Jean Genet, Quatre heures à Chatila
Les éditions Gallimard ont réédité en 2010 les textes politiques de Jean Genet. Dont l’éblouissant Quatre heures à Chatila, écrit en octobre 1982, juste au retour de sa visite du camp de Chatila au lendemain des massacres perpétrés par les phalangistes, sous les yeux complaisants de l’armée israélienne. Chatila dont il a parcouru les rues jonchées de cadavres. Jean Genêt déambule parmi les corps suppliciés, raconte. Le silence assourdissant des soldats israéliens qui bouclent Chatila, installés à quelques mètres du camp et qui prétendirent n’avoir rien vu, rien entendu. Jean Genet raconte l’obscénité de la mort qu’il découvre à Chatila, l’infini épuisement des corps abandonnés dans la poussière des rues et qui ne peuvent rien cacher. Et l’armée israélienne, qui avait quelques jours plus tôt prévenu en secret les américains, les italiens, les français. Ces mêmes français qui venaient de se retirer lâchement à la veille des massacres. Quelle décision politique !
«J’enjambai les morts comme on franchit des gouffres». Pendant trois jours et trois nuits les commandos supplétifs avaient œuvré. Trois jours et trois nuits sous les yeux de l’armée israélienne. Qui leur apportait les vivres, l’eau. Et éclairait le camp la nuit pour qu’ils puissent sans risques traquer la population civile. Trois longs jours et trois longues nuits. Et François Mitterrand averti qui laissa se perpétrer le massacre. Combien étaient les phalangistes, s’interroge Jean Genet ? Relevant la topographie des lieux, il note simplement qu’il leur fallait être nombreux pour infliger de tels dégâts. Et qu’au quatrième jour, les chars israéliens étaient entrés dans Chatila, bloquant les survivants, mais laissant filer les assassins. Jean Genet décortique les conditions de possibilité d’une telle horreur. Il note qu’à quarante mètres de l’entrée se trouve l’hôpital Acca, occupé par l’armée israélienne. Et partout ne voit que des corps suppliciés avant d’avoir été abattus. «Qu’est-ce qui n’est pas vain dans ce monde ? C’est à vous que je pose cette question, nous demande-t-il par-delà les âges. Vous voyez que c’est surtout vous qui acceptez les massacres et qui les transformez en massacres irréels. La révolte de chaque homme est nécessaire», conclut-il.
Jean Genet, L’Ennemi déclaré, textes et entretiens choisis 1970-1983, Folio, 7 octobre 2010, 304 pages, 7,40 euros, ISBN-13: 978-2070437863.
L’Histoire des enfants volés, Maurice Gouiran
La Vanne, un 27 janvier. La garrigue par un temps glacial. La porte s’ouvre sur un visage connu. Mais vieilli. Clovis en reste ahuri : Samia ! Chez lui, perdue au bout de son monde. Partie naguère avec François, plutôt que lui. La vie séparée d’elle-même. D’un coup sa mémoire prend l’eau, submergée. Il l’avait revue en 1992, à Naples. Samia, qui tant hantait ses rêves. François a disparu, c’est la raison de sa visite. Grand reporter à la retraite, rebelle à l’info conventionnelle. Il avait bossé autrefois sur l’Opération «Paix en Galilée» : les bombardements des camps de l’OLP par l’armée israélienne. En juin 82, Tsahal entrait au Liban. C’est là que Clovis avait rencontré François. Il se rappelle d’un coup Sabra et Chatila, l’immonde ghetto où l’on avait parqué les réfugiés palestiniens. Et ses cadavres piégés pour tuer les survivants éplorés. Il se rappelle les femmes éventrées, les nourrissons éviscérés, les vieillards torturés. L’armée israélienne avait donné le feu vert aux phalangistes pour perpétrer ce crime contre l’humanité. Resté impuni. Au lendemain du massacre des Innocents, on avait intimé l’ordre aux