VIVE LA CRISE : la fabrique du consentement…
"Ou l’art de répéter dans les médias qu’il est urgent de réformer (enfin) ce pays de feignants et d’assistés qui vit (vraiment) au-dessus de ses moyens"…
"Vive la crise"… Dans son dernier essai, Sébastien Fontenelle n’y va pas avec le dos de la cuillère. La Crise ? Depuis les années 2000, la presse dominante n’a cessé de nous en rebattre les oreilles, martelant jour après jour le même message à la teneur si indigente, ne cessant de travailler, jour après jour, à "la fabrication du consentement", selon la très pertinente formule de Noam Chomsky. Une mise en condition sans précédent de l’opinion, pour une totale soumission au dogme libéral.
La révision générale des politiques publiques, le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux, la destruction de l’Administration française, de l’école française, des hôpitaux français, de la santé française, des transports français, de l’emploi français, de la Justice française, tout cela au nom de la crise, voilà qui fait beaucoup en effet, beaucoup a avaler et que nous n’aurions jamais avalé sans l’aide de médias stipendiés.
Certes, aucun doute sur le sujet, tout cela auquel ajouter les somptueux cadeaux fiscaux aux plus riches, cadeaux qui ont littéralement ruiné le pays, l’orientation éhontée de la dépense publique au service des mêmes plus riches, la confection de conditions de vie toujours plus précaires et plus difficiles pour les salariés, aucun doute, c’est bien à Nicolas Sarkozy que nous le devons, qui n’aura cessé de voler dans la poche des pauvres pendant cinq longues années.
Cela dit, il nous faut tout de même affronter notre histoire dans toute son étendue, et c’est ce à quoi se livre Fontenelle, décortiquant avec intelligence et un rien d’exaspération, la presse française qui, depuis plus de vingt ans, n’a cessé de marteler ses fumeux mots d’ordre pour nous faire avaler la pilule. De l’emploi du mot "tabou" -entendez par là tout ce qui va contre l’idéologie dominante d’exploitation éhontée des classes populaires-, jusqu’au "modèle social" estampillé pour l’occasion "français" pour mieux en dénoncer l’exception, en passant par "l’assistanat" salarié, tout y passe, d’un vocabulaire que nous n’avons cessé d‘entendre sinon de faire nôtre, au point de n’être plus jamais troublés par ses usages quotidiens pilonnés à longueur de journée par une journaille vendue à la cause néo-libérale.
La novlangue des élites est édifiante, qui a fait du progrès la désignation exactement contraire à son sens originel. Et quant aux "nécessaires réformes", elles ont fini par signer les pires reculs anti-sociaux jamais enregistrés dans l’histoire française. Des procédés langagiers dont on sait trop bien à quelle histoire les imputer. La crise ? Le mot était magique, il est devenu notre pain quotidien. Et c’est là que le bât blesse : une génération de clercs de médias s’est agrippée à ce vocable. Une génération arc-boutée sur ses privilèges, une génération, comme l’écrit si justement Fontenelle, qui s’est transformée en fan club de l’exploitation de l’homme par l’homme, depuis le Figaro, certes, mais jusqu’à Libé. Car à lire de près les articles des années 80 que Fontenelle déterre, un sentiment de nausée nous envahit sur le rôle joué dans cette funeste comédie par des acteurs sociaux issus de l’ex-gauchisme à la française, devenus des patrons de presse comme les autres. "Vive la crise", c’était précisément le titre d’un éditorial de Serge July en 1983, servant avant l’heure la soupe aux grands patrons, Laurent Joffrin en chien-chien jappant à ses côtés la même sérénade indigeste. Il faudra bien alors, tout de même, nous en poser la question si l’on veut un vrai changement. Ce n’est pas le moment, me direz-vous, de le mettre en péril par ces rappels intempestifs d’une époque révolue où la deuxième droite affublée de son nez rose, selon la moqueuse expression de Jean-Pierre Garnier (1986) accourut au service d’une classe politique convaincue que l’avenir de la France c’était l’entreprise, sinon la Finance, et non ces travailleurs qui l’avaient portée au pouvoir. Et cette histoire de l’ancrage du pouvoir médiatique dans le pouvoir politique devra elle aussi être ré-évaluée, si nous ne voulons pas d’un changement en trompe-l’œil. Le score atteint par Mélanchon dans les sondages en témoigne, qu’on aime ou non le personnage. Ce score témoigne d’une exigence plus grande qui se fait jour. Alors le changement ? Les forces sociales y sont prêtes. N’en ratons pas l’opportunité.
