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La Dimension du sens que nous sommes

Le Livre : Que faire ?

10 Décembre 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

lelivre.jpgPlaisant pays que cette France où les deux principaux groupes du monde de la presse et de l’édition, Dassault et Lagardère, sont en réalité des marchands de canons qui savent, au détour d’un article ou d’un opuscule par trop critique, faire usage de leur force pour châtier cette liberté de penser que l’on croyait tant prisée dans nos campagnes… Plaisant pays, jadis de culture, où la littérature est tombée entre les mains de vendeurs de charme, selon la délicieuse expression de Pierre Senges.
Le livre, nous dit-on, ne se porte pas vraiment bien. La déploration est tactique, qui ne sait différencier les ouvrages de valeur de l’écume inconsistante des produits marketing qui ne cesse, jour après jour, d’envahir les tables des libraires. (Hallucinant chantage, par parenthèse, que celui des offices qui permet à un gros éditeur d’asphyxier littéralement les petites librairies indépendantes qui par ce biais en outre, lui avancent sa trésorerie retorse).
Le livre se porte mal donc, entendons-nous dire à longueur de journée. Mais quel livre ? Le livre industriel, lui, marchandisé à l’envi, se porte on ne peut mieux. Les auteurs du Goncourt aussi, merci. Les grandes maisons d’édition itou, installées dans le confort de leur renoncement culturel, qui ne redoutent au demeurant guère la concurrence promise du livre numérique, lequel a déjà emboîté le pas claudiquant du best-seller et du livre utilitaire pour se tailler ses pitoyables parts de marché. Bref, les marchands de vent vont bien et cultivent avec zèle la médiocrité ambiante, de même que les distributeurs et autres diffuseurs qui tractent par millions les palettes d’un produit dont on n’ose même plus dire le nom, emballé comme la vulgaire aubaine d’une fête sans joie. De même que ces librairies sans libraires de la grande farce numérique, qui donnent à croire qu’on peut gagner du temps à les fréquenter et n’offrent en guise d’assistance que la commodité d’hésiter entre le Même et l’Identique pour tout choix de lecture.
Le livre va mal, mais la Direction très officielle du Livre qui s’est (presque) portée à son chevet ne cesse en vérité de lui administrer ses remèdes anémiants, de vraies saignées mortifères à soutenir la bonne santé des mauvais livres avec la même ardeur qu’elle terrasse les productions intellectuelles un tant soit peu exigeantes –il n’est que de s’intéresser aux aides desservies par le CNL et dont l’opacité à elle seule en dit long sur sa politique de cache-misère et de vrai reniement. Restent des auteurs, des éditeurs, des libraires, une poignée à vrai dire, qui n’ont pas renoncé et tentent d’inventer, ici et là, une résistance dont on voit bien la vulnérabilité à lire les témoignages qui nous sont offerts dans cet opuscule. Des librairies aux semaines de plus de 70h d’efforts continus pour des salaires de misère (quand ils parviennent à se rémunérer), des éditeurs bénévoles entourés d’équipes invraisemblablement enthousiastes, des auteurs acculés à vivre dans les conditions de l’homme de trop du XIXème siècle nihiliste (Bazarov). C’est ça le paysage du livre aujourd’hui, où l’on invente malgré tout la résistance culturelle sans laquelle l’idée de nation ne sera bientôt que la vile moulinette des peuples promis à l’exécrable. SCOOP, coopératives, associations bénévoles, ONG, une poignée de lecteurs fiévreux inventent aujourd’hui les conditions de possibilité de la Culture à venir, pointant les vrais problèmes du livre et de la lecture, à commencer par ceux de l’école à la française, qui est une formidable machine à produire des non-lecteurs avec ses manuels qui ne sont que des non-livres distillant jour après jour leur prêt-à-penser imbécile, contournant soigneusement le privilège de la formation intellectuelle que la fréquentation et l’usage du livre autorisait jadis.
Des acteurs qui défrichent de nouvelles formes de journalisme, de nouvelles formes d’édition, de nouvelles formes de diffusion du livre, dans l’accablement d’institutions qui se refusent à prendre la mesure du drame qui se joue là, à commencer par le tissu des bibliothèques françaises sommées de frapper aux portes des grossistes pour remplir leurs étals… Alors que ce réseau quasi militant du livre et de la lecture remplit, seul, de vraies missions de service public, à savoir : l’approfondissement de la liberté, l’affermissement de la démocratie culturelle.
 
 
Le livre : que faire ?, collectif, La fabrique éditions, février 2008, Roland Alberto, Francis Combes, Eric Hazan, Joël Faucilhon, 28 février 2008, 95 pages, 12,20 euros, ISBN-13: 978-2913372733.
 