survivants de se rendre. Il ne leur serait rien fait. Ils furent assassinés. Clovis se rappelle alors le mot d’ordre de la conscience internationale de l’époque : édulcorer les faits. Soustraire Israël à sa responsabilité. François l’avait refusé. Clovis se rappelle Samia en 82, qu’ils avaient découverte hagarde sur une plage non loin de Sabra. Une enfant, violée à de nombreuses reprises. François l’avait sauvée, ramenée avec lui à paris. Il se rappelle leur écœurement. En 2012, lui raconte Samia, François travaillait sur la mémoire espagnole. L’arrestation d’une religieuse l’avait intrigué, tout comme sa mise en examen pour vols de bébés. Elle poursuivait ce vieux trafic d’enfants initié par le franquisme, qui ne prit fin que dans les années 90... Près de 150 000 enfants avait été volés en Espagne ! Un trafic qui impliquait une administration froidement criminelle. Médecins, infirmiers, éducateurs, policiers, assistantes sociales… Dans les années Franco, il s‘agissait de purifier la race, d’éradiquer la pègre rouge. Par la suite ce n’était devenu qu’un odieux trafic d’êtres humains. Une rapine monstrueuse. La religieuse avait nié. Mais on avait pu prouver les faits. François était aussitôt parti en Espagne, Samia ignorait pourquoi. Il avait accumulé des pages de témoignages sur ce trafic. Avant de disparaître. Clovis décide donc de partir chercher son vieux copain, poursuivant bientôt une piste émaillée de meurtres… Gouiran poursuit son exploration des bas-fonds franquistes, et post-franquistes : car nous sommes toujours englués dans cette histoire sauvage qui ne cesse de faire retour, celle d’un XXème siècle qui n’a cessé de poursuivre son bon vieux rêve raciste. Pour preuves, le massacre de la population civile palestinienne cet été 2014. Le monde avait su pour Sabra et Chatila, mais de nouveau les palestiniens étaient la cible de massacres odieux. Tout comme le monde avait su pour la Shoah, mais l’avait laissée s’accomplir. Car tout se reproduit encore, dans de minuscules déplacements des ethnies concernées… Comment dénoncer, demande Gouiran ? Le monde doit savoir, mais pour éviter quoi au juste ? Où dénoncer ? Le roman est-il le bon lieu de cette dénonciation ? Gouiran est pessimiste : le devoir de mémoire n’aura peut-être été qu’une machine à fabriquer des excuses pour les génocides à venir… Il y a pourtant quelque chose de beau dans cette écriture qui nous tend un miroir brisé de notre société. Qui s’emballe d’un coup, convoquant toute l’histoire contemporaine, qui aurait dû nous faire tellement mal déjà. 1974, le supplice des anarchistes catalans. Puig garroté. La place George Orwell aujourd’hui piquée de caméras de surveillance, comme une victoire sur le roman… Nous déplaçons sans cesse nos révoltes dans des formes acceptables, romanesques pour tout dire, quand il faudrait que le roman se fasse voyou pour ne pas ensevelir ses propres contenus. François a remonté le cours de son existence. Adopté lui-même, expédié en Bavière dans un lebensborn nazi… Hitler avait fait créer partout ses centres d’élevages d’êtres humains, y compris en France, comme celui de Lamorlaye inauguré par Himmler en personne le 6 février 44, propriété de la famille des chocolats Menier. Une histoire que nous avons tue, comme tant d’autres, pour nous recueillir complaisamment sur des devoirs mémoriels hypocrites. Maurice Gourian est pessimiste, je l’ai dit, qui ouvre peut-être à la seule vérité qui nous étreigne, dans cet hymne à la ville de Marseille qu’il esquisse, Marseille, ville imparfaite qui résume à elle seule nos possibilités et nos conditions d’existence.
