politique
Le mythe de l’islamisation : les chiffres… (1/2)
Une véritable obsession collective… Les musulmans chercheraient à submerger le monde, à dissoudre les identités nationales, à corrompre l’Europe… Une vraie conspiration… L’Europe serait rien moins que menacée d’une acculturation musulmane… L’Europe maltraitée –Les économistes atterrés
Publié en juin 2012, ce petit opuscule entendait combattre le passage en force de la fameuse règle d’or européenne, consistant à maintenir à perpétuité des budgets équilibrés. Une stupidité au regard des centaines d’économistes signataires de la Charte des économistes atterrés, qui interdira par exemple le moindre investissement stratégique, doublé d’un scandale, car radicalisant les principes néo-libéraux qui nous ont pourtant conduit à la faillite. Un Pacte qui, en outre, ne contient pas une ligne sur le comportement des milieux de la Finance, pas un mot sur l'incongruité d’une Banque Centrale Européenne à qui l’on interdit de financer directement les déficits publics. Rappelons que ces déficits sont financés sur les marchés privés, lesquels ne font que nous prêter l’argent que la BCE leur a nanti (le nôtre donc), à des taux inférieurs à 1% tandis que ces mêmes banques privées nous re-prêtent notre argent à des taux oscillant entre 3,5% et 10% !
Rien, toujours, dans ce pacte, sur l’accroissement des inégalités sociales, chômage, précarité, etc., rien sur les cadeaux fiscaux qui ont gonflé les niches et vidé les caisses publiques, rien sur les paradis fiscaux qu’on nous avait promis de combattre, rien sur les transitions écologiques nécessitant de très forts investissements communautaires, rien : c’est-à-dire une cécité volontaire révoltante.
L’analyse de nos économistes ne s’arrêtent pas là. Décryptant les éléments de langage complaisamment relayés par une presse servile, ils répondent clairement aux questions qui ont soit-disant légitimées ce Pacte : le manque de discipline budgétaire est-il réellement à l’origine de nos difficultés ? Les Etats européens laissent-ils filer leur déficit pour financer un modèle social obsolète ? Mais… observent-ils : avant 2008, c’est-à-dire avant la crise financière, la Dette Publique n’augmentait plus en Europe !
Ce Pacte, au fond, inscrivant dans les Constitutions sa règle intangible, n’est rien moins qu’une attaque en règle des fondements de la Démocratie en Europe, restreignant de fait comme une peau de chagrin les espaces de délibération, marginalisant les Peuples pour leur soustraire leur souveraineté et confisquer le pouvoir politique, sous couvert d’expertise économique, entre les mains de techniciens issus pour la plupart de la Finance privée…
Que faire face à une telle résolution coercitive ? Douze propositions sont exposées, connues de longues dates, depuis la restitution à la BCE de son rôle à la renégociation des taux éhontés pratiqués par les banques privées sur nombre de pays européens. Douze propositions qui commencent de rencontrer un écho certain y compris dans les rangs des libéraux eux-mêmes, Habermas, naguère partisan du Traité Constitutionnel, dénonçant enfin cette marche forcée de l’UE dans la voie post-démocratique au terme de laquelle, c’est tout simplement la Démocratie qu’elle aura enterrée.
L’Europe maltraitée, Les économistes atterrés, éd. les Liens qui Libèrent, juin 2012, 142 pages, 8 euros, isbn : 9781020900005.
La mort de l’élite progressiste
Car la seule vraie question reste de savoir pourquoi la social-démocratie n’a pas voulu éviter le désastre auquel nous sommes confrontés aujourd’hui et dans lequel nous a précipité l’économie néo-libérale.
