Umschlagplatz, la femme en tchador bleu -faire sens commun...
Cette fois là j’avais traversé l’Allemagne sans presque m’arrêter. Sinon pour quelques haltes sur des aires d’autoroute et tard le soir, dans une station service. Je me remémorais Berlin, l’une des villes que j’aimais le plus au monde, l’île des musées, la grande synagogue avec, juste en face d’elle, le centre alternatif Tacheless, d’un nom emprunté au Yiddish, qui signifie "petites bêtises".
J’ai roulé toute la nuit. Le jour a fini par se lever. A peine. Le paysage polonais ne se révélait pas encore. J’aimais ce moment indistinct où la Pologne commençait de m’apparaître. Et puis ce fut Varsovie. J’épiais le nom des rues, je cherchais les lieux où Gombrowicz avait vécu. Je pris en photo les trams, me rappelant une controverse célèbre dans les milieux de l’avant-garde littéraire polonaise des années 30, qui opposa Gombrowicz à son ami Bruno Schulz : L’affaire du tramway n°18. Après une toilette rapide dans une station service, un petit-déjeuner frugal, je me suis rendu sur l’emplacement du Ghetto de Varsovie. Je découvrais le Mémorial Rapoport, les immeubles tout autour, la place vide, quelques allées, comme pour se raccrocher à quelque chose puisqu’il n’existait plus rien. Juste un parc où déambulaient des gens, des mamans poussant leur landau, des enfants jouant sur un monticule herbeux dont on pouvait imaginer que, peut-être, il avait surgi de terre sous l’effet du terrassement au bulldozer du vieux ghetto juif. Au pied du monument, quelques fleurs éparses dispersées par des mains anonymes. Il ne faisait ni gris, ni froid, ni sombre dans Varsovie. La ville était même plutôt belle, agréable, le printemps accompagnait mes pas. En quittant la place du Ghetto, je me suis rappelé les scénographies berlinoises des topographies de la terreur, si puissantes dans la nudité de leur expression. Ici, le monument me parut imposer une dimension très impersonnelle du souvenir. La reconnaissance politique de l’événement avait pris le pas sur l’émotion.
Je me suis dirigé ensuite vers Umschlagplatz, d'où on embarquait les juifs du Ghetto vers Auschwitz. Umschlagplatz, rendue célèbre par cette photographie du petit garçon levant les mains devant le fusil d’un nazi. Là s’élevait un monument en marbre, un catafalque, une crypte à ciel ouvert, à peine entrouverte sur la ville avec son entrée en angle aigu. J’en suis vite sorti, je suis retourné m’asseoir sur un banc de la Place du Ghetto, méditer, avant d’y revenir. J’y suis revenu. Une femme en sortait, en tchadori bleu. Le regard concentré. Elle ne regardait rien à vrai dire, semblait perdue dans ses pensées. Je l’observai. Un regard tellement intense. Eloquent. J’ai voulu la prendre en photo. Faire une image. J’ai armé mon appareil. Elle n’a pas bougé, m’a regardé faire. Mais j’ai entrevu dans son regard quelque chose d’autre, pas vraiment de la réprobation mais une lueur, un je-ne-sais-quoi qui m’informait de la stupidité de mon geste. Je n’ai pas pris cette photo. Son regard s’est inscrit dans ma mémoire comme le fil d’une liberté ténue que nous aurions eu en partage, et que je ne pouvais rompre et dont je ne pouvais disposer aussi stupidement. --joël jégouzo--.
SOI COMME SEULE HISTOIRE AU MONDE…
Notre mémoire collective est devenue anhistorique, malgré le repeuplement trivial de ces devoirs dont nous avons entassés pêle-mêle les injonctions.
Elle l’est devenue parce que l’homme contemporain ne peut que refuser l’Histoire : sa soif du seul réel qui fasse signe dans son univers, la fiction de soi, est trop grande pour qu’il accepte de se prendre encore au jeu de l’Histoire des hommes. Un jeu dont il ne peut que se méfier au demeurant car il pourrait, sait-on jamais, le plonger dans la terreur de perdre, comme story s’entend, cette histoire de soi dont il a fini par croire qu’elle était la seule vraie Histoire en marche, la seule dont il fallait attendre quelque chose, un storyboard qu’il protège âprement contre le style par trop envahissant de l’Histoire, ce trop plein de sens tout juste acceptable dans sa forme de spectacle.
