QU’EST-CE QUE LA LITTERATURE ?
Sartre s’interroge en 1947. Mais c’est une interrogation de philosophe.
Où trouver l’appui qui l’enracinera dans cette dimension du sens dont parlait March Bloch ?
Qu’est-ce que la littérature, dans cette dimension du sens commun qui la fonde ?
Quand y a-t-il littérature ?
Faisons vite : la question ne se pose presque plus déjà quand Sartre la pose. Gracq est en passe de lui donner une conclusion deux ans plus tard, dans son pamphlet : La Littérature à l'estomac. Une manière de remettre les pendules à l’heure (d’été), non sans intelligence ni talent, ni raison du reste. Mais avec Gracq, il ne s’agit déjà plus que de partager le gâteau. Les prix littéraires en deviendront la forme la plus achevée : une farce pour les générations futures. Gracq affûte donc une arme redoutable : l’autonomie du littéraire. La transposition, en somme, de la réquisition de Heidegger dans le champ littéraire.
Quelle fin poursuit la littérature ? Aucune. Ce qu’elle est réellement ? Demandez à Mallarmé, désabusé : ce n’était donc que cela, la création littéraire : un pur jeu formel… Mais à l’époque de Gracq, cela fait figure de manifeste. Contre Sartre. On trouve l’idée élégante, en plus d’être rassurante. Exit l’Histoire. La littérature dégagée. Il n’y a plus rien à voir, peut-être plus grand chose à lire, il n’y a pas de conscience littéraire, et s’il en existe une, elle ne reflète rien. Si : son potage de lettrines et de poncifs accumulés à la hâte, voire de dissertation scolaire poussive mais aux allures grammaticales coruscantes sur la carte et le territoire. Le tout articulé par une propédeutique de la lecture à combler d’aise les maisons d’édition : enfin un auteur qui va nous faire vendre du bouquin. Car pour Gracq, seule la grâce du lecteur peut fonder le plaisir du texte, comme le dira plus tard Barthes, et seul ce plaisir actualise le pacte littéraire –en attendant que le pacte ne se scelle ailleurs bientôt, hors des usages du texte, sur cette autre scène où se joue l’image de l’auteur. Du coup, la littérature connaît son premier glissement : libérée des gros clous de l’Histoire, elle devient un marché. Enfin… On parle encore, dans les officines, d’une "demande" à laquelle répondre. Réponse faite pour apaiser les consciences dans un pays où la littérature reste un mythe fondateur de l'idée nationale.
D’un côté donc, chacun sa niche : on taille le marché en parts. On promeut même l’élargissement de la cible : pourquoi ne s’en tenir qu’aux seuls lecteurs ? Puisque le livre est un produit, le non-lecteur fournira demain la clientèle de masse de ce marché. Superbe malice. Au terme de laquelle, évidemment, ne survivront que les vedettes de la littérature show-biz. Les chanteurs de charme, comme l’écrivait Pierre Senges. Ce fut le grand miracle de l’après-Sartre. Aux enfants de Gracq, pour faire vite, il ne restait qu’à devenir les actionnaires d’une société de consommation bâtie sur ce vide, et dont la logique ne servirait en fait qu’à redistribuer les dividendes du marché (du livre).
Voilà. On y est. A en toucher le fond bientôt. Rien d’étonnant à ce que le formalisme ait fini par régner en maître dans les Lettres françaises : il n’ouvrait en somme qu’à des querelles de tirages. Et encore, l’époque du formalisme était une époque bénie, du point de vue de la qualité littéraire des textes promus sous leur manière. Restait à mettre en place les hiérarchies : la Blanche, et les autres littératures. Une littérature des élites (?) et des littératures populaires, avant d’en joindre, ultime pied de nez, les deux bouts dans la foirade des Prix. –joël jégouzo--.
MUZAFER BISLIM, POETE RROM
"Sans innocence à l’être la vérité sacrera le démon".
