DES ELITES ET DE LEUR SOCIABILITE EN FRANCE
L’une des œuvres majeures de la construction des mentalités des élites européennes. L’avant dernière édition datait des années quatre-vingt, et manquait de minutie.
Paru en 1528, Il libro del Cortegiano, fut en effet un phénomène social et historique majeur de l’histoire des élites, unifiant les mœurs et les mentalités de ces élites.
Un ouvrage dont l’importance allait être qui plus est, après le succès italien, déterminant pour la France, où il connut une fortune immense, les éditions s’y succédant à un rythme effréné.
Toute l’élite française le dévora pour s’y refonder. C’est que, plus qu’un livre, l’Europe des cours s'y reconnaissait et quant à la France, si l’on veut comprendre quelque chose à la sociabilité de ses élites aujourd’hui encore, il faut le relire de bout en bout : pas un détail qui n’éclaire la manière dont cette sociabilité s’est codifiée.
De l’art de la conversation à l’idéal de l’honnête homme, en passant par le courtisan flattant l’ombre du prince - fût-il républicain-, tout y est de ce qui fonde les usages tout à la fois de nos grandes écoles et de la scène médiatico-politique -avec ce bémol qu'aujourd'hui les nouvelles élites politico-financières lui ont tourné le dos pour afficher une vulgarité sans freins.
Mieux : toute la rhétorique du comportement social des décideurs, voire cette dialectique du paraître des hommes d’éclat (médias, journalistes, artistes d'institutions, etc.), ou bien encore, partout où l’enjeu est un pouvoir, qu’il soit politique, économique ou culturel (y compris jusque dans le fonctionnement du mandarinat universitaire), l’influence de Baldassar se fait encore saisir.
Car tout de ce qui est écrit là, de l’éducation du courtisan aux qualités intellectuelles ou morales qu’il doit afficher, à commencer par cette culture du talent si profondément inscrite dans la vision aristocratique du monde grec (si peu républicaine donc et si peu démocratique), tout nous dit le monde dans lequel nous évoluons toujours -malgré la nuance évoqué plus haut, ouvrant il est vrai un véritable conflit moral dans les mentalités de ces élites.
Mensonge, dissimulation, simulation, l’art de réduire un comportement à son procédé, un discours à sa rhétorique, il n’est pas jusqu’au plus "beau" des jeux du courtisan qui ne sente l’actuel : celui de se représenter.
Dans cette rhétorique de la Cour où l’espace privilégié n’est pas celui de l’Assemblée mais celui des réseaux d’influence, rien ne détonne et surtout pas ce sens de la supériorité du courtisan, homme dont l'allure (une distinction de goût) fonde sa supériorité sur le reste du genre humain.
Le concept clef qu’articule Baldassar est celui de la sprezzatura, que des générations de linguistes ont peiné à définir et que Pons traduit ici par désinvolture. On traduirait volontiers autrement, comme d’une diligence désinvolte, zèle auprès du Prince, structuré par un solide mépris (sentiment aristocratique par excellence) à l’égard de tout ce qui ne relève pas de son périmètre, avec le dédain pour corollaire et la dissimulation pour engagement. Une attitude au sein de laquelle le style prime sur le contenu, et où il s’agit de composer sa vie dans l’extériorité de manières ni trop voyantes ni trop effacées, au seuil desquelles, affirme Castiglione, la civilisation pouvait enfin advenir…
Le Livre du Courtisan, de Baldassar Castiglione, éditions Ivrea, traduit de l’italien d’après la version de Gabriel Chappuis (1580) et présenté par Alain Pons, Paris, mai 2009, 408p., isbn : 978-2-85184-174-2, 30 euros.
PESSAH, LE CANTIQUE DES CANTIQUES…
Pessah, la Pâques juive, la fête la plus importante du monde des Hébreux, tout au long de laquelle l’on ne cesse de réciter le Cantique des cantiques, le plus beau, le plus sensuel de tous les textes de la littérature sacrée.
"Tes yeux ressemblent à des colombes, tes cheveux aux troupeaux de chèvres qui dévalent au flanc des collines, tes lèvres au ruban d’écarlate..."
Pessah ou le mariage mystique du Peuple juif avec son Dieu.
Mais au moment de sceller cette union, c’est en l’homme que l’Alliance doit trouver sa raison d’être. En l’homme, dans la violence et la fragilité d’une émotion qui s’énonce exactement sur le même mode que le désir amoureux.