Vive la crise, Sébastien Fontenelle, édition du seuil, mars 2012, 184 pages, 14,50 euros, isbn : 9782021057713.
L’IMPOSSIBLE : vivre au RSA avec 456 euros par mois…
L’Impossible publie un long extrait d’une lettre ouverte de Nadia Mokaddem, écrite le 19 février 2012. Lettre ouverte adressée "à tous ceux qui estiment qu’avec 456 euros par mois nous parasiterions la société française". On se rappelle l’impudence du candidat sortant, proposant un referendum sur le chômage. Comme si les chômeurs étaient responsables de leur situation, quand Pôle emploi demeure en panne depuis sa création. Mutique. Ne proposant jamais rien. Sinon punir, dénoncer, fliquer. Pas le moindre stage, pas la moindre formation, pas le moindre emploi, pas le moindre remplacement. Nadia n’a pas reçu la moindre proposition de Pôle Emploi en quatre longues années de chômage. Déchirée. Epuisée. Quatre longues années sans emploi. Professeure, jadis. Avant de se voir licenciée, jetée à la rue, et puis le Rmi, et puis le Rsa. Tandis qu’elle ne baissait pas les bras, cherchait, cherchait cet emploi que Pôle emploi ne savait pas lui trouver. Rien. Pas le moindre travail à l’horizon d’une société française détruisant toujours plus d'emplois. Du travail ils ont fait table rase. Alors elle s’est reconvertie. Seule. Sans l’aide de Pôle Emploi. Il faut lire ce témoignage pour comprendre le scandale des propositions de Sarkozy. Intermittente ensuite. Et puis de nouveau plus rien. Naufragée du travailler plus. Une femme à la rue. Abîmée.
A ceux qui savent, trop nombreux, ce que c’est que la crise à répétition depuis plus de vingt ans, Nadia dédie sa Lettre. Fatiguée. Lessivée. Son balluchon de précarité sur le dos. Trop diplômée lui affirmait-on sans rire. De petits plans en petits plans. Survivre. Sans l’aide de Pôle emploi. Il faut lire son témoignage pour comprendre le scandale dans lequel nous enferme une droite qui n’a cessé de faillir. 456 euros de mina social. Et encore, obtenus à l’arrache, après des mois de galère, sans le moindre centime pour survivre le temps de remplir les dossiers administratifs, car Pôle Emploi a oublié de penser que l’on devait vivre en attendant son RSA. Une femme seule. Effondrée. Assommée sur le faux parquet d’un appartement vide : elle a tout vendu pour survivre. 40 ans. Et la CAF qui renvoie à Pôle Emploi qui renvoie à la CAF… En attendant, elle ne mange plus. Elle ne dort plus. Elle ne se chauffe plus. Novembre est terrible, janvier sera pire. Diplômée de troisième cycle. Sonder le web pour trouver un emploi qui n’existe pas. Noël. Là-bas, la fête. Il faut lire ce témoignage pour comprendre l’énormité du scandale du discours de Sarkozy ! Et toute honte bue, la vindicte de l’assistante sociale relayant les mêmes préjugés : "Quand on vient d’un milieu comme le vôtre, on ne s’obstine pas à faire un troisième cycle" !!! Un DEA de langue et civilisation allemande. L’Allemagne, le modèle cher à Sarko. Il faut lire ce témoignage pour comprendre l’insupportable de son discours ! --joël jégouzo--.
L’Impossible, n°1, février 2012, 5 euros, mensuel, 128 pages, en Kiosque depuis le 15 mars, en librairie depuis le 22 mars 2012.
L’IMPOSSIBLE (L’AUTRE JOURNAL)
L’Impossible est un journal. D’un autre genre, cela va sans dire. Un journal pour tout dire impossible, qui prétend marier la qualité à la profondeur, réinventée tout juste vingt ans après l’expérience de L’Autre Journal, qui devait tant à Deleuze.
Un journal en forme de manifeste, bien au delà de sa première livraison au demeurant, par nature, programmatique.
