danse
Chorémanie à la librairie l'établi, autour d'Agathe Marion et de sa Poulorie Ballroom (3/3)
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Michel Henry parlait d'une « auto-révélation pathétique de la chair », ce mode d’apparaître où la chair n’est pas un objet du monde, mais l’auto affection vivante par laquelle la vie se révèle à elle-même. Dans L’Essence de la manifestation et Incarnation, Henry montre que la chair n’est pas construite par la perception, mais par la souffrance et la joie, ces forces subjectives qui constituent la vie en son immanence. La chair est ainsi «ce qui se sent soi-même en chaque point de son être». Et elle est «Auto-révélation» : la vie qui se montre elle-même. Et chez Henry, révélation ne signifie pas apparition dans le monde, mais manifestation intérieure, sans distance, sans image, sans extériorité. L’auto-révélation, c’est cela : la vie ne se montre pas à un regard, elle se sent. Elle ne passe pas par un dehors : elle s’éprouve. C’est pourquoi Henry dit que la vie est «phénoménologie de l’immanence absolue» : elle n’a pas besoin d’un monde pour apparaître, elle apparaît à elle-même, dans la pure affectivité.
Le mot «Pathétique», lui, renvoie aussi d'une certaine manière à un sentir originaire, avant tout concept. Il n’a rien de sentimental : il renvoie au grec pathos, l’affect, l’épreuve qui constitue la vie. Son impression originaire. Ce que Henry appelle parfois «l’épreuve de soi». Quant à la chair, elle est ce qui se vit, non ce qui se voit. Non le corps visible, mais la vie incarnée, non le corps objectif, celui que la science découpe, mais cette intériorité vivante, subjectivité incarnée, ce qui se sent en chaque point de soi, condition de toute expérience, car avant de percevoir le monde, je dois me percevoir, vivant. Ainsi, la vie se révèle à elle-même dans l’affect, et cette révélation est la chair elle-même, mode même de la manifestation de la vie.
Chez Henry, le corps pense précisément en tant que chair. La pensée n’est pas un concept : elle est affectivité incarnée. Or la chorémanie est une révélation pathétique : un moment où la vie se manifeste dans son intensité la plus nue, hors du monde, hors du regard, hors du concept. Cette danse n’exprime pas une idée : elle est l’auto-révélation de la vie, de sa vie, qui s'éprouve elle-même dans l’immanence affective, ce que Henry nommait l’auto-affection pure : la vie se révélant sans distance, sans extériorité. La chair henryenne est un ici absolu, la vie qui se sent sans jamais se voir. Dans la perspective de la danse, et plus encore la chorémanie, la vie n'est pas un geste dans le monde, mais la vie qui s'y révèle dans son intensité pathétique. Elle n’exprime pas une idée : elle s’auto-affecte, comme vibration, comme débordement. La danse n’est pas représentation, mais chair en acte. Et la danse déborde tout.
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chorémanie :
Danse mortelle - L'étrange cas de Strasbourg 1518 - Regarder le documentaire complet | ARTE
liens :
Éloge du Perchoir, Julie Triboulet - La Dimension du sens que nous sommes
Le triomphe de l'œuf, J. Da Nang - La Dimension du sens que nous sommes
Chorémanie à la librairie l'établi, autour d'Agathe Marion et de sa Poulorie Ballroom (2/3)
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L'histoire a retenu, outre la chorémanie de Strasbourg (1518) celle d’Erfurt (24 juin 1374), vécut comme une véritable scène témoin d'une Europe médiévale se fissurant. Dans les rues de Thuringe, des foules entières se mirent à danser jusqu’à l’épuisement, comme si un principe obscur s’était emparé des corps. On parla de morsures invisibles, de piqûres d’araignées comme pour la tarentelle italienne. Pour nombre de chercheurs, ce qui s'est joué semble être la collision entre un monde saturé de symboles et une énergie qui ne pouvait plus entrer dans ces symboles.
