Ferdinand BAC, une rareté intellectuelle, l'audace éditoriale même.
Dans une superbe édition critique, le Journal de Ferdinand Bac mérite vraiment d’avoir été arraché à l’oubli !
Fils d’un enfant illégitime de Jérôme Bonaparte, Ferdinand Bac (1859–1952) vécut dans l’intimité des cours européennes. Ou ce qu’il en restait… Certes, toujours l’essentiel de la vie mondaine, artistique et intellectuelle de l’époque, mais déjà un monde cheminant vers sa fin.
Familier des salons, survivant du Second Empire, lui qui ne rencontra jamais Verlaine qu’assoupi dans son verre d’absinthe, c’est étranger au siècle que la Grande Guerre inventait qu’il commence son journal.
Il a 60 ans et derrière lui une œuvre importante, tant artistique que littéraire. Le monde qu’il observe alors n’est pas celui "de la vermine humaine qui grouille dans les ténèbres", ce monde dont un nouveau siècle, après cinq années "d’inepties déclamatoires", vient d’accoucher.
Cet univers qu’il identifie aux clameurs brutales d’une foule débridée, lui est du reste trop inconnu pour qu’il le comprenne. Mais il n’en est pas si éloigné qu’il n’en perçoive l’agitation. "Le siècle du bruit", de la fausseté mielleuse du confort bourgeois, voire de cette humanité "sans conscience" que le marché fabrique, Ferdinand Bac en mesure étonnamment déjà la fébrilité. Mémorialiste de la vieille Europe, ses notes ne cessent de donner à entendre l'inquiétude qui la traverse. Non pas tant celle de voir s’effondrer ses valeurs. Ses maux ne sont remarquables qu’en ce qu’ils parviennent à dire, presque malgré eux, quelque chose de cette fièvre qui aura bientôt traversé de part en part le court XXe siècle naissant.
Claire Paulhan avait fait le pari de poursuivre l'édition des autres volumes du Journal. Pari insensé au regard de ce qui se pratique aujourd'hui dans le monde de l'édition. Raison de plus pour la suivre ! --joël jégouzo--.
Livre-Journal, 1919, Ferdinand Bac, éd. Claire Paulhan, mai 2000, 274p, isbn : 2-912222133
Dosto à contre-emploi ?
Récit véridique sur la façon dont un monsieur fut avalé vivant par un crocodile et ce qui s’ensuivit…
Eléna Ivanovna veut absolument voir le crocodile exposé dans la grande galerie marchande de Pétersbourg. Son mari Ivan et leur ami (le narrateur), emballés, l’accompagnent.
L’animal repose pitoyablement au fond d’une sorte de baignoire, par vingt centimètres de fond. Eléna est déçue. Elle s’en lasse donc vite : la galerie marchande recèle de plus intenses promesses. Las, elle ne s’en est pas détournée depuis plus de trois minutes qu’un cri la fait se retourner. Le crocodile est en train d’avaler son mari ! Rien ne lui est épargné de ce processus de déglutition, aussi pénible du reste pour l’animal que pour elle. Le crocodile en effet, n’en finit pas d’avaler et de régurgiter Ivan, pour le vomir à moitié avant de le ré-avaler et le roter enfin, jusqu’à n’en laisser plus le moindre bout dehors ! Eléna, épouvantée, veut aussitôt faire "ouvrir" le monstre. Mais ce n’est pas si simple : dans la société cultivée de Pétersbourg, les animaux jouissent d’un droit moral qui interdit de les torturer abusivement. Pour le coup il est trop tard, et ce serait vraiment mettre au supplice l’animal que de l’obliger à recracher sa proie. Tous en conviennent, à commencer par les témoins de la fascinante scène. Et puis il ne s’agit pas d’un vulgaire saurien mais d’un crocodile de rapport, d’une propriété privée ! On ratiocine, lorsque s’élève des entrailles de l’animal la voix d’Ivan ! Ce dernier n’est pas mécontent de l’aventure, à tout prendre. Il imagine même le moyen de s’enrichir en exploitant au mieux cette situation, et d’enrichir du même coup la Sainte Russie, qui en a bien besoin ! Pas si simple cependant : le propriétaire légal de l’animal, un allemand évidemment, prétend avoir des droits sur ledit spectacle que l’on pourrait offrir. Palabres interminables… Dans une totale liberté d’écriture, Dostoïevski nous livre une nouvelle absolument désopilante. Et l’occasion pour lui de saluer à sa manière l’avènement économique de la petite bourgeoisie russe. --joël jégouzo--.
