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La Dimension du sens que nous sommes

Kafka, Lettres à Milena

5 Juin 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #Amour - Amitié

Kafka rencontre Milena Jesenská en 1920, d’abord comme traductrice, puis comme destinataire d’une passion qui ne peut exister qu’à distance. Les Lettres à Milena sont ainsi le portrait d’un amour impossible où Kafka, incapable de vivre la relation dans le monde réel, la déploie dans l’espace de l’écriture, un lieu où la passion, l’angoisse et la lucidité se mêlent jusqu’à en faire l’une des plus intenses correspondances du XXᵉ siècle. L'amour qu'il y déploie est tout à la fois dévorant et paradoxal, ses lettres oscillant entre exaltation et retrait, désir et effroi. Il s'y livre avec une intensité à laquelle il se refuse dans la vie quotidienne. Milena y devient alors une figure mythique, amante rêvée et miroir de ses propres abîmes. Mais l'amour y est vécu comme une brûlure : trop fort pour être vécu, trop vital pour être abandonné. Le tout dans une écriture qui révèle au fond Kafka, son hypersensibilité, sa culpabilité, son besoin d’absolu, sa peur de l’engagement, sa maladie, sa solitude, mais aussi une capacité d’amour immense et tragique.
Toutefois, cette correspondance est amputée. L’absence de Milena bouleverse la lecture. Les lettres de Kafka sont saturées de réponses à des phrases que nous ne lirons jamais. Ainsi, le lecteur ressent une frustration analogue à celle de Kafka, qui attend, espère, interprète, tremble. Chaque lettre devient un fragment d’un puzzle dont la moitié des pièces manque. Et cette absence n’est alors plus un défaut éditorial : elle fait de Milena une apparition, une force, un souffle, jamais un personnage stable. L’absence des lettres de Milena crée un vide qui n’est pas un simple manque documentaire : c’est une béance affective qui transforme toute la correspondance en monologue amoureux, où cette asymétrie donne au texte sa tension singulière : Milena est partout, mais elle n’est jamais là.
La liaison entre Kafka et Milena s’interrompt progressivement, comme par épuisement. La fin est douce-amère. Kafka, de plus en plus malade, se retire, incapable de supporter la tension de cet amour. Milena continue de lui écrire, mais leurs échanges s’espacent, deviennent les gestes d'une tendresse impuissante. Leur histoire ne se clôt pas : elle se dissout, survit dans les lettres comme un amour inachevé, dont l’absence même devient la forme ultime.

 

#jJ #joeljegouzo #kafka #milena #lettresamilena #librairieletabli #litterature 

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Perec au Moulin d'Andé

4 Juin 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

C'est au Moulin d'Andé que Perec écrivit en 68 son roman, qui raconte la disparition d’Anton Voyl et l’effacement de tout ce qui contient la lettre e. Le récit est une enquête vertigineuse où les personnages cherchent ce manque sans pouvoir le nommer. On en a longtemps salué la performance, sans trop voir que Perec y avait transformé une contrainte oulipienne en métaphore de l’absence. Ni qu'avec Perec, le tragique n'était jamais bien loin au cœur de son œuvre. exergue,

Les auteur.es du fanzine qui raconte l'histoire du poulailler du Moulin d'Andé n'ont pas omis ce tragique, bien que leur texte ait d'un bout à l'autre de sa construction souhaité évoqué Perec tel qu'il fut aussi dans sa vie : un homme qui avait fait le choix de vivre dans la jubilation. L'exergue de leur fanzine est non seulement un hommage à Perec, mais le rappel de ce tragique que la performance a longtemps masqué :  « Tout naquit d'un souhait fou, d'un souhait nul : assouvir jusqu'au bout la fascination du cri vain » (Georges Perec, La Disparition). Et bien évidemment, le soir de leur présentation du travail accompli, ils nous invitaient à entendre dans le dernier corps de cette phrase l'écho du travail d'écrivain qui, à bien des égards, peut paraître en effet vain, ou n'être qu'un cri poussé dans le vide.

Cela dit, dans l'usage qu'ils en ont fait, les détournements contraints de la syntaxe pratiqués par Perec, en effet, les ont fortement inspirés. Cette défiguration joyeuse du français, cette sorte de bal masqué linguistique, ils l'ont fait leur, avant tout comme prolifération des formes dans la construction de leur épopée grotesque du poulailler du Moulin d'Andé. Mais s'il nous semble que ce deuil jamais frontal que Perec a crypté, disséminé dans son roman comme si la contrainte elle-même était un linceul linguistique, ils en auraient évacué la force, ayez à l'esprit que rendre hommage à Perec, c’est reprendre son idée que la littérature est un laboratoire de formes, pas un miroir du réel. Perec n’a jamais demandé qu’on imite ses thèmes : il a demandé qu’on pousse aussi loin qu'on pouvait le renversement carnavalesque. Plus loin par exemple, dans l’art de faire du minuscule un système du monde. En transformant un simple poulailler en cosmos narratif, ils ont prolongé le geste de Perec : faire du minuscule une machine à fiction et du jeu une manière d’agrandir le monde.

 

 

L'Histoire très très horrifique et néanmoins désopilante, sinon instructive, de la poule qui trouva un couteau et de ce qu'il s'en suivit pour la langue française, Fabrice Huet, Joël Jégouzo, Valérie Le Cun - La Dimension du sens que nous sommes

 

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