THEME AFRICAIN, ENTRETIEN AVEC LE PEINTRE YVES CAIROLI (1/6)
jJ : Une difficulté quant aux images : sur le net, toute la matérialité des œuvres a disparu bien évidemment, s’il y en a une…
Yves Cairoli : Il est vrai que sur le net toute matérialité est gommée. Ces tableaux (toiles ou bois/ Novopan marine) ne sont pas travaillés en épaisseur, ni en effet de matières comme le pratiquent certains autres peintres. Pas d'effets d'alternance rugosité / douceur. Je peins à l'acrylique de façon très lisse. Au toucher, cependant, on ressent les différentes manières d'aborder chaque partie distincte des patchworks : par grattage, par ajout de couleurs, par projection, par l'utilisation de couteaux et de spatules de maçons ou de peintres de bâtiments. Il n’y a pas forcément de jeux de matières mais plutôt de couleurs, ou entre les formes et les sujets ( vignettes figuratives, formes abstraites, pictogrammes, masques africains déformés ou retravaillés). L'un des principaux plaisirs dans cette recherche était d'équilibrer volumes et couleurs ( notamment sur les toiles ne contenant que des couleurs de terres).
jJ : Cette prévention mise à part, au fond ma première interrogation porterait sur l’intention : qu’est-ce que travailler sur un "thème" africain ? Comment l’Afrique pourrait-elle devenir un "thème" pictural ? Qu’entendre par là ? J’ai à l’esprit la transposition possible d’un tel travail : à quoi ressemblerait un "thème européen" dans l’esprit d’un plasticien américain par exemple (du Nord ?, du Sud ?) ?…
Yves Cairoli : L' Afrique comme thème pictural ?… Je dirais plutôt "L'idée que se fait un peintre de l'Afrique" comme thème. Cette idée m'est venue progressivement. Comme beaucoup de peintres, je suis très instinctif. Je stocke mentalement une quantité d'images, d'impressions qui pourront me servir par la suite. Le déclencheur a été d'abord littéraire, lecture de jeunesse, Verne, De Monfreid, des BD comme Corto Maltese... Ces lectures ont été enrichies par des documentaires, des films, des musiques, des études de tissus, d'Art brut africain… Seuls les masques ont été étudiés attentivement pour mieux les détourner, les déformer ou les reformuler. Je ne prends jamais aucune note, je laisse macérer toutes ces infos. Elles imprègnent mon esprit et quand je suis prêt, je les recrache sur la toile de façon instinctive -surtout la première partie de ce travail. Les patchworks étaient en revanche beaucoup réfléchis, car il fallait équilibrer formes et couleurs.
jJ : Comment avez-vous exploré ce thème ? Comment et à partir de quels matériaux, avez-vous construit cette esthétique africanisante ?
Yves Cairoli : Il y a beaucoup de spontanéité dans mon travail. Je ne veux pas dire qu'il n'y ait pas de réflexion, mais celle-ci semble s'intégrer automatiquement au geste. En un mot, je sens plus les choses que je ne les exprime.
Yves Cairoli, né en 1960. Autodidacte. Ne connais pas la date exacte à laquelle il a commencé à dessiner. Avant de savoir lire et d’écrire probablement ! A été progressivement illustrateur dans une revue de citizen-band , ouvrier sidérurgiste, puis certifié de Lettres Modernes. A commencé la peinture à l’âge de 22 ans. A participé à de nombreuses expositions collectives et personnelles en France et en Belgique… Principales expositions : Galerie Schèmes à Lille, Galerie Art Place à Lille, Galerie d’Halluin à Cassel, Galerie Begard à Douai,Galerie Natascha, à Knokke le Zoute, etc. …
D’UN TRES ANCIEN FRONT RACISTE…
"Mais quel que soit le point de la course où le terme m'atteindra, je partirai avec la certitude chevillée que quels que soient les obstacles que l'histoire lui apportera, c'est dans le sens de sa libération que mon peuple -et avec lui les autres- ira. L'ignorance, les préjugés, l'inculture peuvent un instant entraver ce libre mouvement, mais il est sûr que le jour inévitablement viendra où l'on distinguera la vérité de ses faux semblants." Mouloud Mammeri (entretien publié dans le magazine Middle East - février 1984, le rôle du romancier, entretien avec Chris Kutschera)
De la colonisation à l’Indépendance, une BD s’est attaquée à cette page (longue) honteuse (très) de l’histoire de France, par le dessin et de courts textes, une riche iconographie d’époque donnant à sentir son atmosphère putride (déjà), journaux, gravures, photos, témoignages et autres documents, depuis l’enfumage des populations par le Général Bugeaud, en 1830, jusqu’à la torture.