Les poches bourrées de noisettes, le sang affluant à ses joues, Shimek, le héros de ce récit, traverse Pessah dans l’exaltation du désir violent qui peu à peu l’envahit. Raconte, Shimek, raconte encore, se surprend-on à espérer à la dernière page du livre. Raconte Buzie, ta belle Sulamite, le temps des vignes du Roi Salomon. Raconte l'étrangeté d’aimer, l'énormité du désir d’aimer, par-delà les promesses et les paroles des morts.
Dans une langue parfaite qui transcende, sans jamais la gommer, la simplicité de nos gestes, Sholem Aleichem trouve à inscrire de la plus magnifique des façons ce qui constitue la matrice même de l’émotion de l’autre, de soi, du monde - dans la tradition juive, certes, mais de beaucoup une leçon universelle. Le texte tourne, virevolte et nous enivre à se reprendre sans épuiser jamais l’éblouissante cantilène. L’un des plus beaux poèmes d’amour, l’une des plus belles exégèses du Cantique des cantiques !
Buzie ou Le Cantique des cantiques, Sholem Aleichem, traduit par Jacques Tournier d’après la version anglaise de Curt Leviant, Calmann-Lévy, janvier 2000, 120p, épuisé.
Poursuivre le combat émancipateur à l’intérieur du capitalisme ?
D'aucuns prétendent que c'est possible, en réfléchissant à une transition écologique et sociale de notre économie. Mais à quel prix ? Quand en catimini Nicolas Sarkozy vient d'accepter et de valider la proposition allemande de jeter sur le marché de nouveaux outils de spéculation financière sur les dettes souveraines qui vont de nouveau malmener (un euphémisme) nos sociétés ? Mais à quel prix, tant l’époque que nous venons de vivre aura été longue, désespérante, douloureuse ? Celui déjà de reprendre ce combat, c’est-à-dire le reformuler, ce qui ne sera pas aisé, en ne laissant aucune hypothèque derrière nous, comme celle de la Constitution de la Vème République par exemple, qui aura permis une telle dérive dans l’exercice du pouvoir. Qui aura permis la formulation d’un exercice inconditionnel de ce pouvoir. Qui aura permis cette dérive thénardière qui nous inviterait presque à penser que si le pouvoir doit par nature toujours rester en position d‘excès, alors la seule question qui vaille est celle de savoir au service de quel excès le mettre ! Celui de la Dictature de la Finance, ou celui de la Dictature du prolétariat ? Et parce que cette expression nous paraît sidérante, alors, oui, il est grand temps de refuser ce pouvoir sidérant de la Finance sur nos vies et grand temps de nous contraindre à reformuler entièrement la question du Pouvoir dans les pseudos démocraties occidentales.
Il est grand temps par exemple de réaliser que le quinquennat qui s’achève aura tout fait pour faire voler en éclat la sphère du citoyen, et nous faire oublier que le citoyen vivait dans le champ politique de l’engagement public pour le Bien Commun, à l’inverse du bourgeois ou du bobo, qui ne sont que des usuriers du droit commun.
Il est grand temps de réaliser que les déplacements post-modernes du combat anti-capitaliste vers le culturel (cultural studies), ou vers l’altermondialisme, qui avait presque fini par nous faire croire que le terme de "capitalisme" n’avait plus aucun sens, nous ont embarqué dans des illusions. Même s’il nous faut récupérer ces deux héritages, tout comme il est nécessaire de camper de nouveau sur l’impensé colonial, devenu si contre-productif aujourd’hui. Un impensé qui nous a conduit tout droit à cette mise en scène publique ridicule, sinon abjecte, du faux problème de l’immigration. Tout comme il n’est pas moins temps de nous tourner vers les Trauma studies pour mieux comprendre l'épouvante qui est la nôtre dans le monde qu’on nous a fait.
L’ironie suprême aura été finalement de voir comment les sensibilités issues de l’ex-gauche française ont nomadisé les luttes et les résistances. Alors sans doute est-il temps de tenter d’en faire la synthèse. De renoncer au nihilisme politique. Car comment ne pas voir qu’un souffle nouveau a bel et bien traversé cette campagne ?