Chris Hedges en étudie la trahison aux Etats-Unis, qui viennent d’élire un républicain modéré. Pourquoi donc les démocrates ont-ils renoncé à leur fonction morale ? Passant au crible toutes les institutions, des universités aux centres d’art, qui constituaient les territoires d’expansion de cette élite, son constat n’est rien moins qu'affligeant : toutes ont succombé à l’appât du gain, toutes se sont inclinées devant la Finance pour défendre désormais l’idéologie navrante du Capital dans son expression la plus crue. Naufrage volontaire des contre-pouvoirs de la presse, des artistes, si la grande entreprise a si bien pu démanteler l’Etat-Providence, c’est bien avec la complicité de cette élite, qui n’a pourtant pas renoncé aux éléments de langage qui lui étaient si chers, comme ceux de Justice par exemple.
Après avoir aidé à liquider la philosophie libérale attachée encore au take care, après avoir liquidé le socialisme historique, elle s’est attaquée à la liquidation de l’Etat-Providence, à celle de l’indépendance de la Justice, à celle de l’idée de l’unité morale de l’espèce -le racisme anti-musulman qui déferle aujourd’hui sur la planète en est l’exemple le plus manifeste, qui transcende les anciens clivages Gauche-Droite.
Et de liquidation en liquidation, elle a fini par briser jusqu’à l’optimisme économique du libéralisme, faisant ainsi place nette à un profond pessimisme, sinon au cynisme amusé comme seule culture possible de l’espèce humaine…
L’Etat-Entreprise est devenu son credo. Ne reste que la sphère juridique comme ultime refuge de sa bonne conscience. La loi comme prétendu outil pour mener des réformes. Cette même loi qui a abouti, aux Etats-Unis, au pillage du Trésor Public au bénéfice de Wall Street !
Cette élite, observe avec justesse Chris Hedges, n’a cessé de se transformer en classe de courtisans qui n’ont rien d’autre à offrir que leur rhétorique creuse sur l’injustice, le mérite, le talent. Des courtisans enfermés dans des pratiques cyniques, artistes, cadres intellectuels grappillant les miettes du festin capitaliste, journalistes relayant complaisamment les mensonges de la propagande néolibérale. Silence radio sur la misère. Mais leur piété individualiste ne parvient même plus à cacher cette mièvrerie morale qui est leur marque de fabrique, tandis que leur spiritualité du "comment-je-me-sens-aujourd’hui" exprime à la perfection l’inutilité politique de cette élite progressiste.
Chris Hedges ne passe certes au crible que les trahisons du Parti Démocrate américain. Mais l’enjeu idéologique en dépasse les frontières : il n’y a pas qu’aux Etats-Unis que les chômeurs sont en passe de devenir une vraie classe sociale !
"L’élite progressiste n’est plus qu’un appendice inutile et méprisable de la hiérarchie capitaliste", affirme-t-il. N’attendons rien d’elle en effet, son rôle historique est achevé.
Mais la mort de cette élite progressiste pose de vrais problèmes cruciaux désormais : les colères à venir ne pourront plus s’exprimer qu’à l’extérieur des institutions démocratiques par trop confisquées par ces élites, au mépris des règles de la civilité propres à lé démocratie libérale. Le déclin de l’élite progressiste inaugure au fond d’un contexte politique terrifiant, avec d’un côté l’Etat-Entreprise (voire l’UE comme Etat-Entreprise) démolissant bon gré mal gré les derniers vestiges de la protection sociale, et de l’autre les poussées identitaires populistes prêtes à jeter des nations entières dans leur délire national. Reste l’espoir surgi aux Etats-Unis dans la résurgence de la Gauche radicale qui a toujours été de tous les grands rendez-vous historiques des States, et en Europe, celui de la timide émergence d’une contestation populaire qui compte encore ses forces.
La mort de l'élite progressiste, Chris Hedges, traduit d el’américain par Nicolas Calvé, éd. Lux, coll. Futur proche, octobre 2012, 300 pages, 20 euros, isbn : 978-2895961505.
