LA GRECE ASPHYXIEE, L’EUROPE AU BORD DU GOUFFRE…
Sitôt entré en vigueur, le Traité de Lisbonne aurait dû être réformé de toute urgence, ne serait-ce parce qu’il interdisait aux pays européens de venir en aide à l’un des leurs… La Banque Centrale européenne s’y refusait et s’y refuse toujours, obligeant de facto les pays endettés à emprunter sur le marché, qui est précisément l’acteur de leurs déficits ! En s’interdisant de jouer le rôle que partout ailleurs les banques centrales jouent, celle-ci a introduit un incroyable effet pervers, encourageant les spéculateurs –des banques pour l’essentiel, européennes qui plus est- à parier contre les pays européens ! On a bien improvisé en catastrophe un Fonds de stabilité financière pour faire face aux dettes de la Grèce, de l’Irlande, etc., en violation du reste avec le Traité de Lisbonne ainsi que l’Allemagne ne s’est pas fait faute de le dénoncer ! Mais un fonds qui a conduit à pérenniser la tutelle des intérêts privés sur les politiques économiques et sociales des Etats européens ! L’obsession néo-libérale des européens, en effet, en imposant aux Etats la discipline des marchés financiers, n’a rien fait d’autre que de les enfermer dans une logique de tutelle. Une logique qui aura au moins permis de révéler une chose : c’est que les marchés ne sont jamais efficients, jamais rationnels et qu’il est aberrant de leur confier sa tutelle économique et sociale ! Aberrant ou bien monstrueux, politiquement, un calcul à tout le moins machiavélique puisqu’il permet aux spéculateurs de ne jamais cesser de s’enrichir, en pariant toujours contre les Etats européens, la crise financière n’ayant d’autre origine qu’une spéculation éhontée des banques européennes elles-mêmes contre l’Europe, provoquant artificiellement le déficit de ces mêmes Etats. Et c’est sur ce marché financier que l’Europe politique exige que l’on finance les déficits qu’il a provoqué ! En Irlande tout comme en Grèce, les plans d’austérité qui ont jeté dans la misère des millions d’européens, ne visaient pas à autre chose que de renflouer des banques pour que leurs frasques ne coûtent pas un centime à leurs créanciers. En Grèce, le FMI de DSK a imposé privatisations, baisse généralisée des salaires, facilités de licenciement, bref une économie de survie pour garantir à ces mêmes créanciers le remboursement de leurs frasques, avec intérêts ! En mars 2011, le Conseil européen n’en a tiré évidemment aucune conclusion lucide, au contraire, les chefs d’Etat se sont entendus pour enfermer l’Europe dans une impasse sous couvert de renforcer le Pacte de stabilité, imposant partout des coupes sombres dans la Dépense Publique. Mais ne voit-on pas que la financiarisation débridée des économies européenne est un crime, ainsi que l’affirment la centaine d’économistes signataires du présent volume, tous experts à des degrés divers auprès de l’UE : celui des peuples européens. Ne voit-on pas la folie, sinon la malhonnêteté qu’il y a à penser que le marché financier peut garantir une quelconque stabilité, la spéculation provoquant par nature des crises et des déficits, des hausses des prix des matières premières et agricoles ? Or que nous demande-t-on en échange, sinon d’être solidaires de cette spéculation et de l’enrichissement des plus riches ? Pour réduire les déficits publics, commentent nos experts, il faudrait au contraire accroître la taxation sur les revenus financiers, sur les plus-values et les hauts salaires, dont le gonflement est l’une des causes de cette crise ! Il est urgent de changer l’Europe, affirment-ils… On veut bien le croire ! --joël jégouzo--.
Les économistes atterrés, 20 ans d’aveuglement -L’Europe au bord du gouffre, ouvrage coordonné par Benjamin Coriat, Thomas Coutrot, Henri Sterdyniak, éditions Les Liens qui libèrent, mai 2011, 173 pages, 9 euros, EAN13 : 9782918597322.
