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La Dimension du sens que nous sommes

ALIENATION JOYEUSE ET DESIRS SEDITIEUX (2) : UN MONDE DESENCHANTE.

21 Octobre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

lordon-2.jpgAujourd’hui, la savoureuse cause du capitalisme fordien s’écroule -l’aliénation joyeuse à la marchandise, les droits du consommateur en horizon inaliénable des Droits de l’Homme. Le pouvoir actionnarial, qui a radicalement changé le visage du capitalisme contemporain pour lui substituer celui d’un capitalisme financier sauvage, est en train de mettre à bas toute cette belle construction. Car ce qu’il produit n’est autre que le chômage de masse et la précarisation. Et ne croyez pas qu’il ne s’agirait que d’une crise passagère, qu’une croissance à deux points enrayerait haut la main. Non : il s’agit d’un état durable, dont les mécanismes sont transparents : la croissance ne peut que consolider les mécanismes d’oppression et de précarisation au sein d’un capitalisme financier qui ferme les entreprises parce qu’elles vont bien.

Cessons donc de croire que nous devons consentir à faire des sacrifices pour sauver nos emplois, ou notre industrie, ou notre compétitivité. Notre enrichissement ne passera pas par l’enrichissement des plus riches : pour preuve, si la crise financière nous affecte, en revanche, jamais les patrons du CAC 40 n’ont réalisé d’aussi imposants bénéfices…

Une véritable tyrannie s’est ainsi installée, en France, avec cette brutalité sans précédent du chantage à l’emploi qui nous est fait. La retenue fordienne du licenciement n’est plus la norme du patronat. Licencier est même devenue une cause nationale… Nous ne nous le répéterons jamais assez : la tyrannie qui s’affirme est destinée à occuper tout l’espace disponible car elle trouve ses conditions de possibilité dans le nouvel état des structures économiques du capitalisme financier. Keynes avait déjà analysé le caractère fondamentalement anti-social de la liquidité financière, son refus de tout engagement durable. Elle n’est que l’expression d’un individualisme poussé à son comble, qui plonge en retour le salariat dans la terreur.

Mais le chômage de masse et la précarisation sont des variables à double tranchant. Qui invitent désormais à la révolte. Reste le problème de savoir comment sortir de la nasse dans laquelle nous nous sommes précipités.

L’analyse de Frédéric Lordon pourra paraître un peu courte sur cette question. Elle demeure pourtant pertinente et pointe très exactement et la nature du malaise qui traverse le pays et les réponses que ce pays invente, aujourd’hui même, sans préjuger de l’issue des luttes qui sont menées.

lordonPour s’en sortir, il faudrait être en mesure de promouvoir de nouveaux objets de désir. C’est, on l’a vu à partir de la compréhension spinoziste du désir, le rôle de la société que de promouvoir des objets de désir. L’épanouissement, la réalisation de soi étaient des mots d’ordre ambivalents, qui ont permis au capitalisme de se régénérer en ouvrant de nouveaux champs d’exploitation du désir nous enfermant dans l’aliénation joyeuse d’un monde condamné à sa perte. Refusons de croire au bonheur en Hdi. Refusons de croire au bonheur individuel enfermé dans des logiques strictement domestiques. L’ethos individualiste est radicalement anti-spinozien. Car pour Spinoza, personne ne peut revendiquer une action comme parfaitement sienne : "nous faisons quelque chose s’il nous arrive quelque chose".

Le salarié du vieux modèle capitaliste, qui n’a plus cours que sous les traits d’un discours mensonger, racoleur, démagogique, et qui pouvait croire au ré-enchantement du monde et de sa vie par la consommation, ne peut plus se leurrer. Ce n’est d’ailleurs plus un conseil mais un constat, la précarisation l’ayant frappé à son tour.

Nous avons intérêt à mettre un terme à la domination non pas des affects joyeux, mais à l’illusion coûteuse qui nous est proposée en guise de satisfaction de nos désirs. Ou, comme l’écrit Frédéric Lordon, il nous faudrait passer d’une économie de la plus-value à une économie de la "capture" : ce que nous voulons ? Rien d’autre que de la puissance d’agir !

Mieux : une puissance d’agir commune ! Ce qu’ont largement démontrées les manifestations de ces dernières semaines.

Moins s’émanciper par le travail que s’émanciper du travail, pour parcourir le champ vertigineux des passions séditieuses : la Révolution, c’est d’abord un magnifique moment de liberté.

