2009 Publié dans #essais

C’était un mardi. Celui du 30 juin 2000. Paul Ricœur était l’invité des Conférences Marc Bloch dans le Grand Amphithéâtre de la Sorbonne. Âgé, certes -il a 87 ans-, son œuvre derrière lui déjà, avançant vers un terme qui ne faisait aucun doute pour personne - quelques années encore et deux ouvrages déjà bouclés comme par devoir, non pour clore mais appeler ses lecteurs à rassembler encore leurs forces et refuser les endoctrinements éphémères.
Paul Ricœur, dans l’un de ces moments magiques de la pensée où l’auditeur paraît s’élever peu à peu au-dessus de lui-même par la force d’une intelligence rare et claire.
Je me rappelle cette soirée. Salle comble : le tout Paris universitaire se pressait dans le Grand amphi de la Sorbonne avec le sentiment d’assister à l’un de ces événements majeurs de la vie intellectuelle. Salle comble pour ce qui paraissait aussi un hommage qu’il n’était que temps de rendre à un penseur d’exception.
Dans sa présentation, Jacques Revel évoqua les relations tourmentées que les sciences sociales avaient de longtemps entretenues avec la philosophie. Une vieille rivalité que Ricœur avait fait tomber en suscitant entre elles une incomparable écoute mutuelle.
La conférence, dédiée sobrement à François Furet («mon ami»), dura deux heures.
Deux heures pleines, denses, souvent techniques. Du problème de l’advenue des nominaux à la question de l’énigme de la présence en image de l’absent. Deux heures riches, généreuses, Ricœur ciselant son propos pour ne pas réduire son intervention à l’exercice d’une démonstration mondaine. Ricœur n’hésitant pas à nous embarquer dans une pensée exigeante, malaisée. Affrontant par exemple sans détour le difficile problème du statut épistémologique de la preuve. Dessinant d’une voix nette la configuration du paradigme indiciaire, décortiquant dans l’aridité de l’exigence analytique l’opération historiographique. Tant et tant qui nous portait au delà de nous-même.
De cette conférence j’ai retenu bien des démonstrations savantes, élégantes, et puis, pour ce qui nous arrête ici provisoirement, sa mise en garde à propos d’un devoir de mémoire devenu à la mode. La décennie qui venait de s’écouler s’était structurée autour d’une fausse éthique de ce devoir. A coup sûr une morale abusive sinon despotique -pour reprendre l’opposition si fructueuse plaidée par le grand penseur entre éthique et morale.
Ricœur en dénonçait les dérives : celles d’une exhorte violant l’exercice de l’anamnèse et poussant les communautés vers un repli dangereux. De toute son autorité, il plaida pour l’émergence d’un travail de la mémoire, plutôt que l’allégeance pressée à son décorum grandiloquent. Un travail depuis lequel interroger, chacun et tous presque dans le même temps, le sens de cette (re)présentation présente du passé absent, l’horizon d’attente que tout cela dessine, l’Histoire à laquelle tout cela convie.

Il faut relire sans doute son ouvrage touffu, ardu, un brouillon encore à maints égards - La Mémoire, l'Histoire, l'Oubli-, somme philosophique d'une autorité incomparable, investigation systématique de ce qui fonde la relation de l'homme au passé, pour mieux saisir l’énigme dont il est question plus haut. Il faut le lire pour tenter de mieux comprendre les tribulations de nos engagements dans l’horizon d’une mémoire polluée qui ne sait ni se souvenir ni oublier, afin de mieux construire le forum de nos vivre. Pas de représentation du passé sans, d’abord, le constat de sa disparition. Ne jamais oublier donc, que ce qui est en jeu dans la comparution du passé, c'est d’abord ce moment de la remémoration (un présent) qui s’aventure au seuil de la légitimation de cette trace. (Voir les travaux de Pierre Nora sur ce qu’il nomme « l’instant mémoire », ou « la mémoirisation », le moment où la mémoire encode cette trace du passé).
Reconnaître en quelque sorte la fragilité de ce moment, c’est-à-dire explorer toutes ses implications (personnelles, sociales, politiques, historiques, idéologiques, etc.), tout autant que les fictions qu’un tel moment libère pour recouvrer le réel disparu. Donc faire l’aveu de toutes les accommodations, de tous les ajustements avec l’empreinte laissée en nous par ce réel, avouer enfin que la mémoire est le spectacle d’un passé indiscipliné.

