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La Dimension du sens que nous sommes

LES PIERRES FETIDES DE LA TERRE D’ETRURIE… (suite toscane 5)

12 Mars 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

Toscane-fevrier-2011--116-.JPGLe brouillard toscan sur la route d’Ombrie. Chiusi, terre d’Etrurie. Les étrusques, un peuple fascinant, mystérieux, moderne : pour exemple, la place de la femme dans leur civilisation.

Le Musée archéologique. Me fascine une plaque de cippe funéraire, témoin d’un culte des morts formulant très tôt dans l’histoire humaine l’idée d’un royaume où les ombres se retrouveraient après leur éprouvante descente aux enfers, pour y apprendre le bonheur qu’ils n’ont su inventer de leur vivant…

Terres cuites, bronzes, sculptures en ivoire, pierres incrustées de céramiques. Les ateliers de la région de Chiusi s’étaient illustrés dans la production de monuments funéraires taillés dans une pierre locale -un tuf gréseux baptisé pierre fétide-, et décorés de scènes empruntées au cérémonial des funérailles. Sur l’une de ces plaques, l'exposition du corps de la défunte avant son incinération. Un cortège de pleureurs s’avance, une jambe, le balancé des bras, un chien dansotte près du lit mortuaire.

Exhibés derrière leurs vitrines, des canopes, ces urnes cinéraires en forme de pots ovoïdes, refermés par des couvercles à tête humaine. J’observe le soin avec lequel les artisans ont tenté de donner à ces vases une apparence anthropomorphe. Etait-ce pour rendre au défunt l’individualité que l’incinération lui avait ôté ? Ici le canope d’une femme élégante, les lobes des oreilles percés, parés naguère de pendants luxueux.

Toscane-fevrier-2011--16-.JPGJe songe aux étrusques sur le sol d’Etrurie. A leur labeur incessant pour irriguer les terres et les cultiver. Je songe à ce peuple qui entra dans l’Histoire avant les Romains et qui attacha une telle importance au monde des morts. D’où venaient-ils donc ? Hérodote soutenait qu’ils venaient d’Orient. Depuis les rives de l’Arno jusqu’à celles du Tibre, je vois en eux, justement, comme une porte ouverte sur les civilisations non européennes. Et refermée trop tôt. Nous laissant pour énigme une langue inconnue et ces innombrables monuments et vases, statues, bas-reliefs, ciselures et autres objets précieux. Un peuple sensuel qui avait émaillé ses plaisirs de scènes de mort… Et tandis que les romains avaient placé leurs tombes à la surface du sol, eux les avaient enfouies dans le giron de la terre. Ils avaient creusé des labyrinthes dans le roc, sous les collines, sous les champs. Un vrai parcours, celui-là même, peut-être, que les morts empruntaient pour rallier les enfers ?

Toscane-fevrier-2011--114-.JPGLa conservatrice nous guide jusqu’à l’une de ces nécropoles, découverte récemment. En voiture. A travers champs, le paysage soudain rayé d’un soleil blafard qui peine à s’élever au dessus des collines. Un sentier, tours, détours, un tertre grossier soutenant une porte en bois, aérée d’une grille rongée par la rouille. Une simple clef en ouvre l’accès. Elle me précède, tâtonne dans l’obscurité, trouve l’interrupteur, allume une lumière falote. Devant nous, creusé dans la terre, un étroit tunnel de briques. Un labyrinthe s’offre à quelques pas. Je crois entrer dans l’intimité d’une demeure rugueuse. La pente du tunnel s’incline, il faut se courber pour marcher et découvrir enfin les chambres funéraires. Mesurées. Privées.

Un peuple immense s’agitait autrefois dans cet isolement où le voyageur n’ose plus s’aventurer. J’ai sous la main, dans la dilection de la terre, les poteries noires de Chiusi. Je devine sur l’une d’entre elle des animaux fantastiques, sphinx, chevaux ailés, griffons, sirènes. Il en est que l’on pourrait prendre pour des canopes égyptiens. Je songe à Marilou, là, sous la terre. Sa chimère à la nage traverse mon regard. Je touche la pierre fétide où l’on a creusé les traits d’une femme décédée il y a plusieurs milliers d’années. N’est-ce que cela désormais, m’entretenir avec elle ? Je songe qu’il ne reste rien de Marilou, là sous la terre en compagnie des morts, où je l’ai rejointe sans m’en apercevoir. Et puis tout disparaît. Ne reste que son vide comme une place manquante, dans ce moment où son image avait surgi. Rien. Son image disparue et moi qui œuvre, là, sous la terre, à sa résurrection. Mais non, rien, la pierre fétide, double rituel des corps disparus, marquant leur masse manquante.

En remontant à la lumière, je songe toujours à Marilou. La clef dans la serrure, la chaîne entre les barreaux, la campagne toscane, le brouillard, qui se lève peu à peu. Des gestes frustes éparpillés au-dessus de nos têtes. Qu’y a-t-il du côté des choses muettes ? Je songe que je n’ai toujours pas offert à Marilou ce Kolossos que je lui promettais, canope, chant funèbre dans sa pureté non voilée comme événement de l’âme. Je songe également que j’ai tort de croire encore que Marilou n’est pas partie pour le long voyage des enfers, et qu’elle s’est contentée de fermer les yeux. –joël jégouzo--.