"Nous avons dépassé en barbarie les barbares que nous venions civiliser", affirmait très âprement un membre de la commission d’enquête constituée alors par le Royaume de France en 1833. Déjà. La Révolte de Sétif, les poèmes de Mouloud Mammeri, écrivain kabyle si peu lu en France, 1954, la Toussaint sanglante, la bataille d’Alger, bref, un tour complet, honnête, documenté, saisissant à bien des égards, tant parfois un document de presse bien choisi peut suffire à convoquer les faits.
Rien n’est oublié, du contexte international, des défaites de l’armée française, du sentiment d’humiliation vécu par ses cadres après Dien Bien Phu. Rien n’est oublié, non pas dans une vague mémoire intellectuelle libérée de ses obligations, mais réinscrit dans la souffrance et la violence de l’époque, à travers sa presse en particulier, L’écho d’Alger, Albert Memmi, voire, plus loin encore, le contre-jour d’un Guy de Maupassant racontant pour le Journal Le Gaulois son voyage en Algérie, en 1880, un Maupassant découvrant, honteux, la misère algérienne. Rien n’est oublié, des soldats du contingent jetés dans cette sale guerre, des lettres d’appelés, des commandos de chasse, des SAS, photos d’époque à l’appui, terribles, de prisonniers algériens humiliés -des images qui n’ont rien à envier à celles offertes à la presse par les Gi’s américains en Irak.
Rien, surtout pas la torture qui, "plus que de faire parler, imprimait dans le corps du supplicié la puissance du pouvoir qui contrôle le temps, l’espace et la douleur".
Rien n’est oublié non plus des porteurs de valise, à travers de nouveaux témoignages comme celui d’Etienne Boulanger, militant communiste, ou des militaires qui se sont élevés contre la torture, ou de ce témoignage, poignant, difficile, si tardif et en cela pétrifiant, de Louise Ighilahriz, militante du FLN, qui attendit l’année 2000 pour raconter. Vous lisez bien : l’année 2000. Hier.
Un ouvrage parfaitement mené, d’image en image, autour d’une mémoire dont aujourd’hui il semble que l’on voudrait tourner la page, pour jeter de nouveau les algériens à la mer, peut-être. –joël jégouzo--.
Des hommes dans la guerre d’Algérie, Isabelle Bournier et Jacques Fernandez, éd. Casterman, 16,75 euros, février 2010.
De Mouloud Mammeri, pourfendeur du colonial-culturalisme, l’on connaît surtout La Colline oubliée, Prix des Quatre Jury en 1952, publié tout d’abord chez Plon, puis à l’Union Générale d’Éditions, S.N.E.D., col. 10/18, 1978 (ISBN 2264009071), enfin en Folio Gallimard, 1992 (ISBN 200384748).
L’Opium et le Bâton fut l'oeuvre dans laquelle l'écrivain témoigna des souffrances et de la misère de son peuple, imposées par le colonisateur.
RESISTENT - Saskia de Jong
ils sont assis là
astronautes avec un sac sur la tête
guantanamo ku klux clan
leur tête dé-capitée leur peau dé-pecée
l’œil a une lenteur, une incandescence
le jour semble un instant
il y avait une fois un nègre
il y avait une fois trois nègres
placés dans un coin
Ouvrir des mots qui feraient sens, "arrêter le grossier aboiement". Guantanamo, "l’exception de l’excédent", demeure le temps actuel.
Saskia de Jong, Résistent, traduit du néerlandais par Henri Deluy et l’auteur, Action Poétique éditions, coll. Biennale Internationale des Poètes en Val de Marne, janvier 2011, 66 pages, 11 euros, ean : 9782854-631975.
8 mars 2011 : Barack Obama lève la suspension des nouveaux procès militaires d'exception à Guantanamo. Il les avait suspendu à son arrivée au pouvoir, en promettant la fermeture de la prison de Guantanamo.
Extrait du poème : (Une certaine impression est une image dans mon image).
IEGOR GRAN : L’ECOLOGIE EN BAS DE CHEZ MOI
Il faudrait être fou, aujourd’hui, pour défendre un tel livre, tant l’ampleur de la catastrophe nippone témoigne de la nécessité d’une réflexion approfondie sur les problèmes d’environnement. Mais à bien y regarder, c’est justement parce que l’horreur dans laquelle nous plonge cette catastrophe est de nature à nous aveugler, qu’un tel livre fonde sa nécessité.
Un livre qui plus est écrit dans un style enlevé, drôle sinon bouffon, élevant la réflexion à la dimension de l’Histoire sans jamais se départir de ces anecdotes où s’enracinent la plupart de nos gestes quotidiens -lesquels témoignent, mine de rien, de raisons souvent lamentables.
