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4 mai 2020 1 04 /05 /mai /2020 15:22

Histoire savante. Particulièrement documentée, fouillée, abondée. Histoire savante, dont la lecture édifie, sur la nullité de ceux qui nous dirigent. Sur la nullité du personnel politique. Sur la nullité de la presse internationale. Sur la nullité des journalistes des médias «autorisés». Relation érudite de cette période peu glorieuse de l’histoire britannique, suspendue à l’aplomb d’une paix qu’elle prétendait inévitable. Même au lendemain de l’invasion de la Pologne, Chamberlain pariant toujours sur un second Munich. Histoire navrante de l’acceptation du nouvel ordre hitlérien par les nations dites libres. Chamberlain à la manœuvre, dédaigneux, balayant d’une main suffisante les propos de son ambassadeur à Berlin : «J’ai l’impression que les gens qui orientent la politique du gouvernement hitlérien ne sont pas normaux. Nous sommes nombreux à avoir le sentiment de vivre dans un pays où les fanatiques, les voyous et les farfelus ont l’avantage». Il n’écoutera plus personne, s’enfermera dans ses pitoyables convictions, pérorera jusqu’à plus soif, symptôme du grand mal qui frappe les hommes de Pouvoir, d’hier comme d’aujourd’hui, butés, emmurés dans leurs arguties imbéciles.

Le 30 janvier 1933 donc, Hitler est nommé Chancelier. Le Herald Tribune, tout comme la presse française, se réjouissent de son arrivée au pouvoir. Seuls les communistes s’en inquiètent. Une semaine après sa nomination, Hitler déclenche les premières persécutions. Les chemises brunes attisent partout la haine et arborent leur violence. Un mois plus tard, au lendemain de l’incendie du Reichstag, Hitler suspend toutes les libertés individuelles.  Il gouverne désormais par décrets. Voilà qui nous est familier en France… Un mois plus tard, il ouvre Dachau et invente le concept de détention préventive pour remplir le camp. Concept avec lequel nous sommes également familiers dans la France de Macron. Un mois plus tard, les premiers commerces juifs sont saccagés. Des foules manifestent à New York et Londres. La presse internationale conspue ces foules agressives, refusent de croire à la réalité des persécutions des juifs ou des communistes, tout comme elle refuse de croire en la violence policière. Les hommes politiques des pays dits «libres» ne bougent pas. L’élite britannique ferme les yeux. On observe que le Reich s’arme. Les gouvernements européens ne bougent pas. Ils lui ont du reste tous vendus des avions de combat. Hitler, lui, pour donner le change, prononce partout des discours de paix… la presse internationale applaudit. Mein Kempf est traduit en France en mai 34. La presse ne s’alarme pas des propos de Hitler dans cet ouvrage. C’est du reste Hitler qui le fera retirer de la vente en France, de peur qu’on ne s’alarme de ses écrits. Il a tort : personne ne le condamne à part les communistes. Et puis la France a d’autres chats à fouetter : elle doit faire face à son déficit colossal et donc réduire son budget militaire. D’autant que la construction de la ligne Maginot a tout absorbé… Cette ligne héritée d’une conception militaire d’un autre âge… Seul Churchill tente d’alarmer en vain les médias et les hommes politiques.  Le 14 octobre 33, Hitler fronce les sourcils et se retire de la conférence sur la Paix. Seul Churchill est conscient du danger. Tout le personnel politique anglais reste convaincu qu’il ne s’agit que d’une manœuvre hasardeuse, mais qu’au fond, l’Allemagne veut la Paix… Hitler est décrit par ces diplomates aveugles comme un homme charmant… Dont on n’a rien à craindre. Ce n’est pas comme Mussolini, l’homme fort de l’Europe, dont on redoute les colères. Ce dernier envahit l’Ethiopie, avec l’aval de la France qui, pour sauver les apparences, décide d’un embargo  de son foie gras vers l’Italie… Puis l’armée allemande entre en Rhénanie, théoriquement occupée… Seul Churchill de nouveau alerte les pays européens. Il n’est pas entendu. Les politiques anglais demeurent fascinés par l’Allemagne nazie. Les jeux Olympiques de Berlin vont renforcer ce sentiment. 100 00 personnes assistent à la cérémonie d’ouverture. 500 000 autres piétinent aux abords du stade. La cérémonie est grandiose. De mémoire de journaliste, on n’avait rien vu de tel depuis Versailles… La veille de l’ouverture des JO, 7 000 prostituées ont été ramenées à Berlin pour satisfaire la presse étrangère ainsi que les visiteurs qui accourent du monde entier. Richard Strauss dirige en personne l’orchestre olympique. 20 000 pigeons sont lâchés. Le Hindenberg survole le stade. Tous les quartiers de Berlin offrent un visage de liesse et de fête. Même si en plein cœur de Berlin a été ouvert ce que l’on nommera après la guerre la Topographie de la terreur : des caves de torture et d’élimination physique des opposants politiques. L’année 37 arrive. L’année Chamberlain. L’Allemagne jouit de son prestige. Son aviation massacre les espagnols. L’Europe se tait. Chamberlain, un homme d’Affaires, pas un politique. Arrogant, sournois, autoritaire mégalomane et finalement, un incapable. Il ne comprend rien, ne veut rien voir, rien entendre, sûr qu’il est de son fait : Hitler n’osera jamais. En 38, Hitler viole l’Autriche. Chamberlain s’accroche à son déni. Vient le tour de la Tchécoslovaquie. La diplomatie britannique est convaincue désormais qu’il faut tout passer à Hitler, si l’on veut avoir la paix. Elle fait même pression sur les Tchèques pour qu’ils cèdent sur la question des Sudètes. La suite, on la connaît… Il ne faut jamais remettre nos vies entre les mains des hommes politiques. Ni jamais croire la presse.