Comment ne pas voir que des forces nouvelles, et non simplement rénovées, ont fini par réaliser que le néo-libéralisme contemporain, dans sa faillite, nous a ouvert malgré lui de formidables perspectives politiques et intellectuelles ? A commencer par la nécessité de repenser de fond en comble la question du pouvoir, de son asymétrie structurelle, qui a fait que sa violence a fini par transcender sa légitimité. Qui a fait que désormais, il n’est pas possible de cacher qu’un excès totalitaire est associé au pourvoir souverain dans les démocraties occidentales.
Le renoncement de l’Etat à la norme de l’universalité
"Le fascisme n'est pas si improbable, il est même, je crois, plus près de nous que le totalitarisme communiste" (Georges Pompidou, Le Nœud gordien, Plon, 1974, p. 205). La crainte avait étonné. Le deuxième président de la Ve République ne songeait peut-être pas exactement à la recomposition de cette nouvelle Droite fondamentaliste que nous connaissons désormais, post-fasciste, mais toujours raciste. Il pressentait néanmoins que le danger n'était pas là où ses amis avaient coutume de l'attendre. Même si, bien évidemment, il ne lui serait pas venu à l’esprit que ce danger pouvait venir des rangs mêmes des courants politiques issus du Gaullisme. Et moins encore qu’au tournant du XXIème siècle, la problématique politique contemporaine serait celle de la réduction de l’espace démocratique. Un espace au sein duquel la moralité qui a fini par s’affirmer est celle du chacun pour soi, ouvrant à une conception instrumentale du lien social. L’opportunisme politicien du candidat sortant, un président sans convictions qui aura gouverné à vue, sinon à cru, aura au final induit tout l’inverse de ce que son discours proposait, à savoir : la montée en puissance du particularisme identitaire. Amoral, apolitique et incivique, le candidat sortant n’aura jamais affirmé aucun autre critère de justification que celui de ses préférences subjectives, transformant sa différence en pure volonté de puissance, au mépris des dangers que cela impliquait : xénophobie, haine de l’autre, rancœur sociale. L’État minimal, égoïste et calculateur, qu’il a fini par imposer, n’est le résultat que de ce manque de convictions qui ne s’appuyait sur aucune validation publique, sinon la vindicte d’une opinion fabriquée à grands coups de sondages. Et loin que de favoriser l’émergence de citoyens raisonnables, capables de distinguer l’intérêt public de leurs intérêts particuliers, il n’aura contribué qu’à balkaniser la société française, éloignant par calcul toujours plus de citoyens de leurs responsabilités morales, sociales et politiques. Détaché de l’Etat, mais attaché à une cause (l’identité nationale), intronisant cette cause comme supérieure à la légalité étatique, il n’aura cessé de valoriser la sphère des égoïsmes, laissant voler en éclat la sphère publique et le consensus démocratique. Face à ces agressions sans précédent, il est urgent de rétablir la puissance politique dans son fondement premier : l’espace public de délibération, seule instance capable de réintroduire de la civilité dans ce contexte d’implosion sociale. C’est d’autant plus urgent que le lien social est miné : les populations françaises existent désormais, montées les unes contre les autres. Le renoncement de l’Etat à la norme de l’universalité nous a jeté dans l’ordre du contingent et de l’irrationnel, interdisant tout recours à une éthique de la citoyenneté –qu’est-elle devenue sinon une éthique de l’exclusion ? Nous devons donc mettre en œuvre dès aujourd’hui une politique de résistance, qui ne peut trouver à se fonder que sur la formation d’identités hybrides, seules susceptibles de réintroduire en France quelque chose comme une éthique du respect de l’autre, à défaut de quoi cet autre ne pourra nous apparaître que sous la figure de l’étranger, sinon l’ennemi, intérieur en outre, dans la mesure où toute la communication gouvernementale n’a cessé de jouer sur l’idée d’un clivage qui passerait à l’intérieur même de cette citoyenneté française devenue de fait suspecte.