Les voisins d’en bas, à commencer par eux, civiques, vigilants, probes. Sur eux. Tellement probes. Soignant leur probité à coups de Yann Arthus-Bertrand (il est partout !). Le sourire durable franc ouvert sur notre responsabilité devant la planète. Gourous en tri sélectif, citoyens modèles, bobos durables. Adorateurs d’images falotes, Yann Arthus en égérie, digne héritier de Leni Rifenstahl, la photographe du IIIème Reich… Home, de Yann Arthus, la cible majeure De Iegor Gran. Home, œuvre mineure passée au crible d’une critique acerbe, intelligente, comparant sans concession ce qui se trame derrière avec ce que Leni Rifenstahl trama dans son film de 1935, qui débutait lui aussi par des images de l’Allemagne vue du ciel, depuis l’avion du Fürher plus exactement… La nature, mais sans les êtres humains -ou l’homme réduit à sa mécanique corporelle. Et de pointer ces esthétiques frelatées, les grilles du jardin du Luxembourg réquisitionnée pour imposer à la Nation leur propagande chétive, les enfants des écoles menés manu militari voir Home, sans qu’aucun parent ait pu donner son avis sur la question… L’immense conspiration d’une politique de pureté de la nature faisant pendant à la pureté de la race, les lois nazis hantant soudain la chimère écologiste, celle de septembre 1937 par exemple, visant à faire respecter un transport décent pour les animaux fermiers –les rescapés des camps de la mort apprécieront…
Poussant très loin l’analyse des figures du discours écologiste, trop loin diront certains, au fond, l’ouvrage nous aide à mieux comprendre ce qui pourrait nous conduire vers de sérieuses dérives autoritaires, dans un climat d’annonce de catastrophes écologiques de plus en plus fréquentes. Car la tentation pourrait être grande, demain, de préserver la planète au prix de nos libertés – ce qui en outre pourrait tout aussi bien être le fait d’un gouvernement de droite que de gauche… Celle de suspendre tout processus démocratique, comme on peut l’observer chaque fois qu’une catastrophe survient, l’urgence l’imposant au prétexte de confier à des experts la gestion de risques qu’en réalité, aucun d’entre eux ne sait ni évaluer ni maîtriser.
Oui, un totalitarisme environnemental pourrait bien être l’aboutissement d’un état de crise planétaire. Un totalitarisme cautionné par les démocraties elles-mêmes, nullement affectées de s’être pareillement engouffrées dans des choix politiques dont elles ont exclus leurs peuples –comme c’est le cas au Japon, lancé tête baissé dans le tout nucléaire sans consultation démocratique, tout comme en France du reste, où comme à l’accoutumée, les grandes décisions politiques se prennent sans l’assentiment de son Peuple. Et si la question de l’environnement pèse de tout son poids aujourd’hui, à juste raison, il n’est peut-être pas sot d’y regarder de plus près, non pas pour ajourner nos critiques d’un mode de vie pour le moins devenu un danger pour tous, mais pour nous parer de ces dérives bien réelles qui pourraient voir le jour demain sous couvert d’écologie. –joël jégouzo--.
IEGOR GRAN : L’ECOLOGIE EN BAS DE CHEZ MOI, éd. P.O.L., février 2011, 224 pages, 15,5 €, ISBN : 978-2-8180-1334-2.
LA FRANCE EN GUERRE, LA LYBIE ET LES DRONES AUTRICHIENS...