Le Royaume, Emmanuel Carrère
Emmanuel Carrère a cru. Ou voulu croire. Ou cru qu’il voulait croire. Mais il ne croit plus. Et peu importe : cela allait bien dans sa trajectoire d’écrivain. Y faisait sens. Offrant une nouvelle possibilité d’opus. Le Royaume donc. Qui s’ouvre sur la possibilité de la Résurrection. Moins une nouvelle manière de voir, ou de vivre, que l’occasion d’écrire encore. Un dispositif de fiction en somme. Emmanuel Carrère a voulu croire à "un truc" aussi "insensé" que la religion chrétienne. Et nous le conte. Plus qu’il n’enquête comme il le prétend. La feinte d’enquêter lui tenant lieu de forme et l’aidant à maintenir sa structure romanesque la plus ouverte possible. Comment cela a-t-il bien pu lui arriver ?, s’interroge-t-il donc. Des années plus tard nous livrant son sentiment, et ses raisons : la condition de possibilité du récit qu’il signe. Trois ans de ferveur. Voilà : un beau jour, il s’est mis à croire. Mais vraiment pas comme Claudel au pied de son pilier de Notre-Dame. Trois années de grâce, confie-t-il. On en doute. Alors il raconte. La providence. Casanova. L’histoire des premiers chrétiens. Sa culture surplombant l’ensemble, sinon l’étouffant. Pas trop la foi du charbonnier en quelque sorte. La sienne pourtant inaugurée dans un moment de crise. Why not ? Sa réflexion inaugurée tout d’abord par un curieux chapitre où il oppose la religion à la raison, oubliant Paul et son précieux enseignement. Il cherche vaguement d’où elle serait venue, évoque son enfance, l’adolescence d’un gamin riche, cultivé. Une famille distinguée. Il raconte. Aujourd’hui, le cynisme quincailler du milieu intellectuel parisien. Et puis un petit village au bout d’un sentier de montagne, un minuscule chalet et le vieux prêtre qu’il avait pris l’habitude de voir. La lecture de Jean et une phrase qui le touche un jour de plein fouet. Il écrit. Savamment. Se persuade. Enfin : à l’époque. Chaque jour un verset. Jean. Et ses trois années de «discipline» chrétienne. La foi qu’il s’impose. La lecture, la prière, ses propres commentaires des évangiles. Mais seule la littérature semble vraiment irriguer son anamnèse. La littérature, sa vraie consolation, solitaire au-devant du texte, cajolée, triomphante, mais qui ne scrute pas grand-chose et livre un être qui se refuse dirait-on à se laisser aller à l’aventure qui l’a convoqué. Nous offrant au final un récit fatigué, qui n’informe ni la foi ni la littérature et tourne autour de contritions puériles –l’auteur se désespérant que Dieu n’ait pas voulu faire de lui un Grand écrivain… N’est pas Dosto qui veut… Rien d’étonnant à ce que Carrère n’ait offert de Paul que la vulgate la plus plate, quand les textes des spécialistes étaient pourtant à la portée de son entendement. Rien d’étonnant à ce qu’il ait choisi pour matière Les Actes des Apôtres plutôt que la lecture assidue de Paul : une fiction que ces Actes, une legenda propre à émerveiller les hommes de peu de foi. Reste son bavardage érudit il est vrai. Et la pirouette finale, Carrère s’interrogeant sur le sens de ce livre : a-t-il trahi le jeune homme qu’il a été et le Seigneur auquel il a cru ? Sans conteste, non : Emmanuel Carrère semble n’avoir jamais cherché qu’à se contempler dans le mystère de la Croix. Orphelins de Dieu, Marc Biancarelli
Une demeure de pierre où loge une femme. Folle. Et un homme, terré la plupart du temps auprès de l’âtre. Ailleurs, dans une taverne cuvant un mauvais vin, l’Infernu, ex-rebelle devenu tueur à gages. Secret. Sauvage. Comme l’est cette histoire de langue coupée, celle du frère terré dans sa maison de pierre. Une histoire corse. Peut-être. La sœur est venue engager l’Infernu pour régler enfin le compte des quatre salauds qui ont coupé la langue de son frère. Elle est venue trouver l’Infernu dans la taverne où il niche. Sans peur. Lui racontant son histoire et proposant le maigre pécule qu’elle a fini par réunir pour le payer. Les quatre, elle ne les connaît pas. Elle se rappelle juste qu’ils sont descendus un jour du sentier. Que l’un d’entre eux avait un œil bleu et l’autre violet et que son frère, enfant, gardait son troupeau. Ils maraudaient, défaits d’une rapine qui avait mal tournée et pour se venger, ils ont tué et volé quelques brebis avant de lui couper la langue de peur qu’il ne parle. Le visage lacéré, roué de coup, son chien abattu, ils l’ont laissé à terre, marqué à tout jamais. L’Infernu pèse la commande. Il est vieux, prématurément vieilli par la vie de carnages qu’il a menée. L’heure de l’héroïsme est achevée. Il ne sait que ramasser ses souvenirs désormais. Se rappeler l’hiver de Waterloo. Leur fuite éperdue à travers l’Europe. Les mauvais comptes