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7 février 2013 4 07 /02 /février /2013 05:36

 

le-hobbit.jpgCe qui est en cause dans les féeries, ce n’est pas la possibilité : c’est le désir.

Le désir d’enchantement, la grâce de construire une image inédite du monde : la nôtre, humains. Car le conte, ce fragment singulier du tissu sans couture de l’Histoire, dénie notre défaite universelle finale, et c’est en ce sens que Tolkien pouvait voir en lui quelque chose comme un evangelium donnant un aperçu fugitif de la Joie, d’une Joie qui porterait au-delà des murs du monde sans cesser d’habiter l’ordre de ses poignantes douleurs.

Le Hobbit… Cette histoire raconte comment un Bessac fut conduit à faire et à dire des choses inattendues…

Superbe interprétation que celle de Dominique Pinon, dans une mise en scène musicale grandiose. Superbe lecture, volontaire, désinvolte, amusée, grave, levant à chaque tournant de phrase le désir qui l’habite.

Quel travail aussi, dans ces accumulations à la Rabelais qu’affectionne Tolkien, ces descriptions de lieux, d’espaces, d’êtres, toujours reprises bien que posées toujours avec une folle exactitude.

Superbe lecture soulignant la drôlerie du texte, portée par une affection qui la fait osciller entre le banal et le sublime, n’ayant renoncé ni aux ragots ni à l’emphase d’une injonction supérieure, construisant mot après mot le sens d’une aventure réelle dans la jouissance d’un texte incroyablement volubile.

Superbe lecture qui donne à voir les déplacements de l’un, les trottes de l’autre, l’espace autour des mots, nous baladant dans une lecture qui savoure irrésistiblement cette histoire qu’elle nous conte.

"Y a-t-il lieu à un commentaire si un adulte lit (un conte de fée) pour son propre compte ?", se demandait Tolkien (Faerie), qui déplorait que les temps modernes aient pareillement relégués les contes à la chambre des enfants. Tolkien fuyant les mignardises pour enraciner son histoire dans les pulsions humaines fondamentales et ne renonçant jamais à poser la seule vraie question, qui est celle des origines. Tolkien, contraint ainsi de se positionner dans le champ de l’anthropologie, construisant avec méthode sa grammaire mythique loin de cette chambre des enfants où l’on avait confiné les contes "comme on relègue à la salle de jeux les meubles médiocres ou démodés"… Tolkien blâmant que les contes de fées soient devenus des greniers et des chambres de débarras aux contenus en désordre et tellement délabrés, offrant pourtant, parfois, une œuvre somptueuse "que seule la stupidité avait fourré à l’écart"…

Dominique Pinon semble bien, lui, lire Le Hobbit pour son propre compte et tordre le cou à la créance littéraire susurrée à toutes les heures de la raison adulte, selon laquelle le conte ne vaudrait que par cette suspension de l’incrédulité qu’il exigerait. Ce n’est pas la crédulité qui fait la valeur d’un conte : c’est son caractère démiurgique. La suspension de l’incrédulité n’est qu’un subterfuge. Du reste, l’humilité des enfants et leur manque de vocabulaire seuls, nous donnent à croire qu’ils sont crédules, alors qu’il n’en est rien : ils s’efforcent (simplement) d’aimer ce qu’on leur offre" (Tolkien). Absurde, étrange, vrai, faux, fantastique… les enfants savent bien débrouiller tout cela. Et puis, comme l’affirme si justement Tolkien, l’enfant n’a aucun désir de croire : il veut savoir. C’est nous qui avons besoin de croire. Et d’accepter comme une grâce souveraine ce besoin de croire. Pour faire face, bien sûr, à cette défaite universelle finale qu’un sourire à demi moqueur ne saurait conjurer. Besoin de croire loin des fadaises, voilà tout. Dans l’épreuve de ces contes de fées du XIXème siècle des romantiques allemands par exemple, qui n’étaient pas de simple consolation : la Faërie inscrit ce qui est fini, dont cette "capacité de l’Homme pour ce qui fut fait". Tolkien avait usé d’un concept personnel pour traduire cette difficulté de rallier la cause d’une Joie blessée de douleur : le concept d’eucatastophe, conçu comme relevant de l’essence même de la vie des êtres humains. Le conte en était à ses yeux l’expression la plus achevée, où il n'est guère possible de déguiser notre néant.

  

 

Le Hobbit, J.R.R. Tolkien, nouvelle traduction de Daniel Lauzon, texte intégral lu par Dominique Pinon, édition Audiolib, 2 CD MP3, durée d’écoute 10h14, novembre 2012, isbn 13 : 9782356414915.

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