Apaiser Hitler, Tim Bouverie, éditions Flammarion, collection Au fil de l’Histoire, traduit de l’anglais par Séverine Weiss, janvier 2020, 666 pages, 29 euros, ean : 9782081496125.

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28 avril 2020 2 28 /04 /avril /2020 11:15

M.-B. Crawford, le philosophe mécanicien. On se rappellera son Eloge du carburateur, que pour ma part j’avais adoré. Qu’est-ce qu’un carburateur, s’interrogeait Matthew, sinon identifier ses fonctions et ses mécanismes, c’est-à-dire mettre en œuvre une philosophie de la connaissance centrée sur les exigences cognitives du travail manuel. En philosophe, Matthew en tirait des conclusions passionnantes sur l’organisation politique et sociale du monde, l’apprentissage autorisant de bâtir des intelligences sensibles à la logique des choses plutôt que soumises aux rhétoriques de la persuasion.

Dans ce nouvel opus, il s’interroge de nouveau sur ce qu’il nomme, non sans arrière-pensée politique, la «balkanisation» de nos activités mentales. Nous manquerions d’attention en somme. Crawford dénonce ici le manque de cohérence de l’esprit en tout un chacun. Il ne parle pas d’unité, mais de cohérence, mais ne parvient pas à distinguer l’une des impératifs de l’autre et finit par en appeler, pour combattre cette «balkanisation», à la bonne vieille «unité» chrétienne de l’Esprit, qui depuis des siècles constitue l’essentiel de l’injonction à être soi… C’est-à-dire que dans un monde complexe, il n’en appelle pas à déployer toute la richesse, certes douloureuse parfois, d’un Moi complexe. Non, il faut retrouver cette bonne vieille logique d’unification de l’esprit : être partout le même. Cela fait-il sens ? Cette logique chrétienne n’a-t-elle pas suffisamment provoqué de dégâts ?

Faut-il construire un «Moi cohérent». Pour maîtriser ses pensées, assène Crawford, il faut «neutraliser» son environnement. Voilà qui renvoie de nouveau au commandement biblique et donne à penser que cette «cohérence» n’est, encore une fois, rien d’autre que l’exigence d’unification posée par l’Eglise. Ne vaudrait-il pas mieux construire un moi «situé» ?

L’attention, donc, posée comme le problème culturel de notre civilisation numérique. Est-ce si certain ? L’attention en classe par exemple, n’est-elle pas jamais que flottante, trouvant dans ses interruptions la possibilité de tisser les liens sans lesquels rien ne peut s’assimiler ? Ne vaudrait-il pas mieux alors s’interroger sur le degré d’inattention acceptable, quand toutes les expériences cognitives démontrent que même chez l’adulte le plus chevronné, l’attention ne passe pas le cap des quelques minutes de concentration possible… Son analyse lève toutefois ici et là des observations intéressantes, comme cette approche sociologique du silence et du bruit qu’il dessine : plus on s’élèverait dans les couches sociales, plus le «bruit» s’y ordonnerait et le silence y gagnerait.

Pour le reste, dans sa rencontre au réel, on retrouve le Crawford du Carburateur. Longuement, Crawford décrit les conditions de cette «rencontre» : il faut d’abord construire un «gabarit» intellectuel pour organiser et cette rencontre et les objets du monde. On retrouve là les prémices de l’analyse Kantienne de la critique de la raison pure. Ce gabarit posé, Crawford évoque finalement là où il voulait en venir : la théorie du «Nudge», ou du «coup de pouce» en français. Voyons cela… Crawford part du principe que dans notre civilisation numérique, les agents capables de collecter les informations pertinentes pour poser leur choix sont rares. On retrouve là une critique de la théorie économique, telle qu’elle s’est développée depuis le XVIIIème siècle, posant la rationalité au centre des échanges entre les humains. Mais on l’a vu : nous manquons d’attention. Pour dépasser le cadre trop étroit de l’optimisation rationnelle, les théories récentes de l’économie comportementale tiennent compte de notre incapacité à prendre des décisions purement rationnelles. C’est là que le «gabarit» intervient. Et bien évidemment, un gabarit construit par… une élite intellectuelle capable, elle, d’attention. Ce fameux «coup de pouce» doit venir d’en Haut, on l’a compris, pour rationaliser nos choix… L’exemple que prend Crawford est hallucinant : si l’on demande à des salariés de souscrire un plan d’épargne retraite par capitalisation, peu le feront d’eux-mêmes. Si la souscription est faite d’autorité et qu’ensuite on interroge ces mêmes salariés pour savoir s’ils souhaitent s’en passer, de nouveau, très peu répondront. Ce qui montre bien qu’ils ne sont pas capables de choix rationnels… En choisissant pour eux, on les aide à «prendre la bonne décision» ! Il appelle cela de l’ingénierie sociale peu intrusive : on ne fait que se contenter «d’orienter discrètement leurs actions dans un sens plutôt que dans un autre»… La gestion des êtres humains devrait ainsi, dans nos sociétés d’inattention, s’ouvrir à cette ingénierie sociale dite non intrusive, pour structurer non seulement notre environnement, mais aussi nos réponses à cet environnement… Et en amont, une poignée de théoriciens décideraient rationnellement de la meilleure orientation possible, dont les masses sont incapables ! Sans commentaire…