Banlieue : de la pauvreté à la pauvreté extrême…
Ces territoires équivoques dont on ne parle qu’à l’occasion des événements tragiques qui les animent, ne semblent plus faire problème aujourd’hui, tant le silence est assourdissant autour de ce que les banlieues vivent.
L’essai publié sous la direction de Régis Cortéséro tente de faire le point sur leur situation réelle, sous un titre optimiste : la banlieue change. Mais le livre refermé, on ne comprend pas vraiment ce qui a changé dans ces banlieues, sinon qu’abandonnées à elles-mêmes, ses habitants tentent désespérément d’inventer de nouvelles solidarités. Et certes, parce que la France se paupérise, ce qui change vraiment en banlieue, c’est que l’extrême misère qui s’est installée en France a renouvelé l’espace de l’habiter populaire, transformant les banlieues en un gigantesque système de solidarités locales : des solidarités qui, exclusivement ancrées dans l’espace territorial de la banlieue, conditionnent une logique de socialisation "enfermante". Que ce soit sur le marché de l’éducation comme sur celui de l’emploi, la banlieue joue plus que jamais contre ses habitants, l’effet de nasse complotant à plein. Ce qui change, donc, pointe un horizon sinistre, de construction d’une morale étrangère aux jeux sociaux du reste du pays, où l’ethnicité devient le seul support possible de construction identitaire, tout autant que de revendication politique. La politique de mixité ayant par ailleurs pitoyablement échouée –la ségrégation est revenue au galop dans les quartiers mixtes, les architectes de l’Etat ayant appris a posteriori qu’on ne pouvait pas fabriquer de la mixité par simple frottement avec des populations mieux intégrées, seule l’action Publique pourrait peser sur cette évolution catastrophique, à la seule condition de ne pas laisser intacte la trame de la domination sociale. Mais voilà qui est illusoire dans un pays qui, par tradition, postule une société ignorante confrontée à une administration savante. La quadrature du cercle en quelque sorte : il faudrait pouvoir écouter la banlieue, mais l’écouter aujourd’hui, c’est d’abord accepter de s’exposer à sa colère et en libérer l’énergie…
La banlieue change !, de Régis Cortéséro, éd. Le Bord de l’eau, coll. Clair et net, oct. 2012, 230 pages, 20 euros, isbn :
978-2-35687-197-8.
Ha-Joon Chang : La finance ? Une arme de destruction massive…
Le ton est presque badin, Ha-Joon, professeur d’économie à Cambridge, ouvrant sur les sept façons de lire son essai, selon que l’on soit ou non informé, selon que l’on veuille ou non s‘informer. Economiste hétérodoxe, attaché au système capitaliste, il nous livre ici une réflexion réjouissante, sinon inquiétante, sur l’issue d’une crise dont on nous promet qu’elle sera bientôt presque derrière nous. C’est ce "presque", on l’aura compris, le nœud du problème, qui invite les peuples à se serrer toujours davantage la ceinture, dans l’illusion d’un sacrifice collectif salutaire…
L’économie mondiale est en lambeaux, nous dit sans ambages Ha-Joon. Ça, on le savait. Mais personne ne veut en prendre acte : on ne cesse au contraire de renflouer un navire qui est en train de sombrer. A fonds perdus donc Littéralement. Et tandis que l’argent fait défaut dans l’économie réelle, il abonde dans les places financières, qui l’ont presque totalement capté. Dans ces conditions, affirme Ha-Joon, nous avons des années de vache maigre devant nous : la pauvreté est notre horizon commun. Et il y a de fortes chances pour que l’économie mondiale connaisse de nouvelles phases de récession. Des phases que nos dirigeants politiques sauront imputer à de nouveaux secteurs d’une économie trop peu concurrentielles…
Les chômeurs ? Dans leur immense majorité, ils ne réintègreront pas les circuits économiques normaux.