LES POLITIQUES CONTRE LA SCIENCE : LA PRECARISATION DE LA RECHERCHE
25% des chercheurs travaillent sous un statut précaire en France… L’enquête menée de décembre 2009 à mi-janvier 2010 par le P.E.C.R.E.S. (le collectif Pour l’Etude des Conditions de Travail dans la Recherche et l’Enseignement Supérieur), avec tout le sérieux d’outils scientifiques élaborés par des chercheurs en poste, est édifiante, qui dresse le portrait robot du chercheur précaire type : une femme de 30 ans, qui enchaîne les CDD depuis plus de 4 ans, sans aucune perspective d’emploi ni de salaire, et touche 1200 euros par mois…
L’emploi précaire, une variable d’ajustement temporaire ? Un dispositif intelligent d’insertion progressive ? La réalité est tout autre en fait, qui révèle, ici dans le milieu de la recherche et de l’université, non plus un statut provisoire mais la seule forme d’emploi que nombre de diplômés connaîtront jamais… L’emploi précaire devient ainsi peu à peu la nouvelle norme française en matière d’emploi, partout. Résultat d’une politique concertée, qui voit dans la normalisation de la précarité une aubaine : car non content d’être une main d’œuvre bon marché, le précaire, fragilisé, s’affirme un employé docile sinon modèle, peu susceptible de s’organiser pour défendre ses intérêts. L’analyse comptable des heures d’enseignement ou de recherche allouées aux labos est de ce point de vue particulièrement parlante, détaillée dans l’ouvrage en dizaine de tableaux : un constat, la multiplication effarante des vacations, payées à l’heure, qui n’autorisent ni de percevoir des congés payés, ni de pointer au chômage en fin de vacation… Le coût pour la recherche en est évidemment stupide : impossible de s’investir dans un projet à long terme, le précaire est ballotté d’équipe en équipe, repartant chaque année de zéro.
La précarité est ainsi devenue une composante structurelle de l’emploi dans la Recherche… Au point de permettre d’identifier de véritables "carrières" précaires marquées par une faiblesse sans précédent des revenus et une insécurité permanente. --joël jégouzo--.
Recherche précarisée, recherche atomisée, P.E.C.R.E.S., Raisons d’agir éditions, avril 2011, 146 pages, 8 euros, ean : 978-2-912187-59-6.
HOWARD ZINN : DE L’INUTILITE DES BOMBARDEMENTS AERIENS
Le titre est certainement mal trouvé : ce n’est pas tant les bombardements aériens en général que l’historien décortique, que trois d’entre eux plus particulièrement : celui d’Hiroshima, celui de Nagasaki et celui de Royan auquel il participa au sein d’une escadrille américaine chargée de détruire la ville. Pour autant, comme toujours avec lui, l’historien tire de sa propre expérience des enseignements édifiants. Quels qu’ils soient, quand bien même ils prétendent relever de la précision chirurgicale de frappes sur des objectifs militaires, ces bombardements relèvent à ses yeux du terrorisme d’Etat. Aveugles, cruels (le mot est faible), -on se rappelle les drones américains bombardant par méprise une noce en Afghanistan-, les populations civiles sont le vrai objet de ces bombardements.
