poesie
CREPUSCULE DE LA METAPHORE, de Jan Brzękowski (1929)
"l’œuvre d’art est une allusion fermée à la réalité", Tadeusz Peiper.
L’Institut polonais de Berlin présente jusqu’au 10 novembre 2011 des œuvres de l’avant-garde polonaise constituée autour de Jan Brzękowski , œuvres issues de la collection d’Egidio Marzona, dans le cadre d’une exposition intitulée "Kilométrage - Jan Brzękowski et ses univers artistique."
Jan Brzękowski (1903-1983) – poète, théoricien de la poésie et écrivain, s’était installé à Paris dès 1928, où il animait la revue signalée plus haut, avec le groupe a. r., formé autour de Władysław Strzemiński, Katarzyna Kobro et Julian Przyboś.
Ce groupe avait ouvert le premier musée d’art moderne à Łódź dans les années 30, ainsi qu’un immense centre d‘art contemporain au cœur de friches industrielles où des communautés d’artistes vinrent vivre là un peu comme le firent par la suite les artistes new-yorkais de la Factory.
Théoricien de la poésie, Jan Brzękowski fit paraître dans le premier numéro de la revue l’Art contemporain une longue analyse sur le sens de la métaphore dans la création littéraire contemporaine, dont voici quelques extraits :
“Il n’y a pas longtemps, la métaphore était l’attribut le plus réel de la poésie nouvelle, (…) avant-dernière marche de la nouvelle réalité poétique. (Parmi ses pionniers), il faut considérer les Mots en liberté de Marinetti qui, n’employant que des morceaux autonomes et non liés d’images (les substantifs concrets et abstraits) ne comprenait pas les relations de fonction qui existaient entre eux. (Ce faisant, il travailla sans le vouloir sa poésie pour en faire une sorte de métaphore étendue. (…)
Mais on ne peut écarter le fait que toute “métaphore est en même temps une épreuve de classification. C’est-à-dire, en principe, qu’elle est abusive, comme tout ce qui classifie. La conscience de son caractère abusif clairement perçue laisse entrevoir comme un sentiment de protestation contre l’impossibilité de connaître quoi que ce soit, protestation qui, en soi, est déjà porteuse d’une valeur critique de premier ordre.
Car “La métaphore embrass(ant) en même temps la réalité vitale et abstraite, ne fait qu’exprimer un conflit métaphysique. Ses éléments, (articulant) différentes réalités qui sont parfois liées par des rapports très éloignés (quelque fois ne pouvant être que vaguement sentis) provoquent certes l’étonnement, épiderme de la sensation artistique” (…), qui explique que “la métaphore n’en (soit) pas moins devenue l’instrument de compréhension et d’expression de la vie moderne. (…)
“Les années dernières semblent vouloir rectifier l’hypertrophie de la métaphore en cherchant des valeurs nouvelles dans la phrase et dans l’idée. (…)
“Les surréalistes ont attaqué avec violence la métaphore. Ils avaient choisi pour méthode la production irrationnelle des images –l’écriture mécanique (sic ! Jan semble ne pas connaître l'expression d'écriture automatique...)
Bréton (resic quant à l’orthographe d’André !), aussi bien que Marinetti propage le culte de la fantaisie pour en faire la méthode unique de création. Avec cette différence que Marinetti emploie les mots dans leurs rapports concrets logiques, tandis que Bréton (bien malgré lui) se sert de l’image pour produire ses effets poétiques. Nous faisant ainsi passer du mot concret autonome unique à la métaphore image, qui est déjà l’expression du rapport de fonction existant entre deux réalités bien distinctes.L’ensemble du poème devient ainsi l’équivalent d’un sentiment métaphysique.
Or “ l’œuvre d’art, comme le dit Tadeusz Peiper, est une “allusion fermée à la réalité”. Cette charge électrique de l’allusion est la chose la plus importante dans l’art. Par son identification avec la réalité, certains mouvements passéistes se sont complètement déchargés de cette vocation et ont oublié qu’on ne range dans le domaine de l’art que ce qui dépasse les limites de la nature et qui est artificiel.
“La poésie nouvelle a produit surtout un appareillage nouveau. Le matériel poétique ne s’est changé que peu. La ville et la machine ont élargi évidemment la sphère de ce qui est poétique, (…) mais d’après les statistiques d’Ozenfant, la fréquence des expressions (la nuit, etc.) stéréotypées de la poésie classique n’a pas beaucoup changé. (…)
Ajoutons à cela que le signe caractéristique de la vie moderne est sa vitesse et son intensité. On comprendra alors que le trait essentiel de la poésie contemporaine soit le raccourci, non la métaphore. L’abréviation, devenue source d’émotion plastique : l’abrégé est la valeur la plus essentielle de la construction poétique. Rejeter les détails inutiles et onéreux. Tenir l’ellipse comme principe essentiel de la modernité.
