ANATOMIE POLITIQUE DE LA DOMINATION
"On préfère un système de domination dont on maîtrise les usages à une liberté imprévisible".
Bétracice Hibou, qui a longtemps étudié le cas de la Tunisie, reprend ici à nouveaux frais tout ce qui a été pensé sur la question, depuis Weber en particulier, dont elle se revendique.
Approche totalisante donc, intégrant l’économie comme construction sociale, ce que nos chères élites politiques ont oublié.
La démarche est d’emblée intéressante, qui affronte des situations historiques étrangères les unes aux autres pour tenter de révéler ce qui nous sépare de ces histoires, celle de l’Allemagne nazie par exemple, ou de la Grèce Antique.
Armée de Weber et Foucault, la question qui nous est posée est celle de savoir quels intérêts nous trouvons à obéir à des contraintes qui souvent nous plient, un genou en terre. Réponse : le besoin de vivre une vie "normale". Qu’entendre par là ? Une vie sans histoire ? En un sens oui : vivre sans heurt tant la révolte est difficile, demeurer passif pour préserver son existence. Vivre en creux des règles établies, quelles qu’elles soient, en s’en accommodant, ce qui implique certes la soumission, mais n’exclue en rien l’écart du cynisme, du scepticisme, voire de l’indignation distinguée, sinon conformiste, tous ces ajustements à la marge qui permettent de n’avoir pas trop honte de ce que l’on est. Mais fondamentalement : accepter ce qui est, à savoir, la terrifiante normalité.
D’autres avaient poussé la même analyse dans des situations qui nous paraissent aujourd’hui extrêmes, comme cette étude de Christofer Browning sur le 101ème bataillon de réserve de la gendarmerie allemande, premier lancé dans l’extermination des juifs, qu’ils tuaient en masse avec des moyens artisanaux, armés de leurs seuls fusils. Aucun des membres du bataillon ne ressentait de haine particulière à l’encontre des juifs, ni n’adhérait à l’idéologie nazi. Lors de leur audition, après la guerre, ces hommes ordinaires expliquaient très sincèrement qu’ils avaient accompli leur tâche en tentant d’y apporter le perfectionnement technique qui la rendait supportable et que la force du conformisme aidant -sous le regard des autres il est difficile de se soustraire-, ils s’y étaient "résignés".
Dans d’autres situations, ailleurs, on voit comment cette terrifiante normalité finit par banaliser des comportements intolérables, comme dans le cadre de cette montée de l’islamophobie en France, impulsée par le sommet de l’Etat comme un sentiment tout à fait normal, sinon recommandable.
Et cette normalité, encore une fois, peut très bien s’accommoder de mécontentements, d’inquiétudes, de récriminations. L’adhésion n’est jamais pure à ce qui arrive. Et il n’est même pas besoin que l’Etat vous achète pour rentrer dans le moule, faire le gros dos en attendant que cela passe. Les historiens ont voulu un temps nous faire croire qu’Hitler avait acheté les allemands par l’élévation de leur niveau de vie et que cette contrepartie à elle seule expliquait le silence du peuple allemand. Mais toutes les récentes études montrent qu’il n’en fut rien en réalité, que l’économie artificielle des nazis ne créa que très peu de richesses, vites confisquées par les habituels nantis, sinon par le biais d’une offre d’emploi passablement conjoncturelle, provoquée par une économie militarisée à outrance. En fait, le IIIème Reich fut une variante normale de l’Allemagne du XXème siècle. Une idée avec laquelle nous avons encore du mal à nous accorder, aujourd’hui. Une variante normale, à cette distinction près que le nazisme aura été l’âge d’or d’une normalité autoritaire. Une normalité pour beaucoup fabriquée autour de la mise en place du clientélisme, la raison d’être fondamentale du système politico-économique nazi. Mais on le voit, cette conception de la privatisation de la société n’est pas le propre du régime nazi et ne constitue en rien, par exemple, une anomalie historique : elle est la base même de la construction des démocraties modernes, où le clientélisme illustre à la perfection la capacité du politique à représenter la société par des processus de délégation informelle.