Pourquoi ce désastre ? Pour une grande part à cause de la liberté totale dont jouissent les marchés financiers. Une liberté soutenue par une idéologie dévastatrice : le néolibéralisme, qui a fini par liquider totalement le "take care" du libéralisme philosophique. Et Ha-Joon, de s’employer à démontrer combien la vision du monde néo-libérale est étriquée. Malheureusement, au cynisme des économistes néo-libéraux s’est ajouté la collusion du milieu politico-médiatique. Car ce qui est arrivé n’était pas un accident : nous aurions pu l’empêcher –nous le pouvons toujours. Le marché libre, ça n’existe pas. Cette liberté se définit politiquement. Pour les banques, le choix était simple : il était possible de ne pas offrir 700 milliards de dollars, aux Etats-Unis par exemple, sinon sous condition, aux banques qui se sont empressées de les partager en dividendes…
Passons sur les démonstrations, simples et chiffrées. Ha-Joon revient sur nombre d’idées reçues concernant l’économie, qu’il faudra bien entendre un jour.
Prenez les entreprises : faut-il les gérer dans l’intérêt des actionnaires ? Il est bien évident que non : les actionnaires, contrairement à une idée reçue, ne sont pas les propriétaires des entreprises, mais les parties prenantes les plus versatiles et les moins soucieuses de leur avenir à long terme. Jetant par millions des salariés à la rue, un simple calcul rétrospectif permet de constater que depuis les années 1980, l’un des facteurs de déstabilisation le plus important de l’économie mondiale aura été l’insécurité de l’emploi, et non son manque de flexibilité.
Autre exemple : enrichir les riches n’enrichit pas les pauvres. Cette idée d’économie du ruissellement est un pur fantasme, la politique en faveur des riches n’ayant jamais permit d’augmenter la croissance d’un pays, chiffres à l’appui toujours : depuis 1980, nous n’avons cessé de donner toujours plus aux riches, en vain. La croissance par habitant, elle, n’a cessé dans le même temps de s’effondrer. Dans la même période, l’investissement des riches n’a cessé de chuter : les riches gardent l’argent pour eux. Point.
Prenez encore les systèmes de rémunération des dirigeants des plus grandes entreprises : ils sont unilatéraux, jamais fixés par leur fameux marché libre, jamais corrélés sur la moindre performance, ni moins encore sur le résultats de l’entreprise, mais bien plutôt le fruit d’un pillage systématique et ordonné des biens produits.
Et quant aux marchés financiers, contrairement à ce que l’on peut entendre dire, ils ne sont pas inefficaces, mais au contraire, particulièrement performants : avec leurs nouveaux outils mathématiques, ils ont trouvé de quoi générer des profits immenses à court terme, même et surtout en temps de crise, en fragilisant toujours davantage l’économie mondiale. Si bien qu’il n’est pas possible de concevoir autrement ces outils financiers que sous la vision d’armes de destructions massives.
Deux ou trois choses que l’on ne vous dit jamais sur le capitalisme, de Ha-Joon Chang, traduit de l’anglais par Françoise Chemla et Paul Chemla, éd. du seuil, coll. Philo.Gener., octobre 2012, 356 pages, 21 euros, ean : 978-2021083736.