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Marine Le Pen et Nicolas Sarkozy vont en bateau…

11 Mars 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

Affiche petain 1152Il ne reste que l’horreur des statistiques à venir. Misère, chômage, précarité, immigrés, sans-papiers, sdf et passons-en de plus avilissantes, DSK félicitant les dictateurs et conspuant l’Europe pour ses dépenses sociales excessives …

Il ne reste que des informations, des données, les contours arithmétiques de la misère et de la violence sociale qui nous est faite.

Et demain, la négociation par l’émeute, le dernier lieu de la délibération nationale.

Les récits qui encadraient normativement l’oppression ont disparu. Ne restent que des relevés sans vie qu’égrène l’INSEE d’année en année. Des traces du tragique que nous ne savons plus revêtir d’aucune forme.

L’heure est archéologique.

Et grave : la figure de l’histoire politique contemporaine ?

Une caricature, liée à l’immobilité de ce qui reste. Marine en médaillon, la (f)Rance du tout national et du débat contre l’Islam à l’heure du printemps des Peuples Arabes, son identité défaillante, enracinée dans les stéréotypes des communicants modernes, DSK en patron, au niveau où s’est immobilisée la misère de l’être politique contemporain, qui vient de rabougrir frénétiquement l’horizon de cette humanité dont nous ne sommes même plus.

Et quelques images brandies comme une menace, calfeutrées de commentaires indigents qui n’excèdent jamais les données brutes.

Rien qui se prête à la construction du grand récit social dont nous avons besoin.

La foule prise comme écran, non disponible.

Et personne pour s’inquiéter du renversement (f)rançais du regard humain, dirigé naguère vers le ciel.

Le monde qu’ils nous ont fait est devenu immonde.

Ne surnagent que les choses, qui n’ont plus besoin de rien.

La France n’est plus. Elle gît à terre. Morcelée, disloquée, en proie à l’une de ses convulsions honteuses dont elle a le secret. En proie au désordre intellectuel, politique, moral. Marine en médaillon. Aucun autre rêve que de jeter les immigrés à la mer.

La page se tourne, la page est tournée, son rêve d’hégémonie blanche la réduit lentement à l’ignominieux. Debout derrière ses remparts, mâchoires crispées, semblable à une forteresse de pacotille, prise d’assaut par des fourmis noires.

L’Histoire tourne la page, la (f)Rance s’engage sur une pente infamante.

Un monde chaque jour plus médiocre, nivelé par la haine, désarmant de l’hostilité de tous contre tous, ouvrant en grand la porte du gâchis "national".

Un pays où l’ambition personnelle achève ce que l’intérêt égoïste a commencé. Pourquoi nous cramponner à cette épave ?

Pourquoi ne pas nous libérer de ses hypothèses paralysantes : Marine, DSK, Sarko ?

Qu’est-ce qui nous empêche de prendre part à l’édification de ce monde nouveau : le Printemps des Peuples Arabes ? –joël jégouzo--.

 

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LA REVOLUTION TUNISIENNE, LES ARABES ET LA MER…

10 Mars 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

jasmin-femme.jpgPartout dans le monde la vague de la révolte arabe pousse son espoir.

Du Maroc à la Chine, une formidable onde de choc traverse les mers, les continents, les frontières.

C’est d’abord cela que les révoltes arabes nous ont permis d’entrevoir : cette solidarité des opprimés capable de générer une éthique que n’enfermeraient plus ces rhétoriques lamentables qui nous tiennent lieu de pensée.

C’est cela que ce Printemps des Peuples nous offre, déjà : la remise en cause de la cristallisation géographique -les peuples ne connaissent pas les frontières.

Ce Peuple dont la notion même nous était devenue parfaitement incongrue –relisez les pages de Foucault à ce sujet, analysant avec une rare lucidité la longue, lente, roborative transformation, dans nos démocraties néo-libérales, de la notion de Peuple (qui est une catégorie politique) en populations (qui est une catégorie biologique). Voici que soudain le Peuple fait de nouveau irruption dans le champ de l’Histoire. Et que, repartant de l’humain, il nous apprend que le politique ne s’épuise pas dans les dispositifs gouvernementaux.

Le Printemps Arabe qui se poursuit aura remis en cause avec une belle santé l’idée de frontière, qui est une idée politiquement régressive, une invention coercitive destinée à enfermer dans un destin masochiste les populations prises à son piège. C’est cela, déjà, la grande victoire de ces révoltes, qui visent rien moins qu’à dénoncer l’extension planétaire de la civilisation néo-libérale exportant partout ses barbelés pour enfermer les Peuples et les dresser les uns contre les autres.

Car nous sommes bien face à une guerre absolue. Et de ce point de vue, les révoltes arabes sont notre seul espoir de reconstruire un monde nouveau.

A l’idée de populations, préférons donc celle de Peuple et affirmons avec force que l’indétermination nationale des peuples est aujourd’hui notre chance. Il faut imaginer et multiplier les transgressions par rapport aux frontières, autant géographiques que politiques, culturelles qu’intellectuelles. Il faut combattre la sédentarisation morphologique des nations, des cultures, des identités. Refuser la fin de l’âge du projet politique telle qu’elle nous est prescrite par nos démocraties fantoches. Car ici, ne nous détrompons pas, nous ne faisons que subir la mise en scène de l’idée de démocratie. Une mise en scène pitoyable, éprouvante dans un pays tel que le nôtre, où l’on ne cesse d’agiter le chiffon de la haine de l’Islam, réalisez : au moment même où les Peuples Arabes nous invitent à repenser le monde !