Bien évidemment, pour que les choses tiennent, il faut en produire l’illusion. Tous les staffs de communication des partis au pouvoir savent que le désir, fût-il de paix, est pénétrable aux techniques gouvernementale de la manipulation à travers ces invariants de la domination : la demande d’ordre, de sécurité, de stabilité, de tranquillité. Toutes demandes qui font de la domination une douceur insidieuse.. Ambiguïtés lexicales volontaires, malentendus, sous-entendus, fausses querelles, la domination s’exerce à travers une mise en scène langagière. Et l’on sait bien, dans l’entourage de Sarkozy, comment l’érosion viendra altérer peu à peu les frontières entre le normal et le naturel, en matière de racisme par exemple. A la longue, un consensus se fera jour, qui servira de socle à la production sociale de l’indifférence morale, où l’on voit volontiers se substituer la responsabilité technique à la responsabilité morale (rappelez-vous l’affaire du sang contaminé : responsable, pas coupable).
Parmi ces techniques, la comptabilité nationale, les fameuses statistiques du chômage par exemple, technique exemplaire de production de l’indifférence morale, passant par la mise en chiffres qui est avant tout un processus de mise à distance rendant acceptable l’existence de millions de chômeurs jetés dans l’effroi de la précarité. --joël jégouzo--.
Anatomie politique de la domination, Béatrice Hibou, La découverte, avril 2011, 298 pages, 24 euros, ean : 978-2-7071-67668.
LES BEURS, LA BEURETTE ET LES ARABES…
Superbe analyse de Nacira Guenif dans le numéro d’été de la revue Ravages, qui étudie la généalogie et les déplacements d’usage du terme "beur", vieux de quarante ans déjà, sans que personne ne se soit vraiment interrogé sur la validité de ce qu’il fondait. Un terme promu dans les années Mitterrand, euphémisant la charge ethnique, édulcorant la charge coloniale pour amortir l’origine immigrée de ceux qu’il englobait, des jeunes gens que l’on voulait alors avenants, malléables. Un terme destiné à supplanter dans l’imaginaire national celui de bougnoule, ou de raton, bien que leur usage n’ait pas vraiment cessé dans cette France tout en rose qui offrait à l’arabe de prendre place dans le périmètre national sous un nouveau vocable lénifiant. Une place qu’on lui offrait, certes, mais non sans condition. Beur, c’est-à-dire qu’il lui restait à devenir français -alors qu’il l’était depuis deux générations déjà… Beur, c’est-à-dire qu’il avait à se soumettre, gentiment, à la domestication qu’on lui avait réservée, rien que pour lui, en vue de son assimilation définitive. Une période probatoire en somme, s’ouvrait devant lui, toujours inachevée vers la fin des années 90, et dont on pouvait soupçonner à la longue qu’elle avait essentiellement été conçue pour n’être pas achevée, en ce sens que peu désiraient la voir prendre fin sinon par sa disparition pure et simple, tant le vernis de la double culture que l’on avait un temps encensé (le rap, le slam, le langage des tecis) ne paraissait acceptable que dissout dans la culture française dite de souche, récupérant in extremis ces excroissances désordonnées pour les passer à la moulinette de ses prétendues normes : le tag entrait dans les musées, mais au terme d’un sérieux nettoyage esthétique rejetant loin du musée ses surcharges ethniques.
L’emploi du mot, analyse encore Nacira Guenif, traduisait aussi un embarras en fin de compte, témoignant de la nécessité de revoir la fable coloniale pour construire un récit post-colonial que l’on sentait partout en gestation, mais que l’on ne s’empressait pas d’accompagner. Car bien que censé incarner les jeunes issus de l’immigration maghrébine, le terme de beur en faisait des êtres sans filiation, sans passé ni avenir –voire sans âge, d’une jeunesse éternellement prescrite, où les enfermer commodément. Être beur, c’était au fond "abolir la part de soi jugée incompatible avec l’entrée en citoyenneté républicaine", à savoir : la part maghrébine. LES MASSACRES DE MASSE EN ALGERIE AU TEMPS DES COLONIES FRANÇAISES