Le Battement de l’âme pour un frère rêvé (extraits)
(…)
Je reconnais même je sais et feins tout d’ignorer
Le rythme du temps – il le fait sien,
Je sais être du silence ignorant de mon âme,
De la foi rancuneuse avec quoi je rends grâce !
Et m’agenouille,
Je nourris la bêtise
Qui me prive des grâces de la sagesse,
Comme corrompre la douceur,
Et de l’amour de l’homme baiser ma seule lèvre,
Voici : je suis sec !
Ne pas me hâter (extraits)
Ne pas me hâter,
Ne pas me hâter de dire que je suis humain,
La dérision s’étiole le béjaune affolé ;
Et ouais ! Qu’il en soit ainsi !
Ne pas me hâter
De prouver que je suis humain –
- de toute éternité !
Né en 1954, à Skopje en Macédoine, dans une société qui ne pratiquait pas l’édition. Aucun texte imprimé connu, sinon par la Biennale Internationale des Poètes en Val de Marne. Poèmes traduits par Pierre Chopinaud.
Image Skopje : vue d’un satellite.
LA VOCATION DU POETE…
"La parole humaine ne retentit pas dans le vide. Elle ne demeure pas stérile. Elle est une sommation du silence, elle appelle…"
Elle appelle dans l’inexorable nuit du dehors qui fait de nous des êtres d’intérieur, égarés dans un monde donné pour notre seule réalité, têtu et contingent, mais incapable de fabriquer autre chose que des combinaisons précaires -dès lors, frivoles.
"Sous la copieuse machine des apparences, il y a en réalité vacance, absence." Ou bien à peine les murmures d’un réel qui s’avance à notre rencontre comme un effet de texte pour nous parler, humblement et joyeusement, de sa propre absence.
Et nous avons beau savoir que nous sommes un certain commencement de son être et qu’il écrit aux dedans comme aux dehors nos fins possibles, nous devons l’amener à d’autres connaissances.
La vocation du poète est ainsi de constituer un spectacle fermé depuis lequel affronter la Totalité. Poësis perennis. Même si et parce que, "le but de la poésie n’est pas de plonger au fond de l’Infini pour trouver du nouveau, mais au fond du défini pour y trouver l’inépuisable."
Car nous aurons toujours à trouver notre route et la recommencer, "conduite ou égarée, comme des Héros d’Homère, parmi les vicissitudes les plus passionnantes et les plus imprévues, vers des sommets de lumière ou des abîmes de misère." --joël jégouzo--.
Les citations sont de Paul Claudel : Réflexion sur la Poésie.
A MORT LES PAUVRES, A MORT LES SANS-PAPIERS…
L'examen du projet de loi de finances de la Sécurité sociale a permis au gouvernement, la semaine dernière, de s'attaquer à l'accès des étrangers à la couverture maladie universelle (CMU). Le 2 novembre, le député UMP marseillais Dominique Tian et ses collègues du collectif Droite populaire, ont déposé une série d'amendements visant à restreindre le dispositif de l'Aide médicale d'État (AME). Plus de 200 000 personnes seraient concernées, pour un coût à peine supérieur à celui de 2 airbus présidentiels…
Au delà du spectre des maladies infectieuses contractées et véhiculées par ces travailleurs du bout du monde, contaminant nombre de mises ne garde de nos chers députés et qui ne sont pas sans rappeler les assignations biologiques les plus odieuses des discours européens sur le thème de l’étranger, il est admirable de voir à quel point les thèmes racistes, aujourd’hui, rejoignent les figures politique de la lutte non contre la pauvreté, mais contre les pauvres…
Relire Simmel en associant la figure du pauvre à celle du sans-papier (qui est au fond un étranger pauvre), dans cette perspective, apparaît plutôt instructif. Simmel se posait en particulier la question de savoir ce que faisait apparaître l’aide aux pauvres, en tant qu’institution publique. Et non sans pertinence, il montrait que l’aide fournit aux pauvres, sous couvert d’assistance, n’avait de raison d’être que de subvenir à leurs seuls besoins vitaux, se présentant in fine comme des mesures techniques de maintien des pauvres dans l’exclusion.