Qu’on se rappelle Hiroshima, dont l’inutilité ne fait aucun doute aujourd’hui aux yeux des historiens. Le Japon capitulait, les télégrammes classés secret défense jusqu’à peu le prouvent assez, la guerre était finie, le bombardement ne se justifiait en rien. Tout comme celui de Dresde, comptant des centaines de milliers de morts allemands, des réfugiés pour la plupart. Preuves à l’appui, Zinn démontre que les bombardements n’ont jamais eu d’autres objectifs que d’atteindre ces populations civiles. Chaque fois que la puissance de l’Etat est exercée pour combattre, c’est l’atroce qui commande. La guerre menée par les américains en Afghanistan, celles d’Irak, le montrent assez : à viser de présumés terroristes, on s’autorise toutes les cibles humaines. Car ce n’est jamais une certitude qui provoque l’ordre de tir, mais de simples présomptions. Une simple conviction suffit à déclencher des frappes meurtrières. Les bombardements aériens sont en réalité très rarement des opérations de combat : malgré leur but militaire déclaré, il s’agit avant tout d’anéantir des vies humaines. Pire : il arrive parfois que l’anéantissement terroristes des populations civiles ne soit l’aboutissement que d’une absence d’ordre, voire d’une méprise, ainsi que le montrent les études qui commencent de foisonner sur les bombardements de Nagasaki ou de Royan. A Nagasaki, la machine était en marche, tout simplement, et nul ne songea à l’interrompre… Surtout pas les militaires, qui venaient de lâcher une bombe à uranium sur Hiroshima et tenaient à expérimenter leur bombe au plutonium sur une seconde ville nipponne. Tout comme l’on sait que Royan fut l’occasion d’expérimenter les premières bombes au napalm. Et cette fois encore, sur des objectifs civils. On sait qu’en 42 Churchill conseillait de frapper les quartiers ouvriers allemands pour démoraliser une population déjà démoralisée. A Hiroshima, des experts avaient préconisé de larguer la bombe dans une région non habitée, puisque l’enjeu avoué était d’impressionner les soviétiques, non les japonais. A Nagasaki, un camp de prisonniers américains se trouvait dans le périmètre de largage de la bombe. Prévenus, les hauts gradés repoussèrent l’objection d’un haussement d’épaule. Quelles contorsions morales faut-il accepter pour nous rendre complices de pareilles pratiques ? Après avoir voulu l’intervention en Libye, les intellectuels français ferment désormais les yeux sur ces pratiques meurtrières, sans aucune réflexion sur l’accumulation des moyens de destruction massive par les pays du monde dit libre, et tout en sachant que nos gouvernements ne poursuivent pas les mêmes fins que nous. L’identité de la guerre moderne ne doit plus faire aucun doute, assène Howard Zinn : les populations civiles sont toujours les victimes, mieux : elles sont toujours visées. --joël jégouzo--.
La bombe - De l'inutilité des bombardements, Howard Zinn, traduit de l’américain par Nicolas Calvé, éd. Lux, coll. Mémoire des Amériques, juin 2011, 96 pages, 10 euros, ean : 9782895961208.
Le pays lointain, de Jean-Luc Lagarce, comme par inadvertance…
Agé bientôt de quarante ans, à quelques temps de mourir, Louis débarque sans crier gare dans la famille qu’il quitta naguère comme un voleur. Comment faire le récit de toutes ces années où il n’a plus donné aucune nouvelle de lui ? Comment expliquer, s’éprouver dans ce retour dont les justifications sont tout à la fois si minces et si terribles ? Comment ne pas céder à l’hypocrisie d’une mesure que l’on sait fausse, quand jamais l’on avait songé à adosser son existence à celle des autres qui, eux, n’ont cessé de mesurer la leur à la vôtre ? Revenir en arrière, dans l’inconfort d’une langue qui n’est plus commune. Louis croyait pouvoir tenir dans sa main tout le chemin parcouru. Mais sa main ne se referme que sur le vide de cet éloignement du pays de l’enfance. S’expliquer ? Louis parcourt le récit de son échec : la douleur affleure, que l’on ne partage pas, que l’on ne peut pas partager, c’est trop tard, la vie est allée ailleurs porter ses errances. Mais l’essentiel ne pourrait-il justement pas se laisser entrevoir dans ces moments d’inadvertance où l’on ne prend plus garde à rien ? Et puis de toute façon, au bout du compte le compte est fait, pacifiant ce qui est arrivé. Il y a quelque chose de fascinant dans l’écriture de Jean-Luc Lagarce : elle ne cesse de composer avec des restes, des personnages peu assurés de leur langue et projetés dans le désarroi d’avoir à revenir toujours sur leurs pas. Et ce n’est peut-être pas le moindre des bonheurs, ni la moindre des surprises, que tout, en définitive, ait pu être dit sans que l’on y ai songé… --joël jégouzo--.