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Le Temps, Etienne Klein

9 Décembre 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

klein.jpg «Il fait un temps de tant», disait André Breton. De chien aussi bien, quand vieillir contraint à troquer la structure du muscle pour celle, calcinée, des os. Durer, constate Etienne Klein, c’est devenir plus dur… S’extirper peu à peu du flux des temporalités qui nous aura submergé toute notre vie. Parvenir enfin, mais sans savoir si cela vaut mieux ou non, à simplifier sinon réduire drastiquement les quotités qui nous furent imparties. Mais sans rejoindre quiconque, loin au bout de l’heure qui s’avance. Vieillir ne nous soustrait pas aux temps désynchronisés que les hommes sont appelés à fréquenter. Ils vivent tous au même endroit, mais pas dans les mêmes temps. Nous n’habitons jamais le même présent. Et moins que partout avant, dans ce monde contemporain qui nous a saisis avec brusquerie : nous ne faisons pas monde commun. C’est l’une des réflexions jetées comme par mégarde par Etienne Klein, qui ouvre moins au vertige métaphysique de la question du temps, qu’à celui des possibles politiques. Nous ne faisons plus monde commun, la chrono-dispersion de nos sociétés rend infiniment problématique le sens commun. Quand bien même il subsisterait un baiser assez sincère pour arrêter le temps.  Temps, mouvement, rythme, succession… De quoi parle-t-on au juste, quand on parle du temps ? Etienne Klein observe que notre usage du mot temps en a fait une sorte d’être autonome. Qu’il n’est pas. Car le temps n’est rien en soi, rien en dehors du sujet qui le parle. Qui l’habite. Et dont il prétend qu’il passe trop vite. Mais passe-t-il vraiment ? Le langage nous leurre : ce n’est pas le temps qui passe, il ne se succède pas à lui-même : seuls ses moments passent.  Sa présence, elle, reste constante.  Le temps, affirmait Newton, est la seule chose dans l’univers qui ne change pas. Mais chose n’est pas le bon terme. Le temps ne change pas sa façon d’être le temps. C’est peut-être la seule validité de la représentation que nous nous en faisons, sous les espèces d’une ligne droite. Une ligne dont nous ne savons pas comment elle se construit. Il y a bien, comme sur toute droite, l’impression de points juxtaposés. Mais le temps se présente-t-il à nous ainsi ? Qu’est-ce qui fait que ça avance ? Le moteur du temps est-il objectif, ou purement lié à notre subjectivité ? L’espace-temps, lui, on sait un peu mieux. Qu’il ne se déplace pas, par exemple. C’est nous qui nous déplaçons. Livrés à une conception du temps incertaine. Pour les uns, partisans de la théorie de l’univers-bloc, nous pourrions nous déplacer autrement, parmi tous les éléments passés, présents, à venir, qui coexistent tous dans l’univers, comme l’affirmait Einstein. Avec tous exactement la même réalité. Voilà de quoi occasionner un sérieux vertige. Le présent ne serait ainsi que le lieu de notre présence mobile. L’intégralité de la réalité, passée, présente, future, nous ne saurions la découvrir que partiellement, et localement. Pauvres humains que nous sommes, infiniment limités dans leur appréhension des mondes qu’ils parcourent. La théorie de l’univers-bloc fascine, tout autant qu’elle inquiète. Peut-être est-ce la raison pour laquelle nous lui avons préféré celle dite du présentisme, pour laquelle seuls les événements présents sont réels.  Qui a raison ?  Etienne Klein ne tranche pas. Nous n’en savons rien aujourd’hui, dans l’état actuel de nos connaissances. La physique n’est toujours pas une science unifiée, il est donc impossible de savoir. Est-ce que le futur existe déjà dans l’avenir ? Telle est la question qui divise les physiciens aujourd’hui.  Où est demain ? Qu’importe, exigeons-nous. Le présentisme a tout envahi, le futur s’est absenté de nos vies. Mais Etienne Klein ne renonce pas à plaider une synthèse subtile : le futur existerait déjà, mais il ne serait pas entièrement configuré. Il y aurait du coup place pour le désir, la volonté. Pour ce temps psychologique en marge du temps physique, et dont la physique peut nous dire beaucoup. Etonnamment plus que les philosophes qui ont tenté de s’emparer d’une question pour laquelle, au fond, ils n’étaient pas outillés.
 
 
ÉTIENNE KLEIN - LE TEMPS, Du point de vue scientifique et philosophique, Frémeaux et Associés, 2 CD, Label Frémeaux et Associés, production françois lapérou pour arte filosofia.
 
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