La Cavale de Billy Micklehurst, Tim Willocks –forgetting human works
Manchester. Billy Micklehurst, costume dépenaillé, chaussures sans lacets, fantôme du Cimetière sud où loge plus d’un million de tombes. Billy les a comptées. Il les connaît toutes, a lu toutes les pierres tombales, leur peu de mots qu’il reste aux morts. Billy les connaît tous, de toutes tailles, poids, conditions sociales. Il les connaît tous, ces désespérés qui ne savent où aller et qui tournent en rond du nord au sud en tentant désespérément de fuir ce lieu qu’ils ne comprennent pas. Ils virent comme lui danse ses valses au milieu du cimetière, une canette de bière à la main pour consoler les âmes qui ne comprennent pas pourquoi on les a abandonnées là. Billy l’escogriffe, gargouille vigilante, "la vie vécue incarnée" dont témoigne Tim, béatifié en quelques pages sublimes dans cette architecture de perdition, vrai bagne de briques rouges. Un temple vide, barré des stigmates d’un commerce ancien, géométrie de fers et de pavés qu’un manque étreint crûment. Manchester, espace vaincu dans son décor de cheminées hauturières et Billy, seul gardien d’un monde où il demeure déjà. Manchester à la rupture, avant qu’on ne la livre aux bulldozers. Et Billy donc, l’équivalent psychique de ce paysage dévasté de l’Histoire. Rompu, rauque, bombardé, calciné, empli d’obscurité. La partie est finie, la ville meurt, Billy court en zigzagant entre les stèles avant de se pendre à une croix, devançant sa mort d’un jour ou deux.
"On l’enterra dans une tombe d’indigent", raconte Tim. Une ballade avec Billy, ce baladin du monde occidental encerclé de spectres qu’il ne peut délivrer, joueur de flûte usant d’un trop vieil air pour nous libérer de nos tourments. Dérisoire mais précieux, dans ce texte festonné d’images barbouillées au cœur de cette île absolue qu’est le monde -forgetting human words…
La Cavale de Billy Micklehurst, de Tim Willocks, traduit de l’anglais par Benjamin Legrand, 64 pages, éditions Allia, mai 2012, coll. TRES PETITE COL, ean : 978-2844855688.
Abolition de l'esclavage. L'Afrique, passé honteux ou avenir radieux ?
Commémorer la fin de l'esclavage est certes prendre acte publiquement et politiquement de notre responsabilité face à l'Afrique. Mais on ne peut s'empêcher de penser qu'il y a quelque chose de vain dans cette commémoration, qui ne fait que prendre acte de notre culpabilité à l'intérieur même des catégories de pensée qui sont les nôtres, replaçant ainsi notre faute passée dans l'orbite de la célébration de soi. Que signent d'autres, en effet, ces cérémonies qui ouvrent à la supériorité des catégories mentales occidentales capables de rappeler à l'ordre un occident fautif ? Mais au bout du compte, que vise-t-on quand on commémore sans réciprocité, c'est-à-dire sans tenter de pointer notre ignorance ni nous contraindre à nous ouvrir à cette altérité que l'esclavagisme gommait ? Cette altérité, précisément, fut la production d'un savoir original, concurrentiel du nôtre et inédit dans l'histoire de l'humanité. Un savoir qu'aujourd'hui encore nos brillantes universités ignorent. Que vise-t-on alors, avec ces commémorations bien vite enterrées, sinon le silence des archives et non les plis de la mémoire au présent ? Que vise-t-on quand nous refusons toujours de nous poser la question de savoir ce que nous voulons vivre, aujourd'hui, de cette mémoire meurtrie ?
Que savons-nous, du reste, de cette histoire du savoir sur le continent africain, nous qui en écartons les bibliothèques, de peur qu'elles ne deviennent peut-être trop éclairantes sur nous-mêmes ?
Alors plutôt que de commémorer à la hâte, peut-être pourrions-nous simplement tenter de mieux comprendre, justement, en quoi l'Afrique pourrait bien nous éclairer sur nous-même.
Dès le Moyen Age, des universités se sont ouvertes sur le continent africain, à Djenné, Gao, Tombouctou… Dès le Moyen Age, des manuscrits ont circulé à travers tout ce continent, où s’établit très tôt un commerce du livre autour d'ouvrages savants qui proposaient des commentaires sur la logique formelle d’Aristote par exemple –l’exemple a son importance.
L’alphabet arabe joua bien évidemment le même rôle dans ces régions du monde que le latin pour nous.
Aujourd’hui, des fonds d’archives importants existent, au Mali, en Mauritanie, au Sénégal, au Nigeria, en Ethiopie… Le plus intéressant peut-être de cette histoire, c’est que de très nombreux groupes ethniques de l’Afrique noire participèrent aux controverses qui agitèrent la pensée de cette époque, si bien que cette dernière fut aussi productrice de savoirs aux côtés de l’Afrique musulmane, en logique, médecine, agriculture, grammaire, droit, rhétorique, Belles lettres, éthique, histoire, astronomie, mathématiques, etc. …
Des systèmes d’enseignement y furent très tôt mis en place, diffusant ce savoir et ces controverses. Si bien qu’on en trouve des traces écrites dès le IXème siècle, africains et arabes discutant âprement de l’universalité des concepts, de la pertinence de la rationalité classique, du relativisme linguistique, bref, ouvrant déjà, à travers une critique des universaux, à la question de l’altérité… Et en s’emparant d’Aristote et de sa reformulation du concept de Mimèsis, instruit, à l’opposé de Platon, dans une praxis et non une théorétique, ils purent défricher les fondements d’une possible raison orale, inscrite désormais dans le champ du savoir et non seulement de la poétique, où l’Occident a voulu, elle, l’enfermer.