Devenir "perpendiculaires" donc, via l’indignation qui renverse les balances affectives et conduit les individus à refuser de se soumettre aux rapports institutionnels.

Renouer avec sa puissance d’agir - sa puissance d'être, persévérer dans son être, dirait Spinoza. Car Pouvoir, être et faire sont une seule et même chose. Aujourd’hui, il importe ainsi d’écrire l’Histoire comme un mécontentement qui est, rappelle Frédéric Lordon, la force historique capable de faire bifurquer le cours des choses.--joël jégouzo--.

Capitalisme, désir et servitude, de Frédéric Lordon, La Fabrique éditions, septembre 2010, 214 pages, 12 euros, EAN : 978-2-358720137.

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ALIENATION JOYEUSE ET DESIRS SEDITIEUX (1)...

21 Octobre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

lordon-1-1.jpg"On nous apprend que les entreprises ont une âme, ce qui est bien la nouvelle la plus terrifiante du monde!" (Deleuze, Pourparler).

 

 Dans son essai Capitalisme, désir et servitude , Frédéric Lordon a tenté de penser à nouveaux frais les questions de l’exploitation et de l’aliénation. Il s’est ainsi proposé de relire Marx à l’épreuve de Spinoza, pour mettre à jour ces mécanismes sous une lumière nouvelle, en tentant de combiner la vision marxiste des rapports de production à l’anthropologie spinoziste des passions – Spinoza, en somme, pour démonter la machine des affects et reprendre la question salariale sous l’angle des passions.

Par quels processus certains hommes parviennent-ils à obtenir que le plus grand nombre non seulement se mette au service de leurs désirs, mais y entre, alors qu’il demeurera exclu de l’essentiel de leurs satisfactions ?…

Ce faisant, Frédéric Lordon s’est moins intéressé à la question de savoir comment enrôler, qu’à celle de comprendre où ce désir de se mobiliser pour autrui se formait. Réponse en apparence évidente : le salaire qu’il est possible de retirer de cet enrôlement. L’argent comme "condensé de tous les biens" (Spinoza), ce que Marx avait parfaitement décrit lui aussi.

L’argent donc, non comme fin en soi, mais moyen d’accéder à la satisfaction de ses propres désirs. Encore faut-il comprendre le statut de ces désirs.

Pour Spinoza, le désir ne pointe rien d’autre que lui-même, il est sans but ni objet. Forme désirante, première et absolue, "le désir circule entre les individus qui s‘induisent les uns les autres à désirer par le spectacle mutuel de leurs élans".

Ce n’est que bien plus tard que surgira dans l’horizon du désir un objet. Objet au demeurant non pas débarqué de nulle part ou né de la volonté de celui qui désire, mais surgi pour l’essentiel des structures qui fondent le rapport de l’être au monde et à lui-même. On l’aura compris : la société se charge de fournir des objets de désir et c’est dans cette masse des possibles que nous allons choisir où investir les nôtres. Les rapports de production configurent ainsi les désirs, de sorte qu’ils ne sont jamais autonomes, ni autotéliques –y compris le désir amoureux. D’où émergent-ils donc ? Leurs causes sont si multiples (ce sont les fameuses propositions de Spinoza sur le conatus et la métaphore de la pierre lancé dans les airs), que nul ne peut les remonter ni moins encore affirmer qu’il en est la cause première, authentique et unique. Une biographie, une rencontre (thème si cher à Spinoza), les rapports sociaux font qu’il existe une hétéronomie radicale du désir. Avec pour conséquence, chez Spinoza, que la servitude volontaire est une proposition dénuée de sens : il n’existe que des servitudes passionnelles, l’homme est soumis à ses désirs.

 

spinoza.jpgDans les rapports de production au sein du monde capitaliste, la question du désir et de ses satisfactions a trouvé une solution originale, puissante, qui semble même quasiment définitive, avec l’émergence de la société de consommation. C’est dans l’aliénation marchande que le désir s’est engouffré, aliénation séduisante sinon valorisante, offerte comme un puissant levier du rapport salarial et vécue par chacun comme un vrai moment de joie de son rapport salarial –et qui, bénéfice non négligeable, le fait perdurer.

