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16 juin 2018 6 16 /06 /juin /2018 13:45

Elle est là devant nous, apaisée. Elle ne se tient pas devant nous : elle EST là. Non pour faire front, non pour faire face. AVEC nous. Pour partager avec nous ce moment où elle est enfin, en vrai. Comme le disent les petites filles : pour de vrai. Ou peu s’en faut : elle joue. Pour de vrai. Apaisée. Presque. A construire cet «avec» nous. Non pour dire donc, récapituler, mais être là. Ou presque : dans cet infime écart que la représentation impose. Adoptive. Quelque chose comme ça : elle nous a adoptés, plus qu’elle nous demande de l’adopter. Nous, son public, qu’elle s’emploie à saisir puis à défaire pour l’emmener ailleurs. Au travers de ce bout d’image par exemple, qu’elle nous tend, interrompant le cours de la représentation pour nous l’offrir à examiner. «Est-ce qu’on peut aimer une photo au point de se confier à elle ?». Mais elle ne se confie pas. Elle ne témoigne pas. Elle n’est plus ce martyre qu’elle devait être, elle n’est plus à cette place qu’on lui avait assignée. L’atroce est derrière elle, d’une histoire qu’il faut entendre, que nous devons entendre, que nous allons entendre et dont elle nous affranchit à son heure à elle, traversant ses âges passées, de la petite enfance à l’âge adulte –celle qui est devant nous. Une histoire d’adoption, de mère séparée de son enfant, de saccage, que nous allons découvrir –patience-, au gré du texte. Elle, elle est juste ici, maintenant, avec nous. Dans l’assurance de sa performance de comédienne. Avec juste ce qu’il faut d’inquiétude sous le personnage pour être personnellement présente à ce moment infiniment fragile. Dans une interprétation pourtant toute en cordialité. Le visage attendri, lumineux, la diction sûre de son bon droit enfin conquis, et puis les bras jetés soudain par-dessus l’horizon embrassant on ne sait trop quoi, qui, quand il n’y a plus personne à étreindre. Le public ? Trop imaginaire et trop réel en même temps. Quoi donc alors, quand il n’y a plus personne à étreindre ? Sinon cette étreinte pathétique de la représentation théâtrale… C’était son histoire d’ailleurs, ce problème d’étreinte. Enfin, celle de son personnage. Qu’elle anime d’un regard. Accrochant l’un, l’autre de la salle, dans cette proximité audacieuse. Traversant les yeux à la nage… Il y a cette franchise au vrai, non une innocence. La franchise d’une histoire difficile. Douloureuse. Qui déroule son tragique au fil du texte, le retient puis l’abandonne entre nos mains. Là, devant nous, pour qu’il devienne notre histoire dans cet instant magique où le théâtre se fait. Ce que je veux dire, c’est qu’elle est là et que ce n’est pas si aisé, qu’elle nous tient devant elle pour nous amener à être sans elle dans cette histoire, blessée, celle d’Alice. Qu’elle incarne. Celle d’une douleur dont elle s’affranchit (encore). Qu’elle dépose devant nous, entre nos mains. A nous d’en prendre soin. Et dans cette contraction que le théâtre construit, c’est notre propre capacité de résilience qu’elle vient solliciter. Elle, est affranchie. Le trouble est du côté du public. Empoigné. Saisi. C’est son histoire à lui désormais. Le texte est superbe, écrit en dialogues rêches, directs, intègres. Qui se conclut par la mise en scène d’une bande sonore où se fondent les unes dans les autres les voix de sa vie, élémentaires, installées chacune dans sa probité.

L’Affranchie, de et par Pauline Moingeon-Vallès, Librairie l’établi, Alfortville, jeudi 14 juin 2018.

L’Affranchie, une création de la Compagnie ZUT (Zineb Urban Théâtre, Montreuil), mise en scène de Elise Touchon Feirreira, sera donnée au Festival Off d’Avignon du 5 au 29 juillet, à 17h au Laurette Théâtre.

Site web : http://www.compagniezut.fr/

 

L’Affranchie : «Alice Albert a 36 ans. Elle vient de recouvrer la santé et la liberté. Elle a enfin emménagé seule dans un petit appartement où elle a donné rendez-vous à son fils, Nim, qu’elle n’a pas revu depuis leur séparation quand il avait un an.

Inspirée d’une histoire vraie et basée sur des témoignages, L’Affranchie raconte la vie d’une femme qui après n'avoir été que l'ombre d'elle-même, s'éveille de nouveau à la vie et trouve la force d'en savourer chaque instant. Cette force qui habite chacun de nous et nous relie les uns aux autres.»

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