Cette sorte de chef-d’œuvre littéraire d’un ancien militaire français converti après dix ans de coloniale à la littérature s’ouvre sur le bonheur d’écrire, au plus près d’une vision sensuellement reconstruite d’un ventre de femme délicatement rebondi, à la langueur toute charnelle, fascinant de blancheur et offert autant à la vue du narrateur qu’à celle du lecteur. Le ventre nu d’une femme. Algérienne. Et le couteau qui l’ouvre. Un coup, l’autre, dans cet assassinat exécuté comme l’un des beaux arts de l’armée coloniale, tandis que notre narrateur songe aux grandes tueries humaines pleines de cette grandeur sombre qui sied tellement aux récits de guerre, quand il n’a, lui, rien de plus grand à offrir que ce ventre pénétré, dépecé, perforé. Tuez les arabes ! Les hommes, les femmes. Ses chefs le lui en ont donné l’ordre. Il s’exécute. Il tue. Rien de plus normal, puisque tout le monde tue autour de lui. Les arabes. Un sport. Une activité de loisir presque. Nous offrant au passage la vision d’une Algérie étouffée, d’un peuple soudain enfermé dans nos vices, bafoué, exécuté. Nous sommes en 1886. Le narrateur vit en Algérie depuis dix ans. Il parle l’arabe, aime s’habiller en arabe, aime ce pays et ses femmes voluptueuses, ne nous épargnant aucun des clichés de l’orientalisme falot qui anime la grande épopée coloniale française pour mieux les travailler au corps si l’on peut dire, en jouer avec habileté pour construire la seule chose qui lui importe : son œuvre, son écriture, ces phrases belles, intelligentes et fortes, admirablement travaillées, admirablement rythmées. Il raconte. Une histoire, un conte, une fable qui lui vaudra enfin la renommée dans les salons littéraires. Il raconte les arabes, par "fournées", envoyés au bagne (Cayenne), ou au "Bureau arabe", vrai centre de torture. Il raconte les marches forcées dans le désert des villageois raflés, les cadavres jalonnant leur chemin, les exécutions sommaires. Il raconte le mépris des troupes françaises à l’égard des populations autochtones, l’indifférence quant à leur traitement, inhumain cela va de soi, ils sont si peu des hommes. Il raconte encore l’ennui dans les régions pacifiées, moins du fait d’une quelconque réussite de la politique coloniale française, que de la volonté des indigènes à vivre en bonne intelligence avec l’envahisseur pour tenter de préserver leurs familles. Autant qu’ils le peuvent. C’est-à-dire jamais bien longtemps, car rien ne peut venir à bout de la volonté de guerre des militaires français : ils savent, eux, que leur avancement se fait au sabre, qu’on ne gagne du galon qu’en tranchant les têtes, qu’en brûlant les villages. Alors ils s’emploient à provoquer continuellement les populations. Ou bien à inventer n’importe quel prétexte pour fomenter un désordre. Ici une poule volée à un colon, dont un capitaine en mal de promotion exige réparation. Qu’on lui livre un coupable. N’importe quel homme fera l’affaire, pourvu qu’il puisse l’exécuter sommairement devant tout le village rassemblé, avec l’espoir que ce meurtre poussera les villageois à l’indignation, à quelque remous de foule qui légitimera que l’on charge et rédige ensuite un rapport à l’Administration pour dénoncer une rébellion plus ample. Alors débute la chasse à l’homme. On traque l’arabe comme une bête, avec pour seule consigne "pas de quartier". On brûle les villages, on sabre les femmes, les enfants, on cerne les survivants, ici 200 à 300, poussés dans les montagnes, au creux des rochers, exténués de fatigue, mourant de faim et de soif, tandis que deux milles hommes en armes les encerclent et les mitraillent… Les Einsatzgruppen avant l’heure. On songe aux premières expérimentations de la Solution Finale conçues par Hitler, au 101ème bataillon de réserve de la gendarmerie allemande, parcourant les campagnes polonaises pour exécuter systématiquement les populations juives raflées. Des méthodes directement importées des colonies semble-t-il.
Il faut lire ce récit enfin réédité, qui ouvre grand les yeux sur ce que fut la colonisation de l’Algérie racontée de l’intérieur par un militaire français. Un témoignage ahurissant sur le peu de moralité de cette armée et sa prétendue mission civilisatrice. Un témoignage ahurissant sur le lyrisme du viol, de la razzia, du meurtre de masse qui traversait alors ses rangs. Un témoignage… S’il n’était plutôt un récit tout entier traversé par ce curieux bonheur de la chose racontée, tournant autour de son objet avec ravissement, animant ce goût commun aux hommes de lettres, un delectare insupportable en fin de compte, faisant un conte de ces atrocités. Le meurtre de masse en Algérie, dont on aurait tort de n’en faire qu’un genre littéraire virtuose. --joël jégouzo--.
Sous le burnous, de hector France, préface d’Eric Dussert, éd. Anacharsis, avril 2011, 202 pages, 17 euros, ean : 978-2-914777-759.