Voilà peut-être pourquoi le surréalisme a fait de l’ellipse la force créatrice par excellence. Car elle est enracinée dans la subconscience dont la caractéristique majeure est de s’opposer puissamment à l’intellectualisme de notre siècle.
Seuphor, poète lettriste, qui lie les mots d’après leurs inclinaisons attractives adossées au vocabulaire du subconscient, ou d’après le mouvement visuel des images qu’ils provoquent, comme dans le mouvement de certains films d’avant-garde, en est le meilleur exemple.
“Le lyrisme condensé existant dans les valeurs des mots en fonction d’eux-mêmes nous donne une image-notion qui paraît être le but de la poésie nouvelle. La méthode créatrice du laboratoire poétique est l’extraction de ce lyrisme dans sa forme pure, sans produits latéraux. L’image-métaphore, qui n’est pas le symbole d’une tension, mais son équivalent.”
Exposition de l’Institut polonais à Berlin et de la collection Marzona. L’événement est accompagné d’une publication de la maison d’édition Verlag der Buchhandlung Walther König. Du 9 septembre au 10 novembre 2011. Institut polonais, Burgstrasse 27, 10178 Berlin, Allemagne
http://berlin.polnischekultur.de/index.php?navi=013&id=675
Revue L'Art contemporain, rédaction : 21, rue Valette, Paris 5ème, n°1, Kilométrage 0, janvier 1929, cote FN 14608, BNF. Images : textes de Jan Brzękowski.
Ponctuation poétique : Axël, de Villiers de l'Isle-Adam
"Vivre ? Non. - Notre existence est remplie et sa coupe déborde !
Quel sablier comptera les heures de cette nuit ?
L'avenir ?... Sara, crois-en cette parole : nous venons de l'épuiser.
(...) La qualité de notre espoir ne nous permet pas la terre. Que demander, sinon de pâles reflets de tels instants, à cette misérable étoile où s'attarde notre mélancolie ?
La Terre, dis-tu ?
(...) C'est elle, ne le vois-tu pas, qui est devenue l'illusion !
Reconnais-le, Sara : nous avons détruit dans nos étranges coeurs l'amour de la vie - et c'est bien en Réalité, que nous sommes devenus nos âmes. Accepter désormais de vivre ne serait plus qu'un sacrilège envers nous-mêmes.
Vivre ? Les serviteurs feront cela pour nous."
Mallarmé, sur Villiers de l'Isle-Adam :
"Nul, que je me rappelle, ne fut, par un vent d'illusion engouffré dans les plis visibles, tombant de son geste ouvert qui signifiait "Me voici", avec une impulsion aussi véhémente et surnaturelle, poussé, que jadis cet adolescent ; ou ne connut à ce moment de la jeunesse dans lequel fulgure le destin entier, non le sien, mais celui possible de l'homme ! la scintillation mentale qui désigne le buste à jamais du diamant d'un ordre solitaire, ne serait-ce qu'en raison de regards abdiqués par la consience des autres.
Je ne sais pas, mais je crois, en réveillant ces souvenirs de primes années, que vraiment l'arrivée fut extraordinaire, ou que nous étions biens fous ! les deux peut-être et me plais à l'affirmer.
(...) ce candidat à toute majesté survivante, d'abord élut-il domicile chez les poètes (...).
(...) Rien ne troublera, chez moi ni dans l'esprit de plusieurs hommes, aujourd'hui dispersés, la vision de l'arrivant. Eclair, oui, cette réminiscence brillera selon la mémoire de chacun, n'est-ce pas ? des assistants."
(Mallarmé, Divagations)
J. Danang : Le monde est sans profondeur…
"Il n’y a pas d’accès aux secrets du monde -le monde est sans profondeur
peut-être le poème
rassemble-t-il plus de possibles que le réel n’en compte lui-même
à se tenir toujours dans l’en-deçà de sa forme
et n’être tranchant que dans l’immédiat du monde exprimé.
"Du monde
En vain on feuillette les pages.
Elle se taisent, n’ont rien à dire, rien à montrer, frôlent le ridicule,
Mais c’est justement là que
"Chacun y va
avec ses mensonges, ses petitesses ou l’élégance d’un trait
habile
l’œil exercé, épinglé d’arrogance
"Le silence troue toute chose,
pourtant si pleinement perceptible."