"L’assistance publique occupe, dans la téléologie juridique, la même place que la protection des animaux", observait-il. Personne, par exemple, n’est puni pour avoir torturé un animal, mais pour l’avoir fait ouvertement. Idem des pauvres ou des sans-papiers : personne n’est punissable, car personne ne les malmène ouvertement.
Par ailleurs, Simmel observait l’absence de droit des pauvres à être aidés : le pauvre, tout comme le sans-papier, n’a aucune légitimité à porter plainte. Il n’existe pas de droit opposable du pauvre en cas de défaillance de l’assistance, tout comme il n’existe pas de droit opposable du sans-papier plongé pourtant dans une situation de précarité telle, qu’elle menace sa vie. Cette élimination du pauvre, tout comme du sans-papier, de la chaîne juridique est ainsi ce qui peut se concevoir de pire du point de vue des Droits de l’Homme. Si bien que le pauvre, en tant que pauvre, peut bien certes appartenir à la réalité historique de la société, tout comme le sans-papier, juridiquement, ils sont l’un et l’autre "sans âme". L’un et l’autre sont placés (de force) en dehors des espaces auxquels, pourtant, ils appartiennent : ceux du milieu historique réel. Cette négation les enferme de fait dans une totale négativité de leur être, les renvoyant l’un et l’autre à la typologie du lien social conflictuel. Le devoir d’assistance, ainsi que le député Dominique Tian le conçoit, ne sera plus un devoir de secours mais de stigmatisation du pauvre, comme du sans-papier, dans le seul but d’en contrôler les déplacements avant de les nier purement et simplement pour l’enfermer là où sa vie prend son seul sens possible : son élimination. –joël jégouzo--.
Georg Simmel, le Pauvre, éd. Allia, traduit de l’allemand et présenté par Laure Cohen-Maurel, janvier 2009, 92 pages, 6,10 euros, EAN : 978-2-84485-300-4
LE CASSE DU SIECLE : NOTRE ARGENT POUR RENFLOUER LES BANQUIERS…
Le document n°1 des ventes aux Etats-Unis. Mais pas en France. On ne se demande plus pourquoi. Mais on se rappelle comment les banquiers américains nous avaient vendu leur crise, l’art de la titrisation, ou comment couper de l’héroïne pure avec de la farine pour la refiler à l’étranger. Et tout le monde avait marché. Mais il y avait mieux : le Big Short made in US, ou l’art de gagner des fortunes en spéculant à la baisse sur un produit. De nombreux mois avant le Krach, une poignée de traders avaient engagé des sommes énormes sur l’espoir de ce krach, empochant par la suite jusqu’à 50 fois leur mise ! C’est cela que l’ouvrage raconte, jusque dans le détail des calculs, des combines, des alliances, des noms. Un livre qui eut un énorme retentissement aux Etats-Unis et de nombreuses implications juridiques, car il décrivait avec précision les méthodes, les prises d’intérêt et le laxisme des banques, peu effrayées à vrai dire de faire faillite, assurées qu’elles étaient de voir le monde politique voler à leur secours… C’était l’époque bénie où un trader pouvait fabriquer un titre pour miser sur son échec et gagner un maximum à ce jeu… C’était l’époque bénie de la corruption massive des agences de notation qui garantissaient les actions les plus pourries pour mieux les revendre à une banque française un peu lente à la détente, sans trop avoir à se préoccuper des conséquences. C’était l’époque bénie…, mais le livre nous apprend que rien n’a changé, que les Etats se sont simplement endettés pour sauver ces banques véreuses, prêtes à nous en remettre une couche. Un pamphlet saignant, loin de la langue de bois de nos Ministres, accumulant page après page les témoignages d’incompétences avouées. La confession d’une imposture, les confessions de ces traders voyous qui ont réussi le casse du siècle avec la complicité des banques et des politiques, celui de dettes personnelles remboursées avec les deniers publics ! --joël jégouzo--.