Ford avait tout compris ! Et en comprenant cela, il ouvrit en grand les portes du paradis au capitalisme triomphant, inaugurant d’un vrai tournant dans son histoire, lui offrant sa plus grande réussite, qui le fait tenir, encore aujourd’hui, comme notre horizon indépassable.

Le droit des consommateurs est devenu ainsi la cible première des Etats. Un droit qui leur aura permis de brader celui des citoyens. Avec la bénédiction du plus grand nombre et de l’ex-gauche marxisante : la mondialisation, via la nécessaire mise en concurrence à l’échelle planétaire des forces de travail, commandait de délocaliser pour le bien de tous, c’est-à-dire pour le plus grand profit de la consommation, devenue l’espace ultime de définition de la liberté des hommes. Manipulation suprême : la post-modernité transformait les citoyens en consommateurs, à la satisfaction générale de ces derniers.

Ou presque. Et du moins, tant que le processus fonctionnait, que le coût de la vie paraissait baisser, qu’un enrichissement se faisait (presque) jour, que la consommation se portait bien : le moral des ménages au beau fixe…

Tant que le processus fonctionnait en effet, impossible de rêver à un dépassement quelconque du capitalisme.

Le système du désir marchand consolida ainsi la soumission des individus, qui parvenaient à tirer de leur aliénation de vraies satisfactions (voitures moins chères, ordinateurs moins chers, télévision, etc.). L’aliénation joyeuse à la marchandise tourna un temps à plein régime, avec force et bonheur.--joël jégouzo--.

Capitalisme, désir et servitude, de Frédéric Lordon, La Fabrique éditions, septembre 2010, 214 pages, 12 euros, EAN : 978-2-358720137.

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L’ART D’AVOIR TOUJOURS RAISON...

20 Octobre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

Schopenhauer.jpgSimple technique de controverse ou méthode rigoureuse de recherche de la vérité ?

Au moment où Hegel achève de construire l’un des plus beaux systèmes de la philosophie, tout entier dédié à l’étude de la dialectique en tant que structure de la pensée et de la réalité, Schopenhauer, dans ses cours (non publiés) de l’université de Berlin, ramène cette dernière à peu de choses : trente-huit stratagèmes pour terrasser tout contradicteur, que l’on ait raison ou tort. Pure escrime intellectuelle, organe de la perversité naturelle de l’homme, outil de la déloyauté dans la dispute… On a pu reprocher à Schopenhauer ses lectures par trop réductrices d’Aristote ou de Kant. Le très intelligent essai de Franco Volpi, qui suit le texte du philosophe allemand (pour ne pas lui donner tort, quand il se serait aperçu qu’il n’avait peut-être pas raison ?), nous décrit avec une efficacité rare les raisons de ces reproches. Mais par-delà le débat philosophique sur le statut de la logique dans la recherche de la vérité, par-delà les querelles des différentes écoles (Aristote / Platon / Kant / Hegel…), qui nous sont résumées ici avec précision, la réflexion de Volpi invite à d’autres conclusions. Aux trente-huit stratagèmes succède un "Supplément aux premières pages", immédiatement suivi d’un "Second supplément", que pressent des "Notes sur les premières pages", puis des "Notes sur les pages 11 et 12", un nouveau "Supplément à la page 11", et enfin une "Note sur la page 70"… A quoi rime cette impossibilité à conclure ? L’art d’avoir toujours raison manquerait-il à ce point d’assurance ? Par-delà l’inscription de la raison dans ses formes savantes, de quoi Schopenhauer veut-il tant nous faire témoins à ne cesser de camper sur les restes de ses propositions ? De la condition de l’homme moderne, tout simplement. La possibilité qui nous est offerte d’avoir toujours raison est en fait moins celle de pouvoir parler pour ne rien dire que celle d’entraîner la parole à recouvrir la pensée. Moins du reste celle de la pensée philosophique que l’ordinaire de nos raisons communes. Localiser le site de l’existence humaine, tel était au fond son projet. Et quand on y songe, qu’il y ait toujours à dire et si peu qui soit dit, ou que ce dire demeure toujours en excédent ou en reste de ce qu’il vise, "c’est ça qu’est bien avec les mots", comme l’écrira bien plus tard un Beckett. --joël jégouzo--.

 

L’art d’avoir toujours raison, de Schopenhauer, traduit de l’allemand par Hemi Plard, suivi de Franco Volpi : Schopenhauer et la dialectique, Circé / poche n°25, avril 1999, 120 pages, 6 euros, EAN : 978-2842420758.