J.Danang, Paris, 12 octobre 2011
j'ignore qui est J. Danang. J'ai aimé ce texte. Simplement.
MARIO FREIRE DE MENESES : UN ŒIL
UN ŒIL
Chemin faisant vers un œil
Vers un très joli œil,
On aiguise le regard de satisfaction
Comme la bouche sourit
A la vue d’un met
Exquis
Le voyage prend des années,
Le voyage assassin.
Pour le moment, n’est qu’un mythe
Qui aiguise le regard.
Et l’œil, placide,
Laisse entrer
Le paysage.
Edward Hopper, Hotel by the railroad. Un homme regarde à travers la fenêtre. Le bras s’est arrêté dans le suspens de son observation du monde.
MARIO FREIRE DE MENESES : FRERES HUMAINS
Presque tous les jours on nous redit
Que le Temps passe à côté de nous,
Que les arbres s’inclinent par pur accident
Et que jamais
Ils ne veulent nous saluer.
Ce dilemme existe et c’est une autre
La révolte des marées et la plénitude
Des champs qui sourient aux caresses de la pluie.
Il faut bien se protéger des idées malsaines,
Des propos suicidaires des tribuns,
Crocodiles cherchant les rivages,
Surtout au Printemps où la grêle
Nous surprend en plein délit de récolte.
Il faut protéger les livres et les fleurs
Et l’huile d’olive de Crête et d’autres îles,
Sans dire merci aux tempêtes soudaines
Car un soleil rit toujours très loin et très haut.
Frères humains ! Criait François Villon
En escaladant les murs de La Sorbonne.
Le bruit des racines reste peu audible
On entend mieux la criée à Lisbonne.
La plage tournée n’est pas une page close
Il n’y a pas de cloisons pour la mer
Qui déferle.
Que vive la vie, juments et étalons
Et tous les près où ils courent
Et ils s’aiment.
Un café bien tassé est une ancre qui descend
Jusqu’aux sables des antipodes
Un flambeau qui voyage
Par les nuits d’été.
Les fleurs du mal surplombent les parterres,
Fidèle héritage du dandy Baudelaire,
C‘est ainsi que la rime nous revient aux lèvres
Et la lune nous rappelle un baiser ancien.
On voit encore, malgré les ouragans,
Le lilas qui fleurit après le rude hiver,
Et de nos voix peut-être une chanson
Dira aux quatre vents notre joie éphémère.
Mais le brouillard déjà nous envahie, le chemin devient obscure.
Rentrons chez nous, dans notre dernière demeure,
Où des mains connues, depuis si longtemps éloignées,
Des voix si proches de la nôtre, depuis si longtemps effacées,
Nous attendent, peut-être...
Mario Freire De Meneses
MARIO FREIRE DE MENESES : GENTLEMEN, LE DINER EST SERVI
Tous les soirs mes amis, morts,
Viennent s’asseoir à ma table.
Je leur sers du vin
Ils me servent du Temps passé
Je leur dis mon amour et mon chagrin
De les voir, de moi, si éloignés
Si raisonnables
Alors qu’ils étaient
Feu de joie étonnement
Cris de rage et de révolte
A pleines poignées.
Ils me sourient
De leurs bouches sons de velours
Revire voltent tournoient ivres
Se posent sur un manège
Cheval baleine la vie est pleine.
Délicieuses flammes aimantées
Leurs pensées
Viennent à ma rencontre.
Poignards de soie
D’authentiques Orients
Me déchirent la raison.
Que du désir
Que des luttes
Que des Éphémères
Zanzibars
Tristes et Utopiques
"Mar", mer amère
Insupportable distance
"Rio", fleuve fuyant
Mémoire serpent
Dans tous mes rêves
Les étoiles volaient haut
Alors que la réalité
Les dénonçaient
A raz des porcheries
Je m’en vais bientôt
Une pensée perdue
Entre-temps,
Tous les soirs mes amis, morts,
Viennent s’asseoir à ma table.
MFM.
RSA : les éléments épars d’une violente cruauté
KAMEL LAGHOUAT,
LA GLANEUSE
(Ils veulent diminuer le nombre des morts pour faire grimper celui des vivants…)
"Encombrée de ballots elle avançait vêtue de noir les étoiles du matin annihilées.
Elle avançait sur la place du marché, un lourd sac au bout de chaque bras rempli de sa récolte, des choux, des pommes, les légumes que les marchands jetaient à terre.