L’Afrique sut ainsi défricher d’autres modèles de pensée, et sans revenir à cette fameuse bibliothèque éthiopienne en langue guèze, que décrit si bien Anthony Mangeon dans son essai, entrant dans une relation de recréation de la pensée européenne, une littérature s’inventa que nous aurions intérêt à explorer de nouveau aujourd’hui.
Dans son essai justement, Anthony Mangeon met en avant l’interculturalité précoce de l’Afrique sous les espèces d’une bibliothèque curieuse du reste du monde, ancrée dans un dialogue avec les bibliothèques autres. Grande leçon pour nous : les africains construisirent très tôt la nécessité d’une réciprocité de l’Histoire, ce qui est loin d’être notre cas. Une exigence et un regard, instruisant au passage une histoire africaine de l’Occident dont le moins que l’on puisse dire, hormis quelques traductions, c’est qu’elle n’a pas intéressée beaucoup l’Occident, peu pressé de se dévisager dans ce regard critique…
De nos jours, nombre de penseurs africains s’approprient les concepts dominants de la modernité occidentale en les critiquant et en refusant de se soumettre à l’ordre qu’ils supposent. Non seulement celui de l’ordre des mots, mais aussi celui de leur ordre politique. De ce point de vue, la négligence des historiens face aux apports de la "pensée nègre" à la Révolution (des jacobins noirs à la Tragédie du roi Christophe), paraît infiniment désinvolte, sinon coupable. Comme le signale toujours ce dernier, les révoltes noires de la Martinique, de Saint-Domingue, de la Guadeloupe, des Antilles, véritables laboratoires d’un nouveau monde politique, nous auraient évité bien des dérives si on leur avait accordé davantage d’importance : elles ancraient en effet l’idée moderne de la Nation dans une problématique raciale pour la dépasser évidemment, et tenter de fabriquer une identité déconnectée de la race, à savoir : une identité riche d’ancestralités multiples, plutôt que de l’enfermer dans une filiation relevant du mythe de la pureté nécessaire des origines.
La conclusion de son essai, affirmant que s’il n’existe pas de pensée noire mais un penser noir en tension avec la modernité occidentale et s’affirmant comme son lieu de dépassement dans l’affirmation d’une identité plurielle héritée des insurgés noirs du XVIIIème siècle est forte et riche d’enseignements pour nous, même s’il faudrait peut-être poursuivre ou reprendre du côté de la pensée noire et non plus exclusivement d’un penser noir. Mais au fond, déjà, l’essai d’Anthony Mangeon apparaît incontournable en ce sens qu’il montre aussi que les penseurs africains contemporains, en utilisant les mêmes outils conceptuels que nous pour donner à entendre ce qui résiste à leur réduction dans nos catégories, ne font rien moins que de tenter de construire une rhétorique de l’altérité qui ne serait plus fondée sur la frauduleuse opposition cultivé / ignorant, mais ouvrant droit aux vraies différences, enfin.
La pensée noire et l’Occident – de la bibliothèque coloniale à Barack Obama, Anthony Mangeon, éd. Sulliver, coll. Essai, sept. 2010, 302 pages, 22 euros, ean : 978-2-35122-068-9.
Les Jacobins noirs, Toussaint Louverture et la révolution de Saint-Domingue, par P. I. R. James, traduit de l’anglais par Pierre Naville., 1949, Gallimard. Titre repris par les éditions Amsterdam, coll. Histoires atlantiques, octobre 2008, 401 pages, 18 euros, EAN : 9782354800321.
Une page de la version éthiopienne (guèze) du livre d'Enoch (British Museum MS. Orient. No. 485, Fol. 83b)
Témoignage : la vie d’un clandestin en France…
Une histoire vraie. Celle de Mehdi Sayed. Celle d’un autodidacte parlant l’arabe, le français, l’italien, le roumain. Celle d’un autodidacte cultivé. Qui a fui la Tunisie en 1983. Qui a connu la misère dès sa sixième année. Qui a été arrêté à sept ans. Habitant ici, puis là, abandonné à la violence ordinaire, faisant le coup de poing pour y échapper, livré, sans cesse, à la brutalité d’un monde injuste. C’est l’histoire d’un gamin privé de scolarité et contraint de vivre seul. Moins libre que livré à lui-même. D’un môme qui a dû se construire dans l’adversité, de petits boulots en petits boulots, exploité par tous, exposé dès son plus jeune âge au rêve français que les touristes exhibent sans pudeur. C’est l’histoire d’une vie déposée très tôt, confrontée à la violence de la convoitise, qui finit par se jeter à l’eau pour traverser la Méditerranée à la nage. C’est l’histoire d’un gamin qui échoua sur une plage italienne à la poursuite du rêve européen. A la boussole. Jeté bientôt dans les affres du travail clandestin dont les patrons ne sont jamais avares. C’est l’histoire d’un gamin qui voulait vivre et qui a survécu, qui a grandi et dont le calvaire ne changea pas, devenu jeune homme. C’est l’histoire d’une vie clandestine en France éclairant d’une lumière crue toute l’économie souterraine qui profite aux patrons véreux, aux politiciens crapuleux, aux caïds de la drogue. Marseille, Toulon. Toulon : une ville où l’on vote massivement FN et où l’on accueille volontiers les clandestins pour les exploiter jusqu’à plus soif.
