L'étrange défaite – Témoignage écrit en 1940, Marc Bloch (2/2)
/image%2F1527769%2F20260613%2Fob_b09228_l-etrange-defaite-de-marc-bloch.jpg)
Je ne reviendrai pas sur la composition ternaire de son ouvrage, bien étudiée par ailleurs. Ni sur les manques dans son analyse, dont Johann Chapoutot rappelle qu'elle a été produite sans aucune notes ni ressources bibliographiques. Encore moins sur les limites de l'exercice, maintes fois soulignées, non sans patelinage : Bloch a écrit dans l'urgence, pour appeler à une prise de conscience les générations à venir. Pas la sienne, qui a failli.
Des trois parties, on le sait, la troisième a été la plus commentée, celle portant sur la logique de l'effondrement de la société française. Évidemment à cause des analogies avec la période que nous traversons, qui voit la promotion de l'extrême droite se faire désormais au grand jour.
Qu'il soit simplement permis de rappeler que la seconde partie, consacrée à la faillite de l'élite militaire, avec ses descriptions des opérations, des tactiques, des batailles, etc., est impressionnante de précision, déroulant une argumentation d'une intelligence somptueuse. On peut juste s'étonner qu'elle n'ait pas fait davantage l'objet d'études plus serrées, tant cette réflexion est circonstanciée. Pourquoi, donc, un tel désastre militaire ? Bloch déroule sa réflexion en sept points essentiels, outre la vision des opérations (très piètrement) engagées sur les différents fronts, de l'analyse de la notion de distance à celle des flux routiers, en passant par la gestion administrative des équipements et des hommes, aussi bien que par l'étude de la pyramide des âges de la chaîne de commandement. Selon lui, et on appréciera l'élévation de ses vues, « le triomphe allemand fut une victoire essentiellement intellectuelle » : nous pensions la guerre dans les concepts de 14-18, eux la pensaient dans des cadres renouvelés.
L'argument intellectuel est typique de la démarche de Bloch : là se situe aussi la faillite de la société française. Rien d'étonnant à ce qu'il ait proposé, et que l'on trouve dans ce même ouvrage, une réflexion sur la réforme nécessaire de l'enseignement.
Faillite intellectuelle, évidemment celle des élites, doublée d'une faillite morale : la Droite toujours prompte à trahir la République, la Gauche godillant à vue, la bourgeoisie ne songeant qu'à faire sécession d'avec la nation en se muant en régime de notables appuyé par la finance et la presse, cette dernière servant non plus le Bien Commun mais uniquement des intérêts vils et « cachés », bref, tout un système de société agonisant et versant dès lors dans l'effondrement le plus total.
Les élites en cause bien sûr, mais pas que, à ses yeux : les syndicats ne sont pas épargnés, ni les classes populaires, ni les classes intermédiaires, les uns et les autres enferrés dans ce qu'il nomme « l'esprit de jouissance » ou « l'esthétisme de l'humanisme français ». Car les dirigeants ne sont à ses yeux que ce que « l'ensemble de la communauté française leur a permis d'être » : chaque citoyen de son époque en porte donc la responsabilité.
/image%2F1527769%2F20260613%2Fob_b32b0c_bloch-temoignage.jpg)
Au fond, ce qu'on retient, c'est l'urgence. Sur laquelle des signes avant-coureurs auraient dû nous alerter. Bloch cite l'Espagne, nous pourrions évoquer Gaza, la presse entre les mains de quelques milliardaires, les dirigeants industriels et le personnel politique prêt à remettre le pouvoir non seulement entre les mains de personnalités incompétentes, mais toxiques à la démocratie.
Ce que Bloch nous lègue, c’est une méthode pour lire ces signes, et l’exigence de ne pas les ignorer. Si l’on consent à voir... Nous sommes, nous aussi, devant une urgence. Les signes sont là, aussi visibles que ceux qu’il relevait : concentration médiatique, élites politiques prêtes à toutes les compromissions, effritement du sens commun démocratique, banalisation de l’extrême droite. Rien de tout cela ne peut nous surprendre.
Mais notre situation n’est pas la sienne. Bloch pensait un danger venu de l’extérieur, porté par une puissance étrangère. Le nôtre vient de l’intérieur, il s’est formé dans les interstices mêmes de nos institutions, dans les routines de la Ve République, dans ce système politique qui a méthodiquement verrouillé l’expression démocratique jusqu’à la rendre presque inopérante. Or, là où Bloch se méfiait des masses, nous savons désormais que ce sont précisément elles qui manquent. C’est là que se jouera la différence décisive.
Bloch appelait à une prise de conscience des élites, nous, nous devons appeler à un réveil des masses. Non pas pour répéter les formes anciennes d'appel au Peuple, mais pour rouvrir l’espace politique que les institutions ont refermé. Pour que la démocratie cesse d’être un décor et redevienne une force vivante. L’urgence, aujourd’hui, est de réapparaître. De refaire puissance collective. Bloch nous apprend à reconnaître les signes de l’effondrement, notre temps nous oblige à inventer une nouvelle réponse.
Marc Bloch, L'étrange défaite, Témoignage écrit en 1940, préface Johann Chapoutot, nouvelle édition, collection Témoins, Gallimard, mai 2026, 294 pages, 22 euros ean : 9782073147806.
#jJ #joeljegouzo #johannchapoutot #marcbloch #letrangedefaite #histoire #témoignage #gallimard #essai #panthéon