ORWELL, ENTRE LITTERATURE ET POLITIQUE
La revue Agone publie pour son numéro de printemps un dossier tout entier consacré à Orwell –en fait la publication des minutes d’un colloque qui s’est tenu à Lille les 19 et 20 mars 2010 : "G. Orwell, une conscience politique du XXème siècle").
Et certes, il suffit de jeter un rapide coup d’œil sur sa production pour réaliser combien il fut le prototype d’un parcours moins exemplaire que familier des engagements puis des renoncements que le court XXème siècle imposa. Socialiste mais anticommuniste, refusant de croire en un Peuple messianique, anticapitaliste mais sobrement libéral s’autorisant volontiers des accents libertaires, si l’on peut certes apprécier ses prises de position, en faveur de la Palestine notamment, son anti-sionisme le mettant en porte à faux avec la plupart des intellectuels de gauche de son époque, restent de multiples confusions idéologiques qui l’auront empêcher d’y voir plus clair, autant sur la question coloniale par exemple, où la problématique de l’Empire devait rester centrale chez lui (malgré ses dénonciations répétées à la suite de ses voyages en Birmanie), tout comme sur la question de l’Europe, où, cherchant une issue instruisant le fumeux concept d’"Etats-Unis d’Europe", Orwell crut bon de frayer avec la revue Preuves, dont aujourd’hui encore les français sont bien les seuls dans le monde à ne pas savoir qu’elle était financée par la CIA et qu’elle était l’instrument culturel mis au point par les Etats-Unis pour aider à la conversion libérale des élites intellectuelles françaises, à commencer par celles dites de Gauche… Bref, le socialisme démocratique auquel rêvait Orwell, cette fameuse Gauche hétérodoxe redécouverte en France dans les années 70, anti-totalitaire, anticapitaliste (mollement) et anticommuniste, n’aura guère préparé les esprits au renouvellement d’une alternative politique… Au fond, Orwell était avant tout un écrivain, non un théoricien, plus engagé dans la réflexion littéraire que politique. Socialiste sceptique, libéral anarchisant (sic), même si la référence au Peuple resta omniprésente dans son œuvre (ouverte comme espace conflictuel), cette conscience politique flottante qui était la sienne, plus propice à fonder une issue littéraire que politique aux problèmes sociaux, n’est sans doute pas une solution que l’on pourrait creuser aujourd’hui. Et plutôt que de l’enfermer au fond dans un après-coup sans horizon, sans doute vaudrait-il mieux l’envisager dans sa dimension historique, celle d’un passé dont nous peinons à nous relever et dont il faudrait comprendre la raison de cette impuissance à le dépasser. --joël jégouzo--.
Orwell entre littérature et politique, Agone, n°45, avril 2011, 212 pages, 20 euros, ean : 978-2-7489-0131-3.
RAVAGES, SALE RACE, été 2011…
Le numéro d’été de la revue Ravages est tout entier consacré à la flambée de racisme et de xénophobie qui traverse la société française. Une revue de détail particulièrement alarmante. Et le moins qu’on puisse dire c’est qu’en effet, le travail de sape des fondements de la société française accompli par le gouvernement en place sanctionne bien l’immonde réussite de quatre années de règne sarkozien. Quatre années de décisions aveugles, haineuses, quatre années d’ignorance crasse et d’arrogance. Il suffit d’en dérouler le Journal. Journal des ravages perpétrés contre les populations vivant sur le sol national, françaises ou non. A commencer par les très français Rroms. Une liste déjà longue de nos compatriotes Rroms tués ici et là comme par inadvertance, voudrait nous faire croire la République. Rappelez-vous le 17 septembre 2008, ce gendarme acquitté après avoir tiré sept fois sur un Rrom qui tentait de s’enfuir de sa brigade, mains et pieds entravés ! Tant d’autres depuis. Et tant d’autres vilenies. Le 6 octobre 2008, le 13 octobre 2008, le 17 octobre 2008, le 25 octobre 2008, les dates s’accumulent, les dommages, perpétrés déjà ou qui ne tarderont pas à l’être, comme ceux qu’il sera impossible d’imputer à l’article 37 quater de la Loi Loppsi 2 prévoyant d’étendre aux citoyens volontaires la réserve civile de la police, ouvrant, mine de rien, la voie à la création de milices légales en France, au grand dam des syndicats de police eux-mêmes… Les raisons de s’alarmer sont nombreuses donc. Ravages les énumère. Analysant sans concession dans ce numéro d’été le rapport 2010 de la CNCDH (Commission nationale consultative des droits de l’Homme), révélant un dramatique renversement de tendances, cette soudaine explosion, littéralement, des actes racistes commis à l’égard des français d’origine maghrébine. Et tandis qu’une vague immense de racisme déferle sur l’Europe, nous révèle que 80% des ressortissants Rroms, Africains ou Nord-Africains, victimes d’agressions racistes, n’ose y porter plainte ! Un compte, sauvage, l’état d’une déferlante brune à vomir…--joël jégouzo--. ATIQ RAHIMI MAUDIT DOSTOIEVSKI –un meurtre, mais son châtiment ?