C’est ici que Spinoza, anachronique mais pertinent, éclaire la scène : la chorémanie d’Erfurt ressemblait à l'irruption brutale du conatus, cette puissance de persévérer qui, lorsqu’elle n’a plus de forme stable, se déploie en mouvements incohérents. Les danseurs d’Erfurt ne cherchaient pas à signifier : ils cherchaient à continuer d’être, coûte que coûte, dans un monde qui vacillait. Leur danse était une ontologie en crise !
Nietzsche y aurait vu une autre vérité : la danse comme symptôme d’un excès de vie qui ne trouve plus de langage pour s'exprimer. Non pas la danse solaire de Zarathoustra, mais sa version sombre, convulsive, où le corps tente de se libérer d’une morale qui l’étouffe. À Erfurt comme à Strasbourg, les danseurs ne célébraient rien. Ils dansaient. Ils se débattaient contre la pesanteur d’un ordre en train de se défaire. Ils incarnaient ce moment où la vie, trop comprimée, se met à trembler. Ainsi, la chorémanie des poules d'Agathe Marion, partageant cette même logique : quand le monde devient trop étroit, le corps invente un mouvement qui n’obéit plus à rien. Une danse qui n’est pas un art, mais une métaphysique en acte.
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On se rappelle aussi que la chorémanie d'Agathe Marion était une réponse faite à J. Da Nang et à son Triomphe de l'œuf. Mais dire que la chorémanie des poules répond à J. Da Nang, c’est encore trop peu : elle le dépasse, comme elle dépasse Hegel et Platon, parce qu’elle introduit dans la pensée un mouvement que ni la dialectique ni l’Idée n’ont jamais su accueillir. Là où Platon cherche la forme pure, là où Hegel exige la réconciliation de l’esprit avec lui même, la poule chorémanique refuse la synthèse et tourne, tourne, non pour atteindre un concept, mais pour s’en libérer. Car on l'oublie trop souvent : le corps pense avant la pensée. Ce n’est pas une métaphore mais une thèse, que Merleau Ponty a formulée avec une précision presque charnelle : «La pensée n’est rien d’autre qu’un certain style du corps» (dans Phénoménologie de la perception). Le geste, la posture, la tension musculaire sont déjà des prises sur le monde, des anticipations, des décisions muettes. Le corps n’exécute pas : il comprend, il oriente, il invente. C’est pourquoi la chorémanie, qu’elle soit médiévale ou gallinacée, n’est pas un accident moteur mais une pensée en acte, une pensée qui ne passe plus par le concept mais par l’intensité. Deleuze l’avait pressenti : penser, c’est créer des lignes de fuite, et ces lignes ne naissent jamais dans la tête seule, mais dans le tremblement du vivant, dans la variation du rythme, dans la manière dont un corps se laisse traverser par ce qui le dépasse. Ainsi, lorsque les poules dansent, ce n’est pas la raison qui vacille : c’est la raison qui change de lieu. Elle quitte le perchoir, elle quitte l’abstraction, elle se fait mouvement. Elle se fait vibration. Elle se fait corps. Et c’est là, précisément, que la pensée commence.
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chorémanie :
Danse mortelle - L'étrange cas de Strasbourg 1518 - Regarder le documentaire complet | ARTE
Éloge du Perchoir, Julie Triboulet - La Dimension du sens que nous sommes
Le triomphe de l'œuf, J. Da Nang - La Dimension du sens que nous sommes
illustration : Le pèlerinage des épileptiques à l'église Saint-Jean à Molebeek Pierre Bruegel 1642
Chorémanie à la librairie l'établi, autour d'Agathe Marion et de sa Poulorie Ballroom (1/3)
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Pour clore la soirée du 12 mai 2026, consacrée au fanzine dont l'objet est l'histoire du poulailler du Moulin d'Andé, où Perec écrivit La Disparition, Agathe Marion a proposé une chorémanie, composée sur des musiques précises et une grammaire chorégraphique calquée sur l'étude morphologique et comportementale des poules (voir les crédits en fin d'article).