Le terrorisme, un concept piégé…
Frédéric Neyrat a tenté dans cet essai de comprendre la notion, qu’aucun débat théorique n’éclaire jamais en France. Peut-être parce que la clarté, en matière de terrorisme, n’est pas une affaire de vérité… Peut-être aussi parce que la confusion qui entoure la notion sert le langage politique d’annonces déployé depuis 1995 en France autour de cette question…
Il en prend pour exemple les déclarations d’octobre 2010 du Ministre de l’Intérieur : une menace, affirmait ce dernier, pesait sur l’Europe. Et bien sûr, sous couvert de Secret Défense, il n’était pas possible d’en dire plus… Incontrôlable, l’info le resta… Dans la bouche des Pouvoirs Publics, en outre, on ne parlait pas de menace réelle, mais d’une "possibilité crédible" ! Rien moins donc qu’une virtualité, qu’une fiction au sein de laquelle une éventualité devient une réalité ! Les services secrets sont devenus des opérateurs de croyance, selon la pertinente expression de Frédéric Neyrat, et le storytelling de la menace terroriste, qui ne recouvre guère qu’un monde de limbes, nous fait basculer dans un monde où la crédibilité tient désormais lieu de vérité…
Terroriste… La notion semble ne jamais avoir été aussi mal définie que dans les propos de Nicolas Sarkozy, jouant à loisir de son flou. Un flou qui lui assure une énorme rentabilité politique. On l’a vu dernièrement. Un flou capable d’accueillir n’importe quel criminel, n’importe quel phénomène, des paumés borderline aux supposés terroristes relâchés généralement dans la plus grande discrétion quelques jours après leur garde à vue. Un nom valise en somme, que l’on se garde de trop bien définir. Un nom pour donner corps à l’inhumanité du siècle naissant, lequel nom permet de dissimuler l’inhumanité de la terreur économique par exemple, bien réelle et qui tue très clairement et en très grand nombre encore. Un nom qui permet donc de sommer tous les autres maux, misère, chômage, pauvreté, de passer au second plan. Au nom de l’unité nationale.
Phénomène signifiant total, poursuit Frédéric Neyrat, il a aussi cet avantage que quiconque le dénonce, se retrouve automatiquement du côté du Bien. Voilà qui est commode ! Enfin, dans le monde d’aujourd’hui et la France d’aujourd’hui, car le même mot fut employé, ne l’oublions pas, dans d’autres circonstances et pour désigner des personnes "innocentées" depuis. Rappelez-vous les nazis qualifiant de terroristes les résistants au nazisme.
Le nom de terroriste est ainsi une appellation stratégique, sinon une combine sémantique faite pour masquer des opérations politiques. Un nom d’Etat en somme. Fait pour justifier tous les excès judiciaires (rappelez-vous les irlandais de Vincennes). Fait pour justifier tous les excès policiers. Voire suspendre la règle démocratique. Un concept littéralement aveugle en définitive, obscurcissant la réalité dont il veut témoigner, jusqu'à la rendre parfaitement inintelligible. Car de quoi parlons-nous quand nous parlons de terrorisme ? Qu’est-ce qu’un acte terroriste ? Que qualifions-nous là ? Une technique ? Une intention ? On l’interprète souvent comme une guerre psychologique. Il en serait la forme la plus violente. A ce compte, faut-il ranger dans la catégorie du terrorisme le bombardement allié sur Dresde, la veille du cessez-le-feu de 39-45, que les alliés maintinrent parce qu’ils voulaient, justement, terroriser les populations civiles allemandes, dont ils n’ignoraient pourtant pas que leur volonté de combat était nulle… Faut-il aussi ranger dans cette catégorie Hiroshima ?
Le concept est aveugle, on le voit, piégé, incapable de rendre compte de la pluralité des phénomènes qu’il recouvre. Al Qaïda serait vraiment derrière les quelques paumés des banlieues françaises qui s’en réclament ? Un concept aveugle et dont l’usage s’avère dangereux, y compris parce qu’il exhibe une possibilité presque domestique d’énoncer un acte soit-disant terroriste quand il ne serait que l’œuvre d’un délinquant en mal d’inspiration…
Analysant les matrices théoriques explicatives du terrorisme depuis 1793, l’auteur en montre l’ineptie : nous ne savons pas penser le terrorisme, et donc nous ne savons pas le combattre, parce que nous ne voulons pas le penser.
Qu’est-ce que le terrorisme d’aujourd’hui face à celui des années 70 par exemple ? Parle-t-on d’un seul et même phénomène ?