La démocratie française est devenue le gouvernement du déficit démocratique. Il est de la plus extrême urgence d’ouvrir de nouvelles possibilités thématiques qui ne soient pas celles du repli sur soi, ainsi que leur fameux débat contre l’islam nous y invite ! Et nous rappeler que ce qui doit définir l’homme, c’est son indétermination, pas son identité. –joël jégouzo--.

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Artemisia Gentileschi, la radicalité du voir (suite toscane 4)

9 Mars 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #DE L'IMAGE

judith-copie-1.jpgMusée des Offices, Florence. Face au Sacrifice d’Isaac, de Caravage, Judith décapitant Holopherne. En écho. Aucun commentaire, juste ces deux tableaux qui se répondent. Non : un cartel pour nous apprendre que celui d’Artemisia fut remisé dans le recoin d’un palais jusqu’en 1777, soit pendant presque 165 ans. Parce que trop violent.

 

Je vois le bras de Judith, le cou d’Holopherne.

Je connais la biographie d’Artemisia, interdite d’accès à l’enseignement des Beaux-Arts, son père lui offrant en précepteur le peintre Agostino Tassi. Je sais qu’il l’a violée. Qu’il lui a promis de l’épouser mais qu’il s’est enfui. Je sais le procès intenté par le père d’Artemisia. La longue instruction de sept mois, les pièces révélant que Tassi avait projeté d’assassiner sa fille. A travers ce procès, on découvre un homme sans scrupules, incestueux, voleur. Je connais cette histoire. Et celle d’Artemisia, humiliée jusque dans la salle des audiences, soumise à l’ignominie d’un examen gynécologique public destiné à vérifier la véracité de ses accusations. J’ai lu les actes du procès. Des pages crues. Je connais l’histoire, et celle des thèses féministes du XXe siècle faisant d’Artemisia une victime de la violence des hommes. Je sais qu’à propos de cette toile, on a élaboré une construction psychanalytique, pour interpréter sa violence comme un désir de revanche par rapport à la barbarie qu’elle a subie. On dit que Judith a ses traits, Holopherne ceux de Tassi. Dans l’horizon de cette interprétation, je sais la redécouverte d’Artemisia et sa sortie de l’ombre. Depuis ce viol. Qui aurait ouvert droit à l’exercice d’une force expressive que son langage pictural traduirait avec véhémence, et justesse. Je sais le charme énigmatique dont on a ensuite revêtu sa personnalité. J’ai été, moi aussi, fasciné par la violence du tableau, par sa brutalité, son réalisme, par la délectation, la sensualité et la férocité des expressions qui s’y font jour.

 

Mais qu’est-ce qui, profondément, y menaçait à ce point tout spectateur, que l’œuvre ait été soustraite à toute contemplation pendant 165 ans ? Qu’Artemisia ait exploré avec une rare audace son propre inconscient visuel et que ce faisant, elle y ait rencontré le nôtre ? Mais qu’est-ce qui donne à ce désir cette puissance ? Le couteau dans la chair découpée ? Que la représentation, peut-être, ait été pareillement évacuée sous le voir ? D’où a surgi ce réel qui repoussa tant ? De quelle jouissance inédite, qui autorisait subitement de voir dans une perception parfaite, un objet de désir dont jusque là nul n’avait idée ?

 

Comment fabrique-t-on une image insupportable ? Quel objet insensé l’œil a-t-il donc dévoilé, ici ? A quel type de regard s’expose le tableau d’Artemisia ? Il semble effectuer une structure inconsciente, m’affirme-t-on et je veux bien le croire, pris moi-même à mon propre piège d’avoir vu ce qui, à sa surface, n’était que représentation. Mais d’où le regard ferait-il donc retour sur un mode aussi dangereux, qui serait parvenu à reconduire tout le dispositif visuel du tableau dans la réalité ? Et quid du spectateur, en proie au désir de contempler cette violence initiale, piégé soudain dans sa pulsion voyeuriste ? Qu’y a-t-il donc à voir, sinon la possibilité de l’horreur que nous savons voir déjà ? Être le couteau, le bras, la tête que l’on tranche. A-t-on soustrait ce tableau pendant 165 ans à nos regards parce qu’Artemisia y avait secrètement organisé des retrouvailles avec le monde réel, qui palpite, là, sous l’image, consignant le regard brusquement l’enfermant, le reployant, l’enroulant dans sa gangue mutique ?