Le crocodile, de Dostoïevski, récit traduit du russe par André Makkowicz, éd. Actes Sud, coll. Babel, mai 2000, 80p., ISBN-13: 978-2742727674
l'aventure picaresque au pays des soviets...
Dans sa langue savoureuse, tout à la fois fleurie et grossière, Hasek nous conte son aventure au sein de l’Armée Rouge…
Nommé Gouverneur de la ville de Bougoulma, dont l’existence n’est pas pleinement avérée, Hasek se voit embarqué dans une aventure invraisemblable, en pleine guerre civile russe. Flanqué d’une escorte de douze brigands Tchouvaches dont personne ne comprend la langue, Hasek accueille évidemment l'équipée avec sa bonhomie coutumière. Dès la première halte, le ton est donné. L’un de ses soldats, ivre, tombe de la fenêtre du train en marche et se noie dans une rivière sans fond. Frustres mais raisonneurs, les autres tuent à la première occasion pour des raisons qu’il est impossible de saisir, et de toute façon sûrement excessives. Quand ils ne mangent pas des écureuils par conviction religieuse ! Officiellement à onze (on s’est mis d’accord pour affirmer aux autorités que le douzième était parti retrouver sa maman), ils s’emparent tout de même de la ville qu’ils ont fini par rallier, Bougoulma, qui ne demandait du reste qu’à se rendre. Mille paysans finauds se débarrassent illico de leurs pétoires : c'est qu'aux portes de la ville campe un régiment Rouge qu’ils n’ont guère envie d’affronter. Régiment frère, certes, mais buté : sa mission est de prendre la ville coûte que coûte. De fait, son commandant s’en empare et destitue aussitôt Hasek, pourtant à peine arrivé et du même camp que lui... D’innombrables confusions s’en suivent, d’autant que le nouveau gouverneur est absolument et définitivement idiot. Lerokhymov passe en effet son temps à ordonner des bêtises. A lire de toute urgence ! --joël jégouzo--.
Aventures dans l’armée rouge, Jaroslav Hasek. éd. Ibolya Virag, coll. parallèles, juillet 2000, 100p, isbn : 9782911581113
RENTREE LITTERAIRE : Actes Sud, Honecker 21
Berlin. Matthias Honecker est cadre chez un opérateur de téléphonie. Sa femme, une bobo courtisée. Enceinte. Trentenaire, Matthias ne sait au juste si l’annonce le réjouit ou l’ennuie.
Berlin. A la chute du mur, l’Histoire semblait devoir lui tendre de nouveau les bras. Mais rien de cela n’est arrivé. Certes, elle fut la ville aux dix mille grues. Un temps. La ville du plus formidable renouveau urbain d’Europe. Et puis les Temps ont paru se décourager de lui aller si mal. L’Histoire s’en est allée ailleurs. Dans ce roman de Berlin, elle ne s’y inscrit plus que dans le patronyme dérisoire de Matthias. Lui-même voudrait bien s’inventer autre chose. Peut-être tromper sa femme. Sa vie est sans intérêt. Il songe à emménager dans la machine à habiter de Le Corbusier pour relancer sa propre mécanique.
Il y a du Zeno dans ce garçon ratiocinant à l’infini (La Conscience de Zeno, d’Italo Svevo), du Houellebecq pour la méchanceté et la dérision d’un Drieu La Rochelle (Feu Follet : "se heurter enfin à l’objet"). En gros, toute la bouffonnerie d’un monde étriqué. A son image, Matthias est creux, médiocre, ne se heurtant qu’aux inepties en usage et prenant soin de n’ouvrir sa vie qu’à de pitoyables conjectures. Homme dédaigné, sans qualités, sans doute méprisable, dérisoire et théâtral. Un petit segment inique d’une humanité débordée par des milliards de demande d’attention. Un être de scrupules bâclant ses aveux. Bref, une grosse nouille. Qui cherche encore, mollement, à désengourdir sa vie. Et qui finit par vivre une aventure par mégarde, en Poméranie. Matthias, qui n’était pas taillé pour l’aventure du quotidien, se rend alors compte qu’il n’est taillé pour aucune aventure.