Les drones autrichiens sont déjà en Libye. Peut-être pas du bon côté, mais ça viendra. Sûrement. Toujours est-il qu'ils sont opérationnels, depuis quelques semaines, en appui de la 32ème brigade placée sous les ordres de Khamis, le fils de Kadhafi. Ils semblent participer activement au massacre du Peuple libyen. Construits par la société Schiebel, dans la banlieue de Vienne, à Wiener Neustadt, ces drôles de petits hélicoptères sont tout ce qu’il y a de plus épatant. La famille Kadhafi en est très satisfaite. En 2009, Schiebel leur en avait vendu quatre –pour les garçons. Aujourd’hui, les Camcopter S-100 surveillent (en ce moment même) les révoltés. Ils volent à un kilomètre au-dessus de leurs têtes. Raison pour laquelle ils ne les remarquent pas. Eux en revanche sont les yeux de la brigade de Khamis Kadhafi, qui peut ainsi savoir à tout moment qui cibler et qui tuer. Huit nouveaux engins auraient dû lui être livrés ces jours derniers. Mais les livraisons ont pris du retard. On comprend pourquoi. L’Autriche honorera-t-elle ses contrats ? Vraisemblablement pas, depuis la résolution de l’ONU. Kadhafi n’en décolère pas du reste, sommant le PDG autrichien de livrer au plus vite le matériel sous peine de représailles. C’est qu’il y a urgence pour lui aussi à présent. En tout premier lieu à cause de la situation qu’il a ouvert sur le front national, celui des massacres des populations civiles. A déployer une pareille violence contre son peuple, un gros malaise a fini par gagner ses troupes. Exposées qui plus est à la pression de l’opinion publique internationale et gagnées par le sentiment que la Libye pourrait bien être libérée dans les semaines qui viennent grâce à la France (!), elles perdent en cohésion chaque jour un peu plus : des soldats engagés dans des opérations pour reconquérir la ville de Misrata ont déserté samedi dernier et sont passés dans le camp des insurgés. Depuis, des dissensions au sein de la Brigade Khamis ont surgi. Par dizaines, des hommes auraient fui le fils Kadhafi, résolu de les faire abattre par leurs anciens camarades de chambrées… Mais il y a aussi urgence à cause de cette nouvelle donne internationale bien sûr, même si, la résolution votée, pour autant, personne n’est encore sur le terrain. Les Etats-Unis n’y vont qu’à reculons, l’Allemagne a dit non (faisant voler au passage le couple franco-allemand) et derrière la France et la Grande-Bretagne, il n'y a pas foule malgré les apparences. Reste la Ligue arabe, porteuse d’une réelle légitimité. D'aucun effet sur le terrain des opérations. La jeune Tunisie semble aussi vouloir courageusement y aller. Et la France, qui ne peut désormais se soustraire à son engagement. La France est donc en guerre. Elle se le doit, pour des tas de mauvaises et de bonnes raisons. Parmi les mauvaises, outre se débarrasser des casseroles que Kadhafi traîne depuis de nombreuses années dans le sillage de la diplomatie française, le désir de racheter une politique arabe pour le moins confuse. Parmi les bonnes, la France devrait pouvoir nous éviter le scénario d'une occupation étrangère, qui aurait pour effet de confisquer la révolution libyenne des mains de ses vrais acteurs. Mauvaise, et toujours à l'ordre du jour dans les démocraties occidentales, la volonté de refermer rapidement la parenthèse du Printemps Arabe. La France voudra donc négocier avec prudence son intervention aux côtés des révoltés arabes : la jeunesse algérienne pourrait ne pas comprendre… Ce serait le comble, non, pour elle, tout comme pour les jeunes français issus de l'immigration maghrébine, de voir Sarkozy devenir le chantre du Printemps des Peuples Arabes, et lancer à l’intérieur de l’hexagone son débat honteux sur l’Islam… Voici qui promet, en répercussions inattendues…
En attendant, des frappes ciblées, ponctuelles, pour éviter une action au sol et désorganiser assez l’armée de Kadhafi pour entrevoir sa déroute rapide et laisser la libération du territoire national aux seuls libyens. Mais EADS contre Schiebel tout d'abord. De drone à drone... Un match qui sera suivi avec intérêt par le complexe français militaro-industriel… –joël jégouzo--.
LIBYE : BAGATELLE POUR UN MASSACRE…
Dans quelques jours, dans quelques heures, des milliers de libyens vont mourir…
Le G20 s’y est refusé, l’Union Européenne lui a emboîté le pas : l’Europe n’aidera pas les libyens à se débarrasser de leur dictateur, mieux, elle n’empêchera pas Kadhafi d’écraser leur révolte dans le sang et le laissera tranquillement revenir au pouvoir, malgré les pseudos rodomontades et autres tartufferies de notre Matamore élyséen.
Car Kadhafi est son plus sérieux espoir de mettre enfin un terme à cette révolte arabe qui traverse le monde comme une onde de choc impétueuse. Aucun dirigeant d’aucune démocratie occidentale, solidaire de ce point de vue des pires dictatures, n’a en effet envie de voir cette rébellion des Peuples se propager. Déjà, voici qu’ils nous sortent de leurs chapeaux de vains commentateurs autorisés qui demain nous expliqueront à grand frais que c’est une solution de sagesse que de laisser des populations sans défense se faire massacrer par un tyran, que le pire, sans doute, aura été évité, à savoir, celui de voir une jeunesse par trop tumultueuse ouvrir de bien terrifiantes boîtes de Pandore… Demain on nous expliquera, à grands renforts de communications bouffonnes que cela valait mieux, oui, qu’il valait mieux se montrer prudent et que la Realpolitik devait de toute façon l’emporter sur nos émotions. Demain les affaires reprendront. DSK décernera de nouveau ses compliments au colonel pour la haute tenue de son économie, et dans son appel à la raison, ne manquera pas de souligner combien il est vain, sinon dangereux, de confier au Peuple les commandes des Affaires, quand des dirigeants toujours plus irresponsables savent toujours mieux les confisquer à leur profit.