Mehdi vécut une première fois sept longues années en France, d’une traite, avant de se retrouver en prison et d’être renvoyé dans un pays dont il avait fini par devenir étranger. C’est l’histoire d’un sans papiers contraint de vivre au jour le jour, plongé dans l’impossibilité de construire quoi que ce soit de durable. Ni réussir ni mourir, juste durer. Comme durent les choses. C’est l’histoire des logements insalubres que l’on réserve aux clandestins. Une histoire méditerranéenne. Une histoire de tempêtes bien réelles, de naufrages et de survie au milieu de la mer, à boire au goutte à goutte l’eau de refroidissement du canot à moteur sur lequel on dérive. C’est l’histoire de l’argent facile, des flics pourris, des êtres fragilisés exposés à toutes les vindictes, toutes les brutalités, toutes les exactions. C’est l’histoire d’un peuple souterrain dont l’existence révèle l’hypocrisie, les mensonges, la violence de la République française. Un peuple épris d’une liberté refusée. C’est l’histoire d’une survie âpre, à fuir les chasses qu’on organise pour vous tuer. C’est l’histoire d’un homme qui a fini par grandir et devenir adulte et, nettoyé jusqu’à l’os, au terme d’une dérive de 33 ans, a compris que sa dérive n’était rien moins que celle d’une humanité vaine, à la peine avec elle-même.
Ma vie de clandestin en France, 17 ans d’errance dans la France d’en dessous, de Mehdi Sayed et Virginie Lydie, nov. 2011, éd. La boite à pandore, coll. La boîte à Pandore, 224 pages, 16,95 euros, ean : 978-2960074185 .
39-45, LA GUERRE, L'IDIOTIE DU REEL, SAMUEL FÜLLER...
"Un film est un champ de bataille : amour, haine, violence, action, mort, en un mot émotion", affirme Samuel Füller dans Pierrot le fou (1965, Jean-Luc Godard).
C’était un dimanche soir, sur Arte. Il y a des années de cela. Samuel Füller racontait son débarquement en Normandie. Omaha beach. Conteur fabuleux, prenant sans cesse la distance du récit, surplombant le sien de part en part, amusé, effronté, n’oubliant rien, pas même de comprendre l'histoire que l’on voulait mettre en place en l’interrogeant encore sur cette histoire pourtant déjà tellement codifiée.
C’est ce qui me retiendra ici : ce fantastique travail, non de mémoire, mais de réflexion, sur les lieux d’une mémoire dont le dessein se trouble, quand de constructions en reconstructions, ce qu’elle attise n’est rien d’autre que le retour de la violence, Samuel Füller achevant son témoignage sur cette note effrayante, d’un récit ouvert désormais, à de nouvelles possibilités de violence.
Cet événement, expliquait-il tout d’abord, dans sa réalité, était proprement invivable. Des milliers d’hommes jetés sur une plage. Le fracas de la mitraille, les éclats d’obus, les tirs incessants, le bruit, le feu, le souffre, le sable et la mer jetés l’un contre l’autre, les barges qui ne cessaient d’affluer, les hommes qui ne cessaient de tomber, courir quelques mètres et tomber, le prochain un mètre de mieux que le précédent et tomber toujours, la plage jonchée de corps, de cadavres, de cris, de souffrance, de peur. Utah, Omaha, Gold, Juno, Sword. A Omaha, les américains qui descendaient des barges ne purent disposer du soutien des chars amphibies. La houle était trop forte, les duplex drive ne pouvaient y résister. De fait, sur les 29 chars mis à l’eau, 3 seulement purent gagner la rive… Les autres coulèrent dans la Manche. Sur la plage, les 270 sapeurs qui devaient ouvrir en moins de 30 minutes la quinzaine de passages pour permettre aux véhicules de traverser les 500 mètres qui séparaient la mer des positions allemandes, œuvraient sous le feu incessant de l’ennemi, à découvert, si bien qu’en moins de 25 minutes, 250 étaient morts déjà. Un seul passage fut ouvert. Samuel Füller débarque. Le feu le cloue aussitôt à terre. Tous sont déjà morts autour de lui. Une seconde vague est déversée sur la plage. Hébété, il ne comprend rien, ne voit rien, ne peut ni respirer ni bouger. L’expérience qu’il vit, rien ne l’y a préparé. Peut-être, si, celle des soldats engagés dans les tranchées de 14-18. Mais il ne la connaît pas. Tout n’est pour lui, comme cela l’était déjà pour eux, que cris, gémissements, ordres incompréhensibles, fracas des armes, jurons, râles. Certains se redressent après avoir repris leur souffle, font quelques mètres et tombent. L’espace s’est effondré. Le temps s’est arrêté. Son être semble faire organiquement corps avec la plage. Il n’y a pas d’issue. Le sable et le sang giclent de toute part. Partir. Fuir. Sortir. Rien n’est possible. La terre, déjà éventrée, s’éventre encore. Pas le moindre petit bout de savoir pour s’arracher à ce cauchemar. Pas le moindre récit pour donner la mesure de ce qu’il vit. La solitude effarante de l’esprit répond à celle du corps, terré dans sa propre ignorance. Tout n’est alors qu’un immense chaos où l’être déversé ne parvient pas à se saisir, où le flux héraclitéen des événements interdit non seulement toute compréhension de la chose, mais toute connaissance de soi, voire toute sensation de ce moi charrié sans ménagement dans le désordre de la matière nue. C’est cela que raconte Samuel Füller. Qui ne sait plus comment il est sorti de sa terreur, de son trou, l’arme à la main et a survécu. Il ne lui reste pour souvenir que l’hébétude, longtemps après que le dernier coup de feu a été tiré.
Autour de lui, quatre silhouettes. Leur uniforme. Américain. Ils se regardent et se taisent, incapables du moindre mot. Longtemps comme ça, dit-il. Sans savoir combien de temps exactement. Une heure, deux heures. Les survivants. Une poignée. Et puis les premiers mots. Lesquels, il n’en sait rien. Rien ne concernant ce qu’ils venaient de vivre en tout cas : la réalité était inassimilable. Elle n’était que confusion, non-visibilité absolue du sens des actions, la clôture de l’expérience sur un présent sans fin.