Et jusqu’où remonter pour en débusquer les prétextes ? Faut-il par exemple oublier de voir que la main de l’Etat n’est jamais la dernière à accourir auprès des terroristes pour leur confier des armes ? On sait comment la CIA a financé Ben Laden. D’où vient donc la Terreur ? D’où vient la destruction ? Le terrorisme ne serait-il finalement qu’une fiction soigneusement entretenue par les Etats démocratiques ? Et dans sa réalité la plus tragique, ne serait-il pas aussi quelque chose comme une énigme de la société du spectacle dans laquelle nous évoluons comme des forcenés ? Frédéric Neyrat explore une autre piste finalement, qui est celle d’un acte à prétention souveraine, instruisant la question du pouvoir sous un angle inédit, dévoilant l’état ultime de la souveraineté d’Etat et révélant l’exigence de terreur des états modernes, tout comme la guerre fut la violente révélation de l’essence de la politique. Et dans la perspective de la globalisation, reprenant les études d’Appurai, il nous laisse entrevoir comment la construction de minorités effrayantes peut être comprise comme une réponse à cette géographie de la colère dont nous ne savons que faire. Une réflexion à poursuivre, on le voit, dans son essai même, si nécessaire désormais.
Le terrorisme, un concept piégé, de Frédéric Neyrat, éditions è®e, 60 rue Edouard Vaillant - 94140 Alfortville / France, avril 2011, 224 pages, 17 euros, ean : 978-2-915453-53-9.
CHANGER D’ECONOMIE, C’EST POSSIBLE !
Les économistes atterrés publient leurs propositions pour 2012. Atterrés mais pas résignés, ils explorent les alternatives possibles et en font la magistrale démonstration contre les experts aveugles de l’économie néo-libérale, imbus de leurs erreurs, et qui n’ont cessé de nous conduire dans le mur.
Sur les deux points cruciaux de la Dette et de la croissance économique, ils apportent à court et long terme des solutions des plus pertinentes, provoquant à tout le moins au débat qu’on nous vole.
A propos de la Dette, les économistes atterrés (2000 membres tout de même aujourd’hui), proclament avec force ses origines : le problème aujourd’hui en Europe n’est pas celui de la Dette Publique, mais bien de la Dette Privée. Il faut absolument dénoncer tout d’abord le transfert des dettes bancaires vers les comptes publics, et retirer aux marchés financiers la clé du financement des Etats. Car jusque là, les Etats européens ne pouvaient se financer que sur les marchés financiers ! Or les taux d’intérêt ahurissants pratiqués par ces acteurs privés de l’économie privée ont tout simplement étranglés les finances publiques des Etats en question. L’urgence est bien de rompre avec cette logique idéologique d’une Banque centrale inféodée aux intérêts privés : ces banques qui n’ont cessé de spéculer contre ces mêmes états européens !
Quant à la croissance telle qu’elle se conçoit aujourd’hui dans nos démocraties libérales, l’ouvrage en dévoile l’impasse : il faut en finir avec son dogme imbécile et profiter de cette crise non pas pour entamer une procédure de décroissance, mais au contraire, d’opérer au véritable rebond de cette croissance en assurant sa transition vers des activités économiques et industrielles capables d’assurer notre évolution vers un développement conçu en termes écologique et social. Il faut opérer à cette transition écologique et sociale, seule capable de relancer l’activité économique et d’ouvrir de formidables gisements d’emplois. Face aux néo-libéraux incapables gérer l’évolution économique des pays dont ils ont la charge, il n’est en outre que temps d’engager un vrai débat démocratique sur ces questions. Les politiques d’austérité qui s’annoncent ne règleront rien, bien au contraire. Tout le monde le sait au demeurant et dans ce jeu de dupes, il semble que la seule question soit celle de savoir combien de temps encore les riches pourront en toute insolence profiter d’un système taillé à la mesure de leur cynisme.
Changer d’économie ! Nos propositions pour 2012, Les économistes atterrés, éd. les liens qui libèrent, janvier 2012, 244 pages, 18,50 euros, ean : 9782918597445.
Rembrandt : l’étreinte pathétique de la chair
Tout commence et finit par ce que le corps éprouve. Le corps ? Ne serait-ce pas plutôt la chair ? Car les êtres incarnés sont des êtres souffrants, jouissants, traversés par le désir et la crainte.
Rembrandt peint la question du monde sensible : la pensée ne peut connaître la vie en ne faisant que la penser. Car le logos n’éprouve rien. Connaître la Vie, c’est le fait de vivre. Rembrandt sait que le savoir de l’humanité ne fait que traduire l’expérience mondaine du corps dans le monde –viscères, fonctions nutritives, digestives, la mécanique des poumons, etc. Lui nous offre autre chose : un corps habité. Un corps qui doit ses vrais contours à la sensation. Rembrandt peint une chair qui ne se fuit plus et ne veut plus ignorer le fardeau ni le plaisir d’être soi-même.