Michael Lewis, Le casse du siècle, titre original : The Big Short, éditions Sonatine, traduit de l’américain par Fabrice pointeau, avec la collaboration de Guy Martinolle, septembre 2010, 322 pages, 20 euros, EAN : 978-2-355-840531.
SUR LE CONCEPT D’HYBRIDITE.
Stefan Nowotny s’était attelé à la tâche de cerner les ambiguïtés du concept d’hybridité, tel que fournit dans les Postcolonial Studies. Sa première interrogation portait sur l’étymologie du concept lui-même, renvoyant à une origine zoologique, et plus pratiquement aux thèmes discursifs des pratiques d’élevage, enrôlés dans les discours de construction des idéologies de la race. Il en suivait ensuite les usages sous le couvert des technologies sociales du XVIIIème siècle au XIXème siècle, au sein desquelles l'opposition entre la conservation de la pureté et la problématique du mélange étaient centrales. Retrouver un vieux concept raciste déployé dans ses théorisations récentes à l'encontre des proscriptions racistes, avait ainsi de quoi choquer. En fait, avec une singulière intelligence, Homi Bhabha s’en était emparé moins pour étudier des identités culturelles que des opérations d’identification. Là réside la force de sa vision.
Le concept lui-même semble ne pas avoir eu cours dans le contexte colonial, sinon sous la formalisation du métis. Mais la réalité de l’hybridité traversa insidieusement les discours coloniaux. Le pouvoir colonial, pour imposer sa domination, exigeait par exemple de ses sujets qu’ils valident les symboles et les discours de son autorité. Ainsi, à l’intérieur du cadre autoritaire mis en place, se répétait dans les mentalités des dominés ces rapports de domination, sous la forme d’une ré-appropriation de l’acte de soumission par les sujets soumis eux-mêmes. Cette répétition engendrait cependant, ainsi que le démontra Homi Bhabha, des différences qui éloignait du coup ces figures de discours de la simple représentation. A travers la répétition, une différence était introduite dans les rapports sociaux, qui ne laissait intacte ni l’autorité coloniale, ni la société opprimée, hybridisant littéralement l’une et l’autre, les déstabilisant de manière simultanée. C’est cette distance de la répétition qui devait, selon Bhabha, transformer finalement les symboles d’autorité en signes de différence. Judith Butler l'a par ailleurs souligné : "la réitération du pouvoir non seulement temporalise les conditions de sujétion, mais dans la mesure où elle les montre temporalisées, non-statiques, elle révèle ces conditions actives et productives. La temporalisation achevée, par et à travers la répétition, pave les voies pour le déplacement et le renversement de l'apparence du pouvoir".
Bien évidemment, une telle résistance a un prix : celle d’une complicité certaine avec le pouvoir auquel on s'oppose -"dans l'acte d'opposition contre la sujétion, le sujet répèt(ant) sa domination", ainsi que l’écrit Judith Butler. Ce qui amenait Stefan Nowotny à conclure que le concept lui-même, s’il se montrait opérant à ré-ouvrir la question de la domination en pointant les conditions d'émergence d’une résistance possible, ne pouvait pour autant aider à organiser une capacité politique concrète de changement. Mais il est vrai que son étude visait surtout à démontrer que l’on ne pouvait exporter, ainsi que la tentation s’en présentait aux Etats-Unis, le concept d’hybridité du champ des Postcolonial Studies à celui de la contestation politique en général. Il est un point, en revanche, où son étude mériterait d’être reprise, lorsque, étudiant l’expansion du concept d'hybridité dans ces types de transgression qui prétendent reformuler un espace entre l'art et la politique, Stefan Nowotny épingle non seulement l’impuissance de ces discours à changer quoi que ce soit, mais donne à méditer sur les complicités à l’œuvre, qui finissent par verser ces pratiques artistiques du côté de la "Réaction" plutôt que de celui de la contestation…--joël jégouzo--.