C’est cela que Samuel Füller raconte. Tout comme il comprend que la seule manière de faire sienne cette expérience aura été, ensuite, après coup, d’en élaborer la fiction. En commençant par éliminer toute la réalité du monde. Les cris, l’hystérie à bien des égards, ces tranchées dans lesquelles les soldats américains se jetaient sauvagement et tuaient sans le vouloir d’autres soldats américains. Car le réel est idiot. Voilà ce qui est déterminant : le réel est idiot. Seule la fiction nous permet de nous emparer d’un événement pour l’intégrer. Car sans fiction, aucune émotion ne peut se vivre. Voilà ce qu’affirmait Samuel Füller.
Ensuite sont venus d’autres temps. Les survivants ont d’abord élaboré ensemble, avec peine, improvisant, explorant, hasardant une bribe, deux, un récit, plusieurs, mille esquisses se chevauchant, se contredisant, pour arriver un jour à une solution satisfaisante qu’ils partagèrent sans même s’en rendre compte, parfois dans les mêmes mots, les mêmes expressions véhiculant à la longue comme un modèle du genre récit de débarquement. Puis vint encore un autre temps, celui de leur récit relayé par d’autres voix étrangères à l’événement, faisant subir à leur récit un nouveau glissement, vers un modèle assumant cette fois une fonction plus idéologique que psychologique. Mais un récit qui faisait retour dans le leur, le transformait, l’augmentait et le diminuait tout à la fois, forçant leur propre mémoire, la pliant devant des usages qui n’étaient pas les leurs tout d’abord, mais avec lesquels ils finirent par se familiariser. Le roman, le cinéma vinrent donner forme à tout cela. Une mémoire collective du débarquement se mit en place. Qui transformait, codifiait, esthétisait l’événement si loin déjà. Un événement dont la violence finit par devenir acceptable. On put de nouveau l’assumer. Elle circulait dans de nouveaux espaces, se chargeait de sens, en appelant déjà au retour de la violence réelle, comme dans un mouvement de balancier, s’étant enfin rendu souhaitable de nouveau, si l’on voulait bien en disposer encore. C’est cela que racontait Samuel Füller.
C’est maintenant qu’il faut prendre la Bastille !
C’est maintenant que tout commence. Maintenant qu’il faut convaincre, poser les actes symboliques qui lèveront les craintes, mobiliseront les volontés, soulèveront les ferveurs. C’est maintenant qu’il ne faut rien recommencer. Surtout pas mai 81 ! Car c’est maintenant qu’il faut rompre, aussi, avec cette ancienne fausse droite affublée d’un gros nez rose, qui nous a tant coûté. La Droite est à reconstruire. La Gauche aussi. Ce que le Président Hollande semble avoir compris, lui qui n’a eu de cesse, tout au long de sa campagne, de chercher les nouvelles narrations politiques capables de pointer cet horizon nouveau où cesser de désespérer. Lui qui n’a cessé de placer la question du pouvoir et de son exercice au cœur du débat politique français. Le Président Hollande a parfaitement compris que le candidat sortant avait abîmé la gouvernance républicaine, au point qu’avec lui, l’Etat n’était plus identique à la société –et ne cherchait du reste pas même à la représenter. Le Président Hollande a parfaitement compris que tout le problème, effectivement, était désormais de poser les cadres institutionnels qui sauraient limiter la Puissance Publique pour en garantir l’efficacité et l’orientation fondamentale, celle de la Justice, qui est l’essence même du caractère démocratique de nos sociétés.
C’est pourquoi l’électorat devra récupérer encore, demain, sa capacité à donner de la voix. Car il est temps de réaliser que le quinquennat qui s’achève aura tout fait pour faire voler en éclat la sphère du citoyen, et nous faire oublier que le citoyen vivait dans le champ politique de l’engagement public pour le Bien Commun, à l’inverse du bourgeois ou du bobo, qui ne sont que des usuriers du droit commun.
Contre les discours égoïstes, contre les discours de haine, contre les discours de peur, les travaux que le Président Hollande devra entreprendre sont énormes : le candidat sortant abandonne un pays ravagé. Un pays qu’il a ravagé. Il lègue aux français son désastre. Economique tout d’abord, avec ce qui apparaît désormais comme la présidence la plus dispendieuses de toute l’histoire de la Vème République. Un désastre politique ensuite, qui n’aura cessé de propulser sur le devant de la scène le Front National, au risque de briser la Droite républicaine et de la faire tomber entre des mains nauséabondes. Un désastre moral encore, le candidat sortant ayant réussi ce tour de force de faire du mensonge la rhétorique de l’Etat français, de faire de la division la rhétorique de l’Etat français, de faire de l’exclusion la rhétorique de l’Etat français. Un désastre idéologique. Un désastre civique. Un désastre culturel. C’est maintenant que tout commence. Sur ses ruines.
Vote Démocratique, Voix du Peuple…
Dolar, dans son dernier essai publié aux éditions NOUS sur les métaphores de la voix en usage dans nos sociétés, consacre un chapitre à la Vox Populi, telle qu’elle s’est construite puis soustraite aux démocraties occidentales. Un regard intéressant sur ce qui, au filtre de l’isoloir, se perd et que l’on entend ici et là gronder dans les votes protestataires : ces voix que l’on n’aimerait pas entendre, que les gouvernements plutôt ont peine à entendre et que leur ordre ne satisfait pas. Mais qu’a-t-on perdu au juste, de la rue à au bulletin de vote ?