Un journal qui invite ses contributeurs, écrivains, personnalités de la culture, rédacteurs occasionnels, à creuser, creuser sans cesse sans jamais se défaire d’une exigence d’écriture portée à l’improbable des temps neurasthéniques que nous venons de traverser. Tout l’inverse de ce qui se pratique aujourd’hui en France, où la superficialité s'apprête d’une trivialité sans nom. Une utopie donc. Invitant à la création d’une communauté de lecteurs et d’auteurs. D’une communauté engagée dans un travail de réflexion et d’écriture sur ce qui fonde et le sens de notre vivre aujourd’hui, et les raisons d’en désespérer. Des hommes, des femmes, qui se promettraient de repenser nos droits et tous les droits, de ceux des glaciers à ceux des animaux, des minorités à ceux des citoyens de seconde zone. Des hommes, des femmes, qui ne détesteraient rien tant que la lourdeur de notre monde à simplement exister. Des hommes, des femmes, qui ne renonceraient ni à l’intime de leur vie, ni à l’universel de leur être. Des citoyens qu’une impossible jeunesse tarauderait. Ardente contre la banalité du Mal et contre le temps qui passe et ce pire qui nous dévaste, ce peu de choix qu’on nous laisse. Il s’agirait donc d’élargir l’offre des possibles aux frontières de cet impossible que de sots dirigeants nous assignent. Et en parler entre nous pour briser l’entre-nous qui nous assassine.
Les temps sont impossibles. The time is out of joint, affirmait Hamlet. C’est cela. Oui. Il faut dégonder les portes de ces temps assassins. Devenons impossibles ! Rendons-leur la vie impossible à notre tour, jamais rassasiés d’égalité, de liberté, de justice, jamais vaincus, pas du tout prêts à déposer nos possibles à leurs pieds. Qu’un secret mot d’ordre nous habite : rentrons en politique, notre destin. Ne respectons plus les puissants de ce monde, n’interrogeons plus les experts, palabrons ! --joël jégouzo--.
L’Impossible, n°1, février 2012, 5 euros, mesnuel, 128 pages, en Kiosque depuis le 15 mars, en librairie depuis le 22 mars 2012.
L'ECOLOGIE POLITIQUE A-T-ELLE ENCORE UN AVENIR ?
Les entreprises produisent quantité de biens, dont la plus grande vertu est d’entretenir l’illusion que la croissance indéfinie de la société de consommation est gage de progrès social. Mais bien évidemment, la pauvreté n’est pas éradiquée et les inégalités se creusent. Cette dégradation de la cohésion sociale provoque en retour l’aggravation de l’insécurité matérielle et psychologique : l’individu, sur lequel repose la justification de nos économies, ne parvient plus à exprimer son inquiétude que sous la forme d’un désarroi sans réponse. Et bien sûr, nous devinons tous que l’exigence de croissance indéfinie qui régit notre modernité est absurde : les ressources naturelles de la planète sont limitées, cette croissance nous conduira droit dans le mur… Un pessimisme dûment motivé, auquel s’ajoute une inquiétude plus diffuse, que nul ne parvient à identifier. Une sorte de pessimisme aliénant d’autant plus sourd que nul n'est parvenu à le thématiser. D’où vient-il donc ?
Pour Christian Comeliau, de la trop forte poussée des valeurs individuelles combinée à la dictature du marché. L’erreur du capitalisme aura été de faire du marché le fondement unique de sa philosophie et de son organisation. Ce qui aura conduit à la marchandisation de toutes les valeurs, comme celle du travail ou de la finance. Mais cette modernité est condamnée. Son histoire ne peut que se terminer mal : la menace écologique, également, pèse sur elle. Or l'on ne voit pas comment de nouvelles règles pourraient se dégager du fatras des discours qui interdisent de les penser. Un grand débat politique sur les finalités de l’économie serait, pour le coup, urgent à mener. Mais quelles pourraient être la base politique et sociale de ce débat ? Pour l'auteur, aucun doute : la base sociale est celle des plus défavorisés. Quant à la base politique, il peine à la définir. Une avant-garde sachant guider les masses opprimées dans leur choix de société ? Curieusement embarrassé en ce qui concerne le modèle économique et politique que ses idées soulèvent, son programme demeure problématique politiquement : l’avant-garde éclairée, écologique, ne peut que résonner singulièrement à nos oreilles, tout juste remises des dérives totalitaires.
Les impasses de la modernité, critique de la marchandisation du monde, Christian Comeliau, éd. Du Seuil, coll. Economie humaine, sept. 2000, 260p., 19 euros, EAN : 9782020407601.