 

A la représentation ordinairement peinte, elle venait de substituer la vision de la chose dans l’image. Judith égorge bien Holopherne. Le spectateur, piégé dans les méandres de ses propres regards sur le monde, vient de récupérer à son seul profit la jouissance de la scène, tandis que le voir exhibitionniste d’Artemisia fait advenir l’événement d’un réel dans l’image, la lame, le tranchant, ouvrant comme des lèvres dans la plaie sous le cou, appât de notre pulsion scopique. La brutalité du voir serait donc sa visée, dans ce voyeurisme inconscient qui nous appelle tous et où, peut-être, Artemisia montre le voir qui la hantait ? Ce qu’elle donnerait à voir serait alors d’une radicalité impensable. Un voir sans pitié, qui s’approprierait le voir de l’autre comme seul destin de la peinture. Le voir, qui plus est, d’une femme versant le sang de l’irréparable. D’où vient-il à sourdre du reste, ce sang révélateur d’un désir implacable ? Qu’est-ce qui est donné à voir dans ce saignement, sinon un exhibitionnisme triomphant ? Ouvrir une autre source du saigner, le scandale d’Artemisia. A moins que le scandale ne soit dans ce partage de nos jouissances, orchestré par elle, jouissant de voir sa jouissance se donner pareillement à voir. Et qu'importe que Judith ait ou non les traits d'Artemisia : l'événement de la peinture est ailleurs… --joël jégouzo--.

 

Judith décapitant Holopherne, vers 1611-1612.

Source biblique : Judith XIII, 6-12.

Artemisia est née le 8 juillet 1593, à Rome. Elle est morte à Naples, vers 1652.

Témoignage d'Artemisia au procès : "Il ferma la chambre à clef et après l'avoir fermée il me jeta sur le bord du lit en me frappant sur la poitrine avec une main, me mit un genou entre les cuisses pour que je ne puisse pas les serrer et me releva les vêtements, qu'il eut beaucoup de mal à m'enlever, me mit une main à la gorge et un mouchoir dans la bouche pour que je ne crie pas et il me lâcha les mains qu'il me tenait avant avec l'autre main, ayant d'abord mis les deux genoux entre mes jambes et appuyant son membre sur mon sexe il commença à pousser et le mit dedans, je lui griffai le visage et lui tirai les cheveux et avant qu'il le mette encore dedans je lui écrasai le membre en lui arrachant un morceau de chair."

Eva Menzio, Artemisia Gentileschi, Lettres précédées par les Actes d'un procès de viol, Milan, 2004.

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REBELLIONS, LA RESISTANCE DES GENS ORDINAIRES, de ERIC HOBSBAWM

8 Mars 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

COUV_REBELLIONS.jpgIl n’existe qu’un seul héros : le Peuple. C’est aux gens ordinaires, qui savent inaugurer de ces grands moments de l’Histoire, qu’Eric Hobsbawn rend justice.

Des anonymes, connus des seuls services de police, de ceux qui font les époques et défont les régimes. Une série d’articles magnifiques, ouvrant à des réflexions hors du commun bien souvent et remettant les pendules à l’heure. Un livre trop riche pour que l’on puisse en rendre pleinement compte, mais dont l’on retiendra, à titre d’exemple de la probité du chercheur, de sa ténacité à déconstruire les préjugés et de son attachement aux causes des peuples, le chapitre consacré aux "briseurs de machine", tant son étude est révélatrice de la manière dont les élites ont traité et traitent encore l’histoire des luttes populaires.

Rappelez-vous vos propres manuels scolaires, qui n’en finissent pas de colporter leurs préjugés à propos d’une révolte décrite comme une vaste jacquerie ouvrière rétrograde, obscurantiste, allant à contresens de l’Histoire. Hobsbawn en reconstruit minutieusement les fondements, pour retracer la généalogie de la construction d’un préjugé commode, destiné à discrédité les pratiques ouvrières, à réduire l’intelligence des classes populaires à de piètres pantomimes réactionnaires. Un préjugé qui plus est construit a posteriori, après falsification des données historiques, dissimulation des archives par des idéologues peu scrupuleux de vérité historique.

Qu’en fut-il en fait ? S’agissait-il réellement du mouvement désespéré d’hommes craintifs et sans avenir ? Etait-ce réellement le combat d’arrière-garde que l’on nous dépeint à longueur de colonnes comme un combat pathétique et absurde ?

Il vaut la peine de prêter attention à l’argumentation serrée d’ Hobsbawn, bâtie sur la lecture des archives de police et des tracts collationnés dès le XVIIIème siècle, oui, bien avant l’ère industrielle, pour comprendre ce que fut le mouvement des luddites –le vrai nom des briseurs de machines.

Les destructions de machines avaient donc commencé dès le XVIIIème siècle et se poursuivirent jusque vers la moitié du XIXème. L’exemple du Lancashire, en 1811, est particulièrement étudié par Hobsbawn : on dispose pour le faire d’archives importantes, de polices et autres, à la lecture desquelles il apparaît que la destruction des machines étaient le seul moyen de pression dont pouvaient disposer les ouvriers pour contraindre leurs employeurs à négocier, en un temps où ceux-ci n’hésitaient pas à baisser drastiquement les salaires du jour au lendemain, ou à payer des briseurs de grève pour prendre le relais des grévistes s’il s’en présentait –et faire donner l’armée, bien évidemment, pour réprimer sauvagement leur mouvement.

Or toutes les archives concordent sur un point : les machines n’étaient en rien visées en tant que telles, les ouvriers cherchant uniquement des moyens de pression adéquats ! Lesquels, selon la brutalité des patrons, allaient de la destruction des matières premières à celle des produits manufacturés, en passant par les biens mobiliers. Car à quoi s’attaquer pour faire céder un patron ? Les tondeurs de mouton, les brûleurs de foin, de granges, d’entrepôts, de stocks de tissus pour les drapiers, avaient-ils seulement le choix, quand la négociation par l’émeute demeurait la seule porte laissée vacante par la classe dirigeante ?