Mais ce comportement ne traduit que l’effort désespéré qui l’anime pour ne pas perdre le contact avec soi.
L’homme moderne croit vivre au cœur du réel en imaginant qu’il en est la seule réalité. Une réalité qui abolit l’idée que les événements historiques puissent revêtir une quelconque valeur en eux-mêmes. Car seule cette réalité peut donner voix à l’identité qu’il magnifie en lui.
L’Histoire ne peut ainsi plus être vécu que sous la forme d’une épiphanie de soi. Mais parce que nous avons oublié que le monde était resté plus grand que nous et que parfois l’Histoire pouvait faire irruption dans son indécidable vérité, celle-ci est devenue pour chacun d’entre nous un terrifiant dialogue avec l’Autre. Entre l’Histoire et nos vies s’est ouvert en définitive un abîme, une rupture radicale de continuité. Nous ne pouvons y croire. Nous ne voulons pas y croire. Quel pourrait être le sens de l’Histoire au demeurant, en dehors de Soi ? Mais en attendant l’apocalypse, la sienne, celle de sa mort individuelle s’entend, dénombrée dans l’un comme perdition du tout, l’homme contemporain n’a pas réussi à démontrer qu’il était au dessus du sens. Etre sa propre cause ouvre ainsi plus que jamais au retour du plus effroyable sens qui soit : celui de ne plus vouloir faire sens commun. --joël jégouzo-
image : un emballage de Christo.
OLIVIER ROLIN : DU GROTESQUE MAO A LA SUFFISANCE BOBO…
Olivier Rollin raconte. Les années 50 et leur mélancolie historique, cette époque sans TGV, sans internet, sans ordinateur. Olivier Rollin raconte et contourne l’Histoire qui s’épuise ici en anecdotes brillantes, exhibant la pertinence convenue d’un essayiste qui aurait lu le Barthes des mythologies, émaillé d’une lucidité toute d’à propos à confier, après tant d’autres, que la Seconde Guerre mondiale aura été comme le trou noir déviant toute la trajectoire d’une génération née intellectuellement d’un événement qu’elle n’avait pas connu. Du bout de sa plume élégante Olivier Rollin réveille les années soixante, le quartier latin et ses faux airs canailles de petits bourgeois affairés à une révolte de pacotille, dit-il, le Che en bandoulière, le poing haut bradé pour une révolution soldé à prix coûtant, nostalgique de l’ère du stencil, des rouleaux encreurs, des ronéos. Il se rappelle, tout doux, les tracs de l’époque que l’on faisait sécher sur des fils d’étendage comme du linge de maison, les tracts comme une main tendue en désespoir de Cause (du peuple), dit-il, et Gédéon, leur grand dirigeant maoïste.
L’engagement ? Olivier Rollin parle de la haine des notables dont il était pourtant, des Comités Vietnam, ce bout du monde convoqué au chevet de leurs nuits enfiévrés pour justifier l’érosion, déjà, d’un engagement auquel il semblait ne pas croire. Au fond, Olivier Rollin nous parle des enfants de Juin 68, qui refusaient de voir disparaître les drapeaux rouges et les portes des usines de leur imaginaire d’adolescents. Il le raconte à la fille de Treize, son vieux pote décédé comme par maladresse, tout comme Battisti s’adressait à sa fille, à croire qu’ils étaient vieux déjà, déjà désabusés, revenus de tout et seulement soucieux de leur lignage. Olivier Rollin raconte l’époque du SAC, les nettoyeurs de Mai 68, mais n’a rien à dire sur le présent. Sinon qu’il se serait rétracté sur lui-même. Sinon que les immigrés d’aujourd’hui, à l’en croire, ne seraient pas fréquentables à faire régner leur terreur de Lumpenproletariat…
Une autobiographie assommante en somme, saturée de sarcasmes où les faits d’armes des maos sont ramenés au pur grotesque d’actions désordonnées, mal pensées, mal préparées, mal ficelées et justifiant après coup que l’on biffe et se moque de tout engagement politique, à gauche. Redevenu le bourgeois qu’il n’a jamais cessé d’être, mais sans complexe aujourd’hui, voici qu’il réduit, comme tant d’autres avant et après lui, cette histoire du militantisme français aux quelques facéties des petits-bourgeois de la rue d’Ulm. Il est curieux, vraiment, de voir comment, dans cette prétendue Gauche des élites françaises, l’Histoire ne peut s’entendre que de celle des élites et de leurs héritiers. Curieux que nul n’ait songé à écrire une histoire "populaire" de l’ultra-gauche française, à la manière d’un Howard Zinn par exemple. Curieux qu’aujourd’hui encore la liquidation du peuple de Gauche par les élites de Gauche se soit autant accommodée d’une histoire aussi sirupeuse que celle dont on nous berce, oublieuse de ce peuple des militants de base férocement engagé, lui, dans la traduction politique de sa "haine de classe", et non cette soit disant aversion dont tente de se prévaloir Olivier Rollin pour avouer à mi-mot que l’Histoire, il n’en a rien à faire : railleuse et héritière, la seule Histoire qui vaille semble-t-il, dans cette France nauséabonde, c’est l’histoire de soi comme seule histoire au monde… --joël jégouzo--.