Bouge, Rassoul, bouge ! La hache fend le crâne, Rassoul est foudroyé par le souvenir d’une lecture russe. Bouge Rassoul, Raskolnikov ne peut rien pour toi ! Il a tué la vieille. Prendre son fric. Ses bijoux. Fuir. Bouge Rassoul. Mais il ne bouge pas. Le sang, un mince filet inique, dégouline du bras vers le sol. Une voix s’élève dans la maison. La tuer aussi ? Bouge Rassoul. Il décolle enfin, s’enfuit, saute du toit, se blesse, court, oublie les traces, l’argent, les bijoux. Bouge Rassoul. N’importe où. Raskolnikov à ses trousses, qui l’a arrêté net au moment de tuer une seconde fois. Maudit Dosto qui a fait de lui un criminel idiot ! Rassoul, et l’argent ? Rassoul retourne sur les lieux du crime, croise le regard d’une femme en tchadori bleu, la suit, la perd dans la foule. Kaboul. Une roquette explose. Une seconde. Le chaos. Et Rassoul pitoyable au milieu de ce chaos, un billet de cinq afghanis en main pour tout salaire de son crime -le meurtre de l’usurière, pour rien. Il donne même le billet à une pauvre. Quel rachat ! Une tache de sang sur la chemise : le sien, celui de l’usurière ou bien un autre encore ? Tout se mélange. Feedback : l’Armée Rouge vient de quitter l’Afghanistan. Rassoul rentre de Leningrad. Un cahier sous le bras, notes d’un amoureux transi, timide, incapable de déclarer sa flamme. Il rentre avec ses bouquins de Dosto. En russe. Ici, à Kaboul, où la ville se terre, oublie la vie, l’amour, l’amitié. Alors son meurtre, piètre Raskolnikov cherchant un châtiment quand, à Kaboul, le flic qui l’interroge s’intéresse davantage à son passé soviétique qu’à ce meurtre sans importance –d’ailleurs le cadavre a disparu, il n’y a plus ni meurtre ni coupable, à peine cette culpabilité confuse dont Rassoul ne sait rien faire. Le meurtre d’une vieille usurière, et après ? Si bien qu’il ne peut exister de rédemption possible pour un meurtre dont tout le monde se fiche. Par pitié, un châtiment ! Tout disparaît, le corps de la victime, le témoin, cette ombre en tchadori bleu qui erre comme un fantôme, qui tourne et qui revient, la hache aussi bien, qui s’élève et s’abat, ce coup qu’il n’a pu donner, qu’il a donné, la hache peut-être, seule, a poursuivi sa course jusqu’au crâne de la défunte. Bouge Rassoul ! Il ne bouge plus. Le récit s’arrime au centre de ce foyer, mort, tourbillonne autour, valse, tourne et retourne les possibilités du crime, cette femme en tchadori bleu obsédante enroulée à son ombre, évidant le monde tandis que le récit s’évide lui-même pour que le monde ne soit plus qu’un volume sans matière, sans poids, sans justice possible. Coupable, mais de quoi donc ? Rassoul s’endort, se réveille, s’endort de nouveau, passe son temps à sombrer dans le sommeil, à s’évanouir, à revenir à lui pour sombrer de nouveau dans le dormant du récit, Kaboul, le souffle de la guerre, terreur et braises où les morts et les vivants se confondent dans un décompte que nul ne peut tenir –de quoi donc mourrons-nous quand aucune culpabilité n’est possible ? --joël jégouzo--.
Maudit soit Dostoïevski, de Atiq Rahimi, P.O.L., mars 2011, 312 pages, 19,50 euros, ean : 978-2818013434.
VICTOR SERGE, LES HOMMES DANS LA PRISON
"Chaque homme (en prison) est comme une pelletée de terre tombée sans bruit, doucement, sur cette tombe".
