essais
CULTURE : L’ECLECTISME, NOUVELLE ARME DE DISTINCTION SOCIALE…
Soyez éclectique, ou vous ne serez pas…
Dans le prolongement des études de Bourdieu et Pastoureau, Philippe Coulangeon a cherché à comprendre ce que devenait leur fameuse Distinction et quelles en étaient les formes aujourd’hui. Un essai qui ouvre à une réalité plus complexe qu’on ne saurait l’imaginer, où la France de Sarkozy, si méprisante de la culture, aura joué le rôle d’allié "objectif" de la culture populaire enfermée dans la condescendance des cultures savantes… C’est donc d’abord dans le divorce entre les élites de savoir et les élites de pouvoir que l’auteur a cherché à inscrire la compréhension de cette collusion pour le moins inattendue. Un divorce entériné par l’attitude du plus inculte des présidents de la Vème République, emblématique du triomphe de la culture de l’argent, annoncé sans bruit une décennie plus tôt par la montée en puissance des bobos.
Cette culture si ouvertement anti-intellectualiste, partagée par les nouvelles élites financières, aura en effet contribué à brouiller davantage les repères, aidant à l’éclatement des normes de la validité culturelle et ouvrant à la possibilité d’une pluralité des échelles d’excellence, à laquelle la culture populaire avait, elle, autrement préparé le terrain.
L’éclectisme triompherait ainsi, promu négativement par l’anti-culture des cercles du pouvoir actuel et positivement par les contre-cultures de la rue, ennemies de ce même pouvoir… L’éclectisme triompherait et serait le nouveau deal de la légitimité culturelle. Mais attention : un deal qui continue cependant de s’inscrire à l’intérieur des espaces symboliques scarifiés entre les classes, à l’intérieur de hiérarchies culturelles qui, elles, non seulement subsistent mais se renforcent. Les enquêtes sur les pratiques culturelles des français le montrent à l’envi : les écarts dans les structures de consommation des postes "loisirs et culture" se sont creusés, et sont plus importants en 2006 qu’ils ne l’étaient en 1979 ! Se renforcent et se spécifient : dans tous les groupes sociaux, à l’exception des cadres supérieurs, les taux de non-fréquentation des équipements culturels s’accroissent.
Et si les formes anciennes de la légitimité dans l’espace des pratiques culturelles paraissent perdre de leur valeur distinctive, au profit de nouveaux opérateurs de la domination symbolique tel que l’éclectisme, cet éclectisme n’est pour autant pas celui de la relativité du goût de tout le monde, la légitimité ne pouvant décidément se poser en ces termes. Non : le "profit de distinction" va aux personnes qui manifestent cet "éclectisme" à l’intérieur d’un bon goût dont le périmètre est prescrit exclusivement par les cadres supérieurs et leurs ordonnances. Alors cet éclectisme peut bien s’enticher du "mauvais goût" des classes inférieures, exhibé avec drôlerie, on le voit, il traduit moins une ouverture qu’une forme nouvelle de domination. Indigénant le Kitsch de la culture de masse, le cadre supérieur sait, mieux que les masses, juger de sa valeur culturelle. Là s’arrête aussi l’impact du sarkozysme sur la notion du Beau. Lui est vulgaire. Quant à la rue, elle le redevient tout aussi vite dans la pensée de nos élites. On l’observe par exemple à la faveur de l’entrée dans les musées des arts de la rue, celui des graphes par exemple : celui qui classe se tient à l’intérieur du musée, à l’intérieur de l’institution légitimante, non dans la rue. Et il classe d’une main sûre, produisant en retour un effet de déroute en légitimant telle forme au détriment de telles autres, jusqu’à remodeler les canons d’une expression qui n’a bientôt plus rien de populaire. --joël jégouzo--
Philippe Coulangeon, Les métamorphoses de la distinction. Inégalités culturelles dans la France d'aujourd'hui, Paris, Grasset, coll. " Mondes vécus ", 2011, 168 pages, 15 euros, ean : 978-2246769712.
Photos : D-nozor. Vitry-sur-Seine (près du RER des Ardoines).