Par ailleurs, la proposition d'Agathe Marion se voulait une réponse au court essai de J. Da Nang : Le triomphe de l'œuf. Dans cet essai, J. Da Nang célébrait l’œuf comme principe premier, matrice ironique d’où surgissent à la fois le monde, la pensée et les poules qui prétendent le dépasser. Dans une prose étincelante, J. Da Nang y renversait la causalité avec une élégance philosophique qui transformait la basse cour en laboratoire de métaphysique jubilatoire, poussant Hegel jusqu'à la farce cosmique. Julie Triboulet lui a répondu avec une intelligence réelle, mais son texte se raidissait dans un sérieux qui transformait l’immanence deleuzienne en automatisme lyrique. À force de fluidité grave, sa critique finissait par s’évaporer dans une solennité qui n'était plus une porte mais un mur.
Agathe Marion a finalement proposé le 12 mai 2026 au soir, à la librairie l'établi, la meilleure réponse au texte de J. Da Nang : faire entrer le public présent en chorémanie. Une sorte de renversement refusant la téléologie de l'œuf, la hiérarchie esprit/matière et la réduction utilitariste, pour répondre par le corps, par la danse, par la transe. Elle retournait ainsi la dialectique : ce n’était plus l’Œuf qui utilisait la poule, mais la poule qui se libérait de l’Œuf et de sa ponte, inventant une poulo genèse sans œuf, véritable post oviparité des poules sans crêtes, sans hiérarchie, sans verticalité, sans surplomb. Réponse anti hégélienne, parfaitement spinoziste et nietzschéenne.
Mais entendons-la présenter elle-même son travail :
«Poulorie Ballroom (de l'œufrie à l'aporie, de l'aporien à l'œufphorie)
Les poules, après avoir approché l'essai de J. Da Nang trouvé sur la table de cuisine de leur humaine, sont prises d'une chorémanie depuis Pâques.
Elles qui avaient pris de sacrées résolutions pour la nouvelle année et entamaient pacifiquement leur chemin d'empouvoirement en respectant leur écosystème, se prennent dans le bec l'essentialisme violent du monde avec le Triomphe de l’œuf : "la poule, loin d'être la génitrice de l'œuf, en est en réalité le produit", "qu'un moyen", "vulgaire véhicule", ou encore "la poule picore, gratte, caquette : elle est l'Esprit aliéné, oubliant sa source, croyant être une fin en soi. C'est, dans le moment de la nature, le plus bas degré de la réalisation de l'Idée".
Le choc est si terrible, si ontologique, que seul le corps peut alors penser.
Une chorémanie est un état de psychose collective qui fait danser de manière incontrôlée jusqu'à l'épuisement. Des corps qui se soulèvent, qui expansent (mix de panser avec un a pour expandre) l’Être et son grand E.
La gentillette résolution de "l'immobilité dynamique" mènera dans la suite des événements - nous le savons aujourd'hui - à un tonitruant rebondissement de l'Histoire, que l'Homme, trop occupé à se regarder le nombril et philosopher froidement, n'aurait su voir venir.
Renversement du stigmate, retournement anti-oeufdipien, les poules mouvementementées incorporeront à leur tour des œufs - pas en chocolat, ras le capitalisme confiseur - et se débarrasseront du stade coquillaire pour mettre au monde sans œuf leurs poussins.
Les nouveaux crêtins sont les sans-crêtes qui dansent sans ailes/elles ! Bye-bye l'homme, bye-bye l’œuf, la rouetourne a Tinatourné !
(Et l'Idée reste "association de concepts triviaux ou géniaux qui s'estompent devant le nombre des associations", dans le dico). »
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Nietzsche et Spinoza entrent dans la danse !