Il faudrait donc accepter l’écrasement de la révolte libyenne. Une fatalité de plus sans doute, essaie-t-on de nous faire croire. A Bahreïn, déjà, avec l’aide de l’armée saoudienne, les opposants viennent d’être tirés comme des lapins. Des hommes sont morts parce qu’ils demandaient tout simplement plus de démocratie. Les Etats-Unis d’Obama ont salué discrètement cette reprise en main. Demain la bataille de Benghazi verra tomber des innocents par centaines. Dans quelques jours, dans quelques heures, des milliers de libyens vont mourir, des milliers d’autres seront déportés et la population vivra ensuite sous le joug d’un fou devenu furieux. Et les affaires reprendront. La "communauté internationale", son expression insensée, pourra de nouveau respirer. Plus difficilement pour la France peut-être, qui a fait semblant de s’avancer jusqu’aux portes du danger, sur le seul pari de redorer le blason d’un Président guignol qui, au prétexte qu’il savait ne prendre aucun risque (personne n’intervenant, la France s’en tiendra à ses seules absurdes rodomontades), a cru bon une nouvelle fois de gigoter dans tous les sens et nous faire prendre cela pour de la politique étrangère… Plus difficilement pour la France qui n’a cessé de se couvrir de ridicule, à l’image du granguignolesque BHL déguisé en Lord Byron aux portes de Missolonghi, bavassant de phrases creuses en déclarations malingres. L’heure est à la stupéfaction. Et à la honte. A l’inquiétude d’être français s’est substituée l’humiliation de l’être et d’accepter, toute honte bue, de nous laisser traîner dans la boue de nos immondes racines nationales racistes. –joël jégouzo--.
Image : Guernica, "La peinture n'est pas faite pour décorer les appartements, c'est un instrument de guerre, offensif et défensif, contre l'ennemi" Picasso.
DANS LE PAYSAGE TOSCAN (suite toscane 6)
Un jour la beauté du ciel, mes émotions en accord avec ma pensée, la lumière du soir, le paysage toscan, tous les hasards me parurent favorables et tout me devint suffisant.
(Et cela n’eut pas lieu que cette seule fois).
Le soleil descendait vers les hauteurs sous de légers nuages. Je passais le long des buissons, cheminais et ne savais dire quel heureux bruissement se propageait alors dans l’air tranquille. Tout restait calme dans cette saison fragile, les collines, deux cyprès au loin soulignant leur franchise, et l’ombre transparente des oliviers qui étendaient leur douce régularité ouvraient au terme de cette impression fugace : la beauté, l’élégance du paysage toscan. (Où était le bonheur ?)
Le sentier que je continuais à suivre, une eau agile, les roches ombragées, me donnait à penser que si la lumière avait été plus importante, l’horizon plus reculé, les forêts plus profondes, ce tableau n’aurait pas été aussi parfait. Ou bien faut-il croire que la constante beauté des choses nous est à charge ?
Une félicité sans mélange m’envahissait. D’autres feuilles et l’épine fleurit
-si la liberté nous égare, c’est sur un tel sentier qu’elle doit le faire.
Mais l’existence ne nous prépare pas à ne plus exister, et cela se perd entre deux collines.
Exister longtemps.
Le plaisir comme à l’instant où vous l’éprouvez, sous un ciel éclairé d’une autre lumière, héritée peut-être d’une très ancienne crédulité.
Je suis ici.
Le long moment voluptueux.
(Où se donne le bonheur offert à l’homme ?)
Peut-être suis-je à inventer tout simplement une jouissance qui m’était devenue habituelle et que je retrouvais, d’année en année, intacte, aussi neuve et disponible qu’au premier jour dans ce paysage et qui ne cessait d’être forte ?
Une respiration libre, la simplicité raisonnée, la mesure du compas humain œuvrant à anoblir toute chose. D’une telle nature au plaisir éclairé, qu’aucune volupté superflue n’entame, et qui se donne à voir comme l’indéfinissable expression de la permanence, qu'insuffler ?
Quelle loi sensuelle le cyprès exhibe-t-il ?
Ni l’épaisseur des forêts, ni le silence des montagnes, on peut recevoir partout un avertissement plein de consolation, mais que le désir puisse ne jamais s’éteindre, ça, la vie ne nous l’apprend pas.
