Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
La Dimension du sens que nous sommes

Bouvard et Pécuchet, Flaubert

8 Juin 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #LITTERATURE

Bouvard et Pécuchet raconte l’aventure de deux copistes qui, héritant d’une petite fortune, décident de tout apprendre par leurs propres moyens et échouent dans chaque domaine, transformant leur quête de savoir en encyclopédie du ratage humain. Le roman les voit ainsi se lancer tout à tour dans l’agriculture, la chimie, la philosophie, la pédagogie, la politique, la littérature, et bien d’autres disciplines. Leur énergie est immense, mais leur compréhension toujours défaillante. On a dit qu'il s'agissait d'une satire de la bêtise et du savoir : Flaubert utilise leurs échecs pour dresser une critique féroce de la crédulité, des systèmes de pensée, des modes intellectuelles et de la prétention encyclopédique du XIXᵉ siècle. Ce n'est pas faux. Flaubert voulait composer le grand livre de la bêtise moderne, une sorte d’anti roman total où l’humanité, croyant tout savoir, se révèle incapable de comprendre quoi que ce soit. Il porta ce projet pendant plus de dix ans, dans une entreprise quasi encyclopédique : il lui fallait rassembler, condenser, parodier et démonter tous les discours du XIXᵉ siècle, pour montrer comment chacun, pris séparément, tourne au ridicule dès qu’on le suit à la lettre. Cela dit, c'est moins la démarche scientifique qu'il fustigeait que la diffusion massive, mécanique et souvent stupide du savoir scientifique, devenu prêt à penser pour esprits crédules, slogan, recette, superstition, moquant cette vulgarisation bébête qui transformait la science en catéchisme pour esprits paresseux, où la méthode disparaissait au profit du jargon.

 

Mais il ne s'agissait que de la première partie de son projet. La suite devait être une immense compilation de citations, absurdes, contradictoires, tirées de livres, de journaux, de traités, de discours, de publicités, d'encarts commerciaux divers, de notes traînant ici et là, griffonnées par n'importe qui. Bouvard et Pécuchet, revenus à la copie, auraient recopié ces fragments. Le lecteur aurait vu défiler une anthologie de la bêtise humaine sans commentaire, sans intrigue, sans psychologie. Un livre-monde, où supprimer toute fiction pour ne laisser que la matière brute du discours humain, soit un dispositif littéraire, une machine à montrer la bêtise humaine à l’état pur. Flaubert avait accumulé des milliers de fragments. Dans un geste d’une modernité stupéfiante il inventait le collage, le montage, la littérature documentaire, le ready-made textuel, transformant son texte en critique de la littérature elle-même : le roman s’effaçant pour laisser place à la matière brute du monde. Car Flaubert rêvait d’un livre où l’auteur aurait totalement disparu, où la bêtise aurait parlé d’elle-même dans une sorte de farcissure textuelle capable de dissoudre toute littérature.

 

Cette partie, décidément la plus novatrice de toute la littérature du XIXème siècle, ne vit jamais le jour. 5 000 pages accumulées, 1500 livres étudiés pour l'écrire, des cartons entiers de bouts de papiers récoltés partout où il le pouvait, Flaubert donnait à entendre tous les discours, ou peu s'en fallait, de son siècle. Sa nièce demanda à Guy de Maupassant de mettre en forme cet objet incongru. Il y passa trois ans, avant de jeter l'éponge.

 

Enfin, il faut lire Bouvard et Pécuchet dans cette édition. Pour plusieurs raisons. D'abord parce que Flaubert mourut avant de le finir, laissant certes ses notes, se phrases déjà élaborées mais multiples sur tel ou tel objet, et les derniers chapitres, ni vérifiés ni composés. C'est sa nièce qui acheva -si l'on peut dire et dans les deux sens du terme- l’œuvre, piochant dans les brouillons, écrivant les articulations qui manquaient et dans la foulée, relisant l'ensemble, se mit à réécrire nombre de passages du roman -Flaubert était certes un grand écrivain, mais à ses yeux, pas toujours... L'édition française n'y vit rien à redire. D'autant que l'ouvrage n'eut aucun succès. L'on reprit d'années en années cette édition fâcheuse...

L'édition ici présentée contient un appareil critique des plus savants, qui sur les derniers chapitres, expose avec clarté les choix établis pour la composition finale, à partir d'analyses génétiques de l’œuvre mais également stylistiques, grammaticales, etc., proposant souvent les différentes versions entres lesquelles Flaubert hésitait.

Enfin, l'appareil critique est littéralement stupéfiant par sa dimension lexicale : Flaubert s'est fait le lexicologue de son siècle. Son texte révèle des pratiques disparues, autant en chimie qu'en agriculture, recensant tout le vocabulaire qui fut celui à travers lequel le monde fut appréhendé, mais qui nous est étranger aujourd'hui. Quiconque sait l'importance du lexique saura y trouver ici son plaisir.

 

Bouvard et Pécuchet, Gustave Flaubert, introduction et notes de Pierre-Marc de Biasi, Le livre de poche - classiques, mai 2021, 478 pages, 6.40 euros, ean : 9782253104339

 

#jJ #joeljegouzo #flaubert #bouvardetpecuchet #litterature

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article