Le texte est traversé par une amertume féroce. L’amour, la réussite sociale, tout cela flotte comme poissons morts, avec leurs ventres à l’air dans un bocal fétide. Le tout campant dans un style post-nouveau roman, logeant les choses et les êtres à égale distance.
Un récit insomniaque convoquant à l’envi Les Somnambules d’Herman Broch, ce livre que Matthias ne sait pas lire, ne veut pas lire, ne parvient pas à lire. Lecture sans cesse reprise, sans cesse abandonnée. Décourageante dans ce phrasé impersonnel, masquant une apothéose qui nous tombe littéralement dessus, incantation souveraine relevant les signes de la ville échouée dans son fracas de ferraille, ou cette Allemagne de Poméranie qui n’existe plus, comme une pathétique jonchée témoignant des déchets de l’Histoire.
Le style convainc, l’objet moins. Surtout dans cette assignation aux Somnambules d’Hermann Broch. Parenté, certes, dans le souci d’inventer une forme de narration adéquate au projet de dire le délabrement des valeurs.
Sauf qu’ici, même si l’Apocalypse est bien évidemment et à juste raison plus dérisoire que joyeuse, on cherche en vain ce qu’il pourrait bien y avoir d’imminent dans le mal-être bobo.
Je n’ai pas d’hypothèse, ou bien j’inclinerais à penser qu’il faut regarder du côté du style pour tenter d’y débusquer en quoi le rire de l’homme moderne, cher à Nietzsche, s’est mué en ce ricanement imbécile et superficiel qui nous tient lieu de pensée.
Moins une critique du style déployé ici, qu’un doute quant à l’objet de ses raisons. Et puis… Broch fait vaciller son monde, Cendrey semble se l’interdire. –joël jégouzo--.
Honecker 21, de Jean-Yves Cendrey, éd. Actes Sud, coll. Domaine français, août 2009, 224 p., isbn : 978-2-7427-8537-7
RENTREE LITTERAIRE : Arléa, Dernière Adresse.
Une vieille dame. Irlandaise d’origine (on songe à Synge). Sa vie, ou ce qu’il en reste sur le seuil de son long épuisement. Elle se souvient. Son mariage. Les enfants. Lui, déjà mort, le trop discret compagnon qui permit qu’elle tienne debout. Faut-il une vie pour en arriver là ? Fripée, mais debout. Lui mort. Restent les enfants. Surtout cette odeur lactée des premières années. L’enfant : l’Autre si grand en soi. Le reste est littérature (Artaud).Voilà, c’est à peu près tout. Non : elle a vieilli. La voici presque seule. Seule. La nuit tombe. Sa nuit. Si mystérieuse. Avec ce silence tout autour et puis au bout.
Etre vieux déjà, avant même de l’avoir réalisé. Le monde dehors. Liberté grenue.
La vieille dame se révolte une dernière fois contre ces régimes qu’elle devrait suivre. Elle remplit son frigo de flamby.
La vie ne tient jamais ses promesses. Là-bas l’Irlande qu’elle a laissée derrière elle dans un exil pourtant salutaire. Et aujourd’hui : le boîtier que ses enfants veulent lui voir porter, avec ce petit bouton sur lequel il lui faudrait appuyer en cas de. De quoi au juste ?
La remontée des souvenirs. Roborative régurgitation quand le périmètre du désastre s’étend inexorablement. De jour en jour et c’est cela qu’on lit, mot après mot, cette dévastation qui gagne à chaque phrase du terrain, les enfants qui ne voient plus en elle qu’une vieille femme qu’il faut veiller. Pour quoi au juste ? Retarder l’heure ?
Elle finit par devoir quitter son appartement. Direction les vieillards - « je ne suis pas cela ». Les vieillards et cette odeur de pisse qui flotte dans l’hospice. L’attente interminable des quelques moments rythmant leur journée, puis leur semaine, le dimanche, la visite des petits-enfants - et puis les visites s’espacent.
Etre irlandaise, c’était certes vivre sous le joug de l’existence, mais n‘en pas supporter la lourdeur, se rappelle-t-elle.
On lui fait la toilette. Comme à un nouveau né - «je ne veux pas de leurs mains». Son corps morcelé en parties à nettoyer.