LE POILU ET LA BROSSE A DENTS…
Ce n’est qu’en 1892, par la création d’un diplôme officiel, qu’est apparu le mérier de dentiste professionnel. Mais jusqu’au début de la guerre, en 1914, ces nouveaux spécialistes formés par la médecine, resteront en concurrence avec les arracheurs de dents, qui soignent en public sur les places des villes et villages, qu’une foule hilare envahit chaque fois comme au spectacle, pour se réjouir de la souffrance de leurs clients… Du Hortense de Feydeau à la guerre de 14-18…
Hortense est la dernière pièce écrite par Feydeau, en 1916. Elle s’ouvre et se referme sur les borborygmes de Vildamour : dans ce gargouillis verbal, c’est tout le langage du vieux monde qui s’effondre.. Un siècle court à la rencontre d’un autre, Feydeau en prend acte, s’en détourne et puis se tait, définitivement. Or tout cela, il a l’intelligence de nous l’offrir comme sans y prendre garde. La force de son rire se joue de tout, du siècle qui s’efface comme de sa propre fin personnelle. Autour de Hortense à dit je m’en fous, de Feydeau, Joël Jégouzo, Annette Geiger, éd. Intelligere, Paris, 1999, isbn : 978-2-91106008, épuisé.
LA FRANCE EST GROTESQUE VUE DE L’ETRANGER…
Un portrait au vitriol par l’historien britannique Perry Anderson…
La Vème République ? L’image même d’un pays dévasté, à la croissance atone, d’un pays en voie de paupérisation, souffrant d’un chômage de masse endémique mais se voilant la face sous les injonctions d’un système politique corrompu, méprisable, orchestré par une Assemblée Nationale qui passe pour le parlement le plus faible du monde occidental, et ressemble de plus en plus à cette chambre d’écho du Premier Empire qui ne cessait d’œuvrer à la violation de l’égalité des droits des citoyens…
La Vème République ? Une Constitution à l’agonie, encrassée par une culture politique cynique, une politique étrangère qui n’est plus que la parodie grimaçante du gaullisme, à la solde des vrais puissants de ce monde.
La France, examine Perry Anderson, est un pays sans éclats ou plutôt, dont les seuls chatoiements sont ceux, clinquants, des grands travaux dispendieux salués par une scène artistique stipendiée, des écrivains rutilants, des philosophes salonards.
La France offre ainsi à ses yeux la vision d’un pays qui n’a cessé de s’appauvrir politiquement et intellectuellement, pour camper désormais dans un abêtissement sans pareil, gavé de corruption intellectuelle, financière et politique.
Sa presse ? Elle a sombré dans les pratiques incestueuses du renvoi d’ascenseur. Prenez Le Monde, cette feuille conformiste, étriquée, épuisée par ses flagorneries, ses vendettas politiques et qui n’a cessé, dans ses pages culturelles, de multiplier les échanges de faveurs…
Complicités, servilités, les intellectuels français ont perdu tout prestige, toute envergure. Voyez comment BHL a fini par confisquer, avec Finky et Onfray, la vie intellectuelle du pays, l’engageant dans une inversion sans pareille des critères de goût et d’intelligence. "Verrait-on fleurir pareil grotesque dans une autre des grandes cultures occidentales aujourd’hui ?", nous demande Perry Anderson… Assurément, non…
Et que dire de la littérature française, où trône Houellebecq en Baudelaire des supermarchés, l’auteur par qui les lecteurs français aiment le mieux être choqués, déployant son épate à coups de phrases plates et monotones, reflétant certes à la perfection ce monde français démoralisé. Houellebecq et sa poésie de mirliton, servie par une critique littéraire nationale qui relève de la réclame. Aucun équivalent dans le monde libre. Une critique à mille lieux de celle du Time Literary Supplement, ou de la rigueur de Die Zeit. Jetez juste un œil sur ce que sont devenus les Cahiers du cinéma, vendus au merchandising façon Elle, et vous comprendrez que même le cinéma français ne soit justiciable que du très sirupeux Amélie Poulain.
