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La Dimension du sens que nous sommes

essais

SARL ARTISTIQUES, SUBVERSIVES ?…

8 Février 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

monogramouflage.jpgYves Klein déposant sa couleur comme une marque, IKB (International Klein Blue), Jeff Koons et sa productions inc. jobs, Laurette Bank Unlimited (Matthieu Laurette, 1999), l’hypermarché de Fabrice Hyber… On recense plus d’une centaine d’entreprises artistiques en France, qui déclinent tous les services d’une entreprise réelle, nous révèlent les auteurs de l’essai publié chez Al Dante. Mais pas encore de réelle entreprise artistique d’affaires conçue sur le modèle de celle de Takashi Murakami, produisant, exportant ses structures en résine gonflable partout dans le monde, accompagnées de leurs produits dérivés et négociant une licence à Vuitton. Parfois poétiques, parfois humoristiques, les œuvres de ces entreprises veulent toutes affirmer un caractère subversif. Qu’en est-il, de cette subversion ?

Certes, il y a bien Julien Prévieux et ses lettres de non motivation, drôles à souhait, critiques d’une société confondante. Des lettres qui mettent à nu le formalisme de la communication d’entreprise. Subversives ? Le sont-elles vraiment ? Mais où le sont-elles, quand elles ne changent rien à ce formalisme qu’elles révèlent et ne font que le "dénoncer" dans le champ de la production artistique, et uniquement dans ce champ là ? A savoir : si loin de cette réalité sociale qu’elles voudraient accuser, dans un éloignement que renforce même la décision artistique… Le centre d’art contemporain est-il l’entreprise ? Pas même le bout de table où la lettre s’écrit et se reçoit… Faut-il alors penser que ce recyclage de la critique sociale dans l’ordre de l’évaluation artistique ne fait au fond qu’évacuer la critique sociale, confortablement subsumée sous l’exploration artistique ?

bernard-brunon.jpgQue dire, ailleurs, du travail de Bernard Brunon proposant les services de sa société de peinture en bâtiment (That’s Painting Production, basée à Los Angeles), identiques aux services que proposent n’importe quelle autre société du bâtiment, la facture tenant lieu de certificat, sinon qu’elle prolonge en effet intelligemment l’histoire du monochrome en peinture et qu’elle interroge, peut-être, la question de la couleur dans la ville, de l’esthétique de l’habitat urbain, sinon celle du décorum des immeubles HLM ? Mais si loin de tous les paramètres qu’il faudrait prendre en compte pour réfléchir l’espace urbain, que l’on se demande en quoi la proposition est subversive… Mais sans doute le reproche est-il inapproprié, concernant le travail de Bernard Brunon : peut-être avons-nous tous le droit d’habiter des œuvres d’art –mais qu’elle est funeste l’illusion de penser qu’il suffirait d’habiller d’art les cités pour restaurer la dignité de leurs habitants, plongés dans la précarité professionnelle, la précarité salariale, la précarité économique, la précarité psychologique, la précarité esthétique…

lettres-motivation-julien-previeux-L-1.jpgIl y a bien certes un bénéfice que l’on devine à tenir pareilles propositions pour subversives : celui de décaler les discours, de les déplacer à travers la volonté de soumettre les œuvres ainsi exposées à l’en-dehors des arts, à des questionnements et des appréciations qui ne relèvent ni de la pratique, ni de la théorie artistique. Peut-être n’est-ce pas le moindre de leur mérite au demeurant, que d’exposer ces œuvres aux discours non spécifiquement artistiques. Mais n’est-ce pas une illusion de plus : les discours de l’art n’auront-ils pas toujours le fin mot de l’histoire que l’on prétend ébaucher là ? Bernard Brunon peut-il accepter que son œuvre ne soit pas jugée exclusivement dans le champ d’une narration esthétique ? Quel crédit va-t-il réellement porter aux discours profanes qui vont encombrer, brouiller son œuvre ? Discours militants parfois, justiciables de la seule conscience politique. Voire même ces discours sociologiques qui pourtant lèvent une interrogation légitime sur la circulation des œuvres et surtout, sur leur validation : comment l’œuvre circule-t-elle, même et y compris quand elle est déposée en milieu "populaire", précédée d’un discours d’autorité (de celle qui a le pouvoir, justement, de négocier et d’imposer son implantation). Cette circulation n’est-elle pas feinte du coup ? Forte du discours d’autorité qui la constitue candidate à l’appréciation artistique, et la subsume entièrement sous les espèces du droit canon de la narration d’histoire de l’art…

Les entrepreneurs artistiques soumettent-ils vraiment leurs œuvres à cet autre régime discursif de validation de leurs travaux qu’ils prétendent accueillir ?

J’avoue que je m’étonne souvent des propos que les artistes tiennent sur la réalité sociale, tellement hypothéquée sociologiquement, surtout quand ils se refusent à tenir compte, justement, de la totalité des formations discursives qui encadrent la monstration de leurs œuvres et leur insertion dans le tissu économique et social contemporain. Pour le dire grossièrement : les tentes quetchua des bords de la seine ne sont pas des installations… Je m’étonne d’une interrogation qui intéresse au fond davantage le discours sur l’art que le discours sur la société, alors que ce discours sur l’art prétend tenir un discours sur la société. Je m’étonne de ces interrogations saugrenues, enjouées, jouées, en lisière du monde réel, je m’étonne de cette rhétorique, qui laisse en suspens la question politique, et en tout premier lieu, encore une fois, qui suspend l’ordre de l’interrogation sociologique et conduit à l’esthétisation de la vie politique, qui ne transforme rien et que l’on peut exprimer au moindre coût moral. --joël jégouzo--.

 

Image : Takashi Murakami, Vuitton, monogramouflage… Julien Prévieux montrant l’un de ses lettres, Bernard Brunon honorant un contrat…

Le nouveau à l'épreuve du marché : La fonction non instrumentale de la création, Maria Bonnafous-Boucher, Raphaël Cuir, Marc Partouche, éditions Al Dante, coll. Cahiers du Midi, octobre 2011, 62 pages, 15 euros, ean : 978-2847618495.

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ONFRAY SOUS LE BÛCHER DE L'ART CONTEMPORAIN...