jamais réglés tandis qu’elle raconte sa famille de raclures, les cousins qui voulaient lui volait la maison de pierres sèches et le peu de terrain qu’il leur restait, à elle et son frère. L’Infernu l’écoute, la maladie vrillée au ventre qui ne lui laisse que quelques mois devant lui. L’homme aux yeux bigarrés, il sait. C’est l’histoire d’une violence hallucinée, la sienne, faite aux corses aussi bien, depuis tellement longtemps. Il se rappelle la cour d’Etrurie, les salons de Livonne, l’Empereur vaincu, les Cent jours, les déserteurs toscans qui voulaient se battre avec eux. Et entre ces souvenirs qui reviennent au galop comme une horde sauvage dispensant partout la mort, l’Infernu se rappelle qu’il se nommait jadis Ange. Ange Columba. Pain, éducation, liberté, de Petros Markaris
La Grèce, aujourd’hui, plongée dans un état comateux par une prétendue crise qui n’était pas vraiment la sienne mais celle des banques européennes. La Grèce en état de choc pour toile de fond du dernier roman de Petros Markaris. Un magasin sur deux a fermé. La Grèce n’est plus qu’un débris de nation. Des sections d’assaut sortent les immigrés de chez eux pour les tabasser à mort, avant de brûler les rares entreprises qui osent encore les employer. Une nuit de Cristal, qui s’abat jour après jour sur le pays. La haine est partout. Pour tenter de récupérer les derniers sous qui traînent dans les poches de ses concitoyens, la classe politique vient de décider la sortie du pays de l’euro. A la veille des fêtes de Noël, encourageant les millions de grecs plongés dans la misère à fêter le retour de leur monnaie nationale pour faire la nique à Angela… On vient donc de changer de gouvernement, pour retrouver à la tête du pays les copains de l’ancien. Qui décident aussitôt la suspension des salaires des fonctionnaires de la police pour une durée de trois mois… Tout en mobilisant ces forces abasourdies en prévision des troubles qui ne vont pas manquer de suivre… Le commissaire Charitos s’organise donc. Chez lui d’abord, pour accueillir la famille élargie : il faudra désormais vivre sous le même toit, une, deux, trois familles avec leurs enfants. Un genre de soupe populaire domestique se met en place. Finie la viande, régime haricots secs. A la crim’ du moins, n’a-t-il pas à penser la répression d’une jeunesse que rien ne peut empêcher de se révolter. Dont sa propre fille, que la fierté de son père accompagne, activiste d’une association qui vient de créer radio espoir pour contrer la propagande gouvernementale. Une fille qui va suivre de très près l’affaire qui lui est confiée : les meurtres de nantis au passé troublant, tous issus de la génération polytechnique, ces jeunes qui un beau jour de 1973 osèrent affronter la dictature pour se lancer à l’assaut de leur école. Réprimés durement, emprisonnés, torturés. Les trois personnalités assassinées avaient participé au mouvement avant de s’installer au pouvoir et trahir leurs idéaux de jeunesse. Charitos révèle les sales combines qui les avaient enrichis autour de l’attribution des chantiers des J.O. Des combinards donc, qui n’avaient cessé de bafouer le slogan de la génération polytechnique qui donne au roman son titre : «Pain, éducation, liberté». Un slogan qui, mot pour mot, redevient d’actualité dans cette Grèce de nouveau affrontée à l’une de ces sales pages d’une Histoire qui semble avoir anéanti à tout jamais toute promesse d’un monde meilleur. Constellations – Trajectoires révolutionnaires du jeune 21e siècle
Nous gardons le souvenir des révoltes du siècle passé, voire du précédent qui, de la Commune de paris à Mai 68, ont modélisé notre idée du changement social et politique. Une mémoire certes, de nos insoumissions dans un monde qui nous a dépossédés de leur enseignement. Des luttes dissoutes dirait-on, par les mots d’ordre que nous a imposé l’ordre libéral-socialiste : son surtout plus d’histoire. Lui qui voudrait avoir bouclé la fin de notre histoire dans ce régime de pseudo urgence (la crise) et de plan de redressement à répétition qu’il a mis en place pour mieux nous asservir. Il ne faudrait plus faire de vagues, l’époque des luttes serait révolue, il ne faudrait espérer qu'en l’économie de marché, qui un de ces jours finira bien par répondre à nos besoins, promet cet ordre, tout comme la police garantira notre sécurité, Internet notre liberté et la transition écologique notre bonheur…