Mais le plus passionnant de la charge de Perry Anderson, c’est ce qu’elle pointe au niveau des raisons d’un tel affaissement. D’où vient-il donc ? De la conversion massive des élites françaises au néo-libéralisme, affirme-t-il. Cela dès 1983, quand Mitterrand tourna le dos au socialisme. Dans aucun pays du monde occidental, affirme Perry Anderson, l’idéologie néo-libérale n’a connu un tel succès. En masse, la génération 68, qui est celle qui a le moins fait bouger les choses sociologiquement, n’aura cessé de se renier et de se vautrer dans son provincialisme intellectuel, pour produire in fine des intellectuels de gouvernement, des artistes de gouvernement, des hebdos de gouvernement, "national" serions-nous tenté de dire avec Todd, dans une France qui s’achemine lentement vers un ordre ethnicisé, au creux duquel une majorité blanche post-chrétienne fonde son identité sur l’hostilité à la minorité immigrée. Une France stipendiée, de laquelle s’est retirée ce genre de sensibilité culturelle dotée d’un vrai caractère politique incisif, qui forme ailleurs le contrepoids nécessaire à l’idéologie néo-libérale. --joël jégouzo--.
Le Nouveau Vieux Monde, sur le destin d’un auxiliaire de l’ordre américain, Perry Anderson, traduit d el’anglais par Cécile Arnaud, éd. Agone, coll. Contre-feux, octobre 2011, 738 pages, 30 euros, ean : 978-2-7489-0143-6.
ONFRAY BIOGRAPHE DE FREUD…
On se rappelle les justifications de Michel Onfray à la présence de Freud dans sa contre-histoire de la philosophie : il s‘agissait toujours d’écrire cette histoire subversive de la philosophie et de la pensée, organisée surtout autour de l’articulation entre le XIXème et le XXème siècles. Dans le prolongement de Schopenhauer, voire de Niezsche, Onfray rangeait Freud parmi les philosophes "vitalistes". L’intérêt du propos, c’était au fond l’aveu de ne vouloir s’arrêter qu’aux attendus de cette histoire, non pas dans une perspective scientifique mais subjective, comme si l’histoire ne pouvait plus, décidément, n’être autre chose qu’un propos de cantonade énoncé avec la plus grande liberté concevable. Armé de Nietzsche dénonçant le besoin de rationaliser les besoins, ce que visait Onfray n’était finalement pas Freud lui-même, mais ces philosophies entendues comme malentendus du corps.
Onfray reprochait aussi à Freud d’avoir brouillé sa biographie en manipulant Ernst Jones pour le contraindre à écrire, en définitive, une hagiographie. Que Freud n’ait pas été sincère, voilà qui pourtant aurait dû ravir notre contempteur, car illustrant à merveille ce que Nietzsche ne cessait d’affirmer : l’insincérité des savants. Mais était-il sincère en écrivant cela ? Et puis… la science s’écrit ainsi, peut-on le regretter ?
Onfray dénonce avec une belle ardeur les maladresses intellectuelles de Freud au labeur de fonder une science. Il a cherché, cru trouvé, s’est repris, tâtonnant, revenant sur ses positions, cherchant encore. Rien que de très naturel en somme dans le milieu de la recherche scientifique, où la bonne compréhension n’est jamais l’état naturel dans lequel se trouve le chercheur à l’orée de poser le périmètre de sa problématique… En le lui reprochant, Onfray ne fait qu’avouer un préjugé idéaliste : celui selon lequel on pourrait construire un concept sûr de l’objet d’étude que l’on poursuit, sans reste ni excédent … Et une erreur. Car qu’est-ce que la science, et quel est son rapport à la vérité ? Toute science n’est en fait que la description de son auto-définition. Et quant à la vérité scientifique, elle ne trouve jamais place qu’à l’intérieur d’un domaine de définition : à l’intérieur d’un autre domaine, cette même vérité se verra démentie. La physique et les mathématiques en savent quelque chose… Anatomie de l'oligarchie des marchés financiers
Il était une fois la crise… L’histoire est belle réécrite par super Sarko, pompier de la dernière chance, racolant ici, menaçant là, sauveur du système bancaire international qui passerait presque pour un sage à dénoncer la cupidité des marchés financiers, à promettre des régulations en feignant d’ignorer que la dérégulation fut l’œuvre des Etats, et à japper à qui veut l’entendre qu’il faut moraliser la finance, la bonne blague, quand on sait qu’on ne tient jamais de discours moral, en politique, que lorsque que l’on ne veut surtout pas tenir de discours politique !