La foule des pauvres, peuple en souffrance, fugitif,
Nos voix pour le soutenir, béquille tandis que des ombres agonisent contre les murs des parkings.
Elle avançait les épaules fléchies le soleil de juin nu comme un tombeau.
Cris rauques, huées, on déblayait la place, déjà les machines poussaient les fruits que les pauvres disputaient aux chiens.
Elle veillait à son bien, quatre gros sacs.
Je la voyais, un sac l’autre, les éléments épars d’une violente cruauté,
A côté d’elle nos ruines, la misère, quelle affaire.
Elle s’est couchée plus loin, lasse.
Nous avons dû mourir ensemble déjà.
Nos corps doivent êtres là-bas.
Son voile couvre la colline
Son voile couvre le pays.
Je vous écris depuis sa mort bordée d’épaves,
naufragée vacante où la question sociale est devenue celle de l’utopie ou de la mort, les uns se couchent les autres sont morts déjà,
baiser aux fronts des mères calleuses."
A la fin, la démocratie était seulement le moyen pour les politiques de laisser crever les gens sans faire de vagues. La convention UMP vient de valider les aménagements au dispositif imaginé par l'ancien Haut Commissaire aux solidarités actives, Martin Hirsch -qui n’a pas osé s’y opposer au delà de quelques propos reflétant son amertume. Faisant fi de l’engagement du Président de la République, décidément devenu plus que jamais celui des riches, l’UMP projette de contraindre les bénéficiaires du RSA aux travaux forcés, 5 heures hebdomadaires –sur les marchés, sans rire, commentait l’un d’entre eux- en échange de leur maintien en survie… Le poème de Kamel Laghouat, 19 ans, évoque au fond mieux qu’aucun commentaire la situation dont on parle. --jJ--
Image : Denis Bourges, qui présenta pour les 20 ans de Tendance Floue une série intitulée "Border life", dont les images résument son regard sur le cloisonnement et la frontière. Ici, une glaneuse au marché Aligre, à Paris, en 2010.
William S. Burroughs and Brion Gysin, The Third Mind (pour Jean-Paul)
“Take a page of text and trace a medial line vertically and horizontally.
You now have four blocks of text : 1, 2, 3 and 4.
Now cut along the lines and put block 4 alongside block 1, block 3 alongside block 2.
Read the rearranged page.” (The Third Mind p.14)
Truth is here when all words are rubbed out, même s’il n’y a pas de mot à craindre quand on les sort du temps.
Il me semble que tu l’avais vu, à Paris, dans les années 90, riant de se draper encore si bien en lui. J'attendrai ici. Nous voyagerons dans le temps, mais pas trop : je reviens moi-même d’un voyage de mille ans. Qu’on siffle un verre. Ce qu’il reste d’être. Un nouvel imaginaire peut-être.
William S. Burroughs and Brion Gysin, The Third Mind (1965), Crayon, gelatin silver prints, letterpress, offset lithography, and typescript on graph paper. Los Angeles County Museum of Art.
KAMEL LAGHOUAT : Du monde ne faiblis pas
l’âne impassible
inerte les yeux éteints,
le sang au front de l’animal
Les mains ne concèdent rien
Frappent,
là-bas
tout le monde sait,
les ânes
dans cet étroit du monde le ciel chargé de cendres
un moment élevé
aujourd’hui l’ombre est d’un autre le monde tourne sa voile
sous l’air soufré des guerres
halète
halète des bouts de tissus colorés
au milieu des aires
tenaces du royaume promis
Kamel Laghouat, né en 1992, franco-algérien.
IF, DE MARIO FREIRE DE MENESES
Si,
Aujourd’hui,
En ce moment même,
MAINTENANT,
Juste au moment où vous me lisez,
Si
Je devenais un Dieu bon
Puissant et efficace,
JE FINIRAIS
Avec l'humiliation
De la pauvreté,
La bouche ouverte
D’étonnement
A l’injustice subie,
Le cri rauque et animal
De celui
A qui la torture
Déchire la chair,
JE FINIRAIS
Avec le désespoir
De la solitude,
Et je ferais
S’asseoir à ma table
Mes morts à moi.
Demain je n’écrirai
Plus aucun poème,
Car aujourd’hui même
Je me suis entièrement
Recouvert
D’un insolent désir
De vouloir écrire
Mon plus beau poème
DEMAIN.
Merci Monsieur Rudyard Kipling
Mario Freire de Meneses, poète franco-portugais.