FREEDOM SUMMER, luttes pour les droits civiques, Doug McAdam
1964. Les trois mois qui vont faire basculer l’Amérique : 959 gosses de riches vont adhérer au Summer Project, et descendre inscrire les noirs du Mississippi sur les listes électorales de l’état le plus réactionnaire de l’Union. 959 gosses de la Heavy League : Harvard, Yale, le M.I.T., plutôt libéraux politiquement, issues des familles les plus riches des Etats-Unis (c’était l’un des critères de leur sélection !), vont vivre chez l’habitant : les familles les plus pauvres des Etats-Unis. Ou dans des Freedom Houses, dans la plus grande promiscuité, qui vont très vite se transformer en phalanstère où la parole ne cesse de ciculer, où les sens ne cessent d’être sollicités, filles, garçons de bonnes familles soudain mélangés entre eux et avec les populations noires -et découvrir la liberté sexuelle. Ils vont se voir confrontés à l’extrême misère de populations toujours quasiment réduites à l’esclavage, en prendre la mesure, créer des écoles libres, des dispensaires libres, des maisons communes, et se heurter à l’extrême brutalité des blancs, que le KKK, toujours vivace, va déchaîner contre eux dans une haine totale. Libéraux, chrétiens, issus des familles les plus prestigieuses de l’Union, ils vont connaître la Terreur, vont se voir kidnappés, battus à mort pour une dizaine d’entre eux, se faire tabasser, le tout avec la complicité de la police de l’Etat cédant à l’arbitraire aveugle. Et moins d’un mois après leur arrivée, ils vont se radicaliser. Les courriers qu’ils envoient à leur parent en témoignent, alertant d’un coup par l’intermédiaire de ceux-ci, grands magnats de la presse, puissants capitaines d’industrie, l’opinion publique américaine (blanche) qui ne peut supporter de voir ses enfants battus à mort par une bande de fascistes furieux. De nouveaux volontaires débarquent, des communautés se forment, la rupture est totale avec leur ancien mode de vie et de pensée. Une grande partie des leaders de la contestation américaine va sortir du Freedom Summer. Trois mois. On kidnappe toujours, on bat toujours à mort, mais par centaines des journalistes descendent dans le Mississippi relayer les événements, faire une publicité énorme aux modes de vie expérimentés par ces jeunes étudiants blancs. L’Amérique n’en croit pas ses yeux. Une Nouvelle Gauche émerge, radicale, qui se rappelle soudain ses aînés communistes, réprimés dans le sang, se met à leur écoute dans ces communautés libres où l’on ne veut plus vivre comme avant. Les attentats à la bombe n’y font rien. Les volontaires restent et expérimentent dans la foulée de nouveaux discours politiques, culturels, idéologiques, un autre mode de vie sans classes, sans races, sans différences sexuelles. Et cette jeunesse réformiste au départ, idéaliste, met à bat non seulement le libéralisme américain, mais cette pseudo Gauche qui veut leur confisquer leur lutte. Ils étaient l’apogée du mouvement libéral américain, celui-ci s’écroule comme un château de cartes. Dans un an, le Black Power surgira. La violence change de camp. 1965 : les émeutes de Watts, à L.A., terrifiante réponse des blancs conservateurs qui enverront les chars dans les rues de L.A.
Il n’y a pas de changement possible sans violence révolutionnaire. C’est ce que nos volontaires ont appris.
Et c’est cette expérience qu’explore le livre. Une enquête sociologique menée des années durant. L’auteur a compulsé les archives, les lettres de motivation étonnantes de candeur au départ, et puis les courriers envoyés par ces gosses à leurs parents. Il a retrouvé les vétérans du Freedom Summer, a mené ses entretiens, décrypté les discours, les idées, les cultures, enregistré les trajectoires, les vécus, qui nous étonnent encore et nous éclairent sur ce tournant invraisemblable et la surrection de cette Gauche radicale. Trois mois. La création d’un réseau social à l’échelle des Etats-Unis, porteur d’un message qui allait transformer toute la jeunesse américaine. Trois Mois d'où vont surgir le féminisme, la contre-culture américaine, le mouvement hippie et les comités Viernam. Freedom Summer : le canevas d’une grande partie des mouvements des années 60.
Freedom Summer, Luttes pour les droits civiques Mississippi 1964, Doug McAdam, traduit de l'américain par Lélia Izoard, éd. Agone, coll. l'Ordre des choses, 474 pages, 26 euros, ean : 978-2-7489-0164-1.
