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11 juin 2019 2 11 /06 /juin /2019 08:08

Mars 55. Moscou. Chère mère… Mais elle est morte. Alia a 42 ans. Elle vient de subir quinze années de goulag, et avant cela, quatorze années d’exil et de détresse auprès d’une mère talentueuse mais despotique. Marina… Poétesse, et quelle ! Mais un tyran, qui abandonna ses filles dont seule l’existence poétique l’intéressait… Marina qui cependant et presque cruellement, légua à l’aînée la passion de l’écriture. Une passion qu’Alia ne pourra jamais satisfaire. Moscou, avril 1955. La voici donc remise en liberté. Après des années d’enfermement. Pour rien. D’avoir été la fille de Marina. Et d’un père officier qui combattit d’abord les bolcheviques avant de les rejoindre et d’être exécuté par ceux qu’il venait de rejoindre… Alia se rappelle. Ou plutôt, dans cette longue lettre fictive que rédige pour elle Estelle Gap, son personnage tente de convoquer ces longues années de misère tandis que son père, qui avait participé à la construction du musée Pouchkine, était déporté. Du matin jusqu’au soir, Marina et elle lisaient. Estelle nous le confie, dans cette lettre fictive qu’elle écrit avec talent. Fictive. L’enfance tragique d’Alia reconstruite. Tout comme le sentiment qu’Alia n’a pas pu ne pas éprouver, ainsi que ses notes furtives le donnent à penser : la culpabilité. Comment dire à sa mère qu’elle fut un tyran ? Estelle témoigne. Pour Alia. Du sacrifice également, de la plus jeune des sœurs, Irina. Marina avait décidé qu’elle ne l’aimait pas autant que son aînée. Elle la sacrifia donc. Égarées l'une et l'autre dans cet orphelinat sordide où Marina les avait abandonnées, avant de reprendre uniquement la plus grande. Le texte est poignant. A la limite du supportable. Alia raconte. Ou plutôt, ce n’est pas elle qui raconte, qui écrit, c’est Estelle. Qui lui vole encore cette écriture à laquelle Alia n’a pu accéder, elle qui toute sa vie se consacra à l’édition des poèmes de sa mère. Alia, elle, n’a que très peu écrit. Mais magnifiquement. Quelques lignes éparses, quelques lettres. Très peu sur la tragédie, les tragédies qu’elle n’a cessé de vivre. Comme la perte, après celle de sa petite sœur, après celle de son père, après celle de sa mère, de l’unique homme qu’elle a aimé, fusillé le 31 décembre 1951 sur ordre de Staline. «Combien de fois faut-il repartir à zéro ?», nous interroge-t-elle. Une longue lettre fictive donc. A sa mère, l’immense Marina. Que lui est-il resté ? Juste cet effacement définitif derrière le nom de sa mère. Pas tout à fait désormais, dans cet effort pour lui donner voix.  Au «je ne serai pas poète» d’Alia, Estelle a consacré son art. La portant malgré elle au-devant de l’immense Marina. Avec en filigrane, la fin tragique de sa petite sœur, Irina, qui mourra de faim le 15 février 1920 dans cet orphelinat où Marina l’avait abandonnée. Irina à laquelle ne cesse de songer Alia, Irina, la petite fille qui se tapait la tête contre les murs de l'orphelinat. Terrible Marina, qui alla un jour jusqu’à noter qu’Alia n’était «qu’une petite fille ordinaire»… Elle qui sera déportée, torturée, qui devra signer un témoignage accablant son père et l’envoyant au peloton d’exécution, elle qui survivra à toutes ces épreuves, pour faire connaître son œuvre. «Il y a au-dessus de moi tout un abîme de mémoire», écrivit-elle un jour, alors qu’elle n’était qu’enfant. C’est de cet abîme que nous revient sa voix.

Estelle Gapp, Je t’aime affreusement, avec quelques lettres inédites de Marina Tsvetaeva, éd. Des Syrtes, mars 2019, 13 euros, 172 pages, ean : 9782940-628155.

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