Olivier Rolin, Tigre en papier, Seuil, Fictions et compagnie, 2002, Points Seuil, 2003.
PONGE, LE pARTI PRIS DES MOTS -muer la raison en réson…
"Parler les choses", dit Ponge, et non parler des choses.
Le soleil à l’aube où puiser son courage, celui qu’il faut par exemple, pour se décider à parler.
Le parti pris des mots, compte tenu de la clôture du langage, dans l’illusion de dire les choses, ajoutant à leur monde muet le raccommodage du nôtre, ravaudé au fondement du mot, cette chose aussi incongrue qu’incertaine,
N’exprime
ni quelque vérité ni quelque souffrance, travaillant simplement la langue son matériau, comme dans cette sorte de peu mallarméen -que Mallarmé finit par disperser au-dessus de nos têtes (ce n’était donc que cela, la création littéraire, un pur jeu formel ?).
A quoi relier le langage ?
Ou bien chercher, à l’intérieur du même, dans ses recouvrements bêlants, une épaisseur,
creuser jusqu’à la matière sensible, analogue à cet inaccessible des choses ?
N’y aurai-il que du tragique à prendre le parti des mots ?
Ou de la jouissance -ce qui revient au même.
Retournez les mots encore, défigurez le beau langage conseillait Ponge.
D’un coup de style plutôt que de dé. Refusez la fermeté péremptoire des cénotaphes.
Le parti pris des choses. Qu’un galet remonte le Déluge -(Paulhan s’en agaçait, prétendait que Ponge confondait (il le dira), poésie et méditation).
Méditer alors.
L’appel des choses dans leur secret mot d’ordre, loin du ravissement citadin, comme si les mots pouvaient avoir partie liée avec la nature. Le brin d‘herbe, le coquelicot, que risquer à le dire ? S’arracher à la rumination langagière ambiante ?
Au Chambon-sur-Lignon, Ponge situait le lieu où les choses étaient, croyant toucher à l’illumination rimbaldienne en caressant le rhum des fougères, les fougères, enracinées dans son regard.
Ni ceci ni cela pourtant, la conscience épousant quelqu’ultime raison, mieux, les occultant toutes dans le sensible de l’émotion. (Moins panthéiste qu’on a voulu le croire cependant, l’ami Ponge, plus chrétien qu’il ne l’a avoué dans ce renversement des arrogances, quand il plonge, remonte la chaîne, refait tout le chemin de l’évolution vers la cellule, en réserve de l’humain).
Les façons du regard alors. Ponge dit l’œil, supplication "aux muettes instances que les choses font qu’on les parle pour elles-mêmes, en dehors de leur signification".
Ne resterait qu’à se lancer, décrire la sympathie universelle, comme il l’écrit en 1953, cette "motion que procure le mutisme des choses qui nous entourent". Franciscain, Ponge. S'épinglant au premier brin d’herbe venu, pour découvrir qu’il n’y a rien à entendre : la feuille ne dit que l’arbre.
Parler les choses... Et jouir de l’énoncé.
Parler les choses, non pas décrire leurs qualités –cela, c’est l’affaire des botanistes. Mais contempler leur reflet en nous. Peut-être même pas : prier, se reposer en elles, accomplir cette sorte de retour vers la douceur immanente des choses, que Ponge appelle raisons de vivre.
En 1947, Ponge donne une conférence : "tentative orale", au cours de laquelle il fomente une forêt dont les "troncs gémissent, (… les) branches brament". Elle rend un son, cette forêt. Alors Ponge de se rappeler Malherbe, qui savait muer la raison en réson. La résonance. Dans quel vide de pensée la faire tenir ? L’arbre en alexandrin de Ponge nous en dit-il quelque chose ? Que la forêt ne soit plus une métaphore ! Le sens se donne et se retire, dans sa copieuse foliation.