3 Février 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

artcontemporain.jpgInvité des Cent jours de Cannes, Michel Onfray est venu y tenir un cours sur l’art contemporain, sous un intitulé des plus maladroits qu’il reconnaît bien volontiers, mais dont le caractère de polémique est demeuré le seul horizon. Une intervention qui visait au demeurant moins l’art des artistes contemporains que leur milieu professionnel, accusé de coteries, sinon de prévarication. Cela dit, qu’il existe une coterie artistique n’est pas en soi une nouveauté, ni dans ce milieu, ni à toutes les époques d’une histoire de l’art dont Onfray nous brosse, à vrai dire à très grands traits, la généalogie. Une généalogie qui ne nous apprend pas grand chose de ce qu’est l’art contemporain, même si elle insiste beaucoup sur la nécessité de l’apprentissage de ses règles pour le comprendre. Qu’il n’y ait rien, jamais, qui soit donné a priori, et moins encore dans le domaine des émotions ou de l’esthétique, paraissait pourtant jusque là une évidence… De Platon à Kant donc, quelques théories de l’art sont passées en revue, sans que l’on puisse prélever au sein de ces généralités les critères de l’évaluation artistique. Certes, il y a bien cette insistance sur le moment duchampien, renversant le système de l’évaluation artistique. Mais Duchamp semble ici éclore du consensus adopté depuis à son propos. Et la question demeure entière : quels sont les objets candidats à l’évaluation artistique, sur quels critères le deviennent-ils ? La question lui est d’ailleurs posée par le public. Onfray s’excuse de ne pouvoir y répondre, parce qu’au fond, sa démarche aurait visé exclusivement à "cartographier" le champ en question. Ses propres mots. A l’arpenter aurait-il dû dire, tant cette cartographie est lacunaire, y compris du point de vue adopté dans cette intervention : celui de la critique des institutions. Des FRAC essentiellement, à l’exclusion d’autres institutions, et pas des moindres : Michel Onfray semble ignorer l’existence du premier et seul vrai musée d’art contemporain ouvert en France (les autres musées n’ont fait qu’ouvrir des sections d’art contemporain) il y a quelques années à Vitry-sur-Seine, le MACval, un musée qui, contrairement à ce qu’il allègue, ne voit pas sa collection permanente dupliquer servilement les fonds nationaux ou régionaux, mais proposer un autre paysage artistique, invité là au terme d’un authentique travail de recouvrement du contemporain dans l’art… Cela dit, que les FRAC ou que la politique de Jack Lang en matière muséale aient contribués à asseoir en France une coterie de nantis, voilà qui n’apprendra rien à personne. La critique des fonds en question s’est déployée tout au long de ces vingt dernières années depuis les institutions elles-mêmes, directeurs des Beaux-Arts en tête, tout comme au niveau du Centre National des Arts Plastiques, sans que l’on soit obligé aujourd’hui d’y revenir, même si elle n’a pas porté tous les fruits escomptés… Le plus douteux dans la démarche de Michel Onfray reste cet évidemment auquel il procède, du paysage intellectuel intéressé par les questions de l’art, repeuplé par ses soins des figures people de la scène intellectuelle (BHL, Luc Ferry et on en passe), ce qui l’autorise bien facticement à se poser en redresseur de torts et s'affirmer comme l’un des prétendus rares à se dresser au milieu d’un champ de ruines… --joël jégouzo--.

 

Michel Onfray, Faut-il brûler l’art contemporain ?, Label: Fremeaux&Associes, 9 janvier 2012, 2 Cd-rom avec livret, 30 euros, ASIN : B006OGSS58 .

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LE NOUVEAU A L’EPREUVE DU MARCHE –du désintéressement dans l’art

2 Février 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

nouveauDans ce recueil de collaborations diverses, le nouveau s’entend d’une définition très générale de la créativité, facteur du succès des entreprises et jouant un rôle clef dans les théories de la croissance économique. Mais l’idée force du livre est de considérer la création économique comme modélisée par la création artistique. Avec cette différence, selon nos auteurs, que le développement des idées ou des produits nouveaux, dans le champ de l’entreprise, reste conditionné par des perspectives utilitaristes, ne serait-ce que potentiellement, à la différence bien entendu de la création artistique, posée ici dans le cadre d’une compréhension convenue affirmant que l’art est par principe désintéressé. Ce serait sa définition et sa morale.

Passons sur l’article de fond, bien inutile et motivé par une pseudo exigence encyclopédique (qui ne fait que résumer ce que l’on sait déjà sur la question), pistant la question du nouveau sous un angle très théorique du Moyen Âge à nos jours (et encore, toutes les théories n’y sont pas exposées, on peut déplorer par exemple qu’il n’y ait aucun rappel en particulier de l’essai de Boris Groys Du Nouveau, essai d’économie culturelle , paru aux éditions Jacqueline Chambon en 1995)…

Passons sur les incessantes reprises de la question de savoir si la création artistique relève de l’utile, dont on finit par se dire qu’elles n’ont qu’un objet, celle d’asseoir l’unanimité de la réponse : non, bien entendu, l’art est par définition (c’est sa morale, je vous dis) ce qui s’énonce comme désintéressé –leitmotiv qui ne cesse au fond de reformuler la perspective de l’esthétique kantienne posant a priori l’art dans un monde qui à peine à prendre corps… Rien d’étonnant alors à ce que tout converge vers cette réponse lapidaire certifiant que l’entrepreneur n’est pas un créateur, puisque Kant nous assure qu’il ne l’est pas…

Et le problème est bien là, dans cet aplomb kantien qui ne maintient son équilibre que dans la pure abstraction. Car pourquoi s’entêter à penser l’art et la création dans le cadre d’une pensée aussi désincarnée, déployant l’ombre d’une morale suspecte quand à vrai dire, l’art a toujours été d’une utilité certaine, bien que diverse. On lit ainsi au moins la première partie de l’ouvrage avec quelque plis à la commissure des lèvres, et le sentiment que cette fois encore, on nous ressert le plat mille fois repassé de la religion du sublime. Car enfin, l’utilité théologique, culturelle, existentielle, voire esthétique de l’art, et on en passe et des meilleures, n’a jamais fait aucun doute, non ? On peut bien convoquer alors Schumpeter pour tenter de détacher aux forceps le créateur de l’individu mû par le seul profit, le profit de l’art, lui, n’en reste pas moins trivial. Tout comme il ne reste pas moins vrai que l’artiste, comme l’entrepreneur, et ne parlons pas des mauvais artistes ou des mauvais entrepreneurs, voire de toutes ces dérives thénardières qui encombrent le champ de la création artistique, se ressemblent en ce qu’ils veulent tous deux transformer le monde à partir de leur seul désir (d’y prendre leur part).

groys.jpgEt la vraie question ne serait alors pas même de savoir si l’entreprise est la forme d’action la plus appropriée à la production du nouveau. Facebook en bourse et la saga Mac Intosh apportent leurs réponses, que l’on commence à peine à explorer, d’entreprises qui pèsent sur notre rapport au monde, sans que l’on ait besoin de poser d’emblée la question de l’instrumentalisation de leur succès.