Et ce que découvre Hobsbawn, c’est que dans nombre de luttes, la destruction des machines s’est montrée être l’arme appropriée, qui fit céder nombre de patrons. Au XVIIIème siècle, la destruction des machines pouvait même être considérée comme l'arme décisive dans tout conflit. Ces destructions, plus fréquentes en Angleterre qu’en France, avaient en outre l’avantage de faire entrer la solidarité dans le code éthique des luttes ouvrières (une poignée de résistants s’en occupaient, les autres restant à leur poste de travail), ce que les ouvriers comprirent vite, qui accessoirement aidait aussi à la formation d’une vraie conscience de classe.

Collatéralement, et parce que ce qui préoccupait les ouvriers n’était pas le progrès technique, mais de trouver une solution au chômage et à la misère, en obligeant les Pouvoirs, par le biais du chantage aux machines, à engager une réflexion sur ces questions, ils firent œuvre de la plus parfaite intelligence sociale et politique, si ce n’est économique, ouvrant la voie à une société de progrès capable de prendre en charge la question de l’emploi et des salaires pour la placer au cœur même du procès économique à peine inauguré. On trouve même trace, dans ces archives, de la satisfaction des ouvriers face à l’introduction des machines dans les rapports de production : grâce à elles, l’emploi allait s’améliorer, et par la productivité naissante en tant que raisonnement économique, ouvrir de nouveaux horizons au développement humain ! --joël jégouzo--.

 

Eric Hobsbawn, Rébellions. La résistance des gens ordinaires, jazz, paysans et prolétaires, éditions Aden, traduit de l'anglais par Stéphane Ginsburgh et Hélène Hiessler, janv. 2011, 550 pages, 30 euros, 978-2-805-900198.

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JOSEPH CZAPSKI : PROUST CONTRE LA DECHEANCE

7 Mars 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

czapski.jpgLes historiens de la culture connaissaient l’histoire. Mais le texte restait introuvable. Durant son internement dans un camp soviétique, Józef Czapski (dont le nom se voit curieusement francisé par l’éditeur), qui devait multiplier ensuite les mésaventures éditoriales, en France en particulier où son Terre inhumaine allait connaître de sérieux déboires, Gallimard ne cessant, sous la pression d’Aragon, d’en différer la publication pour des raisons idéologiques, avait donné de mémoire une série de conférences devant un public pour le moins inattendu : celui de ses co-détenus d’un camp de travail soviétique.

Les conférences de 1940-41 sont donc enfin disponibles. Leur publication s’appuie sur les textes dactylographiés en 43 directement en français, eux-mêmes établis à partir des cahiers de Czapski, dont une partie avait échappé à la destruction.

Une édition intelligente qui maintient les approximations, les erreurs, ainsi que les maladresses lexicales et syntaxiques, pour en renforcer l’émotion et en souligner la force d’évocation. Saluons-le, car ce n’est pas dans l’habitude des éditeurs français, entrés depuis des lustres dans l’ère du lissage si ce n’est celui du ponçage littéraire, reprisant sinon altérant, au prétexte de "réparer" les textes, au nom d’un soit-disant consensus quant aux vertus du style français, lequel relève la plupart du temps de la plus parfaite indigence intellectuelle et artistique.

Le plus fascinant de ce qui nous est restitué n’est alors pas la qualité ou la précision du souvenir intellectuel, mais de voir Czapski arpenter une mémoire quasi visuelle de l’œuvre de Proust, inaugurant chacun de ses chapitres par une image qui finit généralement par lui restitué avec une précision déconcertante les détails stylistiques qu’il arrache à l’œuvre remémorée. Et c’est aussi bien sûr le contexte dans lequel cette nécessité s’affirme, d’angoisse quant aux risques pris (l’exécution sommaire), et d’inconfort (par –40°, debout dans une vigie terrifiée).

A peine vingt ans après la mort de Proust et après l’oubli d’une écriture si peu française tout d’abord (seul le détour par l’Angleterre convainquit la critique littéraire de l’époque de mieux lire un auteur qu’elle s’amusait alors à dédaigner), il vaut la peine de découvrir la vigueur de cette école buissonnière, décortiquant avec passion l’enchevêtrement des thèmes proustiens, en particulier ceux de la question de l’amour, cet infini proustien si tangible, où les détenus du camp puisèrent la force de survivre, pour en redécouvrir toute la nécessité, aujourd’hui encore : décidément, les œuvres réellement littéraires ne sont pas faites pour le salon de littérature, la causerie guindée ou la critique satisfaite d’exhiber l’onctuosité de ses platitudes. joël jégouzo--.



Joseph Czapski, Proust contre la déchéance, conférences au camp de Griazowietz, éditions Noir sur Blanc, janvier 2011, 94 apges, 16 euros, ean : 978-2-88250-246-9

A propos de Proust, Marcel :http://joel.jegouzo.over-blog.com/article-proust-du-rebord-des-levres-au-baiser-maternel-48464401.html http://joel.jegouzo.over-blog.com/article-comment-proust-revint-a-la-france-proust-et-la-moulinette-des-sciences-humaines-6-6--42715999.html

ainsi que les six articles précédents…

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POUR BRAM VAN VELDE

6 Mars 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #poésie

Bram-20van-20Velde-0051.jpg"Nous étions attablés à l’Alsace à Paris, le vieil hollandais et moi.