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LA TORTURE, L’ARMEE ET L’ADMINISTRATION FRANÇAISE PENDANT LA GUERRE D’ALGERIE.

19 Octobre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

torture-algerie.jpgL’Algérie demeure le point aveugle de notre Histoire, l’aveu du non-achèvement du projet démocratique français.

 

 

Voici un livre qui pourrait se montrer embarrassant, tout à la fois pour la conscience française et les Pouvoirs Publics. Ces derniers en effet, à travers les déclarations de Jacques Chirac ou de Lionel Jospin refusant l’un et l’autre l’ouverture d’une procédure judiciaire et se contentant d’en appeler aux historiens, n’ont jamais fait que réaffirmer la non-responsabilité de l’Etat français. La Loi du 10 juin 1999, requalifiant les "événements" d’Algérie en "Guerre", n’a quant à elle entamé en rien le malaise ni les souffrances héritées de cette période honteuse de l’histoire nationale. Certes, elle nous éloigne du mensonge de la Loi d’amnistie de 1962, qui affirmait une prétendue logique de conflit interne. Mais toutes les deux dispensent également l’Etat d’avoir à assumer ses responsabilités. Or ce livre nous met, collectivement et individuellement, face à ces dernières et nous rappelle que non, les comptes de cette guerre ne sont pas soldés.

L’Algérie demeure le point aveugle de notre histoire. Il ne s’agit dès lors plus de remuer un passé clôt mais un présent entaché, ce à quoi ce livre s’attache, par-delà l’effort de l’historien.

 

 Effort au demeurant considérable. Car ce que décrit l’auteur avec une minutie incroyable, c’est l’unité d’un système qui fut le produit d’une vision du monde. Au-delà de la revue de détail, qui examine pourtant avec soin l’élaboration des normes collectives qui ont permis à de simples soldats de se muer en tortionnaires, c’est tout notre imaginaire colonial qui est en jeu. Un imaginaire construit autour de l’idée d’une culture algérienne fondée sur le respect de la force et n’hésitant pas à recourir à la cruauté. De ce modèle découla le primat de la violence comme moyen de communication suprême avec les membres de la communauté algérienne. Le poids incroyable de ces images fantasmatiques offrit ainsi tout naturellement la légitimation au défoulement d’une violence gratuite.

algerie-guerre.jpg

Entendons-nous : ce ne sont pas seulement les dysfonctionnement graves de la République Française, où se brouillait la frontière entre violence et droit, que ce travail révèle. Ce serait du reste déjà terrible et mériterait que l’on se pose la question de savoir quelle conception du politique l’autorisait. Ce ne sont pas seulement le commandement militaire et la circulation des règles et des repères au sein de l’armée qui sont pointés. C’est, derrière ces "crimes par obéissance", quelque chose de plus grave et de plus constant qui est désigné. Quelque chose que l’Etat n’a cessé de vouloir taire et que la société française n’a cessé de rouvrir comme une plaie qui ne pouvait cicatriser. Quelque chose qui semble appartenir en propre au fonctionnement de l’Administration Française, que l’on a cru déjà dénoncer à travers le Procès Papon, voire celui du sang contaminé. Non seulement un manque de transparence comme l’on dit pudiquement, mais l’inachèvement du projet de démocratie inscrit dans les carences mêmes du fonctionnement de cette Administration.—joël jégouzo--.

 

La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie de Raphaëlle Branche, Gallimard, août 2001, 474p., 26, 60 euros, ISBN : 2070760650.

La Guerre d’Algérie : une histoire apaisée ?, Raphaëlle Branche, Seuil, coll. Points Seuil Histoire, septembre 2005, 11 euros, EAN : 978-2-2020589512.

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LA TORTURE EN ALGERIE, UN GENRE LITTERAIRE VIRTUOSE ?

18 Octobre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

Ou-jai-laisse-mon-ame.jpgAlger, 1957. Le sens commun abandonné aux chiens. Un long monologue ouvre tout d’abord le roman : se parler à soi-même, quand on ne sait plus entendre du monde que le hurlement de ses loups.