Nietzsche aurait adoré les poules chorémanes d'Agathe Marion. Pourquoi ? Parce que le texte de J. Da Nang, malgré son humour, reste platonicien : il place l’Idée (l’Œuf) au-dessus de la vie (la poule). Nietzsche aurait affirmé : «Voilà encore une métaphysique qui dévalorise le corps au profit d’un arrière monde ».
La chorémanie d'Agathe Marion, elle, répond par la dépense, la création sans origine, l’affirmation pure. C’est dionysiaque. C’est anti origine. C’est anti finalité. Ses poules refusent la question « qui vient avant ? » pour répondre : nous venons en tourbillonnant. Nietzsche aurait applaudi : «Elles dansent pour ne pas être réduites à un concept.»
Spinoza, lui, aurait commencé par avancer qu'«On ne sait pas ce que peut un corps.» Les poules chorémanes démontrent exactement cela. Le texte de J. Da Nang réduisait la poule à une fonction, un mode, un véhicule. Spinoza répond : «La poule est une puissance d’agir. Elle n’est pas un moyen, elle est une expression.»
De fait, la chorémanie est spinoziste parce qu'elle est augmentation de puissance, passage à un degré supérieur d’existence, affirmation immanente. Les poules ne veulent plus être causées par l’Œuf, elles veulent être causes adéquates d’elles-mêmes.
C'était donc bien la meilleure réponse possible que cette danse chorémanique, adressée dans une langue qui n’est ni conceptuelle ni biologique, mais chorégraphique. Une chorémanie pour sortir de l’Œuf. Les poules tournent. Elles tournent comme si la gravité avait oublié son travail. Elles tournent pour dévisser la métaphysique. Elles tournent pour que l’Idée tombe de son piédestal. Elles tournent jusqu’à ce que l’Œuf cesse d’être un Dieu et redevienne un simple rond dans la poussière. Et elles battent de leurs ailes qui ne servent pas à voler mais à penser autrement. Et frappent le sol pour que chaque coup de patte soit une réfutation de Platon, chaque gloussement une critique de la téléologie, chaque plume un adieu à la hiérarchie. Car en entrant en transe, le corps fait que le concept devient sueur. Soit une ontologie sans Idée. La meilleure réponse, parce qu'elle ne pouvait pas être un argument dans l'oubli des corps, mais un mouvement. Une affirmation corporelle qui permette de passer du commentaire à la mise en corps, du concept à la cinétique, de l’oviparité spéculative à la poulorité performative. Une chorégraphie, qui répond au Triomphe de l’œuf non par l’argument, mais par la réversibilité du geste. Une danse qui déprogramme l’Idée et réactive la puissance du corps. Ainsi, la chorémanie est une critique incarnée. Et c'est exactement ce qu'Agathe Marion a mis en œuvre : une pensée qui se fait mouvement, une métaphysique qui se fait danse, une poule qui se fait monde.
Et là, il n'y a pas de dépassement, au sens hégélien du concept, mais débordement. Un débordement qui ne cherche ni synthèse, ni réconciliation, ni retour de l’esprit à soi. Il ne fait que déborder. Il fuit. Il s’ouvre comme une fissure dans la grande architecture conceptuelle. La chorémanie des poules, loin de reconduire la dialectique, la dissout dans un mouvement qui n’a plus de centre. C’est là que Deleuze surgit : non comme un maître, mais comme un compagnon de fuite. Car ce que les poules inventent dans leur transe, ce n’est pas un concept, c’est un devenir danse qui ne renvoie plus à aucune origine. Le Triomphe de l’œuf de J. Da Nang trouve ici sa véritable réponse : non plus l’œuf comme principe premier, mais comme intensité qui se propage, se diffracte, se répand. L’œuf n’engendre pas la poule : il se disperse dans le tourbillon chorémanique. Rien à voir avec la remontée hégélienne de l’Esprit : ici, tout descend, glisse, se répand, se connecte. Platon voulait des formes, Hegel voulait un sens, Deleuze veut des lignes de fuite. Et les poules, dans leur débordement, tracent exactement cela : une pensée sans transcendance, sans Idée, sans finalité. Une pensée qui danse, qui tremble, qui s’éparpille. Une pensée qui ne cesse de commencer.