Contact, Pourquoi nous avons perdu le monde et comment le retrouver, Matthew B. Crawford, traduit de l’américain par Marc Saint-Upéry et Christophe jacquet, éditions de la Découverte, octobre 2019, 346 pages, 13 euros, ean : 9782348054747.

http://www.joel-jegouzo.com/article-le-xxieme-siecle-sera-high-tech-ou-ne-sera-pas-eloge-du-carburateur-51451114.html

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25 avril 2020 6 25 /04 /avril /2020 11:07

«Chaque société humaine doit justifier ses inégalités». Piketty, qui n'a cessé depuis de glisser toujours plus à « gauche », livrait avec son second opus magistral une réflexion passionnante, mais déjà en retrait sur ses prises de position les plus récentes. Cela n'enlève rien à la nécessité d'en discuter les balises : celles d'une société, la nôtre, qui au fond s'enferme dans des discours de plus en plus confus pour légitimer le seuil d'inégalité qu'elle ne cesse de relever jour après jour. Chez nous donc, ce niveau d'inégalité est très élevé. Cela tient, explique Piketty, à cette culture propriétariste, entrepreneurial et mensongèrement méritocratique que la classe politico-médiatique n'a de cesse de promouvoir, au mépris des réalités sociales. Mais voilà, comment construire un discours alternatif ? Et l'imposer, mais sur ce point, Piketty ne dit rien. Comment sortir de cette culpabilisation des plus pauvres qui a aujourd'hui pris des proportions ahurissantes ? Car si naguère les régimes fonctionnaient sur l'idée d'une complémentarité des classes, avec Sarkozy, Hollande, Valls, Macron, nous fonctionnons désormais sur l'idée de l'inutilité des pauvres ! Si bien que la violence qui s'abat sur les classes pauvres est inouïe, mais tue par le conte médiatique qui jour après jour nous abreuve de ses mensonges. Il nous faut donc réviser les tenants de cette mondialisation hyper-capitaliste qu'on n'a nous a vendue depuis les années 1990. Pas vraiment aux yeux du Piketty du Capital, qui redoute encore une telle révision : il faut encore à ses yeux (d'hier?) sauver la mondialisation néolibérale. Comment ? Par l'usage de la raison... L'Histoire et le Savoir au chevet d'un monde «malade». Malade, la mondialisation néolibérale ? Vraiment ? Bien portante au contraire, et parfaitement cohérente avec elle : aller aussi loin que possible dans l'accumulation des dividendes de cette mondialisation, quitte à briser le monde. Mais passons. Piketty propose des solutions, dont celle du plat mille fois réchauffé de l'éducation... Mener un nouveau nouveau combat pour l'éducation... On veut bien, mais tous les combats pour l'éducation se sont soldés au bout du compte par l'instauration d'une école française plus inégalitaire aujourd'hui qu'elle ne l'a jamais été... L'éducation donc, et dessiner les contours d'un socialisme participatif... On dirait du Hamon. Pire, du Ségolène. Pour ce faire, revenir sur l'Histoire. La Grande. D'autres alternatives étaient possibles dans l'Histoire, du passage du féodalisme au capitalisme. Il propose donc d'en reprendre le fil, de scruter les trajectoires inachevées du passé. Il a raison sur ce point là. Repenser 1789 particulièrement, que les élites ont rapidement fait avorter. Et analyser, soutient-il, de très près, ces gigantesques processus d'apprentissage collectif inventés dans l'Histoire. Là, oui, on ne peut que souscrire à son idée. Sauf qu'elle finit mal dans son ouvrage : repenser les conditions du conflit politique, on veut bien. Repenser une théorie de la Justice, on veut bien. Repenser les normes de la communauté nationale, on veut toujours. Mais on ne voit pas comment cette délibération collective à laquelle il aspire pourra voir le jour dans un état désormais militarisé, qui a pareillement verrouillé tout débat démocratique. On se dit là que Piketty passe à côté de tout un pan de l'Histoire. D'autant qu'il enferme sa réflexion dans le seul cadre électoraliste, affirmant à son tour lui aussi des préjugés inféconds, comme celui d'affirmer que le retrait électoral des classes populaires serait le symptôme du retrait de ces classes du jeu politique, ce en quoi le mouvement des Gilets Jaunes lui a donné tort. Car ce qu'il refuse de voir, c'est que le mouvement des Gilets Jaunes aura été justement un gigantesque processus d'apprentissage collectif, comme la France a su en inventer, de 1788 à 1792 par exemple, ou sous la Commune de Paris, ou celle de Strasbourg en 1918-1919. Ce qu'il ne peut pas voir, parce qu'il est resté attaché au préjugé selon lequel l'Idée surplombe des masses incapables de penser par elles-mêmes, incapables d'originer de nouveaux départs. Ce en quoi il a profondément tort : seules les masses populaires inventent les mondes de demain.

