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21 mars 2013 4 21 /03 /mars /2013 05:04

 

giotto-francois.jpgOn avait arraché le bleu à la vie paysanne. On l’avait prélevé, soustrait aux corps éreintés, ce glaukos des grecs anciens qui peinait à trouver sa place dans le monde des hommes instruits, lesquels ne l’avaient envisagé que mélangé au vert, au gris, au marron.

On l’avait décollé des toiles rudes dont les paysans s'équipaient pour en faire le nouveau destin des Princes. Absent de l’église romaine jusqu’au début du XIIème siècle, le bleu si décrié venait de percer sous la main des maîtres verriers pour irradier une lumière nouvelle qu’ils croyaient tenir enfin du Ciel. Dans les vitraux des églises, le bleu trouva sa lente assignation comme couleur de l’inscription des figures saintes, apparue soudain dans le giron de cette théologie de la lumière qui surgissait partout dans l’Occident fiévreux.

Lumière, le bleu se mit à déserter la terre pour participer du divin. On l’employa comme transitus, conduisant l’homme à Dieu.

Dans l’abbatiale de Saint Denis, le bleu découvrait sa puissance. On était au milieu du XIIème siècle. Il avait mis un siècle à triompher. Couleur nouvelle, il fécondait le manteau de la Vierge avant d’en épouser peu à peu l’intimité corporelle. C’est que la Vierge ne portait plus désormais le deuil de son fils et n’offrait plus aux hommes la seule image de son affliction. Le bleu s’éclaircissait, éclatant d’une gloire nouvelle. Bientôt les émailleurs surent rivaliser avec les maîtres verriers. Ils diffusèrent leurs nouveaux tons de bleu qui séduisirent les princes. Le bleu descendit du manteau de la Vierge aux objets liturgiques et des églises chemina jusqu’aux enluminures, avant que saint Louis, roi de France, en fît sa couleur personnelle. Partout les armoiries s’en saisirent. Le bleu devint l’azur arabe dans la langue des blasons, écu d’azur semé de fleurs de lis d’or. Et le prestige des rois de France fut tel que toutes les cours l‘adoptèrent.

Le bleu avait quitté définitivement les boues paysannes pour inonder les fêtes, les repas, les vêtements des grands de ce monde. Mais en Italie, à la fin du XIIIème siècle, seuls les Princes pouvaient en user. L’azur était coûteux et la peste aidant, la mode revenait au noir. La démarche pénitente de l’Occident chrétien semblait vouloir triompher de nouveau, marquant son territoire sombre jusqu’au XVème siècle.

 

miracle-de-l-assoiffe.jpgFin XIIIème. Giotto peint les fresques de la vie de Saint François, à Assise. Le bleu y déferle en vagues successives, du Ciel vers la terre, pour l’envelopper bientôt tout entière et restituer aux hommes ordinaires sa beauté, qu’on leur avait arrachée.

Giotto. S’il est question de dévotion dans sa peinture, tout le Peuple y est convoqué pour transformer une fresque en œuvre d’art majeure dans laquelle le bleu joue un rôle essentiel, décroché par lui du Ciel où on l’avait épinglé pour regagner la glèbe d’où il sortait.

S’arrachant lui-même aux textes théologiques sur la beauté, l’image, l’art, Giotto affirmait autre chose : l’immense armée des bleus, où l’homme désormais puisait la grâce d’éprouver enfin ce qu’il était.

Giotto, le nom même du renouveau de l’art occidental, "cet homme qui possédait cet art revenu à la lumière qui, pendant plusieurs siècles, avait été enseveli", aux dires de Boccace.

Giotto, Assise, accomplissant sa révélation dans cette fresque magistrale dont l’inspiration est François, l’homme au chevet des pauvres en coutil bleu.

Giotto. Il ne s’agissait plus alors pour lui de peindre seulement des surfaces, des couleurs, mais de leur donner vie. Littéralement. D'incarner ces couleurs, ces surfaces. Voyez comme il reconstruit dans ses fresques une architecture fictive qui vient redoubler celle de la basilique qu’il décore ! Giotto peint les consoles, les colonnes, double les murs d’illusions architecturales, redéploie la basilique dans l’ordre imaginaire. Giotto l’exact représente bien le visible, mais ne se détourne pas des sentiments. Regardez la colère qu’il dessine sur le visage du père de François, quand celui-ci lui apprend qu’il renonce à ses richesses. Oh, ce bras du Père qu’on retient !