Son De natura rerum, au fond, bruissait peut-être encore de trop de l’infime manège du verbe des salons. L’évasion en fin de compte, plutôt que la contemplation. Ponge y réussit pourtant : le poème comme phénomène, exclu de la Cité. --joël jégouzo--.
Erri de Luca, Le poids du papillon
Je l’ai mal lu ce texte. Je n’ai pas su le lire disons. Je suis passé à côté parce que j’ai mis la main sur lui par hasard, après avoir été dépité par la lecture de Tigres en papier d’Olivier Rollin.
Je l’ai lu l’attention flottante, comme il arrive parfois, attachée à la ligne d’écriture m’en évadant, distrait par l'empennage d’un insecte entré par la fenêtre, le nez en l’air songeant à autre chose, à cette histoire animale qui suit la nôtre sans jamais l’épouser, l’humain saupoudré de zoê, supportant beaucoup de souffrance dans son attachement au fait de vivre très bonnement, comme s’il y avait une sorte de sérénité -(enèmeria, la belle journée)- de beaucoup préférable au bios des grecs qui s’entend, lui, d’un vivre au sens du groupe humain que nous formons, encore. PESSOA, POEMES ANGLAIS
Life lived us, not we life. We, as bees sip,
Looked, talked and had. Trees grow as we did last,
We loved the gods but as we see a ship.
Never aware of being aware, we passed.
Points Seuil édite en un seul volume les poèmes anglais de Pessoa. Loin du tapage littéraire, conscient de son talent, Pessoa écrivit tout au long de sa vie des poèmes sublimes. Des poèmes qui ne visaient en rien une quelconque idéalisation du monde et ne cherchaient pas à faire accéder le réel au sublime littéraire, mais cherchaient plutôt à se nouer à cette extraordinaire compacité du monde, loin de ce goût de mort et d’inutilité que la gloire littéraire procure. Une comparution en quelque sorte, dans un style élisabéthain qui prend parfois des accents shakespeariens, réconciliant la compréhension et la vie, même s’ils semblent écrits comme pour offrir à la vie une issue, peut-être métaphysique. Le geste le plus simple, ouvrant à la plus grande des réalités : écrire… --joël jégouzo--.
(la vie nous a vécus et nous la vie.
Comme des abeilles buvant à petits coups
Nous avons regardé, parlé, possédé.
Les arbres poussent tandis que bous durons
Nous aimions les dieux, mais comme on regarde un navire.
Jamais conscients d’être conscients, nous avons passé.)
(Epitaphes – inscriptions, Lisbonne, 1920).
Poèmes Anglais, Fernando Pessoa, traduit du portugais par George Thinès, éd. Points bi-lingues, avril 2011, 242 pages, 7,50 euros, ean : 978-2-7578-2323-1
NAKBA, LA COMMEMORATION INTERDITE
De nombreuses morts, palestiniennes, ont marqué hier la commémoration de la Nakba –la catastrophe- au lendemain des commémorations de la création de l’Etat d’Israël.
La Nakba, l’exil pour les Palestiniens.
Déjà, Mila Saïd Ayache avait été tué vendredi dernier. 16 ans, succombant à des blessures par balles, alors que la police affirmait dans un communiqué laconique que seuls trois protestataires avaient été "très légèrement touchés". Mais l’important dispositif sécuritaire mis en place, des milliers de policiers déployés en renfort à Jérusalem-Est et dans le nord d'Israël, l’armée déployant de son côté sept bataillons supplémentaires en Cisjordanie occupée, montrait à l’évidence que Netanyahou n'entendait pas exclusivement parer aux débordements possibles.
La Nakba. 800 000 Palestiniens forcés de quitter leurs terres en 48. Ils sont aujourd'hui 4,8 millions, avec leurs descendants, à attendre un hypothétique retour. Exilés en Jordanie, en Syrie, au Liban ou dans les territoires palestiniens. Plus de soixante ans après le vote d’une résolution jamais appliquée. La résolution 194 du 11 décembre 1948 était pourtant on ne peut plus claire, qui, en particulier dans l’article 11, "décidait" -les termes mêmes de l’article-, "qu’il y (avait) lieu de permettre aux réfugiés qui le désirent, de rentrer dans leurs foyers le plus tôt possible et de vivre en paix avec leurs voisins, et que des indemnités doivent être payées à titre de compensation pour les biens de ceux qui décident de ne pas rentrer dans leurs foyers et pour tout bien perdu ou endommagé (…)".