Le plaisir inquiet et fatigué, debout sur l’imposant montage de ce que l’on voit mourir, ébranle plutôt nos solitudes enivrées.
Où voulez-vous résider ? On ne s’établit nulle part : le contentement n’éclaire que l’intérieur de l’être.
Feux qui ébranlent les couches minérales, dans l’espace dont la vue paraît consolante, collines, j’entends vos tumultes écoutés jadis comme des chants inspirés. (A quoi tient l’existence réelle ?)
La brume sur la plaine, le paysage mesuré.
Peut-être existe-t-il pour chaque être un lieu qui lui est prédestiné et où il entrevoit un état d’âme supérieur à la vie ?
Mais je ne voudrais pas m’arrêter là : nos arts sont des exigences qui n’achèvent rien.
Par les lignes et les formes, par les masses colorées qu’elle dispose, la Toscane rend la vérité inséparable du bonheur.
Je me reposais sans savoir en quoi, vergers, prairies au froid perçant du vent du nord, les soirs de la Terre ici prodigues en contemplation.
Le clair hiver marquait le pas, féru encore de claies d’osier tressées avec patience,
et le matin les paysans arpentaient les buissons débordant de secrets.
L’ordre du ciel, l’immense armée des verts, des bleus, le genêt flottant, une tige d’olivier et le cyprès nouveau dans ces espaces de lumière, sa ténèbre à la barre signant l’éloge toscan, conjuraient partout cette suite d’alarmes et de regrets qui épuise d’ordinaire nos présents.
Peut-être les étagements des coteaux exemplaires, la terre enfantant sa verdure aux brises où s’ouvrent les champs.
Quand les brouillards quittent le sommeil à l’extrémité d’une toiture, spectres laiteux, et que le ciel file son étirée et que l’on sait venu le temps de mettre en marche le monde, peut-être existe-t-il cet événement de l’être, devenir du premier paysage, soudain colline dans l’indomptable ouvrage, instance d’une origine où il ne s’agit d’être qu’entre-deux, l’indétournable nuit pesant pour vaincre l’idiotie du réel, la poésie, son comble de périls devenu verbe, instaurant son séjour où l’être est advenu. –joël jégouzo--.
images : Giotto, Mantegna, Lorenzzeti...
BRÛLEURS DE FRONTIERES : LES NOYES DE L’IMMIGRATION CLANDESTINE
Ils sont les derniers héros à faire face à la dérive sécuritaire de l’Europe.
En Algérie, on les appelle les Harragas.
Un phénomène qui ne cesse de prendre de l’ampleur depuis trois ans, bien qu’à l’échelle de ce qu’est l’immigration, il demeure confidentiel.
Confidentiel, mais tragique : entre 1988 et 2010, 15 638 immigrés sont morts aux frontières de l’Europe. 6 566 d’entre eux ont disparu en mer.
Harrag, littéralement, celui qui brûle, lancé à l’assaut de la forteresse européenne, cadenassée depuis le début des années 90. Celui qui brûle les étapes de demande de visas, souvent longues et hasardeuses, coûteuses, scandaleusement : il faut avancer une somme importante qui sera encaissée, même en cas de refus… Il brûle les frontières, traverse la Méditerranée sur une barque de fortune. Il brûle ses papiers pour être sûr de ne jamais revenir. Il se brûle même parfois lui-même : le 29 juillet 2009, des dizaines de jeunes algériens, désespérés, se sont publiquement mutilés et aspergés d’essence.
Mieux vaut brûler qu’être humilié.
Partir ou mourir, l’essai de Virginie Lydie est édifiant, lourd de notre silence face au désespoir de la jeunesse maghrébine, lourd de la complicité des autorités gouvernementales, des deux côtés de la Méditerranée. Car le portrait sociologique qu’elle dresse des harragas est consternant : ils sont, justement, ces candidats à l’immigration choisie que voulait Sarkozy (déployant de ce fait une vision utilitariste de l’étranger qui invite désormais à voir dans l’être humain un moyen et non une fin, ce dont peu ont mesuré l’ignominie). Jeunes, diplômés, les harragas se jettent à la mer parce qu’ils n’ont aucun autre avenir en Algérie que celui de soutenir les murs des bars. 70% de la population algérienne a moins de 30 ans, 30% de cette jeunesse est au chômage… Ils parlent français, mais n’ont aucun espoir de mener une vie normale. Pas de travail, pas de loisirs, pas de vie sociale. Des jeunes qui étouffent. Ni persécutés, ni miséreux, simplement désespérés, ils risquent leur vie sur des barques de fortune pour rallier l’odieux : vivre cette vie de misère des clandestins d’Europe. Ces "mauvais garçons de l’immigration", sur lesquels personne ne s’apitoie parce qu’ils ne présentent pas les stigmates habituels des immigrations jetées dans la plus extrême indigence, sont en réalité des aventuriers d’un nouveau genre, qui ne fuient ni la famine, ni la guerre, mais tout simplement un pays qui les a privés de leur avenir.