Reste l’imaginaire. L’Irlande. Traverser les mers à la nage, loin du cheminement minuscule, du lit au fauteuil derrière la vitre. Là-bas Singapour, la Mongolie, New York. Fuir. Là-bas, fuir, je sens que des oiseaux sont ivres d’être parmi l’écume inconnue et les cieux (Stéphane M., au secours !).
Outre la mort, rôde. Comme chez elle parmi les vieux.
Alors l’immense cri que rien ne peut entamer : « j’ai besoin d’une caresse ». Mais on ne caresse pas les vieux. Le bord des larmes alors, où rien ne s’accomplit. Cette accumulation de défaites au dernier instant.
On se défait. Et se défait de tout ce que l’on croyait avoir conquis.
Le pathétique de cet ordre du monde.
La vie. Sauf la fin.
Superbe premier roman, poignant, oui, et à l’écriture tellement irréfutable ! Narquois, certes, dans la circonspection à soi, invraisemblable et tangible, ego comme adressé plutôt qu’adossé. –joël jégouzo--.
Dernière adresse, de Hélène Le Chatelier, éd. Arléa, coll. 1er / mille, à paraître sept. 2009, 96p., isbn : 978-2- 869598690, 13 euros.
L’ART DE FAIRE PARTIE DES ELITES
L’une des œuvres majeures de la construction des mentalités européennes. L’avant dernière édition datait des années quatre-vingt, et manquait de minutie.
Paru en 1528, Il libro del Cortegiano, fut en effet un phénomène social et historique majeur de l’histoire de l’Europe, unifiant les mœurs et les mentalités de ses élites comme aucun autre livre ne l’avait réussi jusque là.
Un ouvrage dont l’importance allait être qui plus est, après le succès italien, déterminant pour la France, où il connut une fortune immense, les éditions s’y succédant à un rythme effréné.
Toute l’élite française le dévora pour s’y refonder. C’est que, plus qu’un livre, l’Europe des cours s'y reconnaissait et quant à la France, si l’on veut comprendre quelque chose à la sociabilité de ses élites aujourd’hui encore, il faut le relire de bout en bout : pas un détail qui n’éclaire la manière dont cette sociabilité s’est codifiée.
De l’art de la conversation à l’idéal de l’honnête homme, en passant par le courtisan flattant l’ombre du prince - fût-il républicain-, tout y est de ce qui fonde les usages tout à la fois de nos grandes écoles et de la scène médiatico-politique -avec ce bémol qu'aujourd'hui les nouvelles élites politico-financières lui ont tourné le dos.
Mieux : toute la rhétorique du comportement social des décideurs, voire cette dialectique du paraître des hommes d’éclat (médias, journalistes, etc.), ou bien encore, partout où l’enjeu est un pouvoir, qu’il soit politique, économique ou culturel (y compris jusque dans le fonctionnement du mandarinat universitaire), l’influence de Baldassar se fait encore saisir.
Car tout de ce qui est écrit là, de l’éducation du courtisan aux qualités intellectuelles ou morales qu’il doit afficher, à commencer par cette culture du talent si profondément inscrite dans la vision aristocratique du monde grec (si peu républicaine donc et si peu démocratique), tout nous dit le monde dans lequel nous évoluons toujours -malgré la nuance évoqué plus haut, ouvrant il est vrau un véritable conflit psychique dans les mentalités de ces élites.
Mensonge, dissimulation, simulation, l’art de réduire un comportement à son procédé, un discours à sa rhétorique, il n’est pas jusqu’au plus "beau" des jeux du courtisan qui ne sente l’actuel : celui de se représenter.
Dans cette rhétorique de la Cour où l’espace privilégié n’est pas celui de l’Assemblée mais celui des réseaux d’influence, rien ne détonne et surtout pas ce sens de la supériorité du courtisan, homme dont la grâce (une distinction de goût) fonde la supériorité définitive sur le reste du genre humain.
Le concept clef qu’articule Baldassar est celui de la sprezzatura, que des générations de linguistes ont peiné à définir et que Pons traduit ici par désinvolture. On traduirait volontiers autrement, comme d’une diligence désinvolte, zèle auprès du Prince structuré par un solide mépris (sentiment aristocratique par excellence) à l’égard de tout ce qui ne relève pas de son périmètre, avec le dédain pour corollaire et la dissimulation pour engagement. Une attitude au sein de laquelle le style prime sur le contenu, et où il s’agit de composer sa vie dans l’extériorité de manières ni trop voyantes ni trop effacées, au seuil desquelles, affirme Castiglione, la civilisation pouvait enfin advenir… --joël jégouzo--.