On connaissait l’essayiste (et encore, un révolutionnaire largement mis au rebut des encyclopédies), on ignorait le romancier. Victor Serge l’était, non pas "aussi", mais avec talent comme le montre ce roman, récit de son enfermement à la prison de la Santé, puis à celle de Melun, de 1912 à 1917 –parce qu’une perquisition avait révélé qu’il était le gérant du journal L’Anarchiste…
Il nous livre ainsi un témoignage poignant sur l’enfer des prisons française, ré-élaboré comme une fiction tendant le texte jusqu’à la corde, illustrant à la perfection la conception que se faisait Aristote de la supériorité du vraisemblable sur le réel. Le récit s’ouvre sur l’heure glaciale de l’arrestation, à partir de laquelle la machine pénitentiaire se met en branle, brisant déjà et l’homme et le temps, désagrégés en mille fragments. L’arrestation, ce moment où l’intimité est retournée sans vergogne, bafouée, humiliée. Puis le dépôt, la fouille, les lacets, la cravate et le chemin vers la Santé en fourgon cellulaire, prison ambulante vagabondant dans la ville, enfin, avec force Victor serge nous donne à éprouver (le lieu de la fiction encore une fois), la perfection du lieu, entièrement soumis à ses fins, en pleine sécurité de lui-même dans nos sociétés bourgeoises. Non pas une bastille donc, mais fièrement isolé en lui, le lieu identitaire par excellence ("Il n’a eu lieu que le lieu", Mallarmé), où la cellule fonctionne toujours autour de cette vieille notion médiévale de pénitence. Peut-être du reste les maisons d’arrêts perpétuent-elles dans les cités modernes l’économie de cette organisation archaïque du bug médiéval, agencé pour que des milliers d’hommes puissent mourir reclus sous une contrainte brutale, parce que l’imaginaire social est demeuré incapable de formuler un horizon humaniste mieux assumé. "Morne cité assiégée et dominée par l’ennemi qu’elle enferme", le réel, ici, se résume à la frontalité du mur où la seule ouverture praticable est celle, périlleuse, du rêve qui peut mener tout droit à l’aliénation mentale. Car l’univers bâti est celui du rien, moins de l’infime que du néant, celui de la lumière plutôt que du rai de soleil, celui de l’irréalité, celui de l’insecte minuscule faisant irruption sur le sol nu pour seul événement du monde. Un univers qui vous débarque de votre vie jour après jour, les secondes tombant avec une lenteur éprouvante tandis que s’installe en vous la torpeur mortifère. On dure pourtant, toute littérature abolie. Mais la marche est lente jusqu’au dessèchement final. --joël jégouzo--.
Les Hommes dans la prison, Victor Serge, éd. Climats, préface de Richard Greeman, janvier 2004, 260 pages, 14 euros, ean : 978-2841582396.
CIORAN, BREVIAIRE DES VAINCUS -«JE SUIS OCCIS PAR L’IDENTITE»
Dernier texte de Cioran écrit en roumain, confectionné pendant la Guerre, dans le Paris occupé. Cioran vit alors en foyers universitaires, voire dans ces chambres d’hôtels insalubres qu’il affectionne. Il a été pendant trois ans professeur de philosophie, a publié cinq livres, affirmé avec force que l’éthique n’existait pas, mais il demeure un parfait inconnu en France. Cioran se cherche, ne sait pas que son exil sera définitif et qu’il endossera à la perfection une nouvelle identité de métèque. Il dresse le bilan de sa vie, amer. Il n’a pas d’avenir, juste un passé trop encombrant : son identité roumaine non seulement lui pèse et, il le pressent, elle est un obstacle à sa réalisation. Cioran aspire à quelque chose de plus ample, qui refuserait toute limite, celle de la raison comme celle des sentiments. Quelque chose d’excessif. Qui ait la saveur de l’irréparable. l’ouvrage qu’il conçoit en porte la marque, débraillé, inaccompli, refusant la clôture des textes trop bien pensés, trop bien écrits. Mais il ne le publiera pas. Il l’oubliera même, pendant près de quarante ans pour le premier volume, totalement pour le second qui ne sera retrouvé qu’après sa mort, en 1995. Mais même pour le premier, Cioran voudra d’abord le détruire, avant de consentir à l’éditer en lui apportant malheureusement quelques retouches qui en gâteront la spontanéité. C’est que l’ouvrage ne lui plaît pas. Pas assez affirmé. Il y a pourtant déjà tout Cioran là. Mais peut-être en effet, est-il encore trop occupé à renoncer à son identité roumaine qu’il déconstruit vigoureusement, tout comme aux valeurs qui fondent encore cette Europe haineuse et qu’il a en partage.