Alors, oui, Julie triboulet avait bien pressenti qu'il fallait chercher du côté de Deleuze une réponse. Mais ce qu’elle n’a pas vu, ce qu’elle ne pouvait pas voir parce que le sérieux l’en empêchait, c’est que la solution n’était pas dans le perchoir, ni dans l’œuf, ni dans la dialectique, mais dans la chorémanie. La danse comme débordement, comme perte de forme, comme refus de toute architecture conceptuelle. La danse qui n’explique rien mais défait tout. La danse qui n’interprète pas l’événement mais est l’événement. Là où J. Da Nang voulait triompher par l’œuf, la danse le bat en brèche : elle ne triomphe pas, elle déborde. Elle ne fonde pas, elle fissure. Elle ne pense pas, elle traverse. Elle est la seule réponse possible, non à Hegel, non à Platon, mais à l’idée même qu’une pensée puisse encore prétendre organiser le monde.
Julie Triboulet était presque arrivée : il ne lui manquait qu’un pas, celui qui fait tomber du perchoir, celui qui transforme la poule perchée en poule dansante. Celui qui remplace la hauteur par la transe. Ce pas, Agathe Marion l'a fait pour elle. Car au bout du compte, il ne reste qu’une vérité : la danse aura raison de tout, raison au sens philosophique, c’est à dire qu'elle est puissance capable de défaire la folie de la raison.
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Crédits :
Partie musicale : Coro Delle Lavandaie, compositeur Roberto de Simone, interprétation Neapolis Ensemble
2° coro delle lavandaie LAB - Voci In Ascolto
Nom des motifs gestuels : métasmœurfphose, poule house, duck walk, wings rollin (thanks to Tina Turner), amapianœuf
Chorémanie :
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C'est l'histoire d'Ava, jeune danseuse accomplie et reconnue, mais lasse, qu'aucun désir ne pousse plus en avant. L'histoire d'une artiste adulée sur un malentendu, à ses yeux : elle se voulait dérangeante, le succès l'a faite courbettes et applaudissements... Ava s'interroge. Qu'est-ce que l'art apporte au monde, aujourd'hui ? Et décide d'aller se ressourcer là où son amie a appris à danser. Les élèves de l'école n'en reviennent pas de pouvoir présenter leurs créations à un tel parterre lors du gala des diplômés. L'un d'entre eux surprend Ava. Un garçon qui a fui très tôt la soirée et toute rencontre. Elle le retrouve le lendemain, lui propose de danser dans le duo qu'elle va créer.
Paris, occupée par la police. Ian la retrouve, éberlué. Dans le studio d'Ava, il danse, danse. Ava exige une vraie performance, mais ne se livre pas. Pourquoi danser ? La danse sauvera-t-elle le monde ? Ian lui raconte le choc qui l'a décidé à devenir danseur : Fauve, d'Ava, la chorégraphie d'une femme blessée. Elle dansait devant un miroir qu'elle avait fini par fracasser d'un coup de tête, le visage en sang. Ce n'était plus danser mais performer, mais ni l'un ni l'autre ne le relève vraiment. Était-ce alors ouvrir la danse à autre chose de plus fort ou préparer déjà la création suivante ? Ava s'interroge. Qu'est-ce que danser ? La question est théorique, puisque la réponse est graphique. Qu'est-ce que dessiner aussi bien. Ou écrire. Non pas tant celle de savoir à quoi «servirait» l'art, s'il doit servir ou pas, mais plutôt de comprendre ce qui se joue là, dans l'épaisseur de notre histoire sociale, politique, contemporaine. L'art peut-il sauver «ce» monde ? Tout va tellement de travers entre la crise climatique et la répression policière d'un gouvernement sourd et aveugle à la tragédie qu'il déroule sous nos yeux... Mais en quoi cela serait-il sa fonction et comment saurait-il la déployer ?