Thomas Piketty, Capital et idéologie, éditions du Seuil, septembre 2019, 25 euros, 1088 pages, ean : 978202-1338041

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22 avril 2020 3 22 /04 /avril /2020 10:31

A prendre avec des pincettes, surtout quand l’auteur se met à encenser Cohn-Bendit et Merkel... Mais des idées cependant, et une analyse révélatrice de ce qui se trame dans les hautes sphères du pouvoir économique –rappelons que Rifkin est conseiller auprès du gouvernement chinois pour la transition écologique, et des Hauts de France... L’idée de départ nous est commune : le changement climatique va devenir le problème n°1 des Peuples. De tous les peuples du monde. Une sorte d’injonction indépassable, répondant parfaitement à l’assertion d’Hannah Arendt quand cette dernière affirmait que «pour la première fois dans l’histoire universelle, tous les peuples de la terre ont un présent commun », terrible : celui des tragédies environnementales qui se profilent dans un laps de temps très court. La sixième extinction des espèces n’a pas été prise au sérieux. L’avertissement était clair, mais la capacité de nos dirigeants à faire la sourde oreille a été sous-estimée. Désormais, c’est l’humanité qui est menacée. Inutile d’égrener ces menaces, du coronavirus aux méga incendies australiens ou brésiliens, de Tchernobyl au coronavirus. Nous avons douze ans, affirme Rifkin, douze ans seulement, pour faire marche arrière. C’est peu. Très peu. Irréaliste donc ? Rifkin ne le pense pas. Et le plus fort, même s’il réalise qu’il nous faut changer de modèle sociétal, c’est que selon lui nous le pouvons. Enfin, «nous», pas vraiment : il ne croit pas en une Révolution possible. Encore moins dans la mobilisation des Peuples, même si ça et là il affirme qu’il faudra bien, disons interpeler les populations citoyennes pour gagner cette bataille de la transition écologique. Pesons nos mots : ce New deal Vert au fond, ce n’est pas un consensus civilisationnel qui le portera. Quand on lit bien sa proposition, il viendra d’en Haut, comme toujours. Attendre l’investissement massif des populations dans ce combat serait trop long à ses yeux : répétons-le, il y a urgence et Rifkin sait bien que la pression populaire ne rencontrerait que l’opposition de cette vieille civilisation du carbone qui n’en finit pas de mourir mais qui pourtant se refuse à disparaître. Il est trop donc tard : impossible de se battre sur deux fronts à la fois, contre le capitalisme et contre les catastrophes : l’écosystème s’effondre sous nos yeux. Alors comment faire ? Nos seuls «alliés», selon Rifkin, seraient donc ceux qui disposent des leviers capables presque immédiatement d’opérer à cette transition : la finance. Les Fonds de pension ! L’idée est déroutante… Pragmatique, juge-t-il. La seule possible. Déjà le coût du solaire baisse si considérablement que dans quelques années, deux, trois, il sera inférieur à celui du pétrole, du charbon, du gaz, du nucléaire. Déjà la Chine est devenue le plus gros investisseur au monde dans ces énergies renouvelables (45% de la totalité des investissements mondiaux en énergies renouvelables est le fait de la Chine !). D’ici vingt ans, le pays le plus pollueur au monde pourrait bien devenir le moins pollué du monde…  L’effondrement de la civilisation du carbone est imminent. Même s’il reste encore trop d’actifs bloqués dans l’industrie pétrolière : il suffirait que les fonds de pension trouvent leur compte dans les énergies renouvelables pour que celles-ci s’imposent définitivement. Presque du jour au lendemain. Et Rifkin de rappeler qu’au sortir de la guerre de 39-45, il a fallu moins de 10 ans à nos sociétés industrielles pour  se restructurer autour du pétrole.  Plus loin en arrière, Rifkin évoque l’électrification des Etats-Unis, accomplies en moins de trente ans, entre 1900 et 1929. Le point de bascule sera donc l’effondrement financier de la civilisation fossile, quand les fonds de pension feront migrer leurs investissements vers les énergies renouvelables. Quelques simples décrets gouvernementaux pourraient y suffire. Et nous aurions glissé sans heurts vers ce capitalisme social que EELV nous promet… Mais… Rien n’aurait changé au niveau de la gouvernance des états, sinon, sans doute, qu’ils auraient eux aussi accompli leur transition vers des régimes autoritaires… Mais cette histoire, Rifkin ne la pense pas…

Jeremy Rifkin, Le New deal Vert, éditions LLL, traduit de l’américain par Cécile Dutheil De La Rochère, octobre 2019, 304 pages, 21.80 euros, ean : 9791020907622.