Le pays lointain, de Jean-Luc Lagarce, Les Solitaires intempestifs, déc. 2005, coll. Bleue, isbn : 2846810885.
A VENDRE, CHAR LECLERC, ETAT NEUF, PRIX A DEBATTRE
12 février 2000, 5h00 GMT, Koweït. Ciel bleu-gris chargé de poussières jaunes. Quelque part dans un cimetière de chars irakiens. Deux Warriors et un char Abrams M1 américains tentent d’échapper à un char Leclerc de l’armée française, lancé à leur poursuite dans les sables du désert à plus de 90km/heure… Dans un tourbillon de sable, le monstre de 50 tonnes les rattrape, les bouscule, les contraint l’un après l’autre à l’immobilisation. De sa tourelle émerge, hilare, un légionnaire ingénieur mécanicien du 6-12e RC d’Olivet : «Imbattable ! Il est absolument imbattable !» Les combattants américains n’en reviennent pas. De fait, l’exercice «Pearl of the Koweït», au cours duquel koweïtiens et français ont pu tester leur matériel, du 12 au 22 février 2000, a permis au char Leclerc de s’affirmer comme le plus fantastique engin de guerre jamais conçu. De facture classique dans son agencement général, mais plus petit et plus maniable que ses concurrents, le char Leclerc, équipé d’un moteur V8X-1500 hyperbar à huit cylindres en V turbocompressé, apparaît en effet comme un blindé spectaculaire, capable d’accélérations époustouflantes. En outre, le chargeur automatique du canon fait qu'il est le premier, et actuellement le seul, à pouvoir recharger et tirer en mouvement. Un canon qui opère selon un mode tachymètrique rendant possible la prédiction de la position future de la cible en fonction de sa vitesse. Le canon embarqué est un CN120-26 d'un calibre de 120 mm à âme lisse, chambré pour tirer les munitions standard de l'OTAN, dont l'obus flèche LKE1 tiré à la vitesse de 1790 m/s, l'obus à charge creuse et un obus pénétrateur, en uranium appauvri. Il faut remarquer que le calculateur balistique embarqué à bord comporte les données préenregistrées de nombreux types d'obus étrangers pouvant être sélectionnés au besoin. L'armement est complété par une mitrailleuse coaxiale de 12,7 mm et une antiaérienne de 7,62 sur la tourelle.
Seul problème : son coût d’exploitation… La France possède aujourd’hui un parc de 346 chars Leclerc, qui engloutit annuellement 150 millions d’euros, dont la moitié pour les 15 Leclerc projetés au Liban…
Un coût qui a conduit l’état-major à remiser un grand nombre de ses chars : aujourd’hui, seuls 114 d’entre eux restent opérationnels. Si bien que depuis mars 2011, la France espère vendre les autres, dont une quarantaine au Qatar. A la mi-février, quatre officiers du bataillon blindé qatari sont venu essayer le Leclerc à Canjuers (83).
Nous serions par ailleurs sur le point de conclure la vente de 120 autres chars. L’Arabie Saoudite, approchée, a déclinée l’offre. A remarquer : ce fleuron de la technologie française n’a eu qu’un seul client, les Emirats arabes unis. En attendant, si vous êtes intéressés, adressez vos demandes au Ministère des armées, via les Affaires étrangères. Pressés comme ils le sont, ils pourraient n’être pas regardant sur les origines de l’offre. –joël jégouzo--.
MARIO FREIRE DE MENESES : GENTLEMEN, LE DINER EST SERVI
Tous les soirs mes amis, morts,
Viennent s’asseoir à ma table.
Je leur sers du vin
Ils me servent du Temps passé
Je leur dis mon amour et mon chagrin
De les voir, de moi, si éloignés
Si raisonnables
Alors qu’ils étaient
Feu de joie étonnement
Cris de rage et de révolte
A pleines poignées.