Changer de vie, à tout prix, comment pourrions-nous ne pas l’entendre ? Comment pourrions-nous accepter que cela ne soit qu’un sujet brûlant de la seule actualité algérienne ? La mort est souvent au bout de la vague, ou bien la nuit, elle vient d’un arraisonnage musclé de quelque navire de guerre français croisant au large des côtes dans l’espoir d’exhiber enfin sa force contre l’une de ces embarcations de fortune. Mais l’aventure rachète tout : les harragas vivent en mer leurs trois derniers jours de dignité. Partir, pour montrer au monde que l’on n’est pas mort déjà. Leur rage de vivre est poignante, animée par cette logique de l’évasion qui vous fait tout risquer en sachant que dehors sera terrible. Qu’importe : mieux vaut brûler que vivre une heure de plus l’humiliation qui vous est faite ! Leur révolte est hallucinante au fond, et leur migration ressemble à celles des gnous que rien n’arrête, pas même la certitude de savoir qu’au prochain gué les fauves et les crocodiles sont déjà en embuscade et qu’ils préparent votre carnage.
Il faut lire l’essai de Virginie Lydie pour mesurer de quoi il retourne, avec ce phénomène des harragas, qui ne peut pas ne pas nous interpeller : le lieu de leur désespoir est celui-là même qui fonde ici nos indignations. Depuis 1990, l’Europe s’avance derrière son masque de fer. Une Europe en chemise brune, qui défile en faisceaux de peurs fétides et ne croit pas à l’égalité des êtres humains. Une Europe qui vient d’inaugurer, à Lampedusa, le Guantanamo européen, notre seule réponse à la révolte des mondes arabes ! Une Europe au sein de laquelle la France, de l’aveu même de la Commission européenne chargée de la défense des frontières de l’Union, se montre le pays plus zélé en matière de répression de l’émigration clandestine. Lequel pays exhibe une politique coûteuse mais parfaitement dérisoire de reconduite aux frontières, dont le seul objectif est d’instruire la peur de l’autre comme ultime ciment politique du sentiment national ! Une Europe des camps pour finir, qui a substitué la logique de l’enfermement à celle de l’accueil et traque ses propres populations (les rroms) au sein même de son espace. Enfants placés en rétention, familles détruites, couples séparés, voilà le nouveau visage de cette Europe de toutes les défaites que l’on voudrait nous faire partager, en attendant de récolter ces aubes de guillotines que la France, toujours pionnière, voudrait nous faire vivre demain.
Traversée interdite. Les Harragas face à l’Europe forteresse, de Virginie Lydie, préface de Kamel Belabed, éd. Le Passager clandestin, mars 2011, 176 pages, 16 euros, ean : 978-2-916952444.
image : le camp de Lampedusa.
SUR LA NOTION DE FRONTIERES (POREUSES OU ETANCHES ?)
A l’origine, le poids de la frontière grecque n’était pas politique.
Seule la polis inscrite dans les limites du cœur de la Cité l’était.
Mais c’est de ce schéma spatial de la Cité grecque réduite à son cœur qu’est issue notre rhétorique de sacralisation des frontières.
Or pour les grecs, la frontière était d’abord une "fange pionnière", profonde et perméable, moins un lieu politique qu’un espace ouvert à d’autres possibilités de l’être. Ce n’est que tardivement qu’on l’a assimilé à une ligne que l’on ne devait plus franchir : les eschatiaï grec étaient plutôt, par excellence, l’espace des échanges pluri-ethniques et culturels, terres d’attribution incertaines, bouts du monde, confins ouverts parcourus d’altérité.
Pas vraiment sauvages, ces eschatiaï relevaient d’une géographie qui, sans appartenir en propre à la cité, lui revenait pourtant. Domaine des bergers et des apiculteurs, des charbonniers et des bûcherons, ces civilisateurs isolés et silencieux, une sorte de jachère abandonnée aux friches de la connaissance. On y construisait néanmoins des sanctuaires communs !
Mystérieuses, ces terres mal délimitées géographiquement et conceptuellement, formaient ainsi le lieu idéal des frottements civilisationnels, un espace riche de rencontres et de heurts. La tombe d’Œdipe s’y trouve, et bien d’autres de ce genre, ouvrant à la nécessité de comprendre ce qui fonde le sens de l’humain. Artémis y demeure, et les éphèbes par exemple y tenaient garnison, eux qui, après avoir perçu leur bouclier rond et leur lance, devaient se jeter dans l’aventure de la construction de soi –à remarquer : ces éphèbes n’y assuraient pas à proprement parler la défense du territoire. Peripoloï, ils parcouraient, en reconnaissance, ces confins placés hors de toute connaissance assurée.