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27 janvier 2020 1 27 /01 /janvier /2020 09:54

Australie. Des feux «dantesques». Un milliard de bêtes grillées vives. Des «méga feux», dont les commentateurs assuraient qu’à travers eux, la nature affirmait son rappel à l’ordre. Quel ordre ? Australie 2020 : des orages de feu. Un phénomène météorologique que l’on commence tout juste à étudier, d’immenses «pyrocumulonimbus» formés sur des dizaines de kilomètres de hauteur, capables de projeter des flammes à plus de cent kilomètres du foyer d’incendie. Un phénomène météorologique autonome, né tout à la fois de la nature du terrain et de son climat, et de l’action de l’homme. Violence de la nature, violence dans, sinon contre la nature, mais… Violences «de» la nature ? Le réel ne serait donc pas «idiot» ? Gérard Galloubet, dans ce qu’il dessine des rapports de l’Univers à l’homme –de l’homme à l’univers en fait-, semble partir  non de ce qui est, mais de ce qui devrait être, s’attachant du reste longuement, dans son introduction, à la question de l’être : Au Commencement, l’Enfant, siégeant au centre du monde. Peut-être pas la meilleure façon de poser la question des violences «de» la nature –ou peut-être la seule façon de la poser, à la condition d’oublier ce que ces violences aurait en soi de violence.

Est-ce une violence que l’Univers soit à nos yeux incommensurable ? Mais la profondeur cosmique du ciel n’est que l’horizon de la peur des hommes, non une violence de la nature. Pascal aura beau s’interroger sur ce néant qu’est l’humain, il n’apportera jamais la preuve de la violence de cette nature. L’immense ironie de l’interrogation de l’auteur, c’est qu’au fond, c’est l’inassouvissement métaphysique de l’homme qui est ici en cause, non une quelconque «attitude» de la nature. L’ouvrage est dès lors à lire comme une «Confession», celle d’un homme ivre de physique, en proie au questionnement métaphysique. Celle d’un homme érudit, questionnant le syllabaire de la philosophie en y déployant une étonnante poétique de l’explication, même si l’ambition est encyclopédique. On trouve ainsi moins sous sa plume des définitions que des relevés polémiques (dans le bon sens du terme), installant son vocabulaire entre définition essentielle et description rhétoricienne. L’auteur s’est de la sorte installé dans un espace pensif qui n’est textuellement ni de la philosophie, ni de la littérature, mais peut-être quelque chose comme un mouvement de la philosophie vers le poétique. Sa direction ne va pas de l’être à la langue, mais de la langue à l’être, dans l’espoir d’ouvrir en fin de compte un rapport inventif au monde, le nôtre. «J’aimerais vous parler du contenu de ces autres mondes», finit-il par avancer avec prudence, levant sa réflexion sur un immense blanc : il reste des univers où tout peut nous sourire. Et d’autres –le nôtre-, où tout semble devoir grimacer désormais…

Les commentateurs des incendies australiens, finalement, en évoquant une «attitude» de la nature qui nous serait extérieure, mais que nous pourrions protéger, voire sauver comme « dehors », à la condition de maîtriser notre agressivité à son égard, nous rappelle peut-être eux aussi cette erreur qu’il y a à penser que la nature nous serait extérieure : l’environnement, c’est nous. Nous avons absorbé la nature, elle est ce genre humain dont les violences lui sont propres. La dimension éthique, platonicienne, de la violence, couvre désormais un bien grand horizon et dans cet affrontement que l’on décrit à tort, ce n’est rien moins que l’Homme qui est au centre des conflits écologiques qu’il érige.

Violences de la nature, Gérard Garrabet, éditions L’Harmattan, collection Ouvertures Philosophiques, 15 juin 2016, 324 pages, 33 euros, ean : 9782343089829.

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2 octobre 2019 3 02 /10 /octobre /2019 10:37

Zemmour… Zemmour Drumont… Du nationalisme antisémite au nationalisme islamophobe… La (f)Rance des cloaques, la (f)Rance ordurière. Les deux, transfuges sociaux fascinés par la grande bourgeoisie. Des frustrés, des ratés, des aigris, des roquets. «La France juive» signait l’un, «la France islamiste» vomit l’autre. L’un et l’autre attaché à cette monstrueuse fabrique de l’identitaire barbare encouragée par nos politiques. L’un et l’autre abusant de la même rhétorique, passée au crible par Noiriel, avec finesse, pour en révéler ce langage clivant que nous ne connaissons que trop, l’un et l’autre s’arrogeant la prétention de parler au nom des classes populaires, pour mieux les évacuer, tant un Zemmour par exemple les méprise en vrai, fasciné qu’il est par le fantasme du Grand Homme. Fascistes tous deux, Janus a deux faces, produisant sans cesse ces polémiques sans lesquelles ils n’existeraient tout simplement pas. Et c’est là peut-être que Noiriel rencontre ses limites, à pourfendre les réseaux sociaux plutôt que les médias, les intellectuels, la classe politico-médiatique qui est le principal levier de promotion de la haine Zemmour. Car enfin, n’est-ce pas le Figaro qui lui offre une surface médiatique hors norme ? Ou ces télévisions et ces radios nationales avariées ? Que serait Zemmour sans la complicité du monde intellectuel politico-médiatique ? Noiriel révèle sa piètre influence : une étude de son lectorat réel : un tirage exceptionnel, des ventes ahurissantes, résultant de la mise en place d’une grosse machine publicitaire. Mais l’étude de Kolbo est formelle : 93% de ses lecteurs n’ont pu aller bien loin dans leur lecture… Zemmour n’est rien. Une marionnette, rien de plus. Tout comme l’était Hitler, «parfois un peu raide et intolérant» (sic !), ridicule mais criminel (de masse), en fin de compte.