Attendre toujours attendre au creux du silence et soudain, il me dit : "Je me lève le matin, j’attends, c’est le soir alors je me couche.

 

 

"D’une certaine manière, nous l’avons tous connu. Dans cette part que chacun porte en soi et qui d’ordinaire nous inspire une mare. Cette part pour laquelle l’être refuse doucement de se rassembler sous l’insigne ou la direction, cette part dans laquelle l’être préfère la ferveur de l’épandage de soi.

 

"Le paysage se présente de la façon suivante : le ciel est un buvard sur la terre qui éponge un groupe de taureaux immobiles sur la crête grise." Bernard Lamarche-Vadel

  

Le texte de Bernard Lamarche-Vadel a été écrit en hommage à Bram Van Velde. Hommage discret, personnel, intime presque, offert à quelque lecture attentive : l'ouvrage n'a été publié qu'à 50 exemplaires, qui ne constituaient alors pas même une édition de bibliophile. Sans doute l'est-il devenu depuis, comme d'un texte rare organisant ses effets -désastreux. Car à l'origine, la rareté relevait d'un autre principe, de générosité plutôt que de spéculation, pour un peintre qui n'oublia jamais l'immense pauvreté des siens, la misère égorgeante qui tenailla les années d'une enfance d'abord jetée dans la pauvreté par le défaut des hommes à penser un monde plus juste. --joël jégouzo--.

 

Pour Bram Van Velde, Bernard Lamarche-Vadel, éditions Unes, 1983, avec un portrait de Bram Van Velde par Keiichi Tahara. Tiré à 50 exemplaires sur Pur Fil Johannot.

Image : Zonder Titel, 1936-41, 100 x 85 cm, Paris, Collection Samuel Beckett.

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MUSEE DES OFFICES : LE LIEU VACANT DU SALUT… (suite toscane 3)

5 Mars 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

Toscane-fevrier-2011--37-.JPGUn dimanche matin. Pour la première fois depuis bien longtemps, aucune queue ne s’étire des ruelles jusqu’au quai. Personne dans le musée non plus, ou presque, les œuvres accessibles, enfin disponibles au regard. Des tableaux, à profusion, de salle en salle, plongés dans un silence contemplatif. L’immense couloir Vasari et bientôt sous le pas, de grandes salles désertes aux murs tendus de bannes rouges, sombres sous leur éclairage blafard. Des salles en enfilade, laides, esseulées, si inquiétantes dans la pénombre que personne ne s’y aventure. Vidées de leurs œuvres, de leurs foules, elles sont les antichambres d’un deuil empesé. J’avance seul, les pas étouffés par la moquette, tournant un angle, longeant des séjours vides pour déboucher enfin où je voulais parvenir : les salles du Caravage -ses tableaux pour la plupart absents, prêtés. Et c’est le choc : se faisant presque face, Le sacrifice d’Isaac  du Caravage, et Judith décapitant Holopherne , d’Artemisia Gentileschi. Je sais bien ce qui les réunit ces deux-là, mais là, au terme d’un parcours si hasardeux, ils ont surgi comme une énigme.

    

Toscane-fevrier-2011--103-.JPGComment tirer partie de ce rapprochement ?

Rien n’y invite dans cette salle recomposée comme par mégarde, faute des œuvres qui s’y trouvaient. Je prends d’abord en pleine figure ces égorgements qui s’organisent dans une pesante atmosphère. Je vois surtout, comme dans un flash, Abraham qui se castre et Judith qui le châtre. Je vois les bras, je vois les mains attraper sans façon leurs victimes, la chair partout musculeuse comme à l’étal du boucher.

 

Comment tirer partie de ce rapprochement ?

J’ai songé tout d’abord au Narcisse de Caravage. Là, devant cet autre tableau et dans l’absence du Narcisse ! Un voir pulsionnel inscrit au creux du miroir, je me rappelais sa sidération, interprétée souvent comme une angoisse de castration. J’ignorais pourquoi, mais dans le sacrifice interrompu d’Isaac, je voyais la castration bel et bien consommée. La scène me rappela l’anéantissement de Kierkegaard face à la perspective dans laquelle nous précipite le sacrifice d’Isaac.

Je vois l’ange qui se saisit du bras d’Abraham, je le vois entrer avec lui dans un rapport charnel et n’être plus un ange mais un adolescent pointant de son index le bélier dont me saute aux yeux le regard mouillé quand il croise celui de l’ange. Je vois le regard agité d’Isaac et j’entends son cri et je vois son angoisse et je vois la main d’Abraham au bout de son bras athlétique, peser fermement sur la tête du fils pour la maintenir dans une position favorable au tranchet -et je vois encore le regard d’Abraham, stupide, sceptique, le couteau à la main, son tranchant affûté…. Où donc Abraham intériorise-t-il le regard de désir que l’Autre a porté sur lui ?

judith.jpgIl n’est tout de même pas indifférent que Caravage ait peint ces deux tableaux. Narcisse et Abraham. Que faire, ici, du regard de Narcisse, infiniment désirant ? Le confier à Abraham, qui en paraît tellement exclu ? Que faire de l’un, désirant sans pudeur, et de l’autre, mort au désir de voir et peut-être bien mort à tout désir, tout court ? Abraham exécutant sa propre mort au désir, là, sous la pression de l’ange. Abraham y consentant dans le suspens de son geste, pathétique et absurde dans l’expression même de son interrogation, pas même soulagé, pas même hébété, juste stupide…

Narcisse jouissait de voir, d’être vu, de voir ce que l’autre avait vu en lui certainement, de ce désir que l’autre posait sur lui. Narcisse jouissait autant du regard de l’autre sur lui que du sien, recomposant en lui le regard de l’autre sur lui. Mais là, Abraham, avec son mutisme fruste, de quoi ne peut-il plus jouir ?