L’histoire est belle, frottée à la ruse de l’idéologie néo-libérale qui aimerait bien que l’on croit que la tragédie que nous vivons n’est que le résultat d’un lancement hâtif de produits financiers mal maîtrisés et qu’il suffirait d’un peu de correction pour que tout aille mieux !
L’histoire est belle, d’un marché devenu subitement "fou", tout comme celle de ces cris d’orfraie le dénonçant, figure imposée désormais de la communication politique…
L’histoire est belle mais cousue de fils blancs. Et voici l’étude qui nous manquait pour en dévoiler l’hypocrisie dans toute son étendue, celle de Geoffrey Geuens scrutant de près les organigrammes de tous les acteurs des marchés de la finance internationale, ainsi que des oligarchies qui dirigent à la fois la marche politique du monde et celle des très grandes entreprises capitalistes. Et le résultat est consternant, car les noms qui circulent, des secrétaires démocrates de Bill Clinton à qui l’on doit le démantèlement des garde-fous installés après la crise de 1929, aux dirigeants cupides de Lehman Brothers restés depuis les fidèles mécènes d’Obama, en passant par le comité consultatif européen de ladite banque, où siège le français Edmond Alphandéry, offrent le panorama d’une oligarchie qui n’a cessé depuis dix ans de verrouiller son impunité…
A lire l’ouvrage, ces organigrammes indécents, ce que l’on découvre, c’est que la finance internationale dispose d’un vaste réseau de collaborateurs politiques qui sont devenus ses obligés appointés. Des conseillers grassement rémunérés, non seulement issus des droites les plus réactionnaires –ça, on l’imaginait volontiers-, mais des rangs des socialistes européens les plus convaincus, à l’image d’un Schröder conseillant la famille Rothschild, de l’équipe de DSK dévouée aux magnats de la finance à cette hallucinante Deuxième Gauche de Rocard, appointant dans les mêmes salons…
Qu’attendre, dans ces conditions, des incantations larmoyantes des uns et des autres en faveur d’un contrôle accru des institutions bancaires ? Qu’attendre quand blairistes, clintoniens, strauss-khaniens siègent aux conseils de surveillance des leaders mondiaux de la Haute finance ? Qu’attendre comme régulation des Hedge funds, quand un Alan Greespan rejoint Pimco, le principal bénéficiaire de la crise des subprimes ?
Qu’on ne nous dise pas que demain, l’encadrement des agences de notation sera renforcé : voyez qui conseille Fitch Ratings, ces proches de Giscard naguère, de Sarko aujourd’hui, tout comme d’Obama ou de Laurent Fabius…
Alors débarrassez-vous des analyses abstraites de la domination, jetez un œil sur ces organigrammes de la Finance Internationale, voyez qui siège et tente de nous imposer ses idées ruineuses pour les peuples, sinon mortelles. Voyez l’énorme compromission des médias, relayant cette pédagogie de la domination, pistez les têtes pensantes du social-libéralisme, tel Zaki Laïdi, collaborateur de Libé, orchestrant des confusions théoriques commodes entre capitalisme et néo-libéralisme, relayant toute honte bue la doxa conservatrice.
Que sont devenues en réalité nos économies ? L’économie américaine ? Un portefeuille géant. Le chef de l’Etat français ? Un homme d’Affaires au service de la fusion récente de la Haute banque avec la Grande industrie. L’Europe ? La Finance au pouvoir : c’est Denis Kessler, de BNP et Dexia, proche de DSK, ancien n° 2 du MEDEF, c’est Henri Proglio (Dexia et on en passe, cumulant à loisir), proche de Sarko, c’est le recrutement éhonté du personnel politique dans la faction hégémonique de la classe dirigeante. Et cela nous promet assurément un bel avenir, avec la complicité de médias stipendiés, travaillant dur à notre fin ! --joël jégouzo--.