Gérard Noiriel, Le Venin dans la plume, Drumont, Zemmour, la part sombre de la république, édition La Découverte, septembre 2019, 240 pages, 19 euros, ean : 9782348045751.

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27 mai 2019 1 27 /05 /mai /2019 12:21

Le titre fait allusion aux huit années qui, en 1890, aux Etats-Unis, ont vu fleurir la période de « Reconstruction », suivie de celle de la « Rédemption », à savoir : l’installation de la tyrannie en Caroline du Sud. Soit une première époque qui s’étend de 1863 (abolition de l’esclavage par Lincoln), à 1877, qui vit les « noirs » participer à la vie politique, avant que les états du Sud n’acceptent de rallier ceux du nord qu’à la condition d’inscrire dans la Constitution les lois ségrégationnistes de Jim Crow. Deux périodes donc au cours desquelles on vit d’abord, vers la fin de la Guerre de sécession, l’état-major envisager d’enrôler massivement des «noirs», qui se révélaient de très bons soldats. Pour ceux du Sud, c’était miner leur idéologie raciste. Ils redoutèrent également comme la peste l’entrée des «noirs» dans l’Administration publique, et vécurent dans l’angoisse et la haine ces huit années au cours desquelles ces mêmes «noirs»  se révélèrent de bons gestionnaires… Un bon gouvernement «noir» ? Ils ne purent jamais l’admettre… L’auteur fait le parallèle avec l’Administration Obama, qui resta 8 années au pouvoir. Obama était un Conservateur bien entendu, et non ce progressiste que la gôche bobo française a bien voulu voir en lui. Un politicien qui, d’après l’auteur, facilita l’intégration des «noirs» au mythe américain, du moins leur adhésion. Or, c’est ce que redoutaient le plus les «blancs» : cette respectabilité «noire» qui remettait en cause l’idéologie blanche sur le caractère servile des «noirs»… Aux yeux de l’auteur, l’élection de Trump a relevé du même mouvement de «Reconstruction-Rédemption», révélant in fine l’incapacité «blanche» a renoncé à son mythe de supériorité. Ce que Obama, même conservateur, menaçait, c’était le suprématisme blanc, constitutif du récit blanc américain. Obama inspira tout bonnement la peur et c’est cette peur «blanche» qui porta au pouvoir Trump. C’est «le bon gouvernement noir» qui eut pour résultat d’exacerber le suprématisme blanc. Tout le recueil d’essais est articulé par cette thèse. En fait une série d’articles publiés tout au long du mandat Obama, pour le mettre en garde. Et qui nous intéressent en ce qu’ils décrivent un racisme des élites plus redoutable que la haine primaire des catégories populaires : les élites ont massivement plébiscité la thèse selon laquelle les «noirs» n’avaient pas joué un rôle politiquement significatif dans l’histoire américaine. Ainsi l’ère post-raciale n’a pas eu lieu avec Obama. Au contraire même : les huit années d’Obama ont renforcé le mauvais traitement subi par les «noirs» aux Etats-Unis depuis plus de trois siècles : en 2010, le tiers des hommes «noirs» était passé par la case prison… La famille «noire» vit plus que jamais à l’ère de l’incarcération de masse. Sans doute parce qu’Obama s’est rallié à l’idée de l’innocence «blanche», pour assurer sa survie politique. Idéologue de la suprématie blanche, toute l’existence politique de Trump n’aura tenu qu’au fait qu’il y avait eu avant lui un président «noir»… Un président «noir» porté en outre par un furieux mépris de classe, provocant à loisir le "tribalisme blanc" dans sa rébellion contre la prétendue supériorité morale des élites. Mais, nous rappelle l’auteur, c’est un pouvoir suicidaire que celui de Trump, qui «amène l’humanité au bord de la destruction».

Huit ans au Pouvoir, une tragédie américaine, Ta-Nehisi Coates, traduit de l’américain par Diana Hochraich, édition Présence Africaine, septembre 2018, 304 pages, 24.90 euros, ean : 9782321013617.

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4 avril 2019 4 04 /04 /avril /2019 08:35

