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11 mai 2020 1 11 /05 /mai /2020 11:03

Léo… Une histoire. Des histoires. Notre identité n’est-elle pas d’abord narrative ? Une fiction que chacun construit, déconstruit, reconstruit… Harold, un autre récit, celui d’un romancier célèbre qui imagine un casting pour écrire son prochain roman : «cherche héroïne romantique». Des contes, des romans, le dit d’une civilisation en peine de recommencements. Léo donc, et Angélique, qu’il aime bien. Léo, sa vie tranquille d’enquêteur à la SNCF. Et puis sa vie intense, nocturne. Photographe amateur. Saisir l’instant. De quoi ? De quelle éternité qui serait la moitié de l’art ? Il habitait Paris, rue de Turenne, se sentait bien avec Angélique, intriguait, par sa personnalité atonique, le narrateur. Et puis il y avait ses photos. Le narrateur fit tout pour que Léo soit «reconnu». Le fit entrer dans une agence. Lui présenta Gaëlle. Le coup de foudre. Sans tonnerre. Simple comme une évidence : ils étaient l’un à l’autre. Léo devint professionnel. Il arpentait Paris, le monde à présent. Jusqu’à son hémiplégie faciale. L’œil gauche ne parvenant plus à fixer l’objectif. La bouche cessant d’émettre le moindre son. Alors le narrateur l’a recueilli. Léo s’est mis à vivre sur son canapé. Confiné. A ne rien faire d’autre que de regarder toute la journée et toute la nuit les séries télévisées. Le narrateur, lui, se rappelle qu’il était celui par lequel il voulait que le bonheur arrive. Un messager. Un peu comme ce personnage du facteur dans le film de Pasolini. Mais le messager de quoi ? C’est quoi une histoire d’amour ? A partir de quand devient-elle réellement une histoire d’amour ? « Les lieux n’existent plus », affirme le roman. Ne restent que des images sans images : l’absence, au fondement, peut-être, de toute image. D’où cette construction rhapsodique du roman, qui se relance sans cesse de lui-même par des artifices de mémoire, et ce paysage discontinu qu’offrent les séries télévisées. Une mise en abîme. Qui ne suspend pas le récit pour autant, mais le désarticule. Léo n’est qu’un personnage. Non une personne. Si intrigante pourtant. Comme l’est la langue, qui ne cesse d’intriguer la vie, de tramer, de manigancer, de corrompre ses aboutissements.

Un jour Léo disparaît. S’il y a gagné en réalité, celle-ci nous a échappé. Avant de réapparaître comme par enchantement, sans rien illustrer de sa disparition. Révélé comme une image analogique dans son bain amniotique.

Il y a quelque chose d’impossible dans la saisie du monde. Or l’amour n’est rien d’autre que cette saisie. «Une invraisemblance tout à fait normale», affirmait Luhmann. L’amour, en définitive, serait cette image préalablement rêvée –dont nous ne saurons rien-, avec laquelle on tente, désespérément, d’entrer en contact. Sans doute sommes-nous là, pour le coup, plus proche de la Vision Tragique du monde d’un Pascal qu’on ne l’aurait cru : c’est dans la solitude égologique que se forme le projet d’ouverture à l’autre. Parce que la question de l’amour s’est dangereusement rapprochée de la question de l’être. La plus belle histoire d’amour, pourtant, est celle qui me fait placer ma nature hors de moi…

Toutes les histoires d’amour ont été racontées, sauf une, Tonino Benacquista, Gallimard, NRF, février 2020, 214 pages, 19 euros, ean 9782072876073.

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