Giotto-Confessione_della_donna.jpgEt regardez comment le bleu se met à circuler dans l’ensemble des fresques, Giotto parlant désormais d’égal à égal avec les princes, leur arrachant le bleu pour nous le restituer, en faire la couleur du sentiment, la couleur de l’émotion même d’être homme, incarné dans sa chair, libre, autonome, sensuel, exposé aux passions, aux sensations, la seule aventure qui vaille la peine d’être vécue et qui est le pari même de l’Incarnation.

Le corps non plus objet mais origine prenant en charge la révélation de la vie. De Carne Christi. L’immense armée des bleus déploie à Assise ce triomphe du sensualisme humain, l’étreinte sans écart, notre chair même dans son auto-révélation pathétique. La vie comme éternelle venue d’elle-même en soi, comme l’affirmait Jean. Une chair réelle, que ce bleu du ciel de Giotto ! Une matière pathétique. Giotto n’observe plus la nature : il la crée. Il crée les conditions phénoménales de la beauté qu’il nous convie à éprouver dans nos chairs, dans le frisson de nos chairs aimantes : ce bleu où l’œil se noie.

Giotto, ou la confiance faite aux sens, Giotto ouvrant l’œil de la chair, assignant au bleu sa vraie densité corporelle, comme exhortation de la Vie dans la Chair, et dont la vérité ne peut être qu’un pathos.

La chair du bleu alors, qui n’est plus une idée mais l’expérience sensuelle d’être au monde dans un corps frémissant, où la chair formule la Vie dans sa chair même.

Regardez comment le bleu descend du piédestal où les prélats l’avaient placé, où les princes l’avait hissé pour nous le rendre inaccessible.

Regardez ce corps auréolé, cette foule des fidèles, des gens simples, peint du même bleu que celui dont il s’est servi pour balayer le Ciel. Regardez Saint François parlant aux oiseaux, ce bleu qui pénètre, féconde la terre et jusque sur les bords de la fresque, que rien ne sait plus contenir. Regardez-le du ciel jusqu’à la terre envelopper dans l’avant-dernière fresque l’univers, manger le manteau des uns et recouvrir le lit des mourants. Et dans la dernière, comme il s’est répandu, s’est écoulé, recouvrant nos prières et nos mimes.

le_Don_du_manteau.jpgLe bleu Giotto : ce que veut dire être touché, porter l’intime vérité de ce que nous sommes, habités par une chair, dans l'étreinte pathétique de ce soi charnel qui définit si pleinement notre condition. Là, dans ces membres où nous périssons mais où, face aux fresques de Giotto, nous retrouvons intacte l’émotion qu’il y a déposée et qui ouvre à l'homme des horizons inombrables.

Voici l’immense armée des bleus qui déferle du coin fugace où les princes avaient voulu la cantonner, comme le vain symbole de leur magnificence. Voici que Giotto le leur arrache ce bleu et qu’il vient affirmer en lui un pouvoir effectif et réel, celui d’ouvrir les yeux. Voici que cette chair cachée du bleu fait obstinément surface. L’immense armée des bleus nous convoque sur les lieux mêmes de notre chair, l’illuminant. Il faut que le sensible devienne sensuel pour que nous puissions voir, et c’est ce miracle qu’accomplit Giotto. Celui de la sensualité enveloppant le corps pour le faire chair, celui de la sensualité d’une couleur qui délivre le plaisir en ma chair même, au terme d'une rencontre inouïe. Le plaisir de ce bleu que je ressens aujourd’hui, si sensible, soudain dans mon regard inscrit comme une réalité unique, celle d’une relation littéralement érotique et qui prend site dans la chair où je m’éprouve moi-même. La vie est sans pourquoi. Ce bleu de Giotto est ce moment sublime où la chair trouve sa pleine justification, celle, précisément, de s’approcher jusqu’en ce lieu sensuel où je puis venir en moi.

 

Giotto, vie de saint François, vers 1290, Assise, fresques, dont détail du miracle de l'assoiffé (ce que nous sommes tous... Et quant aux bleus, en reproduction, cela ne donne rien en fait...)

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Published by texte critique - dans DE L'IMAGE
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