L’essentiel de sa démarche porte ainsi sur son identité roumaine, qu’il ré-articule pour mieux l’endosser. Elle est un frein ? Qu’elle devienne une malchance universelle. Reconstruite comme valeur négative, cette identité au sein de laquelle personne ne peut s’accomplir, où tous souffrent d’un vouloir dépourvu de volonté, ne devient acceptable que dans cette forme excessive. C’est ça. Il y est presque. Cioran pilonne les fondements de son identité valaque, élève les Carpates au rang de chimères, fait de tout roumain le veilleur des affres d’en bas, l’insomniaque au chevet du malheur des hommes. Le peuple roumain devient sous sa plume le modèle de tous les peuples européens, solitaire, errants, "le dos lesté de glèbe" et recouvrant la terre d’un infini minuscule. Des peuples au sein desquels l’être ne peut vivre que dans les ténèbres, la solitude des êtres s’affirmant partout prégnante, dans l’inconfort d’un langage de dupe que l’on continue pourtant de croire commun. Oui, c’est ça, voilà, il a trouvé où fonder son existence : dans cette solitude, qui est le sens premier de l’être. Une solitude qui vient de ce que rien ne soit adéquat, suffisant, à commencer par l’identité, qu’il désigne formellement comme le grand ennemi de l’homme. Car ce que veut l’être au plus profond de lui, c’est le dehors des choses. Contester le réel, nier pour désintoxiquer l’univers, voilà ses mots d’ordre désormais. Et transformer le réel en prétexte. Ce pré-texte qu’il griffonne, précisément, où surmonter l’inconvénient d’être né. --joël jégouzo--.
Bréviaire des vaincus, E.M. Cioran, vol. II, éditions de l’Herne, traduction Gina Puica et Vincent Piednoir, coll. Carn, mars 2011, 116 pages, 13,50 euros, ean : 978-2851979414.
HOWARD ZINN : AUTOUR D’EMMA GOLDMAN, ANARCHISTE AMERICAINE
Hommage d’Howard Zinn à une anarchiste que l’Histoire officielle s’est empressée d’écarter de son champ. Sans doute n’était-elle pas digne d’être étudiée, ainsi qu’il en va avec les militants ordinaires que les honneurs n’intéressent pas, ni moins un quelconque accomplissement social. Une vie passionnante cela dit, que celle d’Emma Goldman, native de Kovno (Lituanie russe, 1869), juive, émigrée enfant avec ses parents dans l’Etat de New York, plongée dans le monde du travail à la chaîne dès sa seizième année. Mariée contre son gré par un père tyrannique, la lecture la sauva : à 17 ans Emma fuit sa famille, rallie Chicago, alors place forte de la contestation ouvrière américaine. Elle y vit ses premières luttes, y rode son discours révolutionnaire avant de s’établir à New York, pour y organiser les travailleurs immigrés. La famine sévit, leurs enfants, plus frappés par la misère que n’importe quelle autre catégorie de population, crèvent littéralement de faim. Lors d’un meeting, Emma appelle la foule à piller les magasins. Condamnée à deux ans de prison, sa réputation est faite. Infatigable, elle ne cessera de sillonner l’Amérique de conférences en meetings pour soulever les consciences. Déportée en URSS en 1918 à cause de ses prises de position contre l’entrée en guerre des Etats-Unis, elle s’enfuira d’URSS juste après la répression sanglante des marins de Kronstadt,
pour voyager en Europe. On la retrouve en 36, à Barcelone, haranguant une foule immense en pleine Guerre Civile.
C’est ainsi toute sa vie dont Howard Zinn a fait une pièce. Une biographie théâtrale en quelque sorte, peut-être trop magnifiée en dialogues idéalisés, nécessairement, par le propos visant à ramasser toute une vie sous la contrainte théâtrale. Il réussit au fond mieux dans les annexes, ses propres notes en particulier, celles qui concernent sa rencontre avec le personnage et son approche d’historien, décryptant le message essentiel d’Emma, selon lequel le changement social ne peut passer par l’accession au gouvernement d’un parti politique de gauche, mais par l’auto-organisation des citoyens agissant directement contre les sources de leur oppression. --joël jégouzo--.