A la voix vive de la Révolution française, nous avons substitué la voix réfléchie de l’électorat national. Une maturation, nous dit-on, tant la Vox Populi a mauvaise presse –Sarkozy ne s’est-il pas enorgueilli de n’avoir pas céder à la pression de la rue ? La Vox populi, cette image ritualisé de la voix populaire, de la voix du Peuple à laquelle nous avons préféré les voies d’une société plus organisée, pacifiée, a pourtant immortalisé un mirage toujours en grâce : celui d’une Nation qui par le miracle des urnes parlerait d’une même voix, celle de son Président. Celui d’une nation unie plutôt qu’unifiée, fantasme des démocraties acculées à des choix douloureux, sommation des Républiques installées sous le feu des menaces internationales.
Une voix pourtant réduite bien souvent au silence, non pas tant de l’isoloir, cette cellule qui supprime l’éclat collectif de la Voix populaire, écrit superbement Dolar, que dans sa sortie des urnes, la déversant aussitôt dans l’éloquence des majorités promptes à ramasser les moindres miettes de leur victoire. Car sitôt passé le vote, cette voix électorale devrait rester silencieuse… Dénombrée, mesurée, soumise à l’arithmétique, confiée à un signe écrit, privée désormais de toute l’intensité de la campagne électorale, sinon étouffée, parfois divisée comme ce fut le cas avec le candidat sortant, elle est appelée à rentrer dans le rang, à se taire, à attendre le prochain temps de parole qui lui sera accordé.
Rappelez-vous cependant ce que furent jadis les grands moments de la parole du peuple français, ce Peuple appelé, appelant à donner de la voix, à légitimer, par son vacarme, ces clameurs, toute promesse d’investiture en son nom.
Reste il est vrai l’acclamation de l’investiture. Partielle, on l’a dit, puisque celle d’une majorité, celle des vainqueurs, cris exclusifs dont sont exclus ceux des perdants, qu’il faudra bien entendre pourtant…
A la voix du Peuple, on a substitué la voie électorale. Contre la nature fugace de la voix, nous dit Dolar, nous avons cherché à inscrire cette voix du bulletin de vote dans une durée. Nous avons cherché à la circonscrire, à la domptée.
Mais que faisons-nous du supplément indomptable ?
La voix du vote bien trop souvent a autorisé tous les chantages. On l’a vu dans la rhétorique légitimaire du candidat sortant. A commencer par le plus vil d’entre ces chantages, celui fait sur le peuple. Sur sa moitié abandonnée, perdue, confisquée. On l’a bien connu avec le candidat sortant. Sa représentation publique, sur-codifiée, scella le destin de la France d’en bas, tragique, de soumission. Le sceau d’une conception de société.
Mais comme il est impossible de faire taire longtemps cette France là, on a pu l’entendre clamer de plus en plus fort sa colère, tandis que les autorités parlaient à l’endroit de cette Voix soudainement ressurgit d’obscénité. Lorsque la Voix du Peuple surgit, nous dit Dolar, elle produit en effet toujours un effet d’obscénité. Mais, ajoute-t-il, c’est cette voix seule qui préserve des abus de l’autorité. Contre la Voix autoritaire du Chef d’Etat, il n’est d’autre possibilité que cette voix obscène aux yeux des autorités. Obscène parce qu’elle refuse de se mettre en scène, comme le fait la voix de l’autorité, décalquant son modèle de ceux hérités des régimes les plus durs. Une voix affublée, qu’elles opposent à cette voix obscène du peuple en colère. Une voix affublée qui porte bien souvent au delà de tout sens, celle que l’on a fini par entendre dans la bouche de Sarkozy, incantatoire, la voix de la promesse d’une suspension de la Loi démocratique pour en appeler au "vrai" peuple, clivé, haineux, revanchard. Une voix qui aura fini par refuser de fournir un énoncé politique à cette voix du peuple, pour l’enfermer dans des résonances idéologiques douteuses. Reconstruisant la voix populaire dans cette petite fabrique symbolique que l’on a connue, qui sollicite l’excès, les voix d’interpellation privées de tout contenu positif, les voix sonores de l’affabulation de l’ordre. Des voix logées dans la sphère de la subjectivité, articulant un secret qui leur échappe infiniment. Or quand le peuple ne peut accéder à son lieu, conclut Dolar, quand la Loi se met à devenir énigmatique à ses yeux, car autorisant toutes les dérives personnelles, quand le peuple ne peut plus localiser le lieu symbolique depuis lequel sa voix est réellement proférée, xénophobie ou simple élément de langage, quand il ne peut plus en définir la logique, la seule chose qui soit sûre, c’est que son destin lui a échappé.
Fasse donc que notre destin ne nous échappe pas, et qu'une fois nos voix entendues, nous saurons les relayer au-delà des seuls résultats électoraux : elles sont le prototype d’une société nouvelle que nous portons en nous, la texture du social, des voix cette fois réellement dotées d’un sens, qu'il ne faudra pas disperser à la hâte.
Nicolas Sarkozy, le président qui n’avait jamais été président…
Insignifiant. Signifiant le pire plutôt, toujours, sans vergogne, sans mesure, approximatif et démagogue, osant un mensonge après l’autre, agitant le spectre de la peur, toujours, toujours menaçant, toujours comminatoire, mais ignorant fondamentalement qu’il aura été au pouvoir ces dix dernières années. Se plaignant donc, sans rire, des égarements de son prédécesseur, lui-même, sur l’immigration dont il aurait laissé filer les comptes, revenant, en creusant un trou politique (une fosse) de près de trente ans dans l’histoire, sur les égarements de François Mitterrand, accusant encore et toujours les 35 heures, que la droite avait tout loisir d’abroger tout au long de ses années de pouvoir et dont elle donne le sentiment de n’en avoir conservé les restes que pour les exhiber au gré de ses propres désastres et pour dissimuler ses insuffisances en matière de relance économique…
Un président sortant ignorant donc qu’il aura été le responsable de la décision politique ces cinq dernières années, et l’ignorant essentiellement, tant il semble avoir fait siens les conseils d’un Carl Schmitt, l’idéologue des droites les plus rogues, affirmant que l’homme du pouvoir autoritaire devait se comporter vis-à-vis de l’Etat comme si l’Etat n’était qu’une modalité de la politique, l’autre étant son constant effort pour rompre la communauté nationale, la diviser, la cliver. Le partisan, ainsi que le rappelait très à propos François Hollande. Un chef d’Etat partisan, nommant au gré de ses caprices, légiférant au gré de ses anxiétés politiciennes, qui aura finalement passé ses cinq années à fabriquer de l’opinion publique et quelle : celle qui le reconduirait dans ses fonctions –il le pensait du moins.