Ils attendent toujours. Depuis 1948. Date de la création de l’Etat d’Israël, dont les conséquences indirectes furent terribles pour les populations arabes vivant en Palestine : celle-ci fut purement et simplement rayée de la carte, et une grande partie du Peuple palestinien contraint à l’exil. Plus de 500 villages palestiniens furent en effet détruits. Pourtant la déclaration d’indépendance d’Israël de 1948 disait : "Nous tendons la main de l’amitié, de la paix et du bon voisinage à tous les Etats qui nous entourent et à leurs peuples. Nous les invitons à coopérer avec la nation juive indépendante pour le bien commun de tous. L’Etat d’Israël est prêt à contribuer au progrès de l’ensemble du Moyen Orient."
Ils attendent donc, au mépris de la résolution 181 de l’Assemblée générale des Nations Unies du 29 novembre 1947 adoptant, à la majorité des deux tiers, le plan de partage de la Palestine qui prévoyait la création d’un Etat juif, d’un Etat arabe et d’une zone "sous régime international particulier".
Ils attendent toujours. "Nous devons empêcher à tout prix leur retour ", déclarait David Ben Gourion, le 16 juin 1948. Une résolution tenue, pour le coup. --joël jégouzo--.
Résolution 194 de l’Assemblée générale de l’ONU (11 décembre 1948)
texte intégral de la résolution.
Image d’archives, l’exil palestinien et les camps de réfugiés, 1948.
http://www.voltairenet.org/article153320.html
ps : L’AFP a rapporté que la Knesset (le Parlement israélien) a adopté une loi controversée qui pénalise les organismes qui commémorent la "Nakba". Le projet de loi --présenté par le parti national-populiste Israël Beiteinou du ministre des Affaires étrangères Avigdor Lieberman-- a été définitivement adopté par 37 députés contre 25, a indiqué l’AFP. La nouvelle loi prévoit des amendes pour les organismes financés par des fonds publics, telles que des municipalités et des institutions éducatives, qui marquent chaque année le "deuil" de la "Nakba" ou qui soutiennent à cette occasion des activités qualifiées de "contraires aux principes de l'Etat" israélien. L’Association pour les droits civiques en Israël (ACRI) a exprimé son mécontentement à travers un communiqué : "Cette nouvelle législation vise avant tout la minorité arabe israélienne, ce qui contredit les valeurs fondamentales de la démocratie et de la liberté. (...)
"En pointant du doigt les citoyens arabes israéliens, en les décrivant comme dangereux et déloyaux vis-à-vis de l'Etat, certains tentent d'imposer leur vision et leur interprétation de l'Histoire", a déploré l'organisation.
Pour rappel, les Arabes israéliens sont au nombre d'1,55 million, soit 20,4% de la population d'Israël. Ils sont les descendants des 160.000 Palestiniens restés sur leurs terres après la création de l'Etat d'Israël en 1948.
GHERASIM LUCA : HEROS-LIMITE
(…) Leur monde est une boule ronde, lisse, purpure, aux bords innés, inabord, d’abord il est inabordable, pas de fissure où se fourrer, pas de voie pour y pénétrer, et puis, et puis, il se méfie de nous, tic tic, il est métaphysique, tic, le grand tout métaphysique. (…) LETTRE DE JORGE LUIS BORGES A FERNANDO PESSOA
Le sang des Borges de Moncorvo et des Acevedo (ou Azevedo) peut sans géographie m’aider à te comprendre, Pessoa. MARTIN WALSER : ACCEPTER LA TERRIFIANTE NORMALITE…
Parmi les écrivains allemands de sa génération, Martin Walser était bien le dernier à n’avoir pas abordé la période de la Seconde Guerre mondiale. Qu’est-ce qui pouvait bien le retenir de le faire ? Quel scrupule, sinon l’ambiguïté de l’exercice, quand désormais ses termes en étaient convenus ? Longtemps Martin Walser s’interrogea sur la validité de ces retours sur le passé, qui nourrissaient désormais un quasi genre littéraire, et pas seulement en Allemagne. Il crut y déceler quelque chose comme un manque de justification du présent, voire, pire : la volonté d’offrir au passé un présent enfin convenable, quand nombre d’auteurs demeuraient à ses yeux dupes des mensonges du passé. Pour ne pas y sombrer à son tour, il se résolut à n’écrire qu’en essayant d’accueillir le passé tel qu’il fut : le nazisme dans sa banalité quotidienne, sa familiarité, les convivialités intrigantes qu’il dessinait, la terrifiante normalité que les allemands avaient accepter de vivre. Son livre lui valut le Prix de la Paix en 1998, et provoqua une énorme polémique en Allemagne.