Sur un pont parisien, ils se font agresser par la BAC. Et deviennent amants. Mais plus ils avancent dans la création d'Ava, moins Ian y trouve son compte. A quoi bon danser s'interroge-t-il, de plus en plus engagé dans sa quête militante autour du dérèglement climatique. Et puis Ava le dévore, plie la réalité à son art et leur couple à sa création, qui deviendra un solo, le sien, tandis que Ian s'engagera politiquement dans la friche de Ménilmontant : qu'est-ce que l'art quand la ville devient «monstrueusement inhumaine» ? L'art n'est-il pas qu'un «luxe pour se donner bonne conscience» ? Ian ne s'en pose plus la question : il ne dansera plus.
Ava, elle, danse et se moque, tendrement, de l'engagement de Ian. Elle propose sa nouvelle création. Noire, sa Lumière. C'est son engagement. Et création lumineuse : elle s'est renouvelée. Une catharsis ?
Claire Fauvel et Thomas Gilbert nous laisse face à nos questions. C'est leur grand mérite. Qu'est-ce que l'art dans nos conditions à nous, aujourd'hui, sinon peut-être soulever quelques questions souvent accessoires, quand les réponses pressent. Où se joue-t-il au demeurant ? Ne serait-il que le fétiche de nos raisons d'exister ?
Il est intéressant de voir la danse traitée ici par le dessin. Comme un pré-texte, littéralement, ou bien une image que finirait par révéler son ekphrasis. Qu'est-ce que la danse raconte ? Saisie dans sa dimension illustrative, Claire Fauvel et Thomas Gilbert ne montrent rien de ce que la danse a fini par constituer : une grammaire de gestes, d'images, de corps en mouvements arpentant le vide entre les corps. Illustrative, elle «ressemble» un peu à ces peintures qui ne savent s'éprouver sans commentaires...
On rêve, avec le talent que Claire Fauvel et Thomas Gilbert déploient, de les voir explorer cette grammaire de formes, d'images, de mouvements par leurs moyens à eux, pour nous offrir une œuvre muette que nous pourrions éprouver plutôt que de l'assigner à illustrer un propos. Mais il est vrai que ce n'était pas l'objet de ce travail. Dommage.
D'autant que... Si «la musique est déploiement du temps», comme l'écrit Tristan Laouen, la danse ne l'est pas moins, qui engage aussi l'espace dans son parcours. On ne danse pas pour consigner : la danse est «une perte, une tombe amoureuse», pour paraphraser Giorgio Colli. Un art qui ne peut pas se satisfaire de consigner, quoi que les critiques en relèvent de cette grammaire que j'évoquais plus haut, ni de produire des images bien qu'elle en réalise, qui tout à la fois satisfont et fracassent le champ de l'image, en soulèvent le giron pour nous donner à éprouver autre chose, d'immatériel, de sensuel, une érotique qu'aucun désir ne peut achever, un mouvement qu'il est possible de décrire certes, mais qu'aucune description ne saurait contenir. C'est dire qu'elle est représentation et son absence, l'ordre du corps avant qu'il ne disparaisse, une finalité sans fins excédant tout symbole.
Au fond la danse, comme le dirait Tristan Laouen, «ne peut pas être un point d'arrivée, elle peut juste être un point de départ», quand bien même le corpus artistique saurait s'en emparer. Elle est Chute, une traîne, une traînée : elle est ce commencement de la terreur dont parlait Rilke quand il écrivait que la beauté était un commencement qu'il nous fallait affronter, elle est ce à quoi on s'affronte quand on en a marre du joli.