Quant aux artistes pur jus selon nos auteurs, force est de reconnaître que nombre d’entre eux non seulement fonctionnent comme de vraies entreprises privées, tant au niveau de leur communication que de leur logistique, voire de leur comptabilité, et que l’on peut là aussi très légitimement se demander quel but ils poursuivent en réalité : faire fructifier le marché (de l’art) ou affirmer la radicalité de l’action libre ? Les deux mon capitaine, à prendre l’exemple lointain du jeune Gombrowicz, créateur authentique à force d’inauthenticité, cherchant dans les années 30 à faire sa place au sommet de la hiérarchie de l’avant-garde littéraire polonaise et finissant par poser Feyrdydurke, après bien d’autres expérimentations furibondes, comme avantage concurrentiel radical sur ses rivaux. Un avantage soigneusement pensé au regard de ce qu’était devenue la littérature polonaise et de ce qui pouvait s’inscrire dans l’air du temps et s’y affirmer comme "nouveau", à savoir : le renouvellement des Lettres polonaises, rien moins ! Ce que l’on découvre au fond, c’est que l’art est dialogique même lorsqu’il est sa propre fin et que cette fin n’est pas étrangère à la compétition auquel le champ de l’art est livré et au sein duquel chaque artiste tente d’explorer le nouveau pour asseoir sa différence. On peut bien appeler cette différence là aventure de l’expression personnelle, cela ne change rien au fait qu’une volonté soit affirmée là, qui défriche ses moyens au cœur d’une histoire des moyens artistiques disponibles qu’il est toujours possible de construire, moins comme accumulation de savoirs que comme régulation des fins artistiques, quand bien même l’artiste saurait rompre avec ces moyens. Ni au fait que cette compétition pour l’expression de soi ou pour exister dans le monde de l’art ponctue la vie de tout artiste, qui n’a que faire, de la sorte, de la morale du désintéressement. Gombrowicz, se faisant, renouvela objectivement le marché des Lettres polonaises et le fit si bien fructifier qu’il lui permit de conquérir une stature à laquelle il pensait ne plus avoir droit –internationale. On peut certes le dire autrement : il inventa des formes nouvelles en littérature. Reste nombre de questions à poser et se poser dans le couvert de son for intérieur, en ce qui concerne l’utilité de la création artistique, dans notre vie la plus intime donc, questions qui touchent au commentaire des œuvres, à la critique artistique aussi bien qu’à leur interprétation privée, toute création interrogeant notre vie et dont il n’est pas douteux de penser que cette vie fait un usage trivial pour les réduire, par exemple, à ces moments de consolation qu’elles savent si bien apporter. Ce en quoi telle œuvre m’importe, et dont je ne peux me passer et dont je ne peux témoigner vraiment, mais dont je ne veux me couper tant cela m’est nécessaire, peut me conduire ou non à un usage trivial, peu importe, mon existence est aussi à ce prix, tout comme celle des œuvres d’art. --joël jégouzo--.

  

 

Le nouveau à l'épreuve du marché : La fonction non instrumentale de la création, Maria Bonnafous Boucher, Raphaël cuir, Marc Partouche, éd.Al Dante, coll. Cahiers du Midi, octobre 2011, 62 pages, 15 euros, ean : 978-2847618495.

Boris Groys, Du Nouveau, essai d’économie culturelle, éditions Jacqueline Chambon, sept. 1995, coll Art Langue, 213 pages, 22,60 euros, ean : 978-2877111157.

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LA CHAMBRE D’ENFANT, ADRESSE DE L’ABSOLU (l’univers du sens)

22 Janvier 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

L’Autre, celui que je ne comprends pas, qui m’oblige à inventer un parler, à l’inventer avec lui et non dans quelque géniale solitude qui me serait propre. A l’inventer comme le trait de notre génie, dans l’échange que nous tentons. Et cela tout en sachant que face à lui, ce qui est énoncé peut ne l’être que dans un lieu incertain : on parle dans une relation. Et tout cela tout en sachant que toute rencontre est une formidable aventure. Celle de l’enfant sur le seuil de sa chambre. Ou comme peut l’être le désir. C’est peut-être la même chose au fond. Quand le désir d’échanger avec l’autre s’énonce depuis ce fonds de tendresse qui nous relie les uns aux autres et nous incline à filer à nouveau vers l’enfance ouvrir quelque porte dérobée.

Non. Ce n’est jamais cela. Il faut recommencer, tout reprendre du début, changer de ton peut-être. La chambre d’enfant. Ici l’étang, là le chemin. Ici la forme d’un ciel quelconque, le bord d’un sentier montagneux, le souvenir d’une petite école perchée sur la colline et puis de grands orages d’été. L’enfant ramasse tout ce qu’il trouve sur son chemin : des cailloux, des plumes d’oiseaux, des petits bouts de bois qu’il recèle dans le commandement de sa chambre. Et de la chambre à son seuil il n’y a ni route ni sentier, seulement ces instants d’éternité qu’il dessine et pourchasse de ses gestes. Une Chorégraphie qui porte trace de toute son histoire chargée à tout moment sur ses épaules. Voire du chemin qui s’ouvre, celui qu’il lui faut parcourir pour aller à l’Autre sans se perdre.

L’autre… Y aller ?

La nuit, les étoiles inventent des cartes où ses regards se perdent.

Aller à l’autre et risquer de se perdre dans les confins du couloir, au seuil où l’être s’égare avant de réussir à se retrouver pour recouvrer enfin sa singularité et la force d’y tenir.

Dans la petite rivière qui court sans hâte entre les champs, l’enfant prétend nager : il se tient droit la tête hors de l’eau, le gros orteil de son pied gauche malicieusement posé sur le lit caillouteux. C’est décrire un rythme que d’affirmer cela. Aller à l’autre sans se perdre soi-même est une question de rythme sans doute, comme l’est le fait de lire, quand le souci de ne pas troubler les rythmes de l’autre motive un tact tout particulier, à l’écoute de cette respiration grâce à quoi une parole est proférée.

Sur le rebord des mots. Assis. Ex-sistere : assis au dehors, sur le seuil de sa maison. De son être. Exister, qui est aussi apprendre une langue étrangère que l’on ne sait jamais pouvoir parler partout. (Le langage des groupes est toujours un langage blessé, quand il n’est pas blessant).