Ils me sourient
De leurs bouches sons de velours
Revire voltent tournoient ivres
Se posent sur un manège
Cheval baleine la vie est pleine.
Délicieuses flammes aimantées
Leurs pensées
Viennent à ma rencontre.
Poignards de soie
D’authentiques Orients
Me déchirent la raison.
Que du désir
Que des luttes
Que des Éphémères
Zanzibars
Tristes et Utopiques
"Mar", mer amère
Insupportable distance
"Rio", fleuve fuyant
Mémoire serpent
Dans tous mes rêves
Les étoiles volaient haut
Alors que la réalité
Les dénonçaient
A raz des porcheries
Je m’en vais bientôt
Une pensée perdue
Entre-temps,
Tous les soirs mes amis, morts,
Viennent s’asseoir à ma table.
MFM.
L’indignation gronde, Ibycus contemple son moi minuscule et veule
Nevzorov vit dans un quartier de Pétersbourg qui empeste le pâté bon marché. Seule lecture : les potins consacrés aux aristocrates. Au détour d’une ruelle, une diseuse lui prédit l’avenir. Un destin ! Il sera riche et célèbre. De fait, voici que le hasard lui tombe dessus sous la forme d’un gros meuble écrasant un ami, antiquaire… Des bandits viennent de dévaliser sa boutique. L’antiquaire agonise sous son meuble. Par chance, Nevzorov sait où est caché le magot, que les bandits n’ont su trouver. Il s’en empare, jette sur le mourant un regard indifférent et s’enfuit. Le voilà riche ! Il se fait aristocrate, mais tombe aussitôt sur une vraie grue qui le plume, tandis que la révolution gronde dans les rues. Il ne cessera dès lors de fuir, de monter des plans plus foireux les uns que les autres et d’être le jouet d’aventures qu’il n’a pas voulues. Le voici comptable d’une bande de brigands. En 1919, il atteint Odessa, fait par hasard main basse sur leur trésor, fuit de nouveau. Rêveur impulsif, il ne cesse de marcher "la tête en l’air à la rencontre du danger", imprimant au roman sa structure picaresque emboîtant les aventures, structure appliquée à un personnage qui, au fond, ne rêve que de mettre fin au récit de ses aventures. Le type même de la personnalité contemporaine des gens de pouvoir, riche, jamais mieux engagée qu’auprès d’elle seule malgré les détours démagogiques, se prétendant libérale quand elle n’est qu’ordurièrement lige du bon vouloir des nantis, ou socialiste quand elle n’est occupée qu’à créditer leur encours, sans morale, sans autre ambition que la sienne ni meilleure espérance, centrée sur un moi minuscule et veule. A croire qu’Ibycus ne vaut rien, même comme héros de roman, ainsi que l’affirme son auteur. Il finira tout de même riche, bookmaker de courses de cafards dressés. Ecrit en 1924, ce roman picaresque féroce, dessinant sans complexe les traits de la personnalité moderne de l’homme occidental de pouvoir, passerait aujourd’hui pour une gentille fable, tant ces gens là ont su parachever le destin d’Ybicus et nous faire prendre leurs trahisons pour des lampions de fêtes. --joël jégouzo --.
Ibycus, Alexeï Tolstoï, traduit du russe par Paul Lequesne, édition L’esprit des péninsules, dessin de couverture de Pascal Rabaté, mai 98, 206p, 18,30 euros. Isbn : 2910435539.
Ou chez Rivages, mars 2005, 6,99 euros, ean : 978-2743613860.
RSA : les éléments épars d’une violente cruauté
KAMEL LAGHOUAT,
LA GLANEUSE
(Ils veulent diminuer le nombre des morts pour faire grimper celui des vivants…)
"Encombrée de ballots elle avançait vêtue de noir les étoiles du matin annihilées.
Elle avançait sur la place du marché, un lourd sac au bout de chaque bras rempli de sa récolte, des choux, des pommes, les légumes que les marchands jetaient à terre.