J'affirmais que le propos de Claire Fauvel et Thomas Gilbert était autre et qu'il s'était emparé de la danse comme d'une image, à la fois narrative et graphique. Une question sans réponse -son mérite-, posée au destin de l'art dans la société marchande, où même les œuvres les plus «fortes» n'échappent pas à leur devenir boutiquier. Leur devenir paillettes. Nul besoin du secours d'Hannah Arendt là : l'art a creusé sa propre négation et ne sert désormais que la société marchande. Ses agents ne tiennent qu'à leurs courbettes et ne sont devenus que les spécialistes d'un double discours narcissique et théâtral. Il n'y a pas d'autonomie de l'art, juste l'affirmation d'une position dans un champ, la logorrhée d'une posture : l'art a définitivement perdu son caractère émancipateur, élevé qu'il est sur les ruines de prétendus discours contestataires. Les artistes sont devenus ces entrepreneurs de soi que la société marchande appelait de ses vœux. Ils sont le modèle d'un monde en faillite, le point d'arrivée d'un monde sans plus aucuns départs, tout juste la description de son auto-justification. Pour preuve, le règne du commentaire sans lequel les œuvres picturales ne tiennent plus sur leurs cimaises. Elles s'y taisent du reste la plupart du temps : seuls les discours des animateurs du marché de l'art les parle, pointant ça et là les événements de la toile qu'il nous faut admirer.
Il faut «destituer l'art», comme l'affirme avec force Tristan Laouen. Mais ne soyons pas aussi radicaux. L'art n'est pas une somme que l'on pourrait défendre ou dénigrer aussi aisément. Il y a dans le «travail» de Claire Fauvel des pistes de destitution, des cases qui ne sautent pas aux yeux mais ouvrent les chemins confondants où l'art ne serait plus séparé du monde qui l'accueille.
Lumière noire, Claire Fauvel, Thomas Gilbert, édition Rue de Sèvres, 2021, 20 euros, ean : 9782810200436.
Lisez les réflexions pertinentes sur ce sujet de Tristan Laouen sur sa page personnelle facebook et cette page qu'il anime :
Internationale des Destituants du Spectacle.
Les suppliques furieuses de Bouziane Bouteldja
Hier soir, sur la scène des EMA, à Vitry-sur-Seine, Bouziane Bouteldja, en résidence au théâtre Jean Vilar et aux EMA et dans le cadre de la semaine de la danse organisée par la ville de Vitry, à laquelle s’est associée la Briqueterie, a proposé un spectacle proprement ahurissant, mélangeant hip-hop et danse classique avec ses élèves de la section danse du lycée Citroën de Paris et ceux du conservatoire de danse classique des EMA de Vitry, avant de clore la session par un solo d’une puissance souveraine : Réversible. La colère, tel était le thème autour duquel ses élèves avaient travaillé. Imaginez alors cette colère essaimant sous la chorégraphie d’ordinaire évanescente de la danse classique ! Colère rentrée pour les uns, froide, explosive pour les autres, en discrétion, en disruption en irruption, interprétée avec une élégance et une force inattendue par ces jeunes danseurs, démultipliée bientôt par la violence festive du hip-hop avant de brûler, littéralement, dans ce corps à corps effarant proposé par Bouziane. Déchirement, exaspération, supplique d’un corps bardé d’interdits par les religions révélées, s’arrachant, tel celui des esclaves de Michel Ange, chair à chair, aux entraves qui le brident. Corps meurtri, gommé, esseulé, ancré à des tonnes de pesanteurs, affecté, re-ligere (ce relié des religions qui n’embrasse aujourd’hui aucun sublime dirait-on) –mais pour le pire… Corps défait qu’il recommençait sans cesse, là, sous nos yeux, s’arrachant à lui-même, à son double incarcéré, à cette matrice inconvenante et obscène de l’égarement dans lequel les religions sont tombées. Corps furieux, aimant sinon aimé de nuées incapables d’apporter la paix sur la terre. Corps en déséquilibre constant, cherchant comme une proie son équilibre avant d’exploser en figure foudroyante. Quel spectacle, quelle puissance, quelle leçon !