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11 mai 2010 2 11 /05 /mai /2010 10:12

suicide.jpgLes parents d’Agathe vivaient à Rome, lisaient Baudrillard, étaient convaincus que le réel avait disparu pour céder la place à des jeux de simulacre bien plus stimulants. Le Cinéma avait pris fin à l’époque de la Nouvelle Vague et le roman avec le Nouveau Roman. De toutes ces fins émanait une logorrhée réjouissante. Leurs mots, ceux d’un milieu social protégé, où l’on mangeait Naturalia, l’écharpe Benetton au vent, des discours psychologisants plein la bouche. Le père, qui était partie en quête de lui, avait fini par vendre des parfums de luxe aux belles romaines. Et puis le couple n’avait pas tenu. Les parents d’Agathe avaient divorcé. Sa mère l’avait ramenée à Paris, dans le XIIème arrondissement. Agathe se rappelle l’année 82 à Paris. Un tournant dans l’histoire des mentalités françaises : Le Père Noël est une ordure venait de sortir. On prenait en pleine gueule la gentillesse d’Anémone. Partout se mit à croître l’ironie, le cynisme, la moquerie, voire la malveillance. Agathe, malgré l’éducation que sa mère lui donnait, ne comprenait rien à ces changements et restait désespérément gentille, bonne, généreuse. Les dents s’affûtaient, les discours se travestissaient, pas le sien, au grand désespoir de ses proches. En rade, Agathe, tandis que les socialistes se convertissaient aux valeurs de la bourgeoisie libérale, lisaient L’air du vide, de Lipovetsky, en tournant résolument le dos à sa critique de l’individualisme. Les bobos –on y était-, voulaient se leurrer et prendre leur part du gâteau.

bobos-in-paradise.jpgAgathe devint ado en 88. La bourgeoisie, à l’époque, affectionnait de s’acheter des bijoux en plastique. La vie est un long fleuve tranquille sortait sur les écrans. Agathe se fit redskin, adopta le look Saint-François d’Assise, croyant vomir la société de consommation. Puis elle passa son bac, entra en prépa, fêtait déjà son entrée dans une grande école de commerce –on ne pouvait faire moins, dans le nouveau Paris qui s’installait. Elle se lança du coup à corps perdu dans la quête de son seul plaisir : si l’on voulait demeurer performant, il fallait s’affirmer désirant. A donf’. Et cultivé. Tous les bobos l’étaient. C’était la norme. Même si l’on ne savait pas trop ce que cela revêtait. On s’en foutait : on l’était, point barre. Agathe aussi, donc. Et puis elle entra en analyse. Comme tout le monde. Sauf qu’Agathe sentait que quelque chose n'allait pas. Elle demandait pitié. Pour sa quête truquée. Quelque chose déconnait dans cette mentalité bobo qu’elle finissait par vomir. Manque de générosité, méchanceté. Agathe s’en voulut tout d’abord de rameuter des vocables aussi sots pour parler de sa souffrance. Alors elle se réfugia dans la maladie. Comme au bon XIXème siècle. Avant de se suicider. Mais pas trop. Pour finir d’écrire ce roman. Sur la souffrance. Sa souffrance.
joël jégouzo--.

Suicide et inversement, de Jeanne Rivoire, éd. Jacqueline Chambon / Actes Sud, février 2010, 200 pages, 18 euros, ISBN-13: 978-2742790142.

Bobos in Paradise : The New Upper Class and How They Got There, David Brooks, Simon & Schuster Ltd, new edition, aug 2001, 288 p., 13 euros, ISBN-13: 978-0684853789.

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