La foule des pauvres, peuple en souffrance, fugitif,
Nos voix pour le soutenir, béquille tandis que des ombres agonisent contre les murs des parkings.
Elle avançait les épaules fléchies le soleil de juin nu comme un tombeau.
Cris rauques, huées, on déblayait la place, déjà les machines poussaient les fruits que les pauvres disputaient aux chiens.
Elle veillait à son bien, quatre gros sacs.
Je la voyais, un sac l’autre, les éléments épars d’une violente cruauté,
A côté d’elle nos ruines, la misère, quelle affaire.
Elle s’est couchée plus loin, lasse.
Nous avons dû mourir ensemble déjà.
Nos corps doivent êtres là-bas.
Son voile couvre la colline
Son voile couvre le pays.
Je vous écris depuis sa mort bordée d’épaves,
naufragée vacante où la question sociale est devenue celle de l’utopie ou de la mort, les uns se couchent les autres sont morts déjà,
baiser aux fronts des mères calleuses."
A la fin, la démocratie était seulement le moyen pour les politiques de laisser crever les gens sans faire de vagues. La convention UMP vient de valider les aménagements au dispositif imaginé par l'ancien Haut Commissaire aux solidarités actives, Martin Hirsch -qui n’a pas osé s’y opposer au delà de quelques propos reflétant son amertume. Faisant fi de l’engagement du Président de la République, décidément devenu plus que jamais celui des riches, l’UMP projette de contraindre les bénéficiaires du RSA aux travaux forcés, 5 heures hebdomadaires –sur les marchés, sans rire, commentait l’un d’entre eux- en échange de leur maintien en survie… Le poème de Kamel Laghouat, 19 ans, évoque au fond mieux qu’aucun commentaire la situation dont on parle. --jJ--
Image : Denis Bourges, qui présenta pour les 20 ans de Tendance Floue une série intitulée "Border life", dont les images résument son regard sur le cloisonnement et la frontière. Ici, une glaneuse au marché Aligre, à Paris, en 2010.
Le Saint Julien de Flaubert -de moins en moins de matière…
Il est invraisemblable que le mot puisse atteindre quoi que ce soit de vrai. L’ironie de Flaubert tient précisément à ce que, l’ayant compris, il ne cesse d’en mimer l’illusion : déroulant l’inventaire des signes à travers lesquels le monde nous est offert, le texte qu’il écrit n’atteint que lui-même. Mais sans doute n’était-il destiné qu’à cela : non l’amertume mallarméenne d’Igitur mais le désir du texte. Ironie de la réalité défunte aussi bien, où le verbe s’épuise dans l’inventaire roboratif du mot juste, le mot contre le souffle au fond, celui du comédien, à bien des égards.
Ce serait donc une erreur que de vouloir monter à la scène un tel texte. Est-ce bien sérieux cependant d’en parler ainsi, quand la critique nous le ferait passer pour l’ascèse d’un Flaubert aux prises avec la création –comme si l’affrontement quasi charnel aux mots portait en lui seul toutes les possibilités de dignité du théâtre…
Dans le dispositif scénique que l’on pourrait en faire, j’imagine comment la petite musique des mots pourrait faire craquer la langue : car ce texte est sublime de son vide que l’on entend partout. Peut-être faudrait-il tout retirer, le plateau, les éclairages, la musique, disperser le public dans une salle trop grande et poser au loin un comédien comme une présence incongrue, immobile et presque muet, car le moindre faux pas assourdirait le texte : c’est la syllabe qui fonde la scansion du saint Julien. C’est l’absence du monde qui fonde sa présence, si bien que l’ébauche d’un geste, si mesuré soit-il, l’éparpillement du son gênerait.