Un partisan œuvrant contre l’Etat lui-même, selon l’enseignement du même Carl Schmitt, confiscant les pouvoirs, combattant irrégulier, déloyal, conscrit du pire qui n’avait besoin que d’un récit de légitimation pour justifier ses actes et sa petite fabrique d’opinion, brandissant le chiffon de l’immigration érigée en souci majeur du peuple français quand ce dernier ne cessait d’exprimer son inquiétude devant la dégradation de l’emploi, sa peur devant la formidable montée en puissance de la précarité, sa détresse devant notre paupérisation forcenée !
Un président construisant jour après jour une légalité factice, un président en sécession, exactement comme le conseillait Carl Schmitt à l’homme que le Pouvoir inconditionnel tenterait. En sécession vis-à-vis de la communauté politique officielle et souveraine, à commencer par ses propres rangs, demain liquéfiés. Un président partisan, détaché de l’Etat, nécessairement conseillait Carl Schmitt, mais rattaché à une seule cause poursuivait-il : celle de la crispation identitaire. La crispation pour seule légitimité acceptable, prétendait Carl Schmitt, que le Chef de cet Etat autoritaire devra brandir comme supérieure à la légalité étatique. Tout le discours de Nicolas Sarkozy repose au fond sur cet imaginaire du partisan tel que le définissait Carl Schmitt, divisant, montant les français les uns contre les autres, et engagé dans un combat défensif (c’était exactement sa posture hier soir) : la défense d’une certaine idée française, nourrissant et circonscrivant son hostilité à ces français d’origine maghrébines, incroyablement rabattus sur une religion que l’on n’aura cessé cinq années durant de stigmatiser. Une hostilité technique, disait Carl Schmitt, technique parce qu’il s’agit simplement de créer les conditions de l’exercice d’un pouvoir autoritaire, c’est-à-dire politicien, pratiquant le media-activisme comme art du pseudo gouvernement, tant ce qui importe le plus aux yeux de ce type de pouvoir est la construction d’une opinion publique estropiée. Il est de ce point de vue incroyable de réaliser combien Nicolas Sarkozy aura été si peu président. Il le dit lui-même quand il parle du nucléaire par exemple, incapable de prendre non pas la décision qu’il feint de reprocher à François Hollande, d’affaiblir l’indépendance énergétique de la France, mais quand il avoue qu’il n’est pas capable d’impulser un souffle nouveau quand notre croissance, au bout du rouleau, exhibe à l’évidence la nécessité d’en finir avec son dogme imbécile et de profiter de cette crise non pas pour entamer une procédure de décroissance, mais au contraire, d’opérer au véritable rebond de cette croissance en assurant sa transition vers des activités économiques et industrielles capables d’assurer notre évolution vers un développement conçu en termes écologique et social. Mais non, voilà un président calfeutré derrière la décision d’experts en sécurité, sans vision pour l’avenir, confiant à ces experts non pas notre sécurité, mais la décision politique ! Un président incapable donc de fixer des axes d’avenir, le nez dans le guidon des sondages fabriquées, incapable d’orienter, d’impulser, incapable de tracer un autre chemin que celui de la division et de la précarité généralisée. Alors oui, il est sans doute temps de donner un locataire à l’Elysée, nous le méritons bien !
D'une civilisation que l'on voudrait bornée...
Imaginez 500 000 immigrés déboulant en une nuit sur le sol national !
Sarko apopleptique, Guéant halluciné... 500 000 barbares, d'un coup, déferlant sans que rien ne les arrête... 500 000, c'est pourtant bien ce qui se produisit aux origines de ce que l'on voudrait nous faire passer pour une Nation identitairement unanime depuis la nuit des temps... 500 000 qui profitèrent des grandes gelées de l’hiver 406 pour traverser le Rhin à pied et débarquer en Gaule !
La plus grande vague d’immigration que connut l’Empire romain, fort de seulement 25 millions d'âmes à l'époque... Imaginez du peu que représentaient alors ces 500 000 barbares à l'échelle de la Gaule !
Des Vandales et des Francs pour l'essentiel, qui fuyaient les barbares de l'Est et qui vinrent, une nuit, s'établir "chez nous"... Des francs, du norois Frekkr : hardis. Germains en gros, nos ancêtres, aussi sûrement que les gaulois furent rétrospectivement les nôtres... Sacrés gaulois, relevant d’une construction historiographique rudimentaire qui supposait qu’avec eux, la France avait déjà implicitement conscience d’exister comme Nation ! Magnifique reconstruction a posteriori de l’Histoire française conçue comme (grande) marche de la nation unanime vers son destin «français». Il vaut la peine d’en décrypter les présupposés, qui tournaient autour de deux grands axes : celui de la constitution de la Nation autour des rois d’Ile-de-France puis de l’Etat centralisateur (autorisant la construction d’un thème national articulé par la notion de Peuple), celui de l’évolution de ce Peuple vers une République de citoyens façonnés par l’Instruction Publique (autorisant la construction d’un thème démocratique articulé par l’idée de Nation républicaine).