L’enfant nage, étend les mains à l’horizontale. Au fond de la rivière parfois il marche comme un somnambule, avant de remonter à la surface de l’eau, pousser des épaules contre le courant, ses pieds cherchant un appui sur l’arête déconcertante de cette masse liquide. Plus tard il apprendra à jeter des cailloux qui troueront les vagues. Et longtemps il croira qu’il suffit d’étendre les bras pour recouvrer le monde.

La chambre de l’enfant balance entre le monde du sens et le monde de la valeur. Elle est une mémoire, matériellement, physiquement disponible, apte à tous les montages, au déploiement défiant tous les modèles, mathématique du foisonnant, l’adresse de l’absolu qui déborde du sens que l’enfant brave, protège, expérimente, la vraie présence de l’Origine à sa parole balbutiante, dans le défi d’exister, présent à soi-même, la chambre s’éveillant à lui-même, lui-même éveillé, prodigieusement. –joël jégouzo--

 

deux dessins de Emile Cohl (1857-1938), cinéaste français : Frantasmagorie (1908)

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PEUPLES EN DANGER

18 Janvier 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

japon-fukushima-radioactiviteFukushima, révolutions arabes, chômage, paupérisation, AAA et crises financières… le monde craque et l’amalgame est abusif. Voire…

 

La centrale de Fukushima nous explosant à la figure dans le pays champion toute catégorie de la technologie. Le plus fiable. Three Mile Island, Tchernobyl, Fukushima : trois désastres de l’ère nucléaire ponctuant une histoire vide de sens, vide de résolutions. En France, nos centrales : les plus sûres du monde. Quand une simple défaillance suffirait à provoquer le pire, comme ce fut le cas dans la centrale la plus sûre du monde, celle de Three Mile Island, en Pennsylvanie, quand l'accident débuta un mercredi 28 mars sur le réacteur numéro 2 : une simple défaillance de l'alimentation en eau des générateurs de vapeur. Les systèmes automatiques de sécurité arrêtèrent la réaction nucléaire du réacteur et déclenchèrent les pompes de secours, qui restèrent malheureusement inopérantes : une vanne avait été laissée ouverte par erreur. Lisez la Centrale, ce roman-récit paru aux éditions P.O.L., vous comprendrez pourquoi le pire arrive toujours dans le nucléaire, qu’il soit japonais, américain ou français. Ce n’est qu’une question de temps. Three Mile Island, où à propos de temps on attendit six ans pour mesurer l'ampleur des dégâts. Sans en tirer la moindre leçon au niveau international : Tchernobyl ensuite. Le réacteur numéro 4 de la centrale, en service depuis 1983, explosa le 26 avril 1986 à 01h23. La conception du réacteur à eau bouillante le plus sûr du monde était défaillante, et les opérateurs n’avaient pas respecté les consignes de sécurité, désactivant les systèmes de secours. En quelques secondes, un pic de puissance dépassa de plus de 100 fois la puissance normale du réacteur. Les pastilles d'uranium explosèrent sous l'effet de la chaleur. la déflagration souleva la dalle supérieure du réacteur, d'un poids de 2.000 tonnes. Le cœur du réacteur en fusion était désormais à l'air libre.
Fukushima. Un séisme de magnitude 9, le plus fort jamais enregistré au Japon. Relayé par un tsunami. Le séisme coupa l'alimentation électrique externe de la centrale et de ses six réacteurs, la privant de son système de refroidissement principal. Le système de secours se déclencha, mais le raz-de-marée le stoppa. Les réacteurs 1, 2 et 3, continuèrent de chauffer. L'accumulation d'hydrogène provoqua des explosions, comme à Three Mile Island.

Longtemps les autorités mentirent au Peuple japonais. Comme les autorités américaines avaient menti aux peuples américains et les autorités russes aux russes. N’hésitant jamais à mettre en danger leurs populations. Une tradition politique. Car on retrouve partout ce même mépris des populations et des peuples, qui témoigne de ce que partout, les principes démocratiques ont reflué. A commencer par chez nous, dans les démocraties européennes et cette UE subornée au pouvoir des banques.

eurodictature-strategie-lumps-L-O8xh NCar l’Union Européenne EST un régime politique, et l’un des pires, celui que les faucons américains nous envient, laboratoire du plus fabuleux rapt des valeurs démocratiques modernes qui soit. Un régime néo-libéral autoritaire, articulé par le mépris des classes dirigeantes à l’égard des peuples européens. Pour exemple : les grecs n’ont pas eu droit à leur référendum, les italiens ont vu s’accomplir le règne des experts. Ce que les gouvernances européennes révèlent n’est rien d’autre que la main mise d’une oligarchie au service du seul objectif qui lui importe : la promotion de la liberté des marchés financiers. Quitte à mettre à genoux les populations concernées, à jeter dans la misère des millions de familles. Les démocraties européennes sont ainsi l’expression la plus tragique de la structure oligarchique du monde néo-libéral. Voyez la farce des consultations bafouées, anticipée par la bouffonnerie de médias stipendiés.

Les Peuples sont en danger politiquement : l’UE est le symbole même de l’affaiblissement volontaire du politique. Voyez la Grèce, voyez l’Italie, voyez la France. Voyez comment sont prises les décisions. Partout en Europe on peut observer la montée en puissance d’un ordre fondamentalement ennemi de toute démocratie. Voyez la Hongrie. L’obsession néo-libérale des dirigeants européens, en imposant aux Etats la discipline des marchés financiers, n’a rien fait d’autre que de les enfermer dans une logique de tutelle. Un calcul machiavélique qui permet aux spéculateurs de ne jamais cesser de s’enrichir. Mais qui jette dans la misère des millions d’européens. Voyez les chiffres de l’INSEE, du Secours Populaire, du Secours catholique. Voyez les plans d’austérité se multiplier. Les dirigeants européens ne peuvent plus masquer la réalité de cette Europe. Ce faisant, ils nous rappellent opportunément que cette Europe qu’ils ont voulue, eux et non nous, n’aura jamais était une histoire des Peuples européens : l’Europe aura toujours été l’affaire des Etats, une construction anti-démocratique par excellence, dont les peuples sont aujourd’hui les prisonniers.