Hybridités ambivalentes, Stefan Nowotny, Université de Stuttgart, mai 2002.
Judith Butler, The Psychic Life of Power: Theories of Subjection, Stanford University Press, 1997.
QUE FAIRE DU CONCEPT DE CULTURE NATIONALE ?
Quel usage pouvons-nous faire aujourd’hui du concept de culture nationale ? Que peut-il devenir, passé au crible des Postcolonial Studies ? Car si l’on admet avec Homi Bhabha que toute culture est hybride, si aucune n'est pure, que désigner dans l’emploi de ce terme, qui permette d’en valider l’usage commun, celui d’une totalité culturelle déterminée nationalement et qu’il serait possible à loisir non seulement de décrire, mais de discriminer et d’évaluer identitairement ?
L’énoncé «toute culture est hybride», balaie un espace intellectuel très vaste, entre la borne de l'hybridité et celle de l’identité. Et cet énoncé commande bien évidemment que l’on ne puisse rabattre son contenu ni sur l’une, ni sur l’autre des positions proposées. Si bien qu’il pourrait s’avérer inopérant, s’il n’ouvrait pour le coup à la seule interrogation intéressante, qui est celle de la question des opérations d'identification et de discrimination à l’œuvre au sein de ce que nous nommons culture. Question dont on aurait alors tôt fait de découvrir le vrai contexte d’énonciation : politique et non culturel.
La rhétorique des cultures, largement inefficace, rappelait le théoricien des cultures Stefan Nowotny lorsqu’il se penchait précisément sur cette problématique, largement inefficace donc dans sa confrontation aux culturalismes néo-racistes, ne l’est ainsi peut-être que parce que sous ce mot de culture, les opérations les plus louches sont menées. Dont celles qui, au cœur des constructions culturelles, relèvent de ces fameuses «négociation»s (le terme et le procès qu’il désigne relève de la problématique de l’hybridation construite par Bhabha), constitutives de toute démarche culturelle, orientant pour des raisons souvent extra-culturelles vers tel segment identitaire plutôt que tel autre, le tout selon une intentionnalité encore une fois plus politique que culturelle. Opérations qui ont pour effet de déguiser des mécanismes d’exclusion en choix culturels.
En fin de compte, le concept de "culture" semble bien ne plus pouvoir être compris que comme l'effet de pratiques discriminatoires, visant uniquement la production de différentiations culturelles «en tant que signe d'autorité» (Edith Butler). Sa seule fonction serait ainsi de «créer des marques de pouvoir, qui ne sont autre chose que les symptômes d'une société qui ne veut pas trouver d'issues politiques à ses problèmes», ainsi que l’affirmait Stefan Nowotny, dans sa communication faite sur ce sujet à l’université de Stuttgart, en 2002. Une communication que l’on pourrait relire aujourd’hui en l’élargissant, même si l’exercice pourra paraître grossier, au problème de la création artistique dans son ensemble, affirmant sous des discours d’apparence anodine -l’art du métier-, rien d’autre que la production de signes d’autorité renforçant culturellement un ordre politique qui conduit à l'exclusion juridique des non-citoyens de l'Etat-Nation –les émigrés par exemple, les Rroms, voire toute minorité «culturellement» disqualifiable… Reste tout de même que si l’emploi du terme de culture est devenu non sans raison problématique, sa disqualification ne satisfait pas, quand bien même il s’apparenterait à ses termes fourre-tout dont le flou assure une rentabilité épistémologique indéniable. Mais peut-être au fond que cette problématisation récente, nécessaire, finira par ouvrir droit à une conception du fait culturel éloignée de ces signes d’autorité dont la culture contemporaine se montre par trop friande.--joël jégouzo--.
Hybridités ambivalentes, Stefan Nowotny, Suttgart, Zentrum für Kulturwissenchaft, 05/2002.
Edward W. Said, "Kultur, Identität und Geschichte", in: G. Schröder / H. Breuninger (Hg.), Kulturtheorien der Gegenwart. Ansätze und Positionen, Frankfurt/M.: Campus 2001.