Autant le dire, je ne suis guère convaincu par les propos de Sloterdijk, s’affirmant «conservateur de gauche» et stigmatisant cette fois encore une Europe par trop accueillante tout particulièrement au regard de l’immigration en provenance des pays africains, et qui se consumerait désormais en une aide vaine aux pays émetteurs… Alors qu’il lui faudrait tout simplement «désamorcer la bombe démographique» africaine ! C’est faire peu de cas de la responsabilité historique de l’Europe qui, après avoir pillé l’Afrique (qu’elle continue allègrement de piller), devrait dénoncer sans relâche la corruption qu’elle y a installée !  On ne peut qu’être frappé par la violence de ce texte, véritable éructation célinienne, daté de l’année 2016 et réédité ici parmi un ensemble d’autres textes plutôt disparates, sinon décousus et qui tous, au fond, ont pour mission de tenter de réhabiliter notre philosophe érigé à la gloire de plus grand philosophe européen contemporain… On y voit donc Sloterdijk abattre ses cartes, stigmatisant comme jamais l’humain, « toujours prompt à se vautrer dans l’ignominie ». Certes, à la marge et construit, poussé à l’être veule par une classe politico-médiatique jamais en manque d’abjection. Cette courte éructation de Sloterdijk contre les attaques dont il aurait été «victime» en Europe à propos de ses prises de position sur l’immigration, n’a en fait d’autre but que de le disculper d’avoir si mal examiné la question. Et on ne peut être que frappé par la violence  du ton pamphlétaire qu’il déploie pour défendre cette Europe des Traités dont il prétend qu’au fond, elle peut parfaitement fonctionner avec 30% de participation électorale : «l’Europe, affirme-t-il, est une réalité si forte qu’elle n’a pas besoin de devenir populaire». Du reste, elle se passe fort bien des européens, tant ses décrets et lois en bloquent toute contestation… On l’aura compris, Sloterdijk défend l’Europe contre les peuples européens, toujours suspectés de sottises à ses yeux. Et ce faisant, notre philosophe défend une conception particulièrement féroce d’une Europe insérée dans la société mondiale contre le gré de ses populations. Ce qu’il exclut de son champ de réflexion, c’est toujours la question sociale. Et de vilipender ces populations, qui ne savent pas s’élever au-dessus du niveau de «la tribu», à peine à celui, désuet à ses yeux, des «nations», quand en réalité nous devrions tous nous expatriés de ces cadres... La société contemporaine, à son dire, se devrait de ne plus être jamais « nulle part auprès d’elle-même », et perdre définitivement sa capacité à rassembler, un frein autant pour l’économie que «le progrès de l’humanité». Exit les nations, les régions, le sentiment national bien sûr, le sentiment d’appartenance à une histoire : tous consommateurs, il nous faut nous dé-soler, et nous défier des quelques rares médias qui tentent encore de produire l’effet peuple, l’effet nation. En ligne de mire de cette pensée réactionnaire : les mouvements sociaux, néfastes à ses yeux, qui tous tentent encore de créer du Commun. Et Sloterdijk de stigmatiser les rares médias qui essaient de soutenir à bout de bras l’idée de Peuple, en envoyant, affirme-t-il, jour après jour des signaux de stress aux membres de ces communautés. Balayons tout cela, soyons résolument post-modernes, repoussons ces idéaux imbéciles de solidarité, devenons chacun notre propre start-up, communicant exalté de nos gloires éphémères. Enfin… ce n’est pas si certain, parce que Sloterdijk voit aussi dans ce mouvement se dessiner le cynisme qui a perdu les sociétés occidentales. L’éructation est confuse : il faudrait se défaire de ces cadres, pour en accepter un plus ancien, celui de la soumission au philosophe-roi… Ce sont les foules, au fond, que Sloterdijk exècre – le mot n’est pas trop fort. Ces foules incapables de reconnaître les sages et tout particulièrement LE sage éclairé qu’il est, nécessairement placé au-dessus du remugle quotidien, de la multitude imbécile. «Seul le sage éclairé sort de la caverne pour se placer dans la lumière des idées». Alors, face à l’aveuglement universel, il ne reste qu’une seule issue pour lui : contrer cette rage populaire qui a surgi avec et depuis la Révolution française...

Réflexes primitifs, considérations psychopolitiques sur les inquiétudes européennes, Peter Sloterdijk, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, éditions Payot, 15 mars 2019, 172 pages, 16,50 euros, ean : 9782228923613.

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29 mars 2019 5 29 /03 /mars /2019 08:50

A l’origine, en 1889, 600 pages d’un essai touffu, acheminé de digressions en exemplifications presque gratuites, confus pour tout dire, qui dérouta en son temps ses lecteurs. D’analogies en connexions, de l’agriculture au Moyen Âge au style de Zola, Simmel a voulu construire non pas une magistrale thèse sur la valeur, mais en éclairer le terrain, sinon le terreau, pour au final démontrer qu’en réalité, l’usage de l’argent n’avait qu’un seul but : faire l’économie d’une réflexion sur la valeur des choses et des êtres. L’argent, nous dit Simmel, ne sert qu’à faire l’économie de la prise de conscience des vraies valeurs, en réduisant les valeurs qualitatives à des chiffres, des nombres, du quantitatif. Inodore, incolore, c’est un moyen qui est devenu une fin, qui plus est, à prétention salvatrice. Mais l’argent ne sauve de rien, au contraire : il n’a cessé de nous enfoncer dans la marchandisation de la vie, de toute vie à la surface de la planète, des biens tout autant que des êtres. L’argent n’a cessé de nous corrompre pour reprendre le vocabulaire des Lumières, faisant disparaître dans sa finalité les causes de toute chose. Au point que la question n’est plus de savoir quelle est la valeur de ces choses, mais combien elles coûtent. L’argent dans la culture moderne, écrivait Simmel en 1896, c’est ce que l’on pouvait redouter de plus vulgaire dans le processus d’acculturation de l’humanité : parce que l’argent n’a fait que sanctionner notre renoncement aux vérités, introduisant jusqu’au plus profond du processus de pensée la mécanique sournoise du mensonge et  de la propagande.

