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15 décembre 2020 2 15 /12 /décembre /2020 11:13

Tout se passe, lexicalement, comme si la fatigue avait toujours été au cœur de la vie humaine, sinon son point d’ancrage… Un seuil, une limite, une frontière que l’on peut explorer sur ses deux côtés, provoquée ou personnelle. Une histoire peu étudiée, affirme Vigarello. Une histoire romancée surtout, dont l’écriture aura évolué au cours du temps humain, l‘objet de cette enquête. Au Moyen Âge, la fatigue est centrale : c’est celle du chevalier contraint à l’affronter, pour la dépasser : elle est sa rédemption, qui mesure son héroïsme sous les traits de l’endurance. Plus généralement, dans l’univers médiéval, les corps sont effondrés ou courbés. C’est que l’homme du Moyen Âge chemine beaucoup, et durement. La pharmacopée vient du reste à son aide, lui enseignant l’art de tenir sur ses pieds, autant que de tenir à ses pieds, alors le lieu le plus important du corps humain. D’où l’attention à la sueur, aux fluides : c’est que la fatigue dessèche. Infligée comme souffrance au voyageur, elle se déploie d’étendue en étendue, poussant les hommes à inventer de nouvelles mesures de l’espace et de la durée. La Renaissance graduera par la suite les états physiques en prenant pour étalon cette fatigue du Moyen Âge. Naitra alors le concept d’épuisement. Physique d’abord : il ne deviendra moral que plus tard. Et cette fatigue physique reste l’ordre de la sanction : au-delà, il n’y a rien qui tienne. Mais à la Renaissance la ville s’empare à son tour de la fatigue pour en inscrire une forme nouvelle, celle de l’agitation urbaine qui épuise tant l’esprit. Descartes sera le premier à la thématiser, cette fatigue de l’esprit. La cour l’intègrera, pour la faire passer du physique au moral. Une affliction, liée d’abord à la station debout : c’est qu’on reste longtemps debout devant les grands de ce monde. Aux mondains s’attachera désormais la lassitude. Celle de l’homme de robe, de cabinet, de pensée. A l’Âge Classique, la fatigue se propage comme un poids sur les épaules des élites, que ces dernières commencent de porter avec langueur. Fatigue de distinction, aurait dit Bourdieu… Avant que la classe ouvrière ne la reprenne à son compte au XIXème pour en vivre le harassement, qui conduit à l’épuisement physique et à la mort prématurée. Là, de nouveau, un mode de calcul l’accompagne. Rappelez-vous l’enquête Villermé : il s’agit de savoir jusqu’où exploiter l’ouvrier. De Villermé à Marx, cette fatigue est l’objet de savants calculs. Le spectre du chiffre la hante. Le travail est devenu la norme, et une mécanique usante. Enfin vint l’ère du computer. La fatigue est là, toujours, escortant nos inventions, sourde désormais, insaisissable. Elle est partout aujourd'hui, fatigue morale, cognitive, physique, psychologique. Elle a envahi toutes les sphères de la vie humaine. Et tous les secteurs de la vie en société : la voici politique du coup. Avec le burn out en particulier, figure de l’épuisement contemporain, qui concerne chacun au plus profond de son identité, dans un monde qui aurait aimé lisser et écraser ces identités. Le burn out, figure contemporaine de l’estime de soi anéantie dans un monde qui ne goûte rien tant que cet anéantissement de l'humain...

Georges Vigarello, Histoire de la fatigue du Moyen Âge à nos jours, éditions du seuil, coll. L’Univers historique, septembre 2020, 476 pages, 25 euros, ean : 9782021291919.

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