ravagesLes Prisonniers et les victimes. Appelées à s’entretuer. Voyez les ravages de cette flambée de racisme et de xénophobie qui traverse l’Europe. Voyez le travail de sape des fondements de la société française accompli par le gouvernement en place, sanctionnant l’immonde réussite de cinq années de règne sarkozien. Cinq années de décisions aveugles, haineuses, perpétrées contre les populations vivant sur leur sol national, françaises ou non. A commencer par les très français Rroms. Une liste déjà longue de nos compatriotes Rroms tués ici et là comme par inadvertance. Rappelez-vous le 17 septembre 2008, ce gendarme acquitté après avoir tiré sept fois sur un Rrom qui tentait de s’enfuir de sa brigade, mains et pieds entravés ! Tant d’autres depuis. Et tant d’autres vilenies. les dates s’accumulent, les dommages, perpétrés déjà ou qui ne tarderont pas à l’être, comme ceux qu’il sera impossible d’imputer à l’article 37 quater de la Loi Loppsi 2 prévoyant d’étendre aux citoyens volontaires la réserve civile de la police, ouvrant, mine de rien, la voie à la création de milices légales en France … Demain tous armés contre tous. Voyez la soudaine explosion des actes racistes commis à l’égard des français d’origine maghrébine. Un compte sauvage, l’annonce d’une déferlante brune à vomir. Voyez les législations fleurir d’interdits : Interdit de Stationner dans les villes. Interdit de mendier. Dans son rapport de janvier 2011, Human Rigths Watch stigmatisait une situation particulièrement dégradée en Europe, avec la complicité des chancelleries, qui ne s’étaient préoccupées que de mettre au point une stratégie de communication visant à masquer leur inaction aux yeux de leurs opinions publiques, voire à dissimuler l’aide objective qu’elles apportaient aux gouvernements les plus répressifs. Rappelez-vous l’étonnement joué de Nicolas Sarkozy sur la situation du Peuple Tunisien, l’avion de Mam assorti de sa volonté d’aider le clan Ben Ali à parfaire sa répression, voire le silence devant le détournement éhonté de sommes importantes allouées par l’UE aux ONG tunisiennes. Des sommes qui filaient sur les comptes de Ben Ali dans la plus parfaite transparence si l’on peut dire, aucune chancellerie européenne n’y trouvant à redire…

fildeferC’est ça la Merkozy… Un camp qui ferme ses portes, condamne les peuples à la misère et noie les désespérés. Comme ces derniers héros à faire face à la dérive sécuritaire de l’Europe : les Harragas. Un phénomène qui n’a cessé de prendre de l’ampleur depuis trois ans, bien qu’à l’échelle de ce qu’est l’immigration, il demeure confidentiel. Confidentiel, mais tragique : entre 1988 et 2010, 15 638 immigrés sont morts aux frontières de l’Europe. 6 566 d’entre eux ont disparu en mer. Les Harragas. Littéralement, ceux qui brûlent, lancé à l’assaut de la forteresse européenne. Des algériens souvent. Diplômés. Sans espoir chez eux. Sans issue : le 29 juillet 2009, des dizaines de jeunes algériens, désespérés, se mutilèrent et s’aspergèrent d’essence. Partir ou mourir. L’essai de Virginie Lydie sur ce sujet est édifiant, lourd de notre silence face au désespoir de la jeunesse maghrébine, lourd de la complicité des autorités gouvernementales des deux côtés de la Méditerranée. Changer de vie, à tout prix, comment pourrions-nous ne pas l’entendre ? Leur révolte est hallucinante. Il faut lire l’essai de Virginie Lydie pour mesurer de quoi il retourne avec ce phénomène des harragas, qui ne peut pas ne pas nous interpeller : le lieu de leur désespoir est celui-là même qui fonde ici nos indignations. 

Mais l’Europe de Merkozy s’en fiche et continue d’avancer à reculons derrière son masque de fer vers cette Europe de chemises brunes qui défile en faisceaux de peurs fétides. La vie est urgente, urgente la révolte, s’exclame Abdellatif Laâbi, vigie méticuleuse des Peuples opprimés, asphyxiés sous les décombres des Pouvoirs funéraires. Qu’on relise cette poésie forte, brutale, résiliant la torture, dénonçant les fêtes macabres, l’air vicié des pouvoirs qui trône sur les gradins des foules grotesques. La vie est urgente quand on nous assassine, partout à la surface de la planète, européens, américains, africains, asiatiques... --joël jégouzo--

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THE WIRE : FUCK BALTIMORE, FUCK LES EXPERTS, FUCK LA SOCIETE…

5 Janvier 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

the-wire-essai.jpgDes universitaires français se sont toqués pour la série américaine diffusée par Canal Jimmy en 2004. Un engouement qui nous vaut un ouvrage étonnant, ne proposant aucune synthèse d’ensemble mais désarticulant au contraire la perspective que l’on aurait aimé avoir sur la série. Chaque contributeur est ainsi appelé à présenter les principaux personnages comme bon lui semble, traitant à sa guise les grandes lignes de la série et pour compliquer le tout, chacun ne s’affairant que de sa saison sans l’articuler aux autres, le plus souvent dans une approche formelle de l’esthétique mise en place par le réalisateur, au risque de rejeter l’explication socio-politique aux calendes et cela, bien que la série soit clairement identifiée ici comme l’une des plus incroyables qui ait jamais été proposées, composant littéralement la diagnose du monde dans lequel nous vivons. Mais une diagnose syncopée, détraquée elle-même, que chaque essayiste saisit comme il le peut, sans éviter les divergences avec les autres contributeurs, exhibant même à loisir sa différence d’interprétation, voire les contradictions qui aboutissent au fond à nous présenter six versions de The Wire… Fuck le savoir, la science, l’unité d’un texte qui prétendrait surplomber cet étrange objet télévisuel !

saison-1-episode-4.jpgLa saison 1 est d’ailleurs tout entière appréhendée sous cet angle. Fuck Baltimore. L’une des villes les plus riches des Etats-Unis. Où rôde la plus sauvage misère. Baltimore où s’ouvre la boîte de pandore : un meurtre vieux de six mois. Caméra à l’épaule, documentaire. Le dossier de police mentionne un certain Dee, neveu d’Avon Barksdale. Deux inspecteurs lui colle aux fesses, bien que le crime ait été perpétré en dehors du périmètre de leur juridiction. D’où la nécessité de monter une équipe spéciale pour cette opération très spéciale. Episode 4, saison 1. La scène est médusante. Aphone. Lourde de son silence. Au-delà de tout ce que les séries savent faire. La reconstitution, théâtrale : The Wire n’est pas une série d’enquête policière. Fuck les Experts, si prévisibles. Mais c’est aussi le Fuck des flics sur la scène de crime, disant l’ennui d’être là, la déception d’une piste qui mène à l’impasse, l’horreur d’un théâtre urbain aussi parfaitement compulsif.