Cet effort de rappel, c’est au souvenir de cette soirée plutôt que d’un livre que je voudrais pourtant l’articuler, comme pour m’approcher mieux de ce que le penseur s’efforçait d’incarner, m’affronter au souvenir de ce corps tendu dans le souffle d’une conviction, assumant, au delà de ce qu’il disait sur la condition historique des humains que nous étions, et comme jamais, ce qui était vraiment en jeu : la possibilité d’une Histoire collective. Et ce faisant symbolisant, lui, ce soir là, illuminant par sa présence et son discours le propos fondateur de Marc Bloch :
«l’Histoire, c’est la dimension du sens que nous sommes».
joël jégouzo--.

L’écriture de l’histoire et la représentation du passé, Paul Ricœur, 22e conférence Marc Bloch, sous l’égide de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Grand Amphithéâtre de la Sorbonne, mardi 13 juin 2000.

La mémoire, l'histoire, l'oubli, Paul Ricœur, Le Seuil, coll. Points essais, mars 2003, 690 pages, 9782020563321
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Samudaripen, l’autre nom d’un génocide tu : celui des tsiganes.

28 Septembre 2009 Publié dans #essais

Samudaripen, en langue romani, signifie génocide.
Mais le terme n’a pas le sens qu’il prend en hébreu, dans le mot Shoah.
En romani en effet, il ne signifie pas l’extermination d’un groupe spécifié, mais celle de n’importe quel groupe humain. Son acception ouvre par exemple la voie à la reconnaissance du génocide des homosexuels. Claire Auzias s’est pourtant résolue à l’employer au fond dans le même sens que prend le mot de Shoah, pour désigner par ce terme le génocide spécifique des tsiganes, et ne faire entendre que lui dans cette acception. Et c’est de cette "Catastrophe" qu’elle nous propose les jalons, dans un ouvrage modeste mais fondamental, même s’il n’est pas le premier du genre. Cela dit, très peu d’études aujourd’hui encore sont consacrées au génocide des tsiganes. Et sans doute est-ce là un problème de fond, que ne peuvent satisfaire les raccourcis voulant nous faire croire qu’il s’agit d’un génocide «oublié». Quand bien même, du reste, cette question se posant aussi.
Plus fondamentalement, que signifie le devoir de mémoire pour une culture en partie structurée sur l’oubli et le tabou quant à la figure de la mort et des morts ? Comment inscrire et où y inscrire notre désormais incontournable «souviens-toi!»? Claire Auzias répond en partie à cette question, en invoquant le nécessaire partage de la mémoire et l’obligation qui nous est faite d’assumer nous aussi, dans les plis de notre culture, la tragédie tsigane.
Enfin, très documentée, l’étude de Claire Auzias nous apprend que si les tsiganes ont été plus volontiers internés que déportés par la France de Vichy, ils n’en ont été relâchés qu’en 1946!
joël jégouzo--.

Samudaripen : Le Génocide des tsiganes, de Claire Auzias, L’Esprit Frappeur éditeur, n°71, 206pages, juin 2000, 5 euros, EAN : 978-2844051127.
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Journal du ghetto de Varsovie, de Janusz Korczak

27 Septembre 2009 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

Il faut lire ou relire, après le Jan Karski de Yannick Haenel, cet inquiétant message qui n’absout personne devant l’histoire, pas même nous aujourd’hui.