 

Je me suis rappelé Kierkegaard découvrant qu’il n’avait pas la foi et que ce manque de foi ne lui laissait aucun espace où dialoguer avec Dieu ni comprendre l’injonction terrifiante du sacrifice d’Isaac. Où comprendre Abraham du reste ? Je veux dire, d’une compréhension qui ne tournerait pas court, éclairée par le seul motif d’une interprétation falote du commandement divin –on sait bien ce que Dieu lui demande, et fait semblant d’exiger. Mais par où récupérer cette foi très ancienne ? Caravage pouvait-il refaire à pied le voyage vers le mont Moriyya et comprendre, lui, l’exigence divine ? Pouvait-il accepter qu’elle suspende pareillement toutes les normes de toutes les morales humaines ? Je n’en sais rien. Je sais que moi, je ne le peux pas. Nous ne pouvons plus comprendre ce désir de l’Autre Dieu. Le sacrifice inaugural du monothéisme nous est devenu étranger. On peut, certes, gloser sur le retournement auquel la scène opère par rapport aux dieux antiques qui réclamaient des sacrifices humains. On peut comprendre que l’injonction préfigure le retournement chrétien d’un Dieu s’offrant en sacrifice. René Girard l’a superbement commenté. Mais comprendre réellement que l'absurde ait pu devenir le critère du monde divin ?

  

sacrificeContemplant le tableau, je m’assurai que rien ne fonctionnait plus pour nous dans cette scène. Je ne dirai rien du style, de la peinture elle-même, au fond sa vraie prégnance, car à ce moment, seule la circularité des regards me retenait. Voir sans être vu. Le Sacrifice d’Isaac, il me le semblait du moins, ne servait même plus à visualiser ce qui n’était pas à l’image mais qui la fondait pourtant : Dieu. Dieu faisant arrêter le bras au tout dernier moment, sans parvenir à exorciser la menace qu’il faisait planer sur le Moi des êtres humains. Car Dieu avait disparu, de mon côté du tableau, là où initialement le Caravage l’avait logé. Il ne restait que mon regard et celui du peintre, de ce côté-ci du tableau. Ce qui avait poussé au voir, cet encombrant inquisiteur, placé au centre conceptuel mais non visuel de l’œuvre, n’était plus nulle part désormais. Le dispositif du peintre, qui avait scintillé autour de ce personnage absent, relevait désormais d’une autre disposition. Restaient les regards, disparates et nombreux : celui d ‘Abraham, celui d’Isaac, celui de l’ange, celui du bélier, le mien, et le fantôme de l’Autre perdu, égaré dans les limbes d’une histoire qui nous était étrangère désormais. Restait aussi le regard du peintre, pas si absent qu’on voudrait bien le croire, et qui avait fini par se loger à la place laissée vacante par Dieu.

 

On peut aujourd’hui encore croiser ces regards dans toutes les directions, ou se laisser intriguer par celui d’Isaac, tourné vers le spectateur, puisque le lieu de son salut est vacant désormais. Des regards éparpillés, comme dans un dispositif psychotique, affolé. Qu’est-ce qui pousse encore au voir, dans ce tableau de Caravage ? Dans cette œuvre, il me le semblait du moins, Caravage avait permis au Moi du spectateur de confier à l’Autre (Dieu) la destruction dont il se sentait menacé. Le dispositif visuel avait peut-être servi à médiatiser une angoisse pour la déférer au regard de cet Autre encombrant. Mais aujourd’hui ? Qu’en advient-il ? --joël jégouzo--.

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CHEMINANT VERS LE PONTE VECCHIO… (suite toscane 2)

4 Mars 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

Toscane-fevrier-2011--133-.JPGIl va d’un pas nonchalant.

J’ignore à quoi il pense, s’il rêve ou réfléchit, s’il songe seulement.

Il est l’être que les villes ont oublié, sa voguante filant un océan bleuté sous la brume qui repose.

J’ignore si la marche est un art, s’il en est le plus grand.

J’ignore si la terre s’arrête au bout de son périple. Il marche, libre et contingent, dans cet espace à l’abandon que les villes toscanes savent si bien ménager.

La tête va avec les pieds, écrivait Rousseau. Il marche peut-être pour penser mieux, ou reprendre pied dans l’architecture fragile de la raison.

  

Sur quoi peut-on formuler des pensées ?

 

Il marche. Simplement. Péripatéticien.

(Lorsqu’Aristote voulut ouvrir son Lycée, Athènes lui confia un terrain de colonnades qui conduisait au temple d’Apollon ou au sanctuaire des Muses, on ne sait plus trop. Cette promenade (peripatos) donna le nom à son école.)

Il est une sorte de rhapsode.