La Finance imaginaire, anatomie du capitalisme : des "marchés financiers" à l’oligarchie, Geoffrey Geuens, éd. Aden, sept 2011, 356 pages, 25 euros, ean : 978-2-930-402062.
DEUS ABSCONDITUS
Par la mort, écrivait Rilke, "nous regardons au-dehors avec un grand regard d’animal." Non. Pas d’animal. Même si de ce regard qui ouvre notre chemin vers l’inconnu, nous ne connaissons rien. Car tapis dans la grâce infinie d’être humain, nous révélons en ce regard notre souveraine condition, pour nous faire peut-être "les espions de Dieu" auquel songeait Shakespeare, mystérieux détenteurs d’une connaissance indécidable. --joël jégouzo--. TOUSSAINT : MEDITATION DE L’ENFER (IGNACE de LOYOLA)
"Le premier point sera de voir par l’imagination les grands brasiers et les âmes comme des corps en feu. TRADER, OU L'EXPLORATION DES REGULATIONS NON HUMAINES DE LA CITE
Salle des marchés. Open space tendu à l’extrême. Un emprunt à la marge, mille milliards d’euros. Naguère les cotations se faisaient à la criée, Zola en sautoir. Open space : il faut de l’agitation pour créer des stimuli. Exit les cloisons, donc. Open space : le modèle par excellence du stimulus operandi. L’ETHNICISATION DE LA FRANCE… L’IDENTITE EST-ELLE UN PATRIMOINE ?
Jean-Loup Amselle intervient dans un débat qui n’est pas le sien, ou plutôt, qui n’est pas celui de sa discipline : l’anthropologie. Et ce faisant, il se couvre de ridicule, au mieux, car au pire, il émarge aux idéologies les plus douteuses, à défendre d’une part pareillement cette abstraction commode qu’est le modèle républicain français, aussi vide de sens public qu’il est abstrait, et prétendre d’autre part que ce modèle serait, le malheureux, assailli dans on sait trop bien quelle croisade il nous faudrait livrer, par un multiculturalisme anglo-saxon hérité des plus sombres agitations germaniques autour du concept de Kultur, associées à la désastreuse influence de la french theory sur les milieux universitaires américains…
Car que l’on prenne un peu la peine de lire les récentes études sur cette question si consensuelle du modèle républicain français, celles de nos députés par exemple, Gauche-Droite confondues, publiant un rapport aussitôt jeté dans les oubliettes de la République sur l’état des banlieues françaises pour affirmer, statistiques à l’appui, qu’elles sont devenues de véritables ghettos (ils emploient le mot !). Qu’on prenne la peine de lire l’étude récentes de chercheurs sur les cités, concluant à l’absence de ce modèle républicain entre les barres des immeubles non pas du fait de la volonté des jeunes qui y survivent, mais d’un Etat qui a décidé non seulement de se retirer de ces ghettos qu’il a construits, mais de les livrer à un vide effarant pour, n’en doutons plus, contempler à loisir leur chute infernale, et l’on mesurera alors ce que ces bonnes paroles républicaines apportent au débat !
Alors bien sûr, l’ouvrage ne se réduit pas à hurler avec les loups le désespoir de voir notre culture blanche si malmenée. Alors bien sûr, nous voulons bien imaginer avec Amselle que l’identité ne se déduit pas mais qu’elle se compile, encore faut-il l’analyser dans toute sa complexité, plutôt que de se contenter de déverser le vocabulaire des pétitions de principe à l’usage des étudiants de Khâgne… Une doxa forcenée en gros, où l’on croit s’en tirer avec la récitation du catéchisme intellectuel le plus convenu. Comme d’oser écrire des banalités du genre : c’est ce que l’on devient qui importe, pas ce que l’on est… Qu’il aille donc commenter son antienne dans les cités, où tout devenir est interdit.
De même, l’on veut bien applaudir des deux mains à la dénonciation d’une Gauche qui aura failli ces dernières décennies, en abandonnant les classes laborieuses aux discours les plus tragiques de la République.
