poesie
L’obscurité et la moisissure, la cosmogonie barbare de Stanisław Lem.…
« Il n’est pas donné à la parole humaine de transmettre plusieurs contenus à la fois. Elle est donc impuissante à rendre les apparences et manifestations du monde dématérialisé et sans pesanteur qui m’était consubstantiel, comme si je proliférais sans fin dans un espace continu.
(…) J’étais moi-même l’espace, limité par rien, débarrassé de mon enveloppe temporelle, de la peau, des murs, tranquille et indescriptiblement puissant.
(…) En quelques fractions de seconde, je néais et j’anéantissais des systèmes de mathématiques inconnus en m’efforçant en vain d’en peupler mon propre vide inexploré.
(…) Tout ! Je pouvais tout ! Quelle monstruosité ! J’envahissais le cosmos par la pensée, je le pénétrais, je parcourais les plans de transformation des planètes, et ces envolées alternaient avec des crises de rage quand la conviction du non-sens, de l’inutilité, (…) quand je sentais que la montagne de dynamite sortie d’une étincelle ne pouvait, au terme de son expansion, qu’éclater dans le néant.
(…) Lorsque je m’abandonnais aux platitudes de la généralisation, je me disais qu’une fois atteint le degré d’expansion qui permettrait de résoudre le problème et trouver en moi le modèle d’une humanité parfaite, l’incarnation de cet idéal s’avèrerait en fait inutile et superflue, à moins que je ne décide de réaliser le paradis sur la Terre pour pouvoir ensuite le transformer en quelque chose d’autre, en enfer par exemple…
(…) (Alors) je fus secoué tout entier par un rire silencieux à la vue de cette image de mon devenir, la seule possible, celle d’un dieu transformateur par qui toute matière serait aspirée…
(…) Lorsque je réalisai que ce genre d’événement avait déjà pu se produire une fois, que le cosmos est un cimetière et que le vide contient des incandescentes parcelles résultant de l’explosion suicidaire du dieu précédent qui, dans un précédent abîme de temps germa de la même façon que moi…
Le Bréviaire des robots, Stanisław Lem, traduit du polonais par Halina Sadowska, éd. Denoël, 1967.
Réédité en 1971 chez Denoël, depuis, confiné dans les lectures jeunesses, en Folio junior.
RROMS EN D’ETRANGES CONTREES…
C’est la Biennale Internationale de la Poésie en Val de Marne qui, la première, donna un accès au poète Muzafer Bislim. Une vraie découverte dont nous devons lui savoir gré, à inscrire qui plus est au mérite d’une instance qui est l’une des rares à défendre une conception vivante et exigeante de la poésie contemporaine.
L’anthologie publiée en 2009 fut ainsi largement consacrée aux poètes Rroms, accueillis pour l’occasion en France du 11 au 17 mai 2009 dans le cadre du Festival International de Poésie inauguré par la Biennale. Un moment intense, à la rencontre de cette aventure des peuples et des langues si rarement provoquée en France, et dont l’anthologie ne restitue nécessairement qu’un modeste écho.
Echo qui plus est subsumé sous un tire curieux -En d’étranges contrées-, pour évoquer un peuple sans contrée, errant depuis des siècles sans l’espoir, ni peut-être aujourd’hui l’envie de retrouver un jour sa terre, sinon à ré-enraciner ses origines dans cette langue qui s’invente et se réinvente chaque jour à travers l’Europe, si bien que ces étranges contrées passeraient davantage pour être les nôtres, sols bardés de droits mais sans hospitalité pour ce peuple fugitif, "convive de nos terres noires", de ces pays de promission qui ne leur ont offert que la misère et l’exclusion.