Le Livre du Courtisan, de Baldassar Castiglione, éditions Ivrea, traduit de l’italien d’après la version de Gabriel Chappuis (1580) et présenté par Alain Pons, Paris, mai 2009, 408p., isbn : 978-2-85184-174-2, 30 euros.
EXISTER - le nom des êtres fictifs.
Peddy Bottom est un nom, non ? Mais que l’on sache, un être n’est pas son nom : il est quelque chose de plus ! Or, ce supplément d’être, Peddy le méconnaît. Il s’en va donc consulter le vieux Dromadaire de l’Université pour en apprendre davantage à ce sujet : Ah Aha Ahem – c’est le nom de notre savant. Un nom à coucher dehors, on veut bien l'admettre, mais dont ce dernier n’est pas peu fier, d'autant que ce nom peut se prononcer de trente façons différentes…
Cet homme de sciences, qui est le-monde-entier-moins-le-monde-entier-sans-lui, sait tout.
Du moins : tout-moins-une-chose, qu’il ne sait pas et qui est justement ce pour quoi Peddy le consulte… C’est bête… Néanmoins, le dromadaire assure Peddy qu’il est bien Peddy. Cela saute quasiment aux yeux. Mais voilà qui n’est guère convaincant. N’être qu’un nom, en outre, quand ce nom n’est pas connu… Devant la moue dépitée de Peddy, notre savant propose de ramener l’équation à : Peddy est ce qu’il fait. Le problème, c’est que Peddy n’a jamais rien fait. Enfin, pas grand chose. Et puis rétorque Peddy : que faut-il entendre par là ? Que faudrait-il avoir fait, par exemple ?
Guère avancé, Peddy reprend la route qui le mène… au deuxième chapitre. Là, les choses se compliquent. Un carabinier a tracé une frontière entre le lieu où se trouve Peddy et le pas suivant qu’il veut faire. Ce qui existe, et ce qui n'existe pas. Peddy doit s’acquitter d’une taxe pour franchir cette frontière, taxe dont il ne peut s’acquitter : un chapeau. Il n’en a pas sur lui. Peddy a beau expliquer que le chapeau n’existe finalement pas plus que lui, que leur consistance avoisine le zéro, le carabinier n’en veut rien savoir. Pour lui, les choses sont simples : admettons que Peddy soit un être fictif (et libre à lui de l’être), il doit tout de même exister quelque part pour revêtir cette propriété d’être fictif ! En conséquence, il doit s’acquitter de l’impôt. Pauvre Peddy Bottom ! Le voici bien ennuyé d’avoir si peu de consistance. Sophistes à l’envi, les démonstrations de Themerson sont magistrales ! -- joël jégouzo --.
Les aventures de Peddy Bottom, Stefan Themerson , traduit de l’anglais par Jean-Marc Mandosio, éd. Allia, août 2000, 102p, ISBN-13: 978-2844850409
Qui a tué Richard Wagner ?
Lampédaphore redoute qu’un jour quelqu’un ne trouve logique de l’amputer de sa jambe gauche et de son bras droit…
Certes, l’on peut et l’on doit tout d’abord se demander s’il existe une droite et une gauche idéales autorisant de telles découpes.
Cela dit, quelles qu’en soient les arguties, l’angoisse qui le tenaille est non seulement terrible, mais fondée : Lampédaphore n’échappera à l’amputation de ses membres que pour se retrouver pendu… Pour quelles raisons ? Parce qu’on le soupçonne d’avoir tué Richard Wagner… Pardon ?…
Reprenons. A la suite d’une péripétie déroutante, deux policiers l’ont pris pour un chien traînant dans Hyde Park. Le monde est parfois implacable : Lampédaphore s’est mis stupidement à aboyer au lieu de répondre "oui" à l’une de leur question. Du coup les policiers l’ont traîné au poste et enfermé aussitôt dans l’engrenage d’un devenir canin qu’il ne se soupçonnait pas. Philosophe, Lampédaphore sait qu'il est impossible de jeter une quelconque lumière sur une situation aussi absurde. Et comme si ce n'était pas suffisant, il est de surcroît mêlé à un meurtre : celui du vieil homme avec qui il parlait l’instant d’avant se faire arrêter. Or ce vieillard n’était autre que Richard Wagner… Ou le prétendait. ce que semblent dire des témoins d ela scène, venus après coup. Ou peu s'en faut. A moins que... Bref, toujours est-il qu’il est mort et que nos deux policiers, malgré l’absurdité d’une décision mêlant un chien à un meurtre, n‘en démordent pas. Le monde est compliqué quand ses vérités vous concernent. Mais Lampédaphore apprend à ses dépens que le monde est encore plus compliqué que les vérités qui le concernent…
Sophiste implacable, maîtrisant à la perfection cette partie de la syntaxe que l’on nomme la logique, Stefan Themerson réussit là l’un de ces tours de force dont il a le secret. Lui qui appartenait à l’avant-garde polonaise des années trente et que l’on connaissait comme cinéaste, se découvre écrivain, et avec quel génie ! -- joël jégouzo --.