Sans entrer dans le détail de l’organisation stratégique et géopolitique du territoire grec, peut-être n’est-il pas indifférent d’avoir à l’esprit sa hiérarchisation, ce territoire se composant d’abord de celui, strictement démarqué, de la cité (l’asty), entourée de champs labourés (la chôra) volontiers abandonnés aux envahisseurs, et de confins (les eschatiaï). Le tout formait un espace politique parfaitement hétérogène – en d’autres termes : la cité, discriminée de son territoire, était seule revêtue d’une importance stratégique. Mais si, de fait, cette discrimination témoignait de ce que la dimension politique de la vie humaine paraissait la seule à devoir être défendue avec acharnement, il est cependant important d’avoir à l’esprit que cette dimension politique n’épuisait en rien les autres contenus humains, l’affectif en particulier, que justement ce monde double, trouble, troublant des eschatiaï recelait.
C’est le nationalisme des Etats modernes du XIXème siècle qui est parvenu à enfermer les cultures dans des frontières politiques, par une action d’évidemment culturel conjuguée à une action de spécifications nationaliste des cultures, à commencer par leurs littératures. Et que leur importait que partout aient surgi de sérieuses contradictions entre cette construction nationaliste et le droit des ethnies…
Le néologisme de frontière, lui, fut forgé en 1773. Il ne parvint à s’imposer que très tard encore une fois, car jusqu’au XIXème, deux vocables coexistèrent pour désigner ce que l’on souhaitait entendre par là : celui de frontière et celui de "ligne". L’un et l’autre ne parvenant pas à dissimuler, ainsi que Lucien Febvre le fit observer, leur vieux sens militaire. Comment oublier en effet que la frontière, dans le vocabulaire militaire, n’a jamais désigné autre chose qu’un ordre de bataille ?
Quant à ce qu’il désigne aujourd’hui, peut-être n’est-il pas inutile de rappeler que longtemps, la maîtrise de l’espace n’est pas passée par l’établissement de lignes continues de fortification : on avait les Marches pour cela. Et jusqu’à Louis XIV, on disposait de portes d’entrées en terres étrangères. Tactique militaire là encore, ces "portes", ces "avenues", étaient censées nous permettre de couper les "rocades" des armées ennemies. Ce n’est qu’au terme des sévères échecs de la stratégie militaire française que l’on abandonna ces concepts offensifs de frontière, pour celui de la ligne frontalière défensive, dont on confia à Vauban la fortification.
Déjà la France songeait à s’enfermer dans ses quatre pitoyables murs. Un vieux réflexe national, en somme… --joël jégouzo--.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1996_num_140_2_15625
Frontières et Contacts de civilisation. Colloque universitaire franco-suisse, sous le patronage du Comité français des Sciences historiques et de la Société générale suisse d'Histoire (Besançon-Neuchâtel, octobre 1977). Avant-propos de Louis-Edouard Roulet. Introduction de Michel Devèze, Collection Le Passé Présent (Etudes et Documents d'Histoire). Neuchâtel, Editions de La Baconnière, 1979. In-8, broché, couverture illustrée à rabats, 240 pp. Illustrations hors texte.
Voir aussi la Périégèse ou les Arkadika de Pausanias.
images : la frontière du Mexique avec les USA, et deux images de la frontière de Gaza...
STANISLAS RODANSKI -la victoire, sans l’ombre des ailes…
"C’est avec une indignation toujours plus forte dans sa colère qui va jusqu’à balayer des hommes en effaçant le brouillard dont ils ne cessent d’embuer, la vitre par où l’on se voit, c’est avec une main de rêve que j’écris au tableau noir de ce temps opaque. Que le sort de ces lignes soit celui des graffitis sur les murs d’une rue quand le sang gicle de l’émeute, du moins tentent-elles de tracer à la hâte les derniers signes qui caractérisent l’homme, dont les traits sont en mon être comme le visage d’un instant hagard apparaissant derrière la vitre incandescente d’un sauve-qui-peut sans espoir de sortir du Bazar de la Charité en proie aux flammes.
"Le cours de la Liberté s’étend à perte de vue.
Stanislas Rodanski (A perte de vue, dans : Des proies aux chimères),
Qui s’est exclu du monde en 1954 - "On m’a joué le pire tour, et c’est la meilleure leçon que m’ait donnée la vie"…