Le cru et le cui-cui, J. Da Nang
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La première moitié de ce pastiche est composée d'un florilège d'autorités (Sahlins, Geertz, Ricœur, Descola) sans références précises. Voilà qui relève de la scolie mutique.
La seconde réduit une chanson de Belin à une allégorie de la condition humaine, ce que Bouveresse, convoqué par l'auteur lui-même, rangerait du côté de la mythologie du sens. Et le texte pratique ce qu'il reproche à Lévi-Strauss : une prose qui «prouve trop», sans rien démontrer. Reste un charme, celui d'un jeu. Mais l'anthropologie n'est pas une ritournelle...
Qu'en dire d'autre, sinon que, curieusement, il y a de l'intelligence dans ce pastiche...
Inversant le regard, là où Lévi-Strauss partait du sensible (cru/cuit, frais/pourri) pour rallier l'intelligible, J. Da Nang part de l'édifice lévistraussien pour aboutir à ce qui reste quand ses bases s'effondrent : «le cru s'effondre, le cui-cui persiste», observe-t-il. Qu'est-ce à dire ? Le statut de la catégorie change avec lui. Pour Lévi-Strauss, le cru n'existait que par opposition au cuit. Le cui-cui de J. Da Nang, lui, n'entre pas dans une paire différentielle : « le cru et le cui-cui ne s'opposent pas, ils se répondent ». Au fond, il en fait une catégorie d'appel et de réponse, non un opérateur binaire. Le mythe lévistraussien résolvait des contradictions. Le cui-cui, lui, ne prouve rien, n'explique rien, ne résout rien : il rassure. Il est une sorte de rambarde au bord du gouffre. Une catégorie qui sert à tenir, non à penser.
Mais ce qu'il y a de taquinant, c'est que J. Da Nang ne commente pas la phrase de Lévi-Strauss : il l'habite, et la révèle. Lévi-Strauss classait le sensible dans le texte et cachait l'affect dans le style. J. Da Nang fait de cet affect la catégorie même. Le départ quelque peu académique lui sert de rampe. La première partie déroule la réception du Cru et du Cuit (Sahlins, Sperber, Geertz, Ricœur, Starobinski, Descola…). L'intention est nette : passer des critiques de méthode à une lecture du style comme mélancolie de la perte, pour en faire l'hypothèse de travail. Mais, le plus extraordinaire, c'est que cette introduction reprend les tics lévistraussiens ! Première personne discrète, litotes, conditionnels de prudence, généralisations ethnographiques sans passer par le terrain, images minérales, etc. Ce qui rend ce texte attrayant, c'est cette sorte de miroir infidèle qu'il déploie... Le style de J. Da Nang est par exemple d'emblée sans pathos, mais finit sur un rire tragique quasi pascalien ! J. Da Nang part froidement de la froideur lévistraussienne, pour en révéler par l'écriture (la sienne) la thèse de la mélancolie, en lui empruntant ses défauts reproduits à dessein dans son propre texte. Le paratexte joue dans le même sens avec ce Royaume Cham comme lieu d'énonciation, royaume qui n'est autre qu'un royaume disparu, ou les représentations de la grotte de Lascaux prolongeant le thème de la disparition cher à Lévi-Strauss.
Certes, sa lecture de Bertrand Belin relève plus d'une dialectique du désir que d'une analyse des transformations. Mais si J. Da Nang s'amuse, c'est que le jeu fait ici office de méthode : le pastiche est la forme que prend l'analyse. On y a observé l'emploi de la paronomase : cuit devient cui-cui par réduplication et cru, le participe de croire. Cependant, ce choix grotesque ne semble pas arbitraire pour qui a lu l'œuvre de Lévi-Strauss. Le mythe bororo qui ouvre Le Cru et le Cuit est celui du dénicheur d'oiseaux. Les oiseaux sont déjà dans le texte lévistraussien ! Certes, ces oiseaux-là sont des aras, que Lévi-Strauss traite par les plumes, non par le chant. Le cui-cui est donc un déplacement de J. Da Nang, pas une suite logique. Mais on ne peut résister à l'idée de penser que J. Da Nang leur rend en quelque sorte leur voix ! Et même, sous la forme d'une onomatopée, point faible de Saussure ! Or, J. Da Nang invoque le structuralisme linguistique, en introduisant le signe le plus motivé qui soit pour échapper à l'arbitraire du signe ! Son cui-cui est un grain de sable dans l'appareil qu'il pastiche. Et ce grain de sable produit du sens. C'est le principe que Jakobson et Lévi-Strauss avaient mis au jour dans leur lecture des «Chats» de Baudelaire : l'équivalence phonique, projetée sur la chaîne du discours, engendre de la signification. J. Da Nang applique cette leçon au calembour qu'il déploie !