Ouah ! Ouah ! Ou qui a tué Richard Wagner ?, de Stefan Themerson, traduit de l’anglais par Jean-Marc Mandosio, éd. Allia, août 2000, 64 p.
« LIRE, C’EST VIVRE » , (Pierre Dumayet)
Le propre des lectures scolaires est d’être vouées à l’oubli. Pierre Dumayet, qui n’aime pas beaucoup les professeurs et se méfie des lectures savantes, s’ingénie à multiplier dans son texte les approximations, les erreurs, les incertitudes. Une atmosphère équivoque flotte ainsi au-dessus de ses citations, références, affirmations. Un flou ouvrant à une poétique de la lecture qui plongerait ses racines dans le monde de l’enfance. A deux pas de l’école en somme. Mais à deux pas bien comptés. Car dans cet écart, ce n’est pas une quelconque vérité du livre qu’il veut dire, mais son souffle.Pour lui, lire ne sert à rien d’autre qu’à lire. Une tautologie, certes, mais dont bien peu conviendront, quand on voudrait que tout de même, le livre serve, ne serait-ce que de rempart contre la barbarie. Or lui, ce qu’il cherche avant tout, c’est à se rappeler le chemin que les livres ont pris en lui. Méditons l’aveu : le chemin du livre en soi, comme un mystère irrésolu, et non notre cheminement parmi les livres. C’est cette vie des livres en lui, non comme d’une influence qui lentement, inexorablement, s'estomperait au fil des âges ou dans l'accueil de celle qui prendrait son relais, qu’il poursuit, sensible à l’irruption soudaine de leur présence.
Quand lit-on ? Dans quel dessein ? Toute une phénoménologie se dessine sous sa plume, une étude possible qu'il laisse soigneusement en friche tant, encore une fois, il ne cherche pas à faire rendre gorge au livre, mais à en accueillir les possibilités.
Il y a du Montaigne dans ce lecteur interrogeant chaque texte comme s’il était son contemporain et ne s’en laissant compter par aucune histoire savante. C’est que pour lui, tout comme pour Montaigne, il s’agit davantage d’allumer des feux que de bourrer les crânes. Ses lectures prennent alors volontiers l’allure d’un braconnage, pour reprendre l’expression de Michel de Certeau. Ou bien elles ont l’incongruité de la réflexion sur le roman de Virginia Woolf, lors de sa fameuse conférence de 1920.
Lecteur-enquêteur, accordant toute son attention aux détails - l’emploi d’un futur pour évoquer le passé, la méfiance de Flaubert pour la journée du mardi-, la liberté de lire qu’il instruit n’est au fond rien d’autre que celle d’écrire. De ne jamais cesser de se tenir dans ce dialogue, dans l'ouverture du texte au texte. – joël jégouzo --.
Autobiographie d’un lecteur de Pierre Dumayet, LGF - Livre de Poche, déc. 2001, ISBN : 9782253152026
LE GOUVERNEMENT DE LA CULTURE...
Au moment où Frédéric Mitterrand prend ses fonctions, voici un ouvrage qu’il serait bon de relire et de discuter, bien qu’écrit il y a plus d’une dizaine d’années… Mais l’auteur fut directeur du Patrimoine de 1993 à 1997. Un bon poste d'observation pour témoigner du gouvernement de la culture.
De fait, ce livre propose une minutieuse analyse du messianisme culturel français tel que Jack Lang en fit la promotion. Méfiant à l'égard de la société civile, l'Etat "sut" faire le bonheur de son peuple contre lui-même, en lui imposant un devoir de culture tout de même problématique.