L’anthologie propose ainsi un panorama de la création poétique Rrom tout à fait intéressant, sans que l’on puisse cependant affirmer qu’il est exhaustif, ni que l’on sache les raisons d’une pareille sélection. C’est du reste ce que l’on peut regretter, qu’aucune présentation ne nous soit faite de cette création poétique dispersée en écritures tout de même peu familières du public français, finalement incapable de comprendre les enjeux d’une création faite souvent au rebours de la tradition poétique contemporaine.
Entre Jeanne Gamonet faisant face au monument de l’Histoire sauvage, Hamid Tsmaïlov, vagabond ouzbek flamboyant, ou Kutjim Paçaku dont l’écriture est secrètement traversée par un mot d’ordre divin, on aurait aimé mieux comprendre ce qui dans cet exil se refonde, que dénombre l’horizon poétique. --joël jégouzo--.
En d’étranges contrées, Anthologie BIPVAL 2009, Actions Poétiques éditions, 208 pages, 15 euros, isbn : 978-2-854-631869.
MUZAFER BISLIM, LANGUEUR ANGOR.
Langueur angor pour ensorceler,
Langueur, angor retournent la naja nue,
L’éther ouvert ne couvre rien de nudité,
d’angor devinée nues dans une paume
de larmes nées,
Simple est le souffle à l’agreste,
même simple la recette de sa vie,
Comme la nature vide d’écho
qui ne berce les chantres fidèles,
L’adepte a vaincu le lecteur calme
de ses chansons,
lui révèle la loi du souffle,
Et lui ressuscite quelque effroi –
- pour affaiblir son orgueil le poète a gît,
Est-ce qu’une larme pleure et le pleur sourit ?
Pour que la haine s’enroule dans l’âme,
que la joie s’étouffe de moqueries,
Pour que l’angor langueur
menacent le cœur joyeux de suffoquerie,
un cabot sous crin de loup en attire les cris-
-afin de périr hardi de ses hurlements feints,
Qui pleurera sans larmes !?
Qui chantera la gorge sans voix !?
Quel alphabet sans raison d’un bouffon mécanique !
Une fuite dans la force de l’homme,
Orphelins bagatelles !
Du calme turbulents !
Langoureuses angorées – vous beautés de chagrin
je vous garde dans mon cœur, parmi les délices
je vous garde avec mes rires dont le nom est humain,
voici, votre orchestre muet
chant de chagrin, bien que sans son
que de vous rien ne reste !
que de vous rien ne reste,
que de vous rien ne reste .. !
Traduit de la langue des Rroms par Pierre Chopinaud, avec son aimable autorisation.
MUZAFER BISLIM, POETE RROM
"Sans innocence à l’être la vérité sacrera le démon".
Le Battement de l’âme pour un frère rêvé (extraits)
(…)
Je reconnais même je sais et feins tout d’ignorer
Le rythme du temps – il le fait sien,
Je sais être du silence ignorant de mon âme,
De la foi rancuneuse avec quoi je rends grâce !
Et m’agenouille,
Je nourris la bêtise
Qui me prive des grâces de la sagesse,
Comme corrompre la douceur,
Et de l’amour de l’homme baiser ma seule lèvre,
Voici : je suis sec !
Ne pas me hâter (extraits)
Ne pas me hâter,
Ne pas me hâter de dire que je suis humain,
La dérision s’étiole le béjaune affolé ;
Et ouais ! Qu’il en soit ainsi !
Ne pas me hâter
De prouver que je suis humain –
- de toute éternité !
Né en 1954, à Skopje en Macédoine, dans une société qui ne pratiquait pas l’édition. Aucun texte imprimé connu, sinon par la Biennale Internationale des Poètes en Val de Marne. Poèmes traduits par Pierre Chopinaud.
Image Skopje : vue d’un satellite.
LA VOCATION DU POETE…
"La parole humaine ne retentit pas dans le vide. Elle ne demeure pas stérile. Elle est une sommation du silence, elle appelle…"
Elle appelle dans l’inexorable nuit du dehors qui fait de nous des êtres d’intérieur, égarés dans un monde donné pour notre seule réalité, têtu et contingent, mais incapable de fabriquer autre chose que des combinaisons précaires -dès lors, frivoles.