Les flics enquêtent sur un réseau de trafic de drogue dirigé par Avon Barksdale et son bras droit, Stringer Bell. Intouchables. Fuck. On en compte pas moins de 66 dans l’épisode. Dédaigneurs ou vengeurs. Dans un spectacle parodique de tout l’univers du polar américain. Un Fuck adressé en somme à tout ce que la série ne veut pas être, de FBI porté disparu aux Experts. Refusant leur narrations naïves. Fuck le show des fictions, marmonné par des comédiens trouant de part en part leur personnage sous la pression de l’odieux qu’ils doivent animer.

thewireCar The Wire refuse la fiction plus encore que les habitudes de la fiction policière, et fait de son refus un effet. Fuck. Une grande série ironique donc, cabotine peut-être. Entre le plain-pied documentaire, le reportage et l’épaisseur de l’esthétique télévisuelle. Une série difficile à suivre par le nombre de ses personnages, de ses intrigues, dont elle ne cesse de ré-élaborer les effets dans le temps, cultivant à l’envi sa volontaire illisibilité –mais le monde n’est-il pas comme ça, après tout ?

Et pourtant The Wire ne cesse de dresser le portrait d’une vraie ville, Baltimore, pour y démonter les rouages du politique, du social. Une diagnose, oui : celle d’un monde en perdition, le nôtre, de plus en plus brutal, de plus en plus cynique, corrompu au-delà de tout ce qu’il est possible d’imaginer, et où la soif de justice a définitivement tourné court. Et cela sans démonstration, dans un fonctionnement narratif qui est pourtant celui du journalisme, s’efforçant de restaurer ainsi, dans la fiction télévisuelle, ce que nous avons perdu dans la réalité de la Polis : la question du vrai. Narrer le vrai. Restaurer le royaume de l’information, tellement biaisé désormais, factice dans ces médias qui n’ont eu de cesse de nous tromper, de nous leurrer, de nous aliéner à l’encan du profit. The Wire ? Une machine à fabriquer de la bonne télévision en somme. Mais une série qui fracture la structure du savoir, montrant plus qu’elle ne démontre par des artifices conceptuels, que le savoir est nécessaire et impossible tout à la fois, disponible et inutilisable désormais. Une série animée de la volonté de dire le politique aujourd’hui, au sein duquel la chaîne de commandement somme de se détourner de toute exigence de Vérité. The Wire est ainsi une fable à la recherche d’une morale introuvable –plus introuvable encore que ne le serait ce fameux Peuple passé il y a peu pour pertes et profits par la classe politique, en attendant que son retour ne nous submerge ici et là. --joël jégouzo--.

 

The Wire, reconstitution collective, sous la direction d’Emmanuel Burdeau et Nicolas Vieillescazes, éd. Les Prairies ordinaires / Capicci, sept. 2011, 174 pages, 16 euros, ean : 978-2-35096-004-3.

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OTTO GROSS : PSYCHANALYSE ET REVOLUTION

19 Décembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

Otto.jpg"La psychologie de l’inconscient est la philosophie de la révolution", affirmait le plus tranquillement du monde Otto Gross, l’enfant terrible des pères fondateurs de la psychanalyse viennoise. La psychanalyse, école de la Révolution ? Mais alors : permanente. Presque au sens où un trotskiste saurait l’entendre : Otto Gross était persuadé que toute l’éducation reposait non seulement sur le refoulement, mais sur la soumission des passions, et que ce refoulement était le produit d’un système culturel qu’il fallait d’abord déconstruire si l’on voulait permettre aux individus de libérer en eux l’éros créateur. Il fallait d’abord changer le monde si on voulait changer l’homme. Mais pour y parvenir, il fallait former des caractères anti-autoritaires capables de mettre à bas les structures répressives de la société patriarcale. Pour ce faire, il existait au sens d’Otto Gross deux alliés de premier plan : les femmes tout d’abord, sur qui s’abattait la plus forte répression sexuelle de la société, et les enfants. Les femmes, c’était annoncer là tout le programme de la gauche freudienne des années à venir, qui vit dans la montée en puissance du combat des femmes pour leur émancipation la possibilité concrète d’une révolution non seulement sexuelle, mais sociale.

Les enfants, parce que pour Otto Gross, le vrai problème n’était pas d’ordre sexuel, mais subjectif : la solitude était le vrai lieu de l’aliénation humaine. Parce que l’enfant est tout entier tournée vers la demande de contact, tant physique que psychique, qui le place dans une situation de dépendance totale vis-à-vis d’autrui, la solitude devenait le vrai obstacle à son épanouissement. En elle s’enracinaient toutes les angoisses névrotiques à venir, qui verraient la pulsion du moi se retourner contre elle si rien ne venait lui barrer la route. La sexualité même de l’enfant soumis à la terreur de la solitude pouvait s’égarer dans l’acceptation du chantage affectif, dont la demande morbide pouvait ainsi le conduire à adopter des réponses masochistes, ou sadiques lorsque cette angoisse rencontrait sur son chemin la volonté de puissance. Malades d’une société qui isole, nos enfants oscillaient ainsi fatalement entre masochisme et sadisme. Otto Gross devait non pas en faire la démonstration magistrale, mais l’étude intelligente au travers de ses recherches sur le masochisme féminin. Malades de la société… On voit se profiler là les thèses de Rousseau, Otto Gross les réactualisant pour dessiner assez étrangement les contours d’un âge d’or de l’humanité, situé dans la préhistoire humaine et les vertus d’une sorte de communisme primitif, le conflit intérieur, propre à chacun, s’énonçant finalement comme celui entre l’inné et l’acquis…

Cela dit et malgré cette réserve, on lui doit de superbes pages sur le sens de l’éducation à offrir aux enfants : "L’amour doit être prodigué à l’enfant absolument sans condition et sans aucun lien, même en apparence, avec une exigence de quelque ordre qu’elle soit, comme une pure approbation de l’individualité pour elle-même dans toute son originalité naissante". --joël jégouzo--.

 

Psychanalyse et révolution, Otto Gross, traduit de l’allemand par Jeanne Etoré, préface de Jacques Le Rider, éd. du Sandre, août 2011, 230 pages, 22 euros, ean : 978-2-35821-061-4.