Né en 1927, Martin Walser n'avait pas même six ans quand Hitler arriva au pouvoir. Il en avait dix-huit à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Douze années sous Hitler, qui sont précisément celles qui informent son roman, largement autobiographique.
Le petit Johann a donc six ans lorsque Hitler accède au pouvoir. Il vit près du lac de Constance. La pauvreté y était le lot quotidien d’un bourg où les gens avaient espéré cette arrivée au pouvoir dont ils pensaient qu’elle les soulagerait économiquement. Hitler aux commandes, se met peu à peu en place le mensonge du miracle allemand. Une communication bien rôdée, autour d’une politique économique inefficace en réalité, artificiellement prospère sous l’impulsion de la machine de guerre allemande, créatrice d’emplois, mais pas de richesses. La mère de Johann prend sa carte du parti : elle tient un restaurant, espère capter la clientèle des adhérents. Le père, lui, résiste à sa manière : il enseigne à son fils l’amour des langues, l’écoute de ces mots venus d’ailleurs que les nazis ne veulent plus entendre. Johann y grandit en liberté et curiosité pour cet Autre que le régime veut abolir. Voilà tout l’univers du roman, loin de la fresque historique, loin de tout héroïsme, au plus près de la vie que l’auteur vécut. Sans fard. Sans minauderie. Bien sûr, l’Histoire traverse les regards, les défilés et le prosélytisme nazi, les discours de Goebbels. Reste l’essentiel : la vie banale d’une petite ville de province, soulagée de n’être pas le théâtre d’un champ de foire plus horrible. Un petite ville pas vraiment concernée. Faisant le dos rond. D’une certaine manière, il y avait un vrai courage à l’écrire, cette terrifiante normalité que l’on voulait taire aujourd’hui.
Johann grandit, combat, finit par découvrir que seule la langue est source vive. En restituant à l’enfance l’innocence de sa langue, Martin Walser a cru ainsi la sauver des flétrissures de l’Histoire. Soldat de la Wermacht à la fin de la guerre, enrôlé de force comme tant de jeunes allemands d’alors, on lui a reproché sa trop grande retenue, à se contenter de dépeindre une existence presque heureuse dans cette petite ville des bords du lac de Constance, épargnée par les atrocités du régime même si l’idéologie nationale-socialiste s’y répandit aussi. La polémique prit ensuite de l’ampleur quand, en 1998, dans un discours prononcé à l'église Saint-Paul de Frankfort, Martin Walser affirma que le temps était venu de "tourner la page d’Auschwitz". Non qu’il fallait oublier, mais parce que, selon lui, la répétition des représentations finissait par faire entrer Auschwitz dans la banalité de la commémoration. L’argument peut se comprendre, même s’il ne peut s’admettre. Plus troublant, Martin Walser s’opposa à la remise à neuf périodique des camps. Là encore, l’argument peut s’entendre : faire des camps des musées ? Mais quelle muséographie mettre en place qui satisfasse les exigences de la mémoire et celles de l’esthétique muséale ?… On le voit, ce n’est pas en poussant des cris d’orfraie qu’on règle cette épineuse question de l’adéquation d’une scénographie artistique à son projet mémoriel… Martin Walser prétendait, lui, qu’à s’y engager, on finirait par instruire un rituel confortable qui n’interrogerait plus rien, ni personne. Refusant de mémoiriser le nazisme –ce en quoi on ne peut que lui donner tort-, Martin Walser plaidait pour le développement d’une conscience individuelle plutôt que collective. C’est là toute son erreur en somme : le musée est l’instrument privilégié de la mise en forme de la conscience collective, l’espace institutionnel qui délivre, pour les siècles à venir, la forme que la cohésion sociale doit prendre. La mise en forme de la conscience collective est ainsi l’affirmation nécessaire d’une vision du monde, capitale pour qui veut construire l’être-ensemble. --joël jégouzo--.
Une source vive de Martin Walser, traduit de l’allemand par Evelyne Brandts, coll. Pavillons, mars 2001, 440p., ISBN : 978-2221090446.