Le tout savamment localisé par le tracé d’une géographie impeccable, nous calfeutrant à l’intérieur de frontières prétendument «naturelles». Mais en France moins que partout ailleurs il n'exista de frontières naturelles : les Alpes ouvraient de grands boulevards aux vallées transversales, le Rhin, bien qu’impétueux, offrait de multiples occasions de traversée et quant aux Pyrénées, elles étaient elles-mêmes déchirées par de grandes coulées qui autorisaient bien des passages (parlez-en aux Basques).
Quelles frontières naturelles, dès lors, d’autant que, paradoxalement, le seul fleuve à faire frontière en France fut pendant des siècles le Rhône… Alors pensez : les Gaulois !… Mais certes, quel bel outil de réconciliation nationale… Quel levier de fabrication de l’estampillage made in France, de cette France articulée secrètement par la volonté d'un bien étrange Souverain confisquant par tradition tout les pouvoirs entre ses mains pour n'en faire qu'un fief corvéable à merci... A cette exception près que, par un sacré bon sens, cette Nation a toujours été moins bornée que ne l'ont été ses dirigeants...
Image : anonyme. Dans cette troublante iconographie, remarquons que l’imaginaire de l’invasion barbare ouvre à l’idée de son retrait, une fois l’invasion repoussée (tôt ou tard). Sauf qu’en ce qui concerne cette invasion, nombre d’entre eux s’établirent dans le pays "envahi" pour y faire souche et enrichir le fait local de leur propre culture…
LINGUA FRANCA, L’USAGE METISSE DU FRANÇAIS
On le sait : l’unité linguistique de la France ne s’est opérée que très tardivement. Il n’y a qu’à lire les rapports d’inspection pédagogique du XIXème siècle pour comprendre en outre dans quelles conditions s’est opérée cette unification linguistique : brimades, sanctions, répressions, les petits ardéchois n’étaient par exemple pas à la fête, conviés à apprendre une langue qui leur était étrangère, enseignée qui plus était par des maîtres qui eux-mêmes ne la parlaient pas – en Haute Ardèche, les archives des rapports d’inspection des maîtres fourmillent d’observations truculentes à ce sujet, surtout pour la première moitié du siècle : quand un maître faisait moins de vingt fautes à sa dictée, l’inspecteur était aux anges…
On parla donc tardivement français en France. Tardivement, signifiant ici qu’il a fallu attendre la fin de la première guerre mondiale pour espérer entendre les français parler en français. Jusque dans la boue des tranchées, en 14-18, les ordres pleuvaient dans toutes les langues : il fallait sauver les restes de l’Empire défunt en sacrifiant encore des bataillons de bons et loyaux serviteurs étrangers, tirailleurs sénégalais et autres indochinois, enrôlés par abus de misère pour tomber sur des champs qui n’étaient pas les leurs. Et quant aux troupes formées des indigènes du terroir, ardéchois, bretons, etc., les ordres leurs demeuraient souvent opaques dans ces français approximatifs dans lesquels ils étaient formulés.
Et bien évidemment, le français que l’on "baragouinait" ici et là dans l’Empire n’était pas plus considéré que l’on avait considéré jusque là, dans ce que l’on continue d’appeler le trésor de la langue française, les apports des classes "dominés". Il n’est que de se rappeler la fameuse querelle des "gemmes", qui vit un Vauvenargues narquois entrer le sourire aux lèvres dans cette dispute visant à déterminer les origines d’un terme que les banquiers et les paysans semblaient se partager (le gemme, pierre précieuse, et l’action de gemmer, qui signifiait à la campagne greffer deux plantes). Les paysans ne pouvaient avoir fait preuve d’invention… Les banquiers, mais c’était bien sûr, avaient certainement créé le mot dans leur beau latin d’aigrefins… Or il fallut en rabattre… On oublia la querelle dès qu’il fut établi que la création relevait des paysans…
Pendant des siècles, les échanges entre riverains de la Méditerranée se firent dans une langue étonnante : la lingua franca. Méprisée, ignorée par les universitaires, les travaux de Jocelyne Dakhlia (EHESS) viennent aujourd’hui en révéler l’importance. Cette langue a surgi dans un contexte complexe, au sein de cet espace méditerranéen fragmenté en mille familles linguistiques, romanes, sémitiques, slaves, etc., articulant des clivages religieux sévères. Elle apparut semble-t-il dès le XIIème siècle, au Proche-orient, pour connaître son apogée à l’époque moderne. A quoi devait-elle son succès ? A la simplicité de son apprentissage, certes, indique Jocelyne Dakhlia, mais tout en soulignant ce qui, au fond, était sa caractéristique majeure et pour nous la plus intéressante : l’absence de dimension identitaire dans sa structure même, laissant le grain des voix filer comme il le voulait entre les rives de ces mondes allochtones.
Aucune des cultures concernées ne se l’appropria donc. Essentiellement parlée, sans postérité littéraire, sa forme resta labile, ouverte aux apports, sans cesse renouvelés. Une langue qui ne connut pas non plus le phénomène de la créolisation. Mais pour le monde cultivé d’alors, un jargon. Dépréciée mais efficace, avec son socle roman, franco-provinçal plus exactement, italien sur les versants du Levant, espagnol au Maghreb, s’enrichissant de mots arabes, turques, etc. Il n’est pas jusqu’à Molière qui ne s’en soit fait l’écho dans ses pièces (cf Le Bourgeois gentilhomme).
Une langue dont l’usage, étudie Jocelyne Dakhlia, ne se limitait en outre pas aux seuls échanges entre maîtres et esclaves, comme on a pu le croire longtemps, mais partagées entre esclaves, razziés de tous les coins du monde, l’apprenant pour communiquer entre eux et s’assurer d’un espace où témoigner de leur condition. Mais aussi nous apprend-elle, la langue des marchands et des populations urbaines, poussant même ses mérites jusque dans les négociations diplomatiques.