Edith Butler, The Psychic Life of Power: Theories of Subjection, Stanford University Press, 1997.
Art and Contemporary Critical Practice : Reinventing Institutional Critique, Stefan Nowotny, MayFly ed., 266 pages, mai 2009, ISBN-13: 978-1906948023.
DIVERSITE OU DIFFERENCE CULTURELLE ?
(A propos du soit-disant échec du multiculturalisme en Allemagne…)
Dans l'entretien accordé à Jonathan Rutherford autour de son concept de "Third Space", Homi Bhabha actualisait avec force la distinction capitale entre le concept de diversité et celui de différence culturelle, en soulignant que la notion de diversité avait pour principal effet de contenir la différence culturelle réelle à l’intérieur d’un horizon hégémonique subsumant l’autre sous les traits du même.
Le multiculturalisme, tel que pratiqué dans les discours des autorités allemandes, n’y échappa pas, recyclant de pseudos différences culturelles à la manière d'un musée exotisant l'autre, dont on ne veut accepter l'altérité que dans la distance de l’exotique, pour le ré-enfermer dans l’horizon identitaire par le biais d'un acte "civilisateur" hypocrite :
The sign of the "cultured" or the "civilised" attitude is the ability to appreciate cultures in a kind of musée imaginaire, as though one should be able to collect and appreciate them. Western connoisseurship is the capacity to understand and locate cultures in a universal time-frame that acknowledges their various historical and social contexts only eventually to transcend them and render them transparent.
A l’opposé de cette conception d'une culture littéralement muséographique, la notion de différence culturelle, elle, prétend articuler des lieux de production et non de reproduction, où la culture pourrait enfin se construire en différences, "in the spirit of alterity or otherness". Et Bhabha de souligner qu’aucune culture, alors même que le musée voudrait nous le donner à penser, n’est « full unto itself", non pas seulement parce qu’elle est toujours bordée d’autres cultures qui malmènent son autorité, mais parce que, plus fondamentalement, dans ses conditions de possibilités même, il n’existe pas de moment séminal qui en constituerait les origines. Toute culture est toujours, déjà, le résultat d’un processus complexe d’hybridation démentant l’idée d’origines organiques.
C’est la raison de la formation chez Homi Bhabha du complexe de «tiers espace», qu’il substitue à la notion d’identité culturelle plénitudinaire, nous obligeant à repenser nos catégories culturelles dans l’horizon d’une problématique nouvelle, celle de la traduction, où les questions de culture se voient heureusement déplacées vers d’autres espaces intellectuels, celui de l’hybride en particulier : "[...] for me, the importance of hybridity is not to be able to trace two original moments from which the third emerges, rather hybridity to me is the 'third space' which enables new positions to emerge".
Il est donc vain, comme le pratiquent les musées, de vouloir isoler les cultures les unes des autres, tout comme il est vain, dans d’autres domaines, de vouloir isoler les genres entre eux, comme de séparer le masculin du féminin, le pur de l’impur, le propre de l’impropre. La logique de la vie sociale est celle de l’hybride. Isoler une communauté en tentant de la réduire à quelques traits spécifiques est de la sorte non seulement vain, artificiel, mais coupable, trahissant à tout le moins la volonté de confiner territorialement les cultures pour mieux exclure celles dont l’influence pourrait être jugée néfaste. Territorialiser les cultures ne trahit en fait rien d’autre qu’une volonté d’exclusion. Assigner, ainsi que la manie muséale de l’étiquetage le révèle, ouvrant moins à la reconnaissance de traits de caractères culturels spécifiques, qu’à la tentation de s’accrocher becs et ongles à l’affirmation forcenée, commodes et suspectes, des identités.—joël jégouzo--.
Homi K. Bhabha. The Location of Culture. London/New York: Routledge, 1994.
Homi K. Bhabha. "The Third Space" in Jonathan Rutherford (ed). Identity. Londres: Hayward Gallery, 1990.