Mais qu’on veuille nous expliquer que construire le lien social c’est passer à travers les aires culturelles, là, on attend encore en vain une explication qui ne soit pas un sermon. Car on veut bien ne pas enfermer les enfants de la diversité dans leur négritude, belle formule, et eux aussi, cher Amselle, le voudraient bien, encore faudrait-il que la République le veuille elle aussi !
Amselle croit par ailleurs s’en tirer en dénonçant les discours de l’actuel pouvoir, qui nous ressert ce vieux plat bien français au demeurant, de la race et de sa souche. Il peut bien dénoncer le fiasco du débat sur l’identité nationale, mais à mettre pareillement en avant sa dénonciation de la promotion d’un marché politique de l’ethnicisation, du marketing ethnique, de la création artificielle de la diversité, on attend toujours qu’il nous prouve l’efficacité symbolique de l’idée de Nation, dans un pays où son usage ne paraît réservé qu’aux français de souche…
Car Amselle oublie une chose : c’est que la question de l’identité est d’abord une question politique. Une question qui ne se pose que dans le cadre des remaniements identitaires en cours, sur lesquels il serait dangereux de ne jeter qu’un œil agacé.
Comment ne pas reconnaître en effet la nature intrinsèquement politique des phénomènes identitaires ? Comment ne pas reconnaître que ce qui se joue dans la question du lien social, c’est bien une construction politique qui met toujours en cause les rapports de domination du pouvoir ?
Comment ne pas comprendre que cette construction des identités passe par l’assignation à chacun d’une identité propre lui permettant d’être socialement reconnu, mais que cette assignation ne peut être tributaire que de la manière dont sont produits, autorisés et diffusés l’ensemble des référents identitaires ?
Comment ne pas comprendre qu’une société telle que la nôtre ne peut durer si les individus qui la composent ne trouvent pas le moyen de s’y repérer positivement ? C’est-à-dire dégager de leur expérience les supports de cohésions suffisants, comme le disent les chercheurs en sciences sociales. Allez dans les banlieues, étudier ces supports autorisés de cohésions suffisants ! Regardez comment la République y a façonné son désordre social. Partout ailleurs, dans les sociétés contemporaines, l’ordre social est tributaire du droit. Regardez comment la République française a sorti elle-même le droit des cités. Examinez-le simplement, dans les articulations les plus basiques de l’identification -nom, domicile, état civil-, appelez-vous Mohamed et travaillez votre parcours dans le neuf-trois.
Le vide laissé par la République a déchiré les individus. Alors Amselle peut bien invoquer l’idée de la Nation, mais depuis des décennies l’on sait pertinemment que la Nation n‘est pas, ne peut pas être le seul lieu d’identification, quand depuis des lustres des identités plus larges (l’Europe), plus étroites (la cité), la traversent légitimement. Quand depuis des lustres elle subit la concurrence des identités professionnelles, militantes, partisanes, associatives. Quand depuis des lustres l’identité fermée des pseudos républicains sévit comme la source la plus fumeuse du plus fumeux des malentendus !
L’identité enfin, n’est pas comme voudrait le croire Amselle, une donnée inaltérable. C’est, encore une fois, une construction sociale. Il faut le marteler : elle est le produit contingent d’une société qui ne cesse de se transformer. L’identité nationale ne peut pas être un patrimoine. Politique, elle s’invente dans les conflits qui traversent une société et ne peut ainsi qu’être problématique. Une stratégie de pouvoir, assurément, une ressource idéologique face à la soustraction républicaine dans les cités, non un argument d’autorité. Il n’y a pas de prêt-à-porter identitaire, de blouse d’écolier dont on forcerait tous les gamins de France à se parer ! Le socle identitaire est affaire de négociations, car l’identité ne peut être qu’un projet, bâti au terme de négociations qui ne peuvent pas ne pas poser la question du Pouvoir. --joël jégouzo--.
L’ethnicisation de la France, de Jean-Lou Amselle, éditions Lignes, août 2011, 144 pages, 14 euros, EAN : 9782355260803.