 Sections spéciales. Le capitaine André Degorce fait face au lieutenant Horace Andreani. Deux anciens d’Indochine. Prisonniers des Viêts. Torturés, rescapés. Aujourd’hui tortionnaires. L’un avec, l’autre sans état d’âme. Leur appartient-il, aux soldats, voudrait-on nous faire croire dans ce roman, de choisir comment faire la guerre ? Allez donc en parler aux survivants des tranchées de 17, s’il en reste, que l’on fusillait parce qu’ils refusaient d’obéir aux ordres. Torturer ? Bien facile de condamner, voudrait-on encore nous faire dire, à cette distance qui est la nôtre, dans le confort d’une bonne conscience posée dans le vide de sa faconde. Mais faudrait-il, au prétexte de la méchanceté des hommes, ne jamais rien condamner a priori ?

La villa Saint-Eugène. Droite dans ses bottes. Et la gégène comme une évidence patrimoniale, salle basse faiblement éclairée, lessivée de sang où l’on "répand aux vents du désert" -comme c’est joliment dit-, le souffle des hommes martyrisés. Mais ni le corps, ni la chair, ni les gestes qu’il faut pour arracher ce souffle (souvenez-vous des vingt premières minutes du Tu ne tueras point de Krzysztof Kieslowski), ni l’effroi, rien de plus, sinon la joliesse d’un verbe qui inonde soudain la page des propos du bourreau –enfin : de son personnage, magnifié dans l’horreur qui l’exhausse au-dessus de ses actes, au-dessus de lui-même, au-dessus de nous-mêmes. C’est peu de dire qu’il y a quelque chose d’agaçant dans la construction de ce roman où la matière disparaît, subsumée sous le style.

Dieu que l’on est loin du mot d’Adorno abordant la question de la poésie après Auschwitz et affirmant non pas ce que la vulgate a cru bon de retenir, que l’on ne pouvait plus écrire après la Shoah, mais bien plutôt que l’on ne pouvait plus écrire que "bestialement" après la Shoah. Adorno posant la question si juste, si effarante, de la façon, du style, du travail du tâcheron des lettres penché sur son objet quand il aborde de tels sujets.

Et certes, je n’aurais pas la bêtise de penser que, quel que soit son objet, le discours n’est pas sans façon, sans procédures, sans artifices. La littérature des camps de concentration s’est constituée en genre littéraire, avec ses codes, ses formes, ses figures. Document ou récit, rien n’échappe à la nécessaire loi d’une construction en raison, pas même le témoignage qui ne réponde de ses codes et d’une manière plus générale, le monde, qui ne puisse exister pour nous que saisi dans l’effort de le reconstruire –encore que, relisons Heidegger ! Mais là n’est pas le propos.

101eme.jpgLe propos c’est qu’ici nous avons, au prétexte de moquer la compassion, la soustraction de l’objet excipé. Ne reste que l’éloquence, que l’on voudrait talentueuse, insane dans sa pompe. Une éloquence inscrite, quant à son axiomatique, dans l’orbite d’un Hegel moquant les "belles âmes", mais si loin de son talent… Les mains du bourreau sont ici purifiées par le style, glorifiées par l’esthétique de la langue. La torture devient la forme de la beauté artistique, dans cette écriture qui nous en fait sentir toute la supériorité esthétique.

Que penser de l’extase verbale de ce souper des cendres, "le feu de l’enfer" servi en tropes décourageantes… Qu’en reste-t-il, sinon la complaisance d’un style qui ne s’affecte que de ses propres effets… La torture comme cérémonie (du thé ?).

Et puis ce personnage, le capitaine en vierge effarouchée, commode pour justifier la critique d’un angélisme imbécile sur le fait des hommes… Personnage embarrassé par ses affects, par ce poids du sentiment de l’humanité qui l’accable mais qu’il trahit bien sûr, lui l’ancien de la Colo, victime devenue si aisément bourreau. C’est d’une platitude ! Torturant en brave soldat, le doigt sur la couture du pantalon. Bourreau mal assumé, c’est presque déjà ça, à vouloir du bout d’une conscience mal dégrossie tenter de distinguer le Bien du Mal… Mais pris dans l’engrenage tandis que son alter ego, plus distingué, plus affirmé intellectuellement et existentiellement, vomit ce moralisme répugnant.