Haine froide, à quoi pense la droite américaine ?, Nicole Morgan
La moitié des électeurs américains va confier son destin à un républicain modéré (Obama), ou radical (Romney). Un vote de dépit titrait très justement aujourd’hui Libération. L’autre moitié n’ira pas voté. Elle sait qu’il n’en ressortira rien de bon pour elle. Elle sait que le calendrier électoral est l’une des formes qu’a prise dans le monde la liquidation de la démocratie. EST-CE AINSI QUE LES HOMMES VIVENT ?
Que reste-t-il d’actuel dans ces doléances éditées en décembre 2011 ? Tout… Est-ce ainsi que les hommes vivent ? Cahier de doléance contemporain, Luce Faber, les Prairies ordinaires, janvier 2012, 143 pages, 12 euros, ean : 978-2350960647
Tout au long de l’année 2012, Mediapart et le collectif Luce Faber ont proposé des doléances filmées. Les 36 vidéos sont rassemblées toutes ensemble, à cette adresse :
http://www.mediapart.fr/content/2012-un-cahier-de-doleances-semaine-2
LEFT, essai sur l’autre Gauche aux Etats-Unis
Non, Obama n’est pas l’incarnation de la Gauche américaine, n’en déplaise aux obamaniaques. Il existe une Gauche à la prétendue gauche d’Obama. Une vraie Gauche que par surdité politique, nous n’avons pas voulu entendre, tant Obama nous confortait dans nos propres dérives droitières.
Une Gauche radicale qui a toujours joué un rôle clef dans les moments les plus cruciaux de l’histoire des Etats-Unis, qui par parenthèse n’est pas une histoire linéaire, mais le halètement d’une succession de crises dramatiques.
C’est cette Gauche par exemple qui a mené le combat des droits politiques lors de la crise du système esclavagistes américains. C’est cette Gauche qui a conduit à l’abolition de l’esclavage et a mené le combat de la reconnaissance des droits des populations noires américaines.
C’est cette Gauche qui a mené le combat contre le capitalisme industriel sauvage, contre l’impérialisme américain barbare. Et c’est cette Gauche qui mène aujourd’hui le combat contre le système de la Finance mondialisée.
Une Gauche toujours fortement centrée sur l’idée d’égalité, imposant sa culture égalitaire aux réformes structurelles de l’Amérique. C’est elle qui a fait de l’idée égalitaire l’identité profonde des Etats-Unis, au moins sous la forme d’une représentation incontournable. Elle qui a non pas opposé stérilement comme la France l’a fait, l’idée de liberté à l’idée d’égalité, mais refusant l’hypocrisie de droits formels, a opposé l’idée de redistribution à celle du consentement fataliste aux inégalités.
Chaque fois, cette Gauche a surgi aux Etats-Unis quand le pays s’est trouvé à un tournant de son histoire. Un tournant marqué par la dimension systémique et identitaire de la crise en question. Un tournant qui exigeait une transformation radicale accompagnée d’un surplus de sens, que cette Gauche incarna en posant chaque fois la question de savoir ce que signifiait exactement être américain, et qu’elle traduisait chaque fois en un élargissement de l’idéal d’égalité.
Et c’est bien le cas de cette Gauche radicale qui, aujourd’hui, travaille au corps l’idée de démocratie participative.
Car c’est elle qui a su nous ouvrir les yeux sur la nature de cet ordre néolibéral qui a fini par s’imposer presque partout dans le monde. Cet ordre n’est pas simplement un ordre économique, mais un ordre politique et moral. Qui a su intriguer les valeurs libertaires des années 60 pour les vider de leur contenu égalitaire. L’individualisme débridé des années 60, le néolibéralisme l’a en effet déconnecté de l’éthos anti-capitaliste. Dépolitisées, ces valeurs ont alimentées le nouvel esprit du capitalisme, fondé sur l’hédonisme, le consumérisme et l’empowerment. Des valeurs au centre desquelles trône l’idée du choix rationnel, qui accrédite la thèse que l’égalité sociale serait une simple affaire de proportions économiques.