La sensualité répond Rembrandt, tout est là. Qui est ce lieu où la chair se sent elle-même. Qui est ce pouvoir d’atteindre la chair dans son esprit même. Le désir. Qui n’a rien à voir avec un phénomène naturel. L’agneau, dix façons de le préparer…
L’idée de génie de Gaborieau, c’est de sortir de l’éternel gigot de Pâques ou du carré des grandes occasions. Ses pieds d’agneau en petits farcis d’échalote, ou sa couronne cloutée aux anchois sont de vraies merveilles. Le tout dans une série de livres de cuisine qui fut proclamée la meilleure de l’année 2009 par le jury des Gourmand World Cookbook Awards. Un seul regret : qu’il ne soit pas fait mention du broutard des Causses, l’agneau le plus divin du monde, qui d’année en année se voit attribuer le label tant convoité de "meilleur agneau du monde". Car la recette est une chose, la qualité du produit une autre… SARKOZY ? UN BATELEUR DE FOIRE EN CAMPAGNE…
Nicolas Sarkozy n’aime pas le vin. Il lui préfère le Coca ligth. Il n’aime pas le fromage non plus. Ça pue. Il lui préfère les bonbons. Son dégoût du bon goût est sans borne. Sans complexe. Sa grammaire ? Approximative. Celle d’un parvenu sans gêne. Qui aime l’argent. La hausse du pouvoir d’achat était son cri de ralliement. Le pouvoir d’achat a dégringolé comme jamais sous son quinquennat. Et alors ? Les français ont parié sur lui en 2007. Ils ont perdu. L’outrance, l’exhibitionnisme, le mensonge auront été sa marque de fabrique présidentielle. Sans parler de l’arrogance, de la vulgarité, de la violence. Un vrai numéro de cirque à lui tout seul. N’était qu’il a ruiné la France : quand il est arrivé au pouvoir, l’économie française était en plein essor. N’était qu’il l’a divisée.
Sarko aspirait à la grandeur, affirme Philip Gourevitch, observateur étranger du barnum politico-médiatique français. Il y aspirait parce qu’il était petit, poursuit-il. Non par la taille : par la morale. Par la pensée. N’y accédant pas, il nous a servi ce mauvais soap opéra que Gourevitch décrit et commente par le menu, nous ouvrant grand les confidences des plus proches conseillers du boss. Un boss sans vergogne, impitoyable dans sa quête du pouvoir, autrocrate. La droite extrême ? C’est lui, n’en doutez pas. Un stratège hors norme dit-on, n’hésitant pas à user de la brutalité la plus féroce, de la mauvaise foi la plus extrême. Un impulsif. Un homme sans idéologie. Un homme sans convictions. Un homme décevant, juge-t-il. Qui n’aura jamais été qu’un bateleur de campagne, pas un président. Un chef qui ne savait pas gouverner. Mais qui voulait le pouvoir. Comme un gamin convoite le jouet du voisin. Sans trop savoir ce qu’il allait en faire au juste. Il voulait juste être adulé. Un homme dont on apprend que les guerres le rendaient euphorique. Qu’il en redemandait, l’œil rivé sur les sondages d’opinion –c’est bon pour moi coco ? Un homme qui aimait l’importance que la guerre lui donnait. Un homme de guéguerre donc, plus efficace comme candidat que comme président. Voilà ce que la droite s’est choisie. Elle méritait mieux.
L’ouvrage glisse ensuite volontiers sur une interprétation du phénomène Sarkozy qui en laissera plus d’un meurtri : Gourevitch voit dans la présidence Sarkozy le symptôme de la désillusion des français sur leur compte. La France était devenu un petit pays. Un petit président lui allait bien.
Avec au fil des pages l’humiliation qui monte, de voir égrenés les scandales qui ont ponctué cette présidence et qui n’ont jamais fait scandale… Comme si toute morale citoyenne avait définitivement déserté le périmètre républicain, l’immunité jusqu’au dégoût…
No Exit, de Philip Gourevitch, éd. Allia, traduit de l’anglais par Violaine Huisman, avril 2012, 94 apges, 3,10 euros, ean: 9782844855701.
De Serge July à Nicolas Sarkozy : ils ont tant aimé la crise...