"Sous la copieuse machine des apparences, il y a en réalité vacance, absence." Ou bien à peine les murmures d’un réel qui s’avance à notre rencontre comme un effet de texte pour nous parler, humblement et joyeusement, de sa propre absence.
Et nous avons beau savoir que nous sommes un certain commencement de son être et qu’il écrit aux dedans comme aux dehors nos fins possibles, nous devons l’amener à d’autres connaissances.
La vocation du poète est ainsi de constituer un spectacle fermé depuis lequel affronter la Totalité. Poësis perennis. Même si et parce que, "le but de la poésie n’est pas de plonger au fond de l’Infini pour trouver du nouveau, mais au fond du défini pour y trouver l’inépuisable."
Car nous aurons toujours à trouver notre route et la recommencer, "conduite ou égarée, comme des Héros d’Homère, parmi les vicissitudes les plus passionnantes et les plus imprévues, vers des sommets de lumière ou des abîmes de misère." --joël jégouzo--.
Les citations sont de Paul Claudel : Réflexion sur la Poésie.
D'UN MONDE INDECIDABLE ENCORE
C’est peut-être une histoire de souffle,
Du manque de souffle de l’histoire plutôt,
ou celle d’une agonie inaudible,
l’attente d’un second souffle
quand la misère sociale,
suspendue dans le vide des corps souffrants de l’antique nation
fait déjà,
malgré elle,
l’expérience d’un monde autre,
indécidable encore.
Cinémathèque française, collection des appareils
Alexandre Romanès : un peuple de promeneurs
"Je donne une interview pour la télévision française. Le journaliste commence très fort. "Vous, les gitans, vous êtes des voleurs." Je lui demande s’il est français. Il me dit que oui. Je lui dis : "Vous les français, vous avez volé la moitié de l’Afrique. Curieusement, on ne dit jamais que vous êtes des voleurs".
De la vie aux poèmes, du poème à l’aphorisme, en quelques notations discrètes dans le dénuement des mots, Alexandre Romanès observe le monde, passant considérable, pour témoigner d’une vision essentielle, la nôtre à vrai dire, pour peu que l’on ait fait profession d’être -humain tout simplement. Et plonge un grand regard surpris dans l’abrupte paysage, son cirque lui-même, dans cette fraîcheur sans cesse renouvelée, à vivre ici entre nous sans façon, et sur la fin du spectacle, le banc familial face au public, leur beau détour et la franchise en plus.—joël jégouzo--.
Sur l’épaule de l’Ange, Alexandre Romanès, éd. Gallimard, avril 2010, 88 pages, 10 euros, EAN : 978-2070129157.
Fikria Fazli : Parne Aràpura (Les Nègres blancs)
Les Rroms sont les nègres blancs
Sans terre, sans mère
Ils cheminent là où vont les routes
Ils meurent là où coulent les rivières
(…)
On n’a fait que nous couper les ailes
On a mis nos pères à la torture,
Les gadjés ont poussé nos fils
A oublier qu’ils sont Rroms.
(…)
Nous avons bien notre terre
Bien loin chez la petite mère noire
Elle ne peut oublier ses fils
Les nègres blancs du monde.
Fikria Fazli
Traduction Marcel Courthiade.
Fikria Fazli appartient à ces écrivains de la coulisse qui n’ont quasiment jamais publié de textes de leur vivant. Fikria se contentait de les taper à la machine, avec du papier carbone pour en sortir quelques exemplaires qui circulaient sous le manteau, ou bien elle les lisait lors de rares lectures publiques, ou les déclamait au cours de soirées entre amis. De Fikria, on ne connaît que deux poèmes qui nous soient restés. Elle fut aussi la traductrice d’une grande étude sur le génocide nazi des Rroms.