A rebours de tout ce qui se dit et s’écrit insidieusement dans la presse contemporaine, les histoires contées ici injectent du conflit dans cette fausse paix sociale à laquelle l'Etat peine de plus en plus à nous faire croire. Face à sa volonté de démission générale, elles jettent du trouble dans la transparence du contrôle. Des histoires de résistance, de dissidence, de voyage contre la réification des territoires, d’intelligence collective contre l’isolement de l’exploitation. Des histoires minuscules souvent, de jardins urbains, de serveurs web libérés, de zones à défendre, de complicités culturelles, de free parties, de lieux collectifs qui ont émergé sans prendre garde. Aucune exhaustivité dans ces récits, mais un décompte, un recensement qui ouvre un espoir, l’espérance retrouvée ici ou là des luttes gagnées et dont la force éblouie. Une constellation d’expériences où l’on peut lire en filigrane la question révolutionnaire. Invitant à penser que ce régime de pacotille s’effondrera de lui-même, de l’intérieur, comme celui des pays totalitaires. Une constellation de pratiques qui viennent refonder l’expérience révolutionnaire, non comme prise du pouvoir, mais son évidement. Il faut déposer le pouvoir plutôt que le prendre. C’est bien ce qui se dessine de ces milliers d’existences qui témoignent ici, embarquées dans leur drôle de révolution, leur drôle de défections. Des vies qui se sont liées les unes aux autres et à autre chose que la perspective de la prise du pouvoir. Des collectifs qui parfois se sont mis à vibrer ensemble pour produire un vrai tumulte social, qui semble s’être éteint du jour au lendemain. Voire. Car ce qui s’en dégage s’affirme comme profondément politique (polis) en venant se nicher dans l’intime des plis de l’existence (la zoê des grecs). Ces «résistances» ont affecté les gestes du quotidien pour les transformer en moments de lutte. Nous redonnant à penser ce que faire de la politique devrait vraiment signifier : moins s’engager dans une parole critique, politique, politicienne, que sur le terrain de la vie. Car nous ne pouvons plus attendre. Vivre et lutter c’est ici, maintenant. Non sortir militer. C’est ici : une offensive singulière, généralisée, qui ne permet plus d’identifier de sujet révolutionnaire. Il n’y a pas de Bastilles à prendre. Et peut-être même pas de mouvement politique à fonder. Le changement, c’est maintenant en effet, hic et nunc, c'est dans nos désertions quotidiennes qu’il opère. Nous contraignant à inscrire notre combat à même l’existence. Une inscription qui ouvre des voies inattendues, creusant, qu’on ne s’y trompe pas, les fondations mêmes de leur conception du politique. Certes ces luttes se lisent en pointillé, posant la question de l’organisation commune, qui ne peut se concevoir qu’en partant chacun d’où il est. Certes, il y a la nécessité d’en faire circuler la «morale» : cet imaginaire de lutte, de résistance, de dissidence, parce qu’il ne peut exister de havre dans cet ordre mortifère. Il faut montrer que partout des êtres explorent cet autre monde auquel nous rêvons presque tous. Et montrer que leur combat ouvre à des surgissements incongrus. Sans idéologie, sans programme, il ouvre des pistes, dessine des repères, esquisse des chemins. Ces chemins détournés en apparence, déroutant, auxquels songeait Michel Foucault quand il avertissait au sens que l’Histoire devait prendre entre nous, nous engageant à ne la tenir pour « effective (que) dans la mesure où elle introduira le discontinu dans notre être même». Il nous faut apprendre à rompre avec l’Histoire des historiens, si prompts à rapporter l’Histoire à leurs manies : l’avenir n’est pas lisible, ni dans notre présent, ni, dans notre passé. Arrachons donc notre passé au conformisme universitaire pour construire un avenir où l’inconnu n’aurait pas été éradiqué. Refusons la démarche de l’historien qui ne songe qu’à organiser les temps pour mieux les flouer. Ce livre donc, articulé en constellations, en pistes, en pointillés. Offrant au final une vision politique du monde qui établit clairement les rapports de forces, les fragments porteurs d’un changement imprévisible : celui de la ZAD du parc Mistral, celui des indignés, des antimondialistes, des fêtes sauvages, de Gênes en 2001, celui de la ZAD Notre-Dame-des-landes, du centre social autogéré de Toulouse, des autonomes italiens, des garages associatifs, des écoles, des crèches, de la maison de la grève de Rennes, de ce village ardéchois autogéré en commune libre, du collectif du plateau des Millevaches, de Tarnac, des créations de caisses de solidarité, de l’émergence du territoire numérique, de l’Indy media, ce réseau mondial de contre-information, de Jenga.org, de TOR, des TAILS, de tous ces lieux qui déjà encerclent les lieux du pouvoir pour les énucléer.
Constellations. Trajectoires révolutionnaires du jeune 21e siècle. Collectif mauvaise troupe, édition d el(‘éclat, avril 2014, 25 euros, 702 pages, ean : 8782841623518.