"Vive la crise!" On se rappelle Laurent Joffrin accompagnant Yves Montang aux réjouissances de l’ex-deuxième droite (on l'espère vivement, François, qu'elle ressortisse au passé!) affublée de son nez rose (l’expression est de Jean-Pierre Garnier, 1986). On se rappelle Joffrin en pédagogue Simplicissimus, voulant réconcilier les français avec la Finance, invitant toute l’éditocratie issue de 68 à se mettre au service du Pouvoir Politique. Une histoire navrante, mais dont il ne faudrait pas oublier qu’elle est notre histoire commune, celle d’une déconvenue tragique, concomitante de l’invention du pouvoir politico-médiatique en France, concomitante de la construction d’une cléricature médiatique qui n’allait plus lâcher les jugulaires du pouvoir jusqu’à aujourd’hui et consacrer, réjouie, la fin du contre-pouvoir de la Presse. Libé en tête donc, avec July convertissant Libé en canard régimaire. De ce même July, Fontenelle nous rappelle l’édito du 22 février 84, titrant sans rire "Vive la crise!", invitant à renoncer au socialisme et se livrant à la surenchère des formules publicitaires pour tenter de convaincre ces idiots de français (décidément) que l’Etat-Providence, c’était has been… On se rappelle qu’il s’agissait déjà de nous faire avaler la pilule du marché, July nous encourageant non pas à changer la vie, mais à changer de vie. July toujours, claironnant dans son éditorial vertigineux qu’il fallait "faire des citoyens assistés des citoyens entrepreneurs"… On a bien lu : "assistés"… Non pas sous la plume de Sarko, mais de Serge July... "Assistés"… On a vu ce que cela a donné, trente ans plus tard… Reprenez l’article et dans la foulée, lisez celui de Joffrin lui emboîtant servilement le pas pour nous expliquer, toujours sans rire, que les socialistes de l’époque ne s’étaient pas brisés sur le mur de l’argent mais celui de la réalité : les lois du marché, auxquelles il fallait se soumettre… Joffrin raillant leur mot d’ordre, galvaudé à ses yeux, et assurant que si la vie était bien "ailleurs", c'était ailleurs que dans "le fort délabré de l’Etat-Providence", et qu’elle ne pouvait sourdre que dans l’initiative privée…
C’était l’époque bénie où toute l’élite politico-médiatique s’entendait à faire de la lutte des classes une lutte de pique-assiettes ! C’était l’époque où Libé pouvait tirer à boulet rouge contre la grève des postiers de Toulouse, qualifiés "d’égoïstes" ! C’était l’époque où pour Joffrin le salariat se vautrait dans l’hideux spectre de la revendication corporatiste… L’époque où ce même Joffrin, toute honte bue, n’hésitait pas à dire que le travail au noir était "utile" face aux trop grandes rigidités du Droit français du travail… Faut-il poursuivre cette lecture ad nauseam ? Trente ans plus tard, Sarko trouva à s’inscrire dans cette continuité, en digne héritier de Joffrin ! Avec cette différence que lui, Sarko, a su restaurer la lutte des classes, mais pour la mettre au service des plus riches, en une série d’agressions sociales sans précédent dans l’histoire de la République française. Une offensive d’une extrême brutalité, faisant sauter en quelques semaines, en 2007, tous les verrous qui empêchaient les inégalités de se creuser trop visiblement. Bouclier fiscal en tête. Affaiblissement du droit de grève en second front, avec pour solde l’indigence pour tous les retraités et l’on en passe, tant l’homme s’était mis en tête de finir pour de bon le travail de casse de l’Etat-Providence qu’un Joffrin appelait de tout son cœur…
C’est cela que nous rappelle Fontenelle : le sarkozysme de gouvernement est l’achèvement de trente années de renoncement. Trente années d’un pouvoir construit sans vergogne par la presse française, tous bords confondus. Trente années au cours desquels nos intellectuels se sont réjouis de voir la France enfin libérée de la tutelle de Marx. Trente années de glorification du syndrome Attali, expert en tout, compétent en rien, cynique et impudent, de droite comme de gauche, parangon d’opportunisme, voyez : il vient de se faire le partisan farouche de l’augmentation de la TVA et de la baisse des transferts sociaux ! Plus sarkozyste, tu meurs… Alors après la grande rupture avec le socialisme, qui fut largement à l’origine de nos défaites, de notre ruine et de notre anéantissement, avec quoi faut-il renoncer, aujourd’hui, pour qu’un vrai changement ait lieu ?
Vive la crise, Sébastien Fontenelle, édition du seuil, mars 2012, 184 pages, 14,50 euros, isbn : 9782021057713.