LE JOUR DES MORTS…
P-, sur la montagne, sa vie, ses gestes las.
Quelques mots nous sont venus ensuite.
Nous parlions par exemple de cette frayeur animale devant le poids que la réalité sait prendre, parfois.
P-, je l’avais trouvé vieilli, terriblement.
Comme nous marchions un jour
silencieusement
l’un à côté de l’autre : son souffle.
Ô son souffle.
P- souffrant dans le noir qui s’abat.
Je le vois pleurer et doucement il s’affaisse.
Mais il n’en parle pas, se rappelle des histoires anciennes.
P-. Je peux m’en approcher, m’en éloigner.
Et lui-même se laisser aller à ces écarts terribles.
Il y a quelque chose d’irrémédiablement compromis entre nos gestes.
Il y a quelque chose qui rend de l’un à l’autre tout passage impossible.
P- endormi.
Son corps frissonnant.
J’aurais aimé le charger sur mes épaules, obliger la lumière à se ruer sous ses paupières, oublier cette défaite des yeux, des mains, l’erreur de confondre la nuit et l’éternelle nuit tandis que je le voyais marcher vers des heures infiniment plus brèves.
P- détourne le regard quand la nuit descend.
«Je ne rêve plus, me confie-t-il. Toutes les matières se heurtent à présent trop durement dans ma tête.»
Où donc fuit la lumière ?
Puis un jour il s’en va, seul, tendre la main à Chaaron, entonner tout bas un chant que je ne connais pas.
Devant la tombe le goupillon passait de main en main.
Le goupillon humide, rongé de tant de moiteur au creux des mains.
P- s’enfonçait de tout son long sous la terre.
Je me rappelle la gravité du maître de cérémonie, vêtu de gris, les yeux gris accrochés à sa montre, alignant les familles, mon père mort, invisible sous la terre.
Passer tout près, le croire, et puis un peu plus loin refermer la mémoire : on passe toujours si loin parmi ses gestes d’homme.
Non : commander aux choses, ne pas les laisser nous enfermer dans leur petit rire moqueur.
MARILOU (fragments du Colosse)
Alors qu’aujourd’hui je ne peux fuir l’exigence que ton souvenir m’impose, muré de nos continuelles débâcles, si les dieux n’ont d’autre fonction que de rendre visible la différence entre le chien et l’homme, quel sacrifice rendra justice à mon humanité de ne s’être point encore entredévorée ? Où donc m’as-tu donné rendez-vous, Marilou ? Ta chimère à la nage traverse mon regard. N’est-ce que cela désormais, m’entretenir avec toi ? Rien d’autre que ce récit où nous rejoindre, l’un et l’autre soudés par la magie du verbe en ce destin unique où le texte s’écrit. Rien, ton vide comme une place manquante, dans ce moment où ton image pourrait surgir. Mais non, rien, vraiment ! Ton être disposé ailleurs et moi qui œuvre à sa résurrection. Jamais plus rien : le Colosse, cette pierre funèbre de la Grèce antique, double rituel de ton corps disparu, marquant désormais sa masse manquante. –joël jégouzo--.
Stefan Nowotny s’était attelé à la tâche de cerner les ambiguïtés du concept d’hybridité, tel que fournit dans les Postcolonial Studies. Sa première interrogation portait sur l’étymologie du concept lui-même, renvoyant à une origine zoologique, et plus pratiquement aux thèmes discursifs des pratiques d’élevage, enrôlés dans les discours de construction des idéologies de la race. Il en suivait ensuite les usages sous le couvert des technologies sociales du XVIIIème siècle au XIXème siècle, au sein desquelles l'opposition entre la conservation de la pureté et la problématique du mélange étaient centrales. Retrouver un vieux concept raciste déployé dans ses théorisations récentes à l'encontre des proscriptions racistes, avait ainsi de quoi choquer. En fait, avec une singulière intelligence, Homi Bhabha s’en était emparé moins pour étudier des identités culturelles que des opérations d’identification. Là réside la force de sa vision.