Le grand pédagogue que fut Korczak et dont le nom est associé au martyre des enfants juifs du ghetto de Varsovie, a longtemps répugné à écrire un journal intime. Pressé de toute part, au faîte de sa renommée, il ne pouvait se résoudre à ce genre qu’il qualifiait volontiers de "littérature sinistre et accablante". Et s’il y consentit, à quelques années de clore en toute conscience son destin héroïque (il a 60 ans lorsqu’il commence son journal), jamais il ne sacrifia tout à fait aux lois du genre, orientant très vite ses propos vers cette humanité souffrante pour laquelle il avait accepté son propre sacrifice. Korczak en effet, bien que juif, aurait pu connaître un autre destin du fait de sa renommée. Fuir par exemple le Ghetto dont il était l’un des rares à pouvoir sortir quand il le voulait. Jusqu’au bout, luttant pour améliorer le sort de ses 200 orphelins juifs qu’il savait voués à l’extermination, il préféra les accompagner un jour d’août 42 à Treblinka, plutôt que de leur survivre pour témoigner de ce dont il n’y avait plus à témoigner.

"Il est des problèmes qui ressemblent à un tas de guenilles ensanglantées, abandonné au milieu du trottoir". C’est à cela que Korczak s’est confronté, avec une rare hauteur de vue et d’humanité. Sans aucune illusion du reste pour cette humanité : les journalistes américains de passage, déçus de ne pouvoir prendre les photos sensationnelles qu’ils se promettaient de faire, celles, par exemple, de montagnes de cadavres d’enfants dans les rues du ghetto, ont achevé de le désabuser.

Quant à apprécier artistiquement un tel écrit…
Loin de toute autofiction, l’édition critique, déjà, mérite qu’on la signale au lecteur comme témoignant d’un réel souci de bien faire : celui de nous livrer, parfois abruptement, des documents qui nous font pas moins abruptement face.
--joël jégouzo--.

 

Journal du ghetto, Janusz Korczak, traduit du polonais par Zofia Bobowicz, éd. 10/18, édition augmentée de lettres et de documents inédits, coll. Bibliothèques, actuellement indisponible…

ou Ed. Robert Laffont, traduit par Zofia Bobowicz, éd augmentée de lettres et de documents inédits (au 12 septembre 1999), 300 pages, 20 euros, EAN : 978-2221086605

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A quoi ressemble le triomphe de l’esprit sur l’agonie des corps ?

25 Septembre 2009 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

La Fondation Fortunoff de l’Université de Yale a collecté depuis une trentaine d’année plus de dix mille heures d’enregistrement de témoignages de survivants de la Shoah. Bien avant que la Fondation Spielberg ne lui vole la vedette, non sans déformer considérablement le projet initial. Ces archives uniques demeurent peu connues du public. Elles ont pourtant généré des travaux de première importance, dont un film réalisé par Joshua Greene et Shiva Kumar.
L’ouvrage que présente Flammarion est la transcription de ce film, ignoré en France, et pour cause : les distributeurs avaient exigés une fin «plus heureuse», que les auteurs avaient refusée. Le livre relève ce même défi de nous donner à lire, sans médiation, les voix difficiles, douloureuses, des déportés.
Il s’agissait avant tout de restituer les survivants dans leur individualité, celle-là même que les nazis leur avait refusée.
Le lecteur attentif ne peut alors qu’être frappé par ce qu’il découvre. En particulier cet écho dans leurs voix de notre fondamentale incompréhension devant l’expérience qu’ils ont vécue.
Nous qui avons assimilé leur survie à un acte de volonté, ou qui l’avons interprété comme une victoire sur l’oppression, nous qui demeurons convaincu que «l’on peut se remettre de tout», ignorons que nous les condamnons par notre attitude au plus terrible désarroi. C’est cette leçon sur notre « insouciance » qu’il nous faut entendre ici, à défaut de comprendre ce que peut vouloir signifier d'avoir à choisir entre le pire et l’abominable.
Un seul bémol – s’il est possible de l’oser : le montage des séquences, en obéissant à la chronologie de la Catastrophe, parce qu’il découpe les témoignages en périodes, ne restituent pas suffisamment la singularité oppressante de chacun d’entre eux. Mais fi de tout bémol : l’ouvrage reste essentiel.
joël jégouzo--.



Témoignages de la Shoah, présenté par Joshua Greene et Shiva Kumar traduit de l’américain par Robert Macia, Flammarion, avril 2000, 298p., 20 euros, EAN : 978-2080678942

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