L'auteur est en outre imbattable sur la description du fonctionnement du Ministère en question. Techniques de maquillage budgétaire, versements en trompe l'œil, gel des crédits et coupes sombres, il n'est pas une ligne comptable qui n'échappe à son regard. L'Etat des lieux, l'esprit de la rue de Valois, tout cela nous est rapporté avec une malignité jubilatoire.
Une critique néanmoins par trop mesurée et sans véritable solution. Qu'il faille par exemple défiscaliser la culture pour en assurer l'essor paraît de bon sens. Qu'il faille en outre le faire avant d'entamer un quelconque retrait de l'Etat, est une évidence – d’autant que ce retrait a déjà commencé. Mais sur la redéfinition des missions de ce dernier, l'auteur se révèle inquiétant. Les termes de son propos ne sont d'ailleurs pas sans rappeler la fâcheuse polémique instruite par Marc Fumaroli contre les avant-gardes…
Il est en particulier douteux de penser que la décentralisation enrichirait les critères de l'appréciation artistique. Même s’il est permis d’entendre que cette décentralisation aurait dû être une chance pour l’essor de la création française et la visibilité de ses différences, au lieu que l’on ait eu, au niveau des centres d’art contemporains par exemple, des dizaines de fois la même collection, avec pour seule modération que les dotations n’étant pas égales, certains proposaient une vision au rabais des mêmes acteurs de l’art…
Et pour ce qui concerne la littérature, il est affligeant de constater que, par exemple toujours, ait pu surgir en Corse contre vents et marées une littérature noire particulièrement inventive, alors qu’aucune structure étatique ne lui venait en aide (bien qu’il s’agisse de leur mission officielle), les Corses ayant dû s’en remettre au travail militant de quelques acteurs éditoriaux particulièrement audacieux, quand dans le même temps les structures culturelles de l’Etat ne faisaient qu’assister une littérature déjà installée dans le paysage culturel français et qui n’avait guère besoin de l’être (voir : www.k-libre.fr dossier à paraître et lectures corses, J.-P. Santini et J.P. Ceccaldi).
Paradoxale remarque, il est vrai, qui peinerait à juger troublante l’opposition que l’auteur construit entre l'art régionaliste et l'art international. Mais… Pour reprendre l’exemple de la littérature policière corse : elle n’est en rien « régionaliste », même si elle se crée en région - et c’est là toute la différence. En conséquence, il est plus dommageable encore de voir surgir sous la plume de notre auteur un émouvant appel au renouveau de la culture française, qui passerait par l'essor des "petits porteurs de culture". « Petits porteurs », soit dit en passant, qu’il éprouve beaucoup de difficulté à décrire… Et puis, qu’entendre dans une pareille expression ? Que les « petits » éditeurs corses seraient porteurs d’une culture touchante mais somme toute peu à même de converser avec le monde dans sa diversité et son ambition ?
La culture d’Etat qui s’est imposée sous Jack Lang ne fut pas toujours novatrice – ni convaincante. Pour autant, doit-on penser que le renouvellement de la culture ne peut passer que par l’émergence d’acteurs non institutionnels ? Blogs et réseaux témoignent avec force de l’émergence d’un renouveau culturel qui se cherche, s’invente, balbutie encore. Il me semble néanmoins que le premier enjeu sera celui de l'essor de structures d’écho capables de restituer la vitalité de ce renouveau dans toute son étendue – au lieu que la presse nationale s’enferme dans un clientélisme douteux.
Aujourd’hui émiettées, morcelées, atomisées, campant sur la déception de médias stipendiés, ces structures en friche sont une chance pour la création, en même temps que son écueil - à tout le moins la traduction d’une vitalité réelle, et d’une attente qui ne cesse de se creuser dans l’espace de la création contemporaine.
Attendons donc les premiers gestes du gouvernement de la culture selon Frédéric Mitterrand. La fonction est politique, en plus d’être culturelle. Restent en mémoire les Lettres d’amour en Somalie du présent Ministre : l'espoir d'une volonté politique qui pourrait ne pas vouloir décevoir. --Joël Jégouzo--
Le gouvernement de la culture, de Maryvonne de Saint Pulgent, sept. 1999, Gallimard, coll. Le Débat, 378 pages, ISBN-13: 978-2070751907, 24 euros.