Les actes, nous assène-t-on à longueur de pages, restent sans conséquence. Quand le capitaine se demande encore comment il a pu devenir un assassin. "Aucune victime n’a jamais eu le moindre mal à se transformer en bourreau, au plus petit changement de circonstance.". Re-certes ! Nous voilà convoqués sur la scène d’un relativisme bien banal… Avec en prime la hardiesse d’une construction philosophique resucée : celle de l’éternel recommencement des choses. Rien ne tient, aucune morale, aucun espoir de voir l’homme devenir meilleur. Les faits, obstinés, patients, têtus disait Lénine, viennent toujours congédier cet espoir… Le capitaine n’aime pas son travail, mais il l’exécute. La belle affaire… Toutes les études sur l’administration de Vichy dédiée à la déportation des Juifs pointaient déjà ce mécanisme… Par delà le Bien et le mal (mon Dieu quelle nouveauté), l’éditeur affiche, triomphant, que son poulain défriche -quel bonheur-, "un incandescent chemin d’écriture"… Et c’est bien de cela qu’il s’agit : la torture en Algérie, prétexte à la virtuosité de l’homme de Lettres… Demain, un nouveau Portier de nuit pour effaroucher le monde de l’écrit… Le tout au nom d’une prétendue liberté que la littérature s’ouvrirait enfin, mais qu’elle referme aussitôt dans un formalisme convenu…

 

A ne poursuivre comme fin que ses moyens, ce genre de littérature ne vise jamais l’inventio, mais l’elocutio.

Quand sortir de l’elocutio était le seul vrai enjeu. Voyez, sur le même sujet, les mêmes thèmes, la force peu commune du livre de Christopher Browning : Des hommes ordinaires, le 101ème bataillon de réserve. Un document, pas un roman. Voyez le Guantanamo de Frank Smith et tant d’autres tentatives littéraires, fuyant le large d’un romanesque épuisé par ses vaines virtuosités lexicales. Lisez Si c’est un homme, de Primo Lévi, plutôt que d’applaudir à la pénible Liste de Machin Chose… Un récit là encore. Non qu’il faille condamner le genre du roman, ou déplorer qu’il ne soit livré qu’aux chanteurs de charme : l’Algérie, dans les Lettres Françaises, méritait tout de même un meilleur traitement que celui de la récréation virtuose.--joël jégouzo--.

 

Jérôme Ferrari, Où j’ai laissé mon âme, Actes Sud, août 2010, 154 pages, 17 euros, EAN : 978-2-7427-9320-4.

Christopher Browning, Des hommes ordinaires, le 101ème bataillon de réserve de la police allemande et la solution finale en Pologne, éditions Tallandier, mars 2007, coll. Texto, EAN : 9782847344233.

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N'EST-CE QU'UN SOUVENIR ALGERIEN ?

16 Octobre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

17_octobre_1961_01.jpgSidi-bel-Abès. Je me rappelle des sons perdus comme une marche nomade, lente et obstinée dans nos mémoires endolories. Tessala, près des coteaux de Mascara. Tessala, Willaya de Bel-Abès. Une nuit d’un 16 au 17 octobre que l’on aurait aimé ordinaire, à contempler l'ici criblé de ses dehors. Le ciel est bleu, noir, bleu comme les ailes des corbeaux. La nuit est fraîche. Je fais quelques pas, m’assieds au pied d’un mur blanchi à la chaux. Tout le monde dort dans le village.

Un chacal passe à une trentaine de mètres. Il ne m’a pas vu mais il s’arrête. Je le vois dresser l’oreille, bouger la tête. Il hume l’air. Il a dû me sentir. Il s’arrête, s’immobilise un court instant, repart, trottine quelques mètres, baisse la tête, revient sur ses pas, s’arrête, repart, intrigué, dresse le museau, me devine et commence à tourner nerveusement autour de ce point qu’il ne parvient pas à identifier.

Je l’observe les yeux grand ouverts dans le noir. Un deuxième chacal le rejoint. Ils se pressent, piétinent, trottent d’un côté, de l’autre, reniflent la nuit, ma présence inopportune. Je les regarde, immobile, assis contre le mur de la maison tandis qu’ils poursuivent leur danse, s’agitent, s’inquiètent.

L’un s’arrête, l’autre s’immobilise. Je vois leurs têtes dressées dans l’ombre. Je vois leurs regards converger vers ce ballot de chiffon d’où émane une odeur chaude. Je vois leurs babines se retrousser. L’un s’arrête, l’autre piétine, fourre son museau dans la poussière, montre les crocs. L’aube des charognards s’alerte, demain, ils fileront leur ivresse, déchirer les chairs nues.