Psychologie de l’argent, Georg Simmel, éditions Allia, traduit de l’allemand par Alain Deneault, 78 pages, 7 euros, ean : 9791030410266.

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25 mars 2019 1 25 /03 /mars /2019 09:11

Max Weber avait tenté de légitimer la violence policière : dans un état de droit, seul l’état peut en disposer. Et avec lui, juristes et constitutionnalistes s’étaient précipités dans la brèche : les concepts de Droit et de Justice encadraient la violence d’état et la légitimaient. Une violence étatique qui appartenaient aux moyens, nous assuraient-ils, et non aux fins : pour restaurer un ordre menacé par exemple et donc en vue de fins «justes»... Benjamin reprit à nouveaux frais cette réflexion. La violence étatique est-elle morale, même en tant que moyen ? Est-elle légitime ?  Est-elle juste ? Approfondissant ses analyses, c’est dans la Terreur de 1793 qu’il trouva les racines d’une telle légitimation de la violence d’état, et dans les théories du Droit naturel, bâtissant une sorte de darwinisme mal digéré, qui ne voyait dans la violence qu’un critère de sélection naturel. Mais dans le Droit positif, le nôtre théoriquement, nulle part les philosophes ne sont parvenus à en justifier l’usage. La violence n’est que le résultat d’un développement historique. C’est cela que Walter Benjamin analyse. Quelle est la légitimité de l’usage de la violence étatique ? Cette violence peut-elle garantir le Droit ? La Justice ? Sa réponse est sans ambiguïté : non. Non, parce que le Droit lui-même n’a que faire de la Justice. Que sont les Lois ?  Prenant l’exemple du droit de grève, Benjamin nous aide à comprendre qu’il n’est que le résultat d’un rapport de force, une violence accordée aux salariés pour se soustraire à la violence patronale. Par la suite, les puissants virent bien l’intérêt d’un tel droit : éviter une violence plus terrible, celle de la révolte prolétarienne. Ne pas le reconnaître, c’est interdire tout espace de protestation et risquer bien pire : le renversement de l’ordre juridique. Car qu’est-ce que l’ordre juridique, sinon là encore le résultat d’un compromis. Ou d’une défaite. Ou d’une victoire si l’on veut. Le Droit n’est que cela, rien d’universel, il ne fait que sanctionner un état en suspension dans le vide, ce moment où la «paix» sociale a imposé un nouveau Droit. Dans notre situation historique, et cela crève les yeux désormais, la vraie fin du Droit français est la protection des puissants. Il faut le répéter et l’entendre : la paix sociale n’est que la reconnaissance d’un nouveau droit, d’un compromis. C’est la raison pour laquelle il ne peut y avoir de paix sociale en France : Macron est allé trop loin. La violence de rapine mise en place par Macron dévoile son but ultime : la protection des puissants. Une violence de rapine qui en appelle à la violence de la guerre contre la «violence» des Gilets Jaunes qui est, elle, fondatrice d’un nouveau droit. Et c’est parce qu’elle porte en germe les termes d’un Droit nouveau, démocratique, qu’elle constitue une menace essentielle. La soumission exigée des citoyens par la classe politico-médiatique n’a pour seule but que la conservation du Droit ancien, profondément inégalitaire et sans aucun fondement moral. Théoriquement, le droit positif, qui devrait être le nôtre, se devait de favoriser l’intérêt de l’humanité en chaque individu (Kant). Inutile de gloser : du combat pour la planète à celui d’une vie plus juste, il crève les yeux que le Droit français a pour seule origine la violence. Il y a quelque chose de pourri au royaume de France. C’est cette pourriture que les Gilets Jaunes ont débusquée. Mais pas simplement levée : les Gilets Jaunes n’anticipent pas un bouleversement futur : ils le réalisent ! Et c’est en cela qu’ils sont encore plus dangereux. L’économie néolibérale est dévoilée avec eux et partout elle révèle son visage de bête sauvage, folle de rage parce qu’on voudrait lui tourner le dos. La violence du Droit français a introduit dans nos vies une violence sans fin, instituant, pour le dire avec Benjamin, «comme Droit une fin qui, sous le nom de Pouvoir, n’est ni universelle, ni indépendante, ni délivrée de la violence mais lui demeure intimement et nécessairement liée ». La Justice française, mise à nue, n’a plus qu’une obsession : garantir le Pouvoir en place et uniquement ce Pouvoir. Non la Justice. Mettant à nue la vérité d’un énorme mensonge que Georges Sorel avait en son temps révélé : « Le Droit est le privilège des puissants. Sa tâche est de détruire toute menace, toute opposition ». Notre devoir est donc bien celle que dessine la conclusion de Benjamin : «c’est en dépassant le Pouvoir de l’état qu’on édifie un nouvel âge historique».

Pour une critique de la violence, Walter Benjamin, édition Allia, traduit de l’allemand par Antonin Wiser, mars 2019, 64 pages, 6,50 euros, ean : 9791030410532.

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