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CYRULNIK, ONFRAY ETLA PSCHYCANALYSE

16 Décembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

cyrulnik.jpgEtrange échange entre Boris Cyrulnik et Michel Onfray, dans une langue si peu académique. Le ton est léger, presque badin, à micro ouvert devant une salle conquise. Rien de châtié, un témoignage enjambant l’autre, Boris Cyrulnik racontant son entrée en psychanalyse, distillant des souvenirs parfois truculents, les aventures de la psychanalyse en France, à l’époque où elle cherchait à s’inscrire comme discipline plutôt que mouvement, peut-être à tort, songe Cyrulnik. Un Cyrulnik défendant tout de même au plus près de son vécu la psychanalyse, même si elle ne peut se targuer d’être une science, et Freud dans la foulée, malgré ses errements. Les sciences ne démarrent-elles pas toujours dans l’incertitude et dans la tricherie ? On arrondit les angles, on arrange, on exclue des publications ce qui gêne la démonstration… Cyrulnik se fait volontiers taquin à dévoiler les origines éthologiques de la psychanalyse, avant de parcourir avec malice la bibliothèque de Freud, pleine d’ouvrages philosophiques, Schopenhauer à l’évidence, annoté, Freud récupérant le concept d’inconscient de ses lectures, et quand même bien ? Un Cyrulnik décrivant l’histoire de la psychanalyse comme celle d’une passion dont ses acteurs ne se seraient jamais lassés. Ni son public, dès le départ au demeurant, Freud connaissant un succès immédiat et bâtissant ensuite la légende de l’adversité.

Au terme de l’échange, il reste les interventions passionnées de Cyrulnik, livrant presque ici une sorte d’autobiographie parlée. Un Cyrulnik moqueur des dérives que la psychanalyse aura connu, mais soucieux d’en affirmer l’efficacité. Ne serait-elle qu’un mythe, cela suffirait affirme-t-il : elle est à notre mesure et soigne, même si l’on ne sait pas comment. La cure ? une aventure. Une foi si l’on veut à l’entendre, une croyance peut-être, mais on peut guérir d’une dépression. Un changement de représentation de soi peut s’opérer dans cette élaboration qui s’organise lentement autour du tiers analysant. Et qu’importe que ce travail de la cure ne concerne que de très loin celui de la théorie. Elle soigne, rétorque Michel Onfray, à la manière d’un ex-voto confié à quelque chapelle obscure. Mais peut-être moins, croit-on percevoir dans ce discours, que ne le faisait la philosophie de l’Antiquité grecque, que Michel Onfray, dangereusement, définit comme une thérapie. Parce qu’elle produit un discours sur le monde et sur l’homme, et que ce discours peut déclencher de vraie crise de représentation, il ouvre au possible de la conversion. Mais une étrange conversion dans son propos, qui fonde la vie philosophique sur la droiture morale construite en point de fuite à la vision philosophique… "La philosophie n’est pas faite pour les philosophes, elle est faite pour les gens qui veulent construire une existence, qui veulent une existence droite"… (souligné par moi). Quid alors des cyniques grecs, qui se seraient faits  volontiers plus chiens encore à l’attendu de ce discours ? Quid de l’école de Platon, si élitiste et si rétive à ce partage du sens philosophique ? Que notre culture ait besoin de psychanalyse, voilà qui nous mettra d’accord avec Cyrulnik. Parce que les lieux où l’on ne sait plus parler, où l’on parle avec difficulté, ceux de la famille en particulier, ont ouvert une béance dans notre relation à nous-même. Et qu’importe, conclue cyrulnik, si une partie de la psychanalyse peut devenir scientifique, alors qu’une autre n’a pas besoin de science pour fonctionner : " c’est avec des récitations partagées qu’on fait de la culture ", la psychanalyse en est l'écho.  --joël jégouzo--.

 

CYRULNIK - ONFRAY / DEFENSE ET CRITIQUE DE LA PSYCHANALYSE, BORIS CYRULNIK - MICHEL ONFRAY, Direction artistique : Lola Caul-Futy Frémeaux, Label : FREMEAUX & ASSOCIES, 2 CD-rom.

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QUE DIT L’ŒUVRE DE FREUD SUR LE PLAN DES IDEES ? (LUC FERRY)

15 Décembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

freud-ferry.jpgC’est sous l’angle de la conception que Freud se fait de la condition humaine et non sous celui de l’étiologie des maladies mentale, que Luc ferry entreprend de comprendre et d’expliquer l’œuvre de Freud. Approche de philosophe donc, contournant les difficultés d’un affrontement à la validité scientifique de l’œuvre, tout comme renonçant à chercher dans l’auteur les raisons de sa démarche. Raisons judicieusement écartées, à l’inverse de Michel Onfray, publié par le même éditeur (Frémeaux), qui s’était ingénié à passer par la biographie pour expliquer l’œuvre, construisant une lecture généalogique souvent douteuse. Car après tout, que Freud ait couché avec sa belle-sœur ne nous dit rien du fond de sa pensée…

Au demeurant, la méthode généalogiste, comme le rappelle intelligemment Luc ferry, n’a jamais réussi à démontrer quoi que ce soit : prétendant bâtir sa légitimité de ce que tout discours ne soit qu’un masque, elle n’est à tout prendre qu’un masque supplémentaire ajouté à ceux qu’elle validait.

Luc Ferry donc, au rebours de Michel Onfray, ne mâche pas ses compliments à l’égard de Freud. Il voit même dans son Introduction à la Psychanalyse un chef-d’œuvre de profondeur philosophique et de pédagogie scientifique.

Dans ce chef-d’œuvre, c’est moins la théorie de l’inconscient dynamique qui le retient, partagée en effet par nombre de contemporains de Freud et devancée par non moins autant de penseurs avant lui, que sa construction des trois instances de la personnalité humaine, à son sens vraie description de notre condition, tragique par excellence dans les convictions de Freud. Au passage, Ferry égratigne encore Onfray en récusant ses réductions de la libido freudienne à la génitalité, le coup de génie de Freud ayant été de décrire la libido dans son développement temporel, ici étonnamment expliqué à travers la métaphore de la migration des peuples : tout au long de son périple, un peuple en migration ne laisse pas que de s’égarer même s’il se reprend continuellement, et en chemin, d’abandonner sur le bord de sa route comme des points de fixation (le stade oral, le stade anal, etc. …) auxquels une partie de la libido va se corréler et vers lesquels le sujet, à l’occasion de l’une ou l’autre des difficultés qu’il pourra rencontrer dans sa vie, s’il ne peut la surmonter, reviendra se fixer, comme dans une régression vers un lieu connu, jouissif, où vivre l’illusion d’un plaisir protecteur.

freud.jpgPhilosophe, Luc Ferry relève aussi le défi de penser le sens du vrai en psychanalyse, argumentant ici son approche en l’appuyant sur les deux fondements métaphysiques de la notion de vérité, pour conclure que la psychanalyse si, à l’évidence, ne peut être considérée comme une science exacte, n’en est pas pour autant une métaphysique. Elle ne l’est pas au sens où, par exemple, la vérité se conçoit dans la métaphysique comme adéquation entre la chose et le jugement, bien que l’on puisse déduire de l’autre sens dévolu par la métaphysique à la notion de vérité comme a-léthéia, dans laquelle la dimension du temps entre avec force, un horizon où articuler la question du vrai en psychanalyse : la temporalité de l’analyse induit en effet l’idée d’une part qu’il ne peut y avoir de dévoilement sans la venue en présence du temps et que d’autre part, et parce qu’il ne peut y avoir de savoir absolu, l’analyste n’est pas placé dans la situation de révéler une vérité quelconque sur l’être, mais de placer une interprétation révélante. L’être n’étant pas un prédicat du concept, et parce que nous ne serons jamais dans la parfaite adéquation avec nous-même, aucun discours ne pouvant se clore dans un discours achevé, le tirer au clair de la cure ne peut fonctionner que comme une entrée en analyse, au creux de laquelle la guérison ne peut être perçue que comme un idéal régulateur.