C’est la colonisation française qui mit fin à cette expérience linguistique. Au départ, on fournit aux soldats de l’Expédition d’Alger (1830) des lexiques en lingua franca. Mais très vite son usage fut interdit, pour être remplacé par celui du français. Ironie du sort, de nos jours, une lingua franca s’invente de nouveau en Algérie, dans les relations marchandes entre algériens et… chinois. Ailleurs, en Afrique par exemple, un français s’invente, truculent, comme dans le cas des romans de Janis Otsiémi, spectaculaire, véritable indigénisation de la langue française, la déployant dans de nouvelles ressources langagières, trépignant de trouvailles en richesses, inventives à l’extrême et ne gaspillant jamais son français en formulations marmoréennes. Une chance pour nous qui parlons trop souvent notre mauvais français d’apparat : l’espoir d’un monde plus complexe !
J. Dakhlia, Lingua franca. Histoire d’une langue métisse en Méditerranée, Actes Sud, 2008, 591 pages, EAN13: 9782742780778http://plurilinguisme.europe-avenir.com/index.php?option=com_content&task=view&id=2127&Itemid=88888944
Article du Monde du 17 février 2010, sur l’usage d’une langue cassée entre chinois et algériens.
NRP, septembre 2010, n°619, issn : 1636-3574, 7,50 euros
Janis Otsiémi, La Bouche qui mange ne parle pas, éditions Jigal, septembre 2010, 15 euros, ISBN 978-2-914704-73-1
http://www.k-libre.fr/klibre-ve/index.php?page=livre&id=1058
Observatoire européen du plurilinguisme :
DU TRAVAIL, SARKOZY A FAIT TABLE RASE...
Discorde nationale, son 1er Mai à lui !
Relayant la stratégie patronale de destruction des emplois, Sarkozy veut de nouveau monter les français contre les français et célébrer une "vraie fête du travail" dont les relents pour le coup pétainistes ne font plus aucun doute -on se souviendra en effet que c'est Pétain qui instaura ce 1er Mai comme «la fête du Travail et de la Concorde sociale», le 24 avril 1941. Réappropriation sauvage, comme l'affirme à juste titre Libération, dont les accents anti-syndicaux augurent bien de ce que serait son deuxième quinquennat si par malheur Sarkozy devait reprendre le Pouvoir ! Une fête qui aboutirait à célébrer la vraie précarité pour tous, inutile de revenir sur le bilan de Sarkozy en la matière, désormais bien connu, tout comme il est inutile de préciser que la crise n'est qu'un prétexte.
Alors revenons un peu en arrière à propos de travail : du temps de Sartre, la nécessité de fournir un travail était la norme éthique de la société bourgeoise. Aujourd’hui, c’est fini. Le pouvoir politico-médiatique, le plus scandaleux et le plus cynique qui ait jamais vu le jour, part, lui, du principe que le travail n'est qu'une variable d'ajustement des marchés financiers, ou qu'un élément de langage que l'on peut jeter comme un os à ronger aux plus fragiles pour leur faire avaler des couleuvres. De proche en proche, ce pouvoir aura fini par instruire des groupes sociaux comme n’étant plus des sujets du Droit français. Ce n’est pas seulement que la norme ancienne, bourgeoise, ait été suspendue ; la violence hors norme qui a été mise en perspective dans l’espace social s’est exprimée comme aucune autre avant elle, rejoignant, tout bien considéré, les discours enflamés du populisme noir des années 30 qui paraît soudain de nouveau taillé à notre mesure !
Le populisme noir pour ultime vérité d’un Peuple moins introuvable que dissimulé, exhibé aujourd'hui sans vergogne par un Pouvoir qui témoigne d'une pathologie sociale terrifiante. La France d’aujourd’hui ? Sarkozy voudrait en faire une foule sans légitimité. La précarité de masse ? Un élément de langage. Le travail ? Une simple variable d’ajustement. Tout centime financier vaut mieux que la vie d’un travailleur. Et l’on ne nous demande sûrement pas de donner notre avis sur cette option fondamentale de la société française : le Capital France relève du bon usage des techniques financières. Plus d’interdit : la vie humaine n’est plus sacrée. Demain, des millions d'autres à la rue. Un vrai crime d’Etat, qu’on se le dise, car ce dernier ne protègera que certaines vies, définies sous le manteau des barons de la Finance. Cette amoralité sordide masque tout juste qu'il y a un cadavre dans le placard de la Nation française : celui de la France d’en bas, et que sous ce cadavre repose une plage, une vraie, où les nantis se dorent la pilule. L’horreur serait donc notre seul avenir commun... La précarité de masse, le seul vrai destin de cette France de Sarkozy. Superbe pied de nez à l’Histoire : la France est ruinée par une certaine idée libérale de la Nation française ! "Ruinée" : cela dit assez que la France d’en haut ne fait qu’imposer un cheminement pseudo éthique à l’opinion nationale : on demande aux plus désespérés de garder foi en toutes les trahisons à venir ! Enorme mystification : l’option morale n'est en fait qu'une option politique au sein de laquelle l’intolérance est devenue la norme. Une norme institutionnalisée par l’Etat lui-même. La norme de cette "France bourgeoise au dos facile", comme l'écrivait Verlaine dans un poème d'hommage à Louise Michel, de cette France arrogante que la rage mord et qui croyait avoir trouvé son commissionnaire, à défaut de hérault !
Observatoire National de la Pauvreté et de l’Exclusion Sociale, rapport 2009-2010 :
http://www.onpes.gouv.fr/Le-Rapport-2009-2010.html
le rapport lui-même, en pdf : http://www.onpes.gouv.fr/IMG/pdf/RapportONPES_2009-2010.pdf