Colporteur, rhéteur, poète itinérant, poursuivant le lignage de la société des voyageurs, médecins, troubadours, philosophes. (Aristote marchait ses cours, croit-on savoir. Wittgenstein déambulait dans la chambre de Russel, Rousseau sur la route de Vincennes). Promeneur dans le monde, parcourant ses pensées, leur donnant corps dans cette attention flottante que la rue féconde. Il marche serein, apaisé. Quel est donc ce bonheur auquel il sait accéder ?



dante.jpgJe le suis volontiers, joueur d’accordéon ébahi par le spectacle des lapins qui s’ébattent sur les berges de l’Arno.

Il marche, le pas glissé dans l’ici de son corps, jamais aussi présent que dans l’inaccoutumé d’une ville étrangère, dans ce soleil d’avant huit heures, le Ponte Vecchio irradiant au loin sa présence sculpturale. Il n’est en quête de rien, même s’il s’en va au point exact du rendez-vous de Dante avec le regard de Béatrice : lui, en revient. On le devine au rythme de son pas, à cette quiétude qui l’habite, au ravissement qui le consacre.

 

Il est l’être que les villes ont oublié : l’Incarné.

(Qu’on n’aille pas trop vite dans la besogne du sacré. Ce dernier repose dans la matière, pas ailleurs. Le sacré est excendant à la matière, non transcendant. excendant, selon ce beau concept forgé par Emmanuel Lévinas, jeune, abandonné tout aussitôt par lui, réalisant soudain le lièvre qu’il levait. Le sacré est dans la matière, le corps en est le registre).

Il déambule, souverain, dans un palais de mémoire que je ne connais pas. Non pas l’allée au fond du jardin, l’ombre ou le couvert. Il marche, habille son corps d’un rythme rêveur dans l’odyssée de l’ici, se plaisant à cette rue, dépouillé de soi, anonyme, cheminant, à revêtir un peu, je le vois bien, le corps et la pensée des autres au gré de ses rencontres, un battement d’ailes (immense) délivré du fardeau d’explorer les contrées médiocres où l’on disparaît si souvent.

Passant inconnu, il est la rue affranchie de ses dépouilles successives. Poète épicurien épris d’un quai, ouvert au fugitif de l’infini.

La ville avait gardé ses allures de cité renaissante. Il avançait, devenait l'espoir jeté dans le chaos du monde. On sentait l'abandonner l'envie d'aller ailleurs : il était là. Et la richesse de la ville tenait toute à l'étendue de sa rêverie. --joël jégouzo--.

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PASCALE PETIT : LES CÔTéS CACHéS…

3 Mars 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #poésie

couv.jpgOn ne sait pas. On ne saura jamais. Jamais vraiment ce qui, dans la malle, se prête ou se refuse.

Souriante, et pourtant si souvent dans la malle, elle non plus ne comprend pas. Ils vont, viennent. Reviennent. Peut-être l’un d’entre eux seulement ? Ils reviennent, parlent, toujours les mêmes mots. Lui parlent-ils vraiment ? Toujours les mêmes questions. Insistantes. Les mêmes frustrations à rater l’autre ou l’enfermer dans un désir qui n’est pas le sien. Ils vont et viennent, ou bien l’un seulement. Ses désirs en ordre. Organisant la ronde d’un vivre singulier, singulièrement rapporté dans ce monde des objets minuscules enfermés dans la malle, où l’on voudrait faire entrer des événements plus vastes, des rêves plus grands, des sentiments plus forts. Partagés. Rien n’existerait-il donc vraiment qui fût autrement possible ? Ou bien il ne s’agirait que de bricoler de nouvelles possibilités de vivre avec le peu qui nous est donné -corps, bras, chaise.

Elle, toujours sous le regard, sous ce regard qui examine, scrute, évalue et dans un éclair, arrange, accommode, abandonnant des indices ça et là, dans la pure fiction de son être, littéralement déraisonné.

Il faut reprendre, certainement. Toujours. Depuis celui qui sautille derrière les autres peut-être. Celui qui ne cesse d’avoir de nouvelles idées. Même si parfois, c’est la même. Et acquiescer à ces volontés infimes et despotiques. Le terrible pourrait d’ailleurs naître de cet acquiescement. Restitué en mots anodins au cœur d’un récit auquel on ne prend pas garde. De quoi s’agit-il donc ? Dans l’ambiguïté d’un texte mené de bout en bout avec une circonspection sans pareille, le lecteur piégé au pire sans en avoir l’air, à quelque horrible et divertissant intervalle, n’entrevoyant que ce qui arrive, sans savoir d’où cela vient. Juste cette énonciation parée d’aucun jugement. Comme un récit empli d’un vide qui avance prudemment, dévoilant des gestes obscurs, inquiétants, n’était la narratrice résolue à l’insouciance. Pourtant le monde des objets, lui, dispose ses indices : la malle où parfois elle est enfermée. Elle ne peut se refermer toute seule. Le récit disperse du coup un temps son propre régime auctorial, l’instance narratrice se met à flotter, cherche son point d’ancrage, croit le trouver dans cette sorte de bon sens en tiers lecture, s’en détourne dans la mise en scène d’une pulsion scopique où la considérer, elle, devenue soudain objet de son propre récit. --joël jégouzo--.



Pascale petit, LES CÔTéS CACHéS, Action Poétique éditions, coll. BIPVAL, janvier 2011, 64 pages, 11 euros, ean : 978-2854-631975.

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