Mais les années 60 n’ont jamais été totalement absorbée par le néo-libéralisme. Leur promesse de radicalisation de l’idéal égalitaire est demeurée vive.
C’est ce combat que relève aujourd’hui un mouvement comme Occupy Wall Street, note Zaretsky. Un mouvement qui a de longtemps tourné le dos à Obama, otage volontaire des milieux de la Finance.
Occupy Wall Street contribue à assurer une présence permanente de la Gauche radicale dans la vie américaine.
Et qu’importe que ce mouvement soit aujourd’hui encore très peu programmatique : contre le pragmatisme technocratique de la fausse gauche, il défriche des voies nouvelles. Et Pour Zaretsky, il est clair que la relation à la crise que connaît le monde contemporain passe cette fois encore par la résurrection de cette Gauche radicale.
Les libertés politiques ne peuvent acquérir de contenu réel que sous l’impulsion d’une Gauche réellement critique, et des mouvements sociaux, qui seuls peuvent stimuler un vrai changement.
Left, Essai sur l'autre gauche aux Etats-Unis, Eli Zaretsky, traduit d el’anglais (Etats-Unis) par Marc Saint-Upéry, Seuil, coll. H.C. essais, septembre 2012, 297 pages, 20 euros, ean : 978-2021089028.
J’ai vu des hommes tomber (Arthur Frayer)
Le titre semble paraphraser celui d’un film de Jacques Audiard : Regarde les hommes tomber. Moins la distance, Arthur Frayer s’étant efforcé de marcher au plus près de ceux qui tombaient. Ouvriers, employés, patrons pauvres. La crise. En France. Pas en Grèce. Des milliers de petits commerces frappés de plein fouet par la bien trop commode crise (en 2010, la hausse du revenu des patrons du CAC 40 se chiffrait à 34%). Des milliers de petits patrons pauvres, sans sécu, sans chômage, sans filet. Des salariés, leur CDI en poche, qui dorment dans leur voiture. Qui mangent dans leur voiture. Qui vivent dans leur voiture les week-end pluvieux. Pas en Grèce, en France. L’an passé, cette année. Salariés en souffrance, par millions cette fois. Leurs combats perdus les uns après les autres malgré les feux médiatiques. Des millions qui ne peuvent enrayer la chute libre de leurs revenus. Agriculteurs, artisans, étudiants, une liste jamais exhaustive, qui s’allonge sans cesse. La France des petits revenus. La France en fait, tout bonnement. Celle des trajectoires brisées. Des vies humaines broyées. De la paupérisation forcenée de quartiers entiers. Des boutiques, par milliers, dont l’activité ne permet pas de dégager un salaire. Des millions qui ont démarré au Smic et se retrouvent au Smic. La vérité de la France d’aujourd’hui. Le récit est poignant, sans ornement. Juste cette France appauvrie, qui attend. Quoi au juste ? Cette France de la défiance qui vient d’élire son nouveau Président et qui attend, non pas une politique de symboles, mais une politique de justice. Cette France qui croit de moins en moins au vivre ensemble républicain qui l’a jetée si bas. Lejaby. L’auteur y est allé. La valeur travail… Un élément de langage. Rien d’autre. Photowatt. Les zones urbaines sensibles, où 1 jeune sur 2 survit au chômage. Survivre. Simplement survivre. Le journal de la France qui tombe. Jour après jour. Odile, 600 euros par mois. Elle enseigne le français aux familles étrangères. Trilingue, Master de Lettres modernes en poche. Sans commentaire. Des milliers dans le même cas. Valentine, 3 Masters. Yasmine, 31 ans, bardée de diplômes, au chômage. Khalimat, française d’origine tchétchène, 50 ans. Vit dans sa voiture. Dans un parking de banlieue. Et travaille à Paris. En CDI.
J’ai vu des hommes tomber, Arthur Frayer, Don Quichotte éditions, coll. Non fiction, octobre 2012, 249 pages, 16 euros, ean 978-2359490909.