Howard Zinn, En suivant Emma, pièce historique sur Emma Goldman, anarchiste et féministe américaine, éditions Agone, coll. Marginales, décembre 2007, 172 pages, 15 euros, ean : 978-2-7489-0057-6.
L'INTERRUPTION VOLONTAIRE DE GROSSESSE, UN DEBAT HISTORIQUE
Un débat que ne referma pourtant pas la Loi votée en 1974, tant il paraissait aux participants de l’époque qu’il ne pouvait que rester ouvert au sein d’une société qui ne savait pas trouver les bonnes réponses aux questions qui lui étaient posées. Tout a été dit à ce sujet. Reste, à l’écoute des interventions, un malaise.
Pensé comme droit individuel de la femme, l’IVG prenait place dans une réflexion sur son statut au sein d’une société française en pleine déliquescence, attachée encore à une coutume qui prenait l’eau de toute part. La régulation des naissances, en replaçant d’autorité la femme au centre du débat, ne faisait ainsi que révéler les tranchées d’un univers politique au sein duquel le corps de la femme n’était discriminé qu’en termes de réceptacle biologique, matrice non citoyenne mise à disposition de la Nation pour porter les enfants dont la République avait besoin ! Moins recluse dans sa vocation à la maternité que repliée au fond d’entrailles confisquées, expulsée bien plutôt de cette maternité pour n’être que le contenant d’une résolution moins sociale que nationale, c’est du coup toute la symbolisation culturelle et politique d’une Nation trop vieille déjà que l’on voit à l’œuvre dans ce débat sur l’avortement, dévoilant brusquement à la société médusée le corps démembré de la femme, une cache en fait, aménagée pour accueillir la sanction masculine. Car si cette Loi tentait de parer au danger immédiat des 300 000 avortements clandestins pratiqués chaque année en France, dont bon nombre par ces fameuses faiseuses d’ange armées d’aiguilles à tricoter qui mettaient en danger la vie de centaine de milliers de femme chaque année, si cette Loi tentait de mettre fin en outre à une situation inique et hypocrite qui voyait les riches avorter dans des cliniques privées en Suisse, tandis que les pauvres mouraient entre des mains barbares, si cette Loi se voulait ainsi essentiellement humaine, elle ouvrait aussi une interrogation béante sur ses raisons d’être, à légiférer si tardivement et si incomplètement sur le statut de la femme au cœur d’une société profondément nationale-masculine…
Une société au sein de laquelle la femme ne disposait alors que d’un corps ramené à sa plus simple expression biologique, subissant parfois, littéralement, des maternités de sévices sans parvenir à offrir aux enfants portés le salut d’un amour réellement engagé. C’est cruellement et littéralement cela qui transparaît dans ces débats saturés de malentendus. Cela et l’entrée de la femme dans un univers conscient, ainsi que Lucien Neuwirth le pressent avec talent, au sein duquel elle pourrait enfin vivre des choix assumés, en parfaite égalité avec son compagnon. Au fond, s‘il fallait statuer sur la douloureuse question de l’avortement, ce dont on prit conscience, c’est qu’il aurait fallu depuis longtemps déjà légiférer sur la question de l’égalité réelle des sexes devant la Loi, dans un pays qui vivait encore, sur ce plan là, sous le registre de la coutume. Une Loi mal faite donc, ainsi qu’en témoigne la conscience du législateur d’alors, l’affirmant "provisoire" -ce qui n’est pas le moins troublant du point de vue du Droit et de ses conséquences politiques. Nul n’imaginait en effet qu’elle pouvait être définitive et la situation de la France d’aujourd’hui semble donner raison au législateur d’hier, quand notre pays se trouve toujours dans la fourchette haute des avortements pratiqués en Europe, l’avortement en France ayant fini par banaliser des conduites contraceptives ! Statuant sur l’exception, le législateur laissait ainsi en plan son chantier. Devinant sans doute que la question posée était bien plus profonde que celle du seul désir de maternité. --joël jégouzo--.
SIMONE VEIL - L'INTERRUPTION VOLONTAIRE DE GROSSESSE, DÉBATS HISTORIQUES - ASSEMBLÉE NATIONALE 1974. Direction artistique Lola Caul-Futy Frémeaux, Label FREMEAUX & ASSOCIES, 4 CD.