Regardons aussi les conditionnels qui accompagnent le texte. Ils sont tout d'abord un garde-fou. «Lévi-Strauss aurait dit…», fabrique une citation tout en avouant qu'elle est fabriquée. Le mode verbal dit ce que le texte fait. Ensuite ils permettent un changement de régime : la première partie est à l'indicatif, la seconde au conditionnel. On passe de ce qu'on rapporte à ce qu'on imagine, c'est-à-dire de ce qu'on tient pour vrai (le cru) à ce qu'on voudrait vrai. En écho à la chanson ! Ainsi, J. Da Nang est à Lévi-Strauss ce que le serpent est à l'oiseau : il parle en son nom au conditionnel, faute de pouvoir être lui. Et il finit, comme le serpent, par pépier.
L'ensemble produit une mise en abîme très subtile. On a au début de la lecture le sentiment d'être en face d'une possible continuation des Mythologiques, dont J. Da Nang prétendrait prolonger l'œuvre. Or, il y a deux introductions et deux conclusions dans cette réflexion. Des variantes ! Presque superposables. Mais... rappelez-vous : pour Lévi-Strauss un mythe se définit par l'ensemble de ses variantes. Le texte danangien applique ainsi la méthode à lui-même !
Enfin, ce texte est bâti comme un musical. Or Le Cru et le Cuit s'ouvre sur une «Ouverture» et se découpe en formes musicales. J. Da Nang pousse l'idée jusqu'au pépiement de l'oiseau. On peut même dire que son essai tout entier est un cui-cui. Face à l'un des «plus vastes édifices intellectuels», il produit un petit bruit «pour ne pas disparaître», comme le dit la quatrième de couverture. Le serpent qui devient mythe en pépiant, c'est J. Da Nang qui devient Lévi-Strauss en le pastichant. Son « essai » fait ainsi coïncider son objet, sa méthode et son geste : il parle de croyance minimale en pratiquant l'érudition minimale...
Si l'on regarde plus avant, le premier paragraphe de l'introduction par exemple, est un montage de tics lévis-traussiens légèrement forcés. Chaque phrase en emprunte un, et le tout glisse vers le comique sans changer de ton. Voyons phrase par phrase :
«Il m'a semblé, en poursuivant l'enquête…» Le «je» est modeste, de pure impression, et le gérondif installe la continuité d'une œuvre. «Ne se contentaient pas de» annonce un supplément à l'inventaire, façon Lévi-Strauss ajoutant toujours un niveau de compréhension à son œuvre. Le «il m'a semblé», lui, trahit l'absence de terrain, tout comme Lévi-Strauss n'est jamais allé sur le terrain du cru. Ni du cuit. «Elles organisent aussi… micro-rituels sonores dont la fonction, quoique… n'en est pas moins essentielle.» C'est la phrase-dispositif : une relative en «dont», une concession en «quoique», puis la litote par double négation, qui oppose l'apparence et la fonction. Et encore : «Ainsi, à côté des grandes oppositions culinaires, se déploie un système plus discret, mais non moins structuré…» «Ainsi» : le connecteur logique que Ricœur reprochait à Lévi-Strauss. J. Da Nang en abuse.
Ce qui trahit le pastiche, c'est aussi la surcharge de litotes. «N'en est pas moins» et «non moins» apparaissent à deux phrases d'écart. Lévi-Strauss en use avec parcimonie, Da Nang en fait un tic. Ou bien le décalage entre syntaxe et objet. La période est solennelle, l'objet un pépiement : tout le comique vient de là. Tout comme ce tic danangien : «précisément», «il n'en est rien», qui sont des intensifs d'avocat, plus que de savant, trahissant le fait que l'auteur sait qu'il plaide.
Au fond, amusé, J. Da Nang pratique une herméneutique par mimétisme. Au lieu de commenter Lévi-Strauss, il adopte sa voix. Il lit en lui ce que sa phrase tait. Le procès du style (Ricœur, Bouveresse, Geertz, Sperber) fait de la « neutralité glacée » un défaut de méthode, mais la question pivot, « qu'y aurait-il derrière cette phrase ? », la retourne en symptôme. Avec Starobinski, Descola et de Certeau, la froideur devient masque, et l'écriture, un «tombeau stylistique» hanté par la disparition. Dès lors, l'opposition entre catégories du sensible et catégories sensibles change de sens. Lévi-Strauss classe le sensible dans le texte et en retient l'affect dans le style. J. Da Nang fait de cet affect la catégorie elle-même : le cui-cui n'entre pas dans une paire différentielle, sa fonction, encore une fois, n'est plus de penser mais de tenir.
On retrouve, autrement, cette même construction symétrique avec la boucle du dénicheur d'oiseaux. J. Da Nang rappelle que tout part de ce mythe bororo initial, qui explique l'origine du feu de cuisson : le livre de Lévi-Strauss commence par un homme qui grimpe vers des nids, le commentaire de J. Da Nang s'achève sur un serpent qui mange les œufs du nid. Or, le héros bororo est pris entre ciel et terre, bloqué sur la paroi : la médiation a échoué. Le serpent de Belin est lui aussi coincé sur l'axe vertical, mais en bas, «ventre sur les pierres». Si la médiation par le haut est impossible, il reste l'imitation : le cui-cui serait une médiation résiduelle, sonore, à la place du feu qui transforme...
Le cru et le cui-cui, J. Da Nang, éditions de notoriété publique, coll. fanzigzag, octobre 2026, ran : 9782919275250
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