Lire ce poème : Études tsiganes n°4/91
http://fnasat.centredoc.fr/opac/index.php?lvl=bulletin_display&id=268
image : le drapeau Rrom.
DROMA : SUR LES ROUTES RROMS
Interdit de Stationner
Dans les villes.
Interdit de mendier.
Dans les champs
Fenêtres et portes fermées.
En France : le carnet anthropométrique
Et les papiers des enfants.
En Europe
Ils ont été assassinés.
(…)
Les familles affamées
Qui ont faim de tout
De pain et de sel
D’amour et d’amitié
De liberté et de compassion.
Des millions et des millions de Rroms,
Chevaux malades.
Matéo Maximoff – Rrom, Catalogne et France, 1917 – 1999.
Traduit par Marcel Courthiade.
Le prix de la liberté, de Matéo Maximoff, éd. Wallada, avril 1996, ISBN-13 : 978-2904201226.
The Politics of Everyday Life in Vichy France: Foreigners, Undesirables, and Strangers, Shannon L. Fogg, Cambrridge University Press, nov 2008, 250 pages, langue anglaise, ISBN-13: 978-0521899444.
L’ECOLE EST FINIE…
Sommes-nous sur le point de connaître, avant la fin annoncée de l’école publique, celle de l’enseignement des Lettres ?
L’avenir de l’enseignement des Lettres paraît en effet sombre, dans l’école française. Epuisées par une didactique savante, reléguées dans la grammaire des techniciens, la pédagogie du français a fini par dévaluer tout ce sur quoi reposait le travail des enseignants : l’étude patiente, attentive, respectueuse des œuvres du patrimoine culturel et intellectuel de l’humanité, l’amour passionné de la lecture. Tandis que dans le même temps, une conception intempestive de la modernité jetait aux oubliettes les vertus du silence, de la patience, muant la lectio en verbiages indigestes. L’excellence scolaire, depuis, ne se mesure qu’à l’aulne de la réussite dans les études scientifiques, la filière littéraire ne s’encombrant le plus souvent que des choix par défaut, malgré sa récente revalorisation, qui n’a eu pour effet que de voir les établissements du secondaire fermer en masse ladite section. De salut, celle-ci n’en a entrevu que dans l’horizon de l’exception scolaire, tournée vers un enseignement ouvert aux seules élites, comme pour nous remplir encore de l’illusion d’une culture des humanités assurément probante, le vieux monde en somme, avec son charme discret, sinon désuet. Mais faut-il s’enfermer pour autant dans la déploration ? Ou chercher malgré tout à défendre ce qu’il existait d’irréductible dans l’enseignement des Lettres ? Et chercher de nouveau à en faire une culture, plutôt qu’une doctrine ? A bien des égards, un poème de Paul Celan (Le Méridien) nous y invite, dans lequel il évoque le lieu où tout poème prend forme : dans "la recherche de l’autre, ne s’adressant qu’à lui". Là où l’attention à la chose écrite se transfigure dans l’expression poétique en "un dialogue éperdu" qu’il n’est pas simple ensuite de congédier. C’est cette attention qui fondait la relation de l’enseignant à sa discipline et aux élèves qu’il enseignait, cherchant les "chemins difficiles et secrets" où créer les conditions "par lesquelles une parole de vérité", celle des élèves, pouvait avoir lieu. Un geste poétique en somme, sinon une geste pédagogique telle qu’on n’en connaît plus, où "créer le ‘tu’, le vis-à-vis, le destinataire", où "faire entendre que quelque chose (lui) est destiné", plutôt que d’affronter nos élèves à des techniques littéraires soigneusement alignées dans les tiroirs des époques stériles.--joël jégouzo--.
Le Méridien, de Paul Celan, traduit de l’allemand par André du Bouchet, préface d’Emmanuel Lévinas, illustrations Jean Capdeville, éd. Fata Morgana, avril 2008, 43 pages, 10 euros, ISBN-13: 978-2851947116.