Il n’y a pas, en définitive, cette possibilité du corps à corps sensuel et violent de l’acteur au texte dans le Saint Julien. Tout juste le pari d’en provoquer le heurt. Armé de ces béquilles, l’acteur s’avancerait en un lieu où le texte ne dit plus rien. Il conterait Julien sous des murailles forcées déjà, le promènerait sans inspiration quand le texte ne cesse d’en produire l’absence. Le corps à corps du comédien se fonderait ainsi sur une méprise. «Les œuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière », écrivait Flaubert (lettre à Louise Colet). C’est cela sa légende : de moins en moins de matière, les mots comme une récollection d’objets morts, le néant au bout, rien d’autre. A cet évidemment, l’acteur oppose naturellement son éloquence, un phrasé attentif à son propre écho -puisqu’il ne reste que lui-même, aux prises avec sa voix. Etrange intimité du coup, entre le public et ce dernier, qu’un vide indéfinissable menace, l’un et l’autre toujours sur le point d’y tomber et toujours retenus sur le bord de tomber par un geste, un bruit, si minime soit-il. Pesant déséquilibre, où ce que l’on partage est moins l’intimité d’une expérience commune que l’appréhension de voir tout cela rater. Dans la nudité de l’acte théâtral, souvent le regard traîne en quête d’une consistance qui se dérobe. Mieux vaudrait ne pas l’entendre ce texte et cependant il reste qu’à l’entendre on peut mieux prendre la mesure de l’absorption du réel dont il procède. Malgré lui si l’on peut dire, ou malgré le paradoxe d’un jeu sobre qui le maintiendrait sur les bords de tout personnage, quand le comédien réussit à nous donner le vide à entendre par le fait même qu’il le remplit. Qu’il dise où ça ne parle pas, en définitive, ne parviendrait pas à taire le silence de la machine flaubertienne. --joël jégouzo--.
JIPENNSHA IKKÛ, A PIED SUR LE TÔKAIDÔ
Voyager à pied. Un genre au Japon. Un genre philosophique même. A l’époque d’Edo s’entend. Par millions, jetés sur les routes, les japonais voyageaient. Un genre littéraire aussi bien, celui du récit de voyage, sur la route d’Ise en particulier, celle du fameux monastère. Des routes noires de monde, femmes, enfants, vieillards, gens d’armes, de maison, journaliers. En 1793, Jippennsha décide de descendre à Edo. Le long de la côte pacifique, il clopine sur le Tôkaido. Trois serviettes, un grand foulard sur la tête, un éventail pliant, quelques pinceaux, de l’encre, du papier de soie, Jipennsha part à l’assaut des cinquante trois relais de la route. Ecrit en forme de guide touristique à l’adresse des amateurs de spécialités régionales, il moque en fait ce Japon traditionnel que tous portent aux nues, transformant l’épopée en cavale littéraire, égrenant les bourdes, les calembredaines, les quatre cent coups en somme, accompagné d’un ami plus fantasque encore, dans l’absolu non-sens de leur virée. Très vite, le voici qui rompt de fait avec la philosophie du voyage, qui se fait égrillarde sous sa plume. Rétif au labeur littéraire, bâclé pour couvrir ses dépenses, il s’adonne plus volontiers au pétrissage frénétique de la pâte à nouilles pour mettre un peu de beurre dans ses épinards, laissant la phrase s’étirer à l’envi, diverger et nous égarer. Fuyant cocher de porche en porche, une voile plantée au milieu des fesses pour courir plus vite, il sème partout sa joyeuse pagaille et vide les fonds de ses poches sur des comptoirs de fortune, impécunieux, toujours, cultivant même cette impécuniosité constitutive de la liberté qu’il s’offre de pouvoir toujours se tenir dans le dire le plus loufoque qui soit et de n’être jamais que là, dans la désinvolture d’une langue à tout jamais déliée, inventant au passage mille expressions picaresques toutes plus hilarantes les unes que les autres, des expressions qui durent imposer à ses traducteurs le plus réjouissant labeur qui se puisse imaginer ! --joël jégouzo--
A pied sur le Tôkaidô, de Jippensha Ikkû, roman picaresque traduit du japonais par Jean-Armand Campignon, Picquier poche, 394 pages, 10,50 euros, janvier 2011, ean : 978-2-877-303613.