Balayant enfin la fortune de la psychanalyse après Freud, balayage largement consacré au décryptage des discours de Lacan, Luc Ferry revient heureusement aux différences qui fondent les écarts entre le discours de la psychanalyse et celui de la philosophie. La philosophie grecque tentait de prendre soin de l’âme, non des âmes en particulier. Un soin articulé à celui de la pensée, du jugement. Un soin tentant de fonder une réflexion sur le sens et les dimensions de la Vie Bonne, mais à la différence de la psychanalyse, un soin qui n’était pas consacré aux âmes, en ce sens que la psychanalyse, elle, lutte contre des angoisses pathologiques qui naissent de conflits psychiques. Et si les philosophes semblent eux aussi s’occuper de certaines de nos angoisses, c’est exclusivement dans leur dimension métaphysique, comme dans la question de la finitude de l’existence humaine. Une angoisse, certes, mais qui n’est en rien pathologique, même si elle peut s’actualiser dans une angoisse psychologique. --joël jégouzo--.

 

  

SIGMUND FREUD, UN COURS PARTICULIER DE LUC FERRY, LA PENSÉE PHILOSOPHIQUE EXPLIQUÉE, LUC FERRY, Direction artistique : CLAUDE COLOMBINI FREMEAUX, Label : FREMEAUX & ASSOCIES, 3 CD

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ONFRAY : LA PSYCHANALYSE N’EST PAS UNE SCIENCE…

14 Décembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

onfray-freud.jpgMichel Onfray déplorait que Freud n’ait pas enfermé son inconscient dans une définition formaliste. Il dénonçait aussi les maladresses de Freud : ce dernier avait cherché, cru trouvé, s’était repris, etc. Mais à vrai dire, il n’y avait là rien de bien nouveau pour le milieu scientifique, où la bonne compréhension n’est jamais l’état naturel dans lequel se trouve le chercheur à l’orée de vérifier ses hypothèses. En outre, du point de vue de la conscience historique, il paraît aujourd’hui difficile d’en faire le reproche à Freud : nous ne sommes plus au XVIIIème siècle, qui se plaisait à construire des systèmes rationnels auxquels prêter une validité universelle. Un Dilthey en avait déjà ruiné l’illusion : les notions de causalité ne sont guère que des résidus d’abstraction. Et si l’univers n’est pensable, ce n’est pas parce qu’il serait essentiellement raison, mais bien plutôt parce que nous lui cherchons des raisons d’être ce qu’il est. Raisons qu’il n’est enfin pas si aisée d’établir : les catégories de cause ne sont jamais totalement claires à l’intelligence. Ainsi, la validité des déductions logico-mathématiques doit-elle être proposée avec humilité, une instance non rationnelle se trouvant toujours dissimulée dans le concept de rationalité, ainsi que l’avait démontré Heidegger.

Reste à savoir si la psychanalyse est ou peut devenir une science… Non au sens des mathématiques, mais à celui des sciences de la nature, qui s’appuient sur un raisonnement par induction, l’observation, dont on essaie de tirer quelques lois plus générales. De ce point de vue, l’objection de Hume pourrait paraître pertinente, pour qui toute science était une croyance, dans la mesure où elle se fondait sur une expérience qu’elle prétendait ensuite généraliser. Karl Popper, on le sait, avait brillamment contourné l’aporie : le but de la science, énonçait-il, est de faire des hypothèses qu’on essaie ensuite de vérifier et, surtout, de réfuter -ou falsifier plutôt : la falsification ouvre la possibilité de conclusions valant certitudes. Dans ce système de pensée, on le voit, une dissymétrie s'incise entre la certitude qui porte sur la vérité et celle qui porte sur l’erreur : cette dernière est totale. Mettre en place un système de falsification est ainsi constitutif de la vraie démarche scientifique.

freud-2-.jpgOr la psychanalyse n’est pas falsifiable : elle génère toujours des hypothèses ad-hoc a posteriori pour contourner une difficulté, rajoutées ensuite à la théorie pour la vacciner. Comme le suggère Onfray, oui, la psychanalyse a raison à tous les coups. Ce qui la condamne aux yeux d’un Popper, ou du moins, ce qui prouve qu’avec la psychanalyse on n’a pas affaire à une théorie scientifique. Pour autant, cela ne veut pas dire que la psychanalyse soit sans fondement théoriques possibles. Car à ce titre, l’économie également ne serait qu’une métaphysique… Or tout comme dans le cas de l’économie, une grande part des énoncés psychanalytiques ne peuvent être totalement soustraits de leur poids et de leur efficacité. La seule conclusion à tirer, c’est qu’il faut garder une certaine prudence vis-à-vis des énoncés psychanalytiques. Les neurosciences par exemple, ont permis de relativiser les études de Freud sur le lapsus. Mais non de les passer par pertes et profits.

Quant au transcendantalisme de Michel Onfray, qui se complaît à chercher un bruit lointain dans la raison du devenir freudien, pour le dire en employant une image propre au vocabulaire des astrophysiciens, il n’est pas non plus exclu qu’il n’ait quelques raisons de le faire : l’universalisation du modèle psychanalytique répond peut-être à un besoin humain profond dont on aurait sans doute intérêt à comprendre pourquoi il fonctionne sur ce mode et sous ce modèle, plutôt que sous celui de la Tragédie grecque par exemple, ou du discours philosophique. Pour le dire autrement : pourquoi, par exemple, vaut-il mieux que la psychanalyse soit une thérapie, plutôt que la philosophie ? --joël jégouzo--.

 

 

CONTRE HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE VOL 15 et VOL 16, FREUD (1) et (2) PAR MICHEL ONFRAY, Direction artistique : PATRICK FREMEAUX

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