Je marche. La nuit est moins opaque, les étoiles s’éteignent, le ciel blanchit. Je gravis la pente d’une colline. Au bout de quelques centaines de mètres, je m’arrête, m’assieds, contemple le village endormi. Le jour se lève, la nuit se résorbe, tout est sombre encore mais déjà des ombres se découpent : une oliveraie sur ma droite, les panneaux de basket dans la cour de l’école, les gerbes de jasmin au creux de la tonnelle du marchand de pastèques.

Un vent frais disperse les ténèbres. J’entends des oiseaux voleter, des margouillats filer entre les pierres. Puis apparaît cette boule énorme à l’horizon. Elle s’élève sans à-coup, rouge, d’un rouge très sombre, presque bleu, énorme et le galbe de son globe est si voluptueux que je le jurerais à portée de main. Tout s’est tu au moment où elle a surgi. Pas un souffle dans l’air, pas le moindre battement d’ailes. Je suis étourdi : le soleil se lève dans un silence bouleversant. Un fin liserai de lumière blanche en découpe le disque. Lentement, le rouge vire à l’orange. Au-delà des dunes de Tessala, de grandes vagues de clarté refoulent l’obscurité. Le soleil monte, gigantesque ballon d’hélium. Le ciel ne s’est pas embrasé et cependant la gamme des couleurs explose. Enfin, le soleil devient cette incandescence que rien ne peut contenir, ni le regard ni lui-même, et toute cette masse en fusion déborde ses propres limites, m’aveugle et m’oblige à détourner le regard.

Alors j’aperçois une silhouette minuscule qui traverse la place du village. Un gros chat trotte à ses côtés, l’un de ces grands chats algériens perchés sur leurs très longues pattes. La silhouette avance, fragile, chasse gentiment le chat qui tourne entre ses jambes. Farid, l’épicier, me rejoint et me tend cinq figues de barbarie. Puis il allume une cigarette. Nous sommes désormais un 17 octobre. Farid est grave et trop vieux pour n'être pas silencieux. C’était comment, ce 17 octobre ? Farid se tait, contemple son village endormi. A côté de nous est venu se coucher un chien jaune, efflanqué. Un homme approche, Farid se lève pour l’accueillir. Il faudra remettre le monde sur ses pieds. Le jour se lève sur cet autre 17 octobre. Nous vérifions méthodiquement, déliant nos gestes les uns après les autres, que nous pouvons encore convoquer l’Histoire aux arêtes acérées, qui compénétre nos vies et croit pouvoir les soustraire.--joël jégouzo--.

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17 OCTOBRE 1961 : UN CRIME D’ETAT A PARIS

16 Octobre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

octobreMardi 17 octobre 1961, Paris. Trente mille Algériens manifestent en famille contre le couvre-feu raciste qui leur est imposé par le préfet de police : Maurice Papon. Une répression d'une férocité barbare va s’abattre sur eux. La police a reçu l’ordre de tirer sur la foule. 15 000 manifestants sont raflés, parqués dans des stades, encagés dans des sous-sols d’immeubles, affamés, battus, torturés, assassinés. Nombre d’entre eux seront jetés dans la Seine par des miliciens sortis du plus glauque de l’histoire française, sous le regard complaisant de la police. Jusqu’à aujourd’hui, on ignore le nombre exact des victimes. Officiellement : 300 morts. L'État colonial sait mener sa vile guerre ! Et dès le lendemain, silence radio. Le 17 octobre n’a jamais existé. Il faudra attendre les années 90 pour que, sous l’impulsion de quelques associations et d’une poignée d’intellectuels, le silence soit rompu. Les signataires de cet opus témoignent, pensent, livrent enfin une réflexion que l’on a attendu longtemps. Trop longtemps pour que l’on n’attende pas toujours plus d’explications. Quand donc l’Etat français reconnaîtra-t-il toute l’étendue de son crime ?

Le 17 octobre 1961, une aube de fin d’humanité s’était levée. Des hordes barbares avaient lancé leurs hurlements. Tout Paris fut témoin que le jour s’aventurait en longs cris de douleur. Dans les sous-sols des immeubles, on enfouissait déjà les membres épars des manifestants. Au soir de cette journée, il ne devait rien rester du monde des hommes : ici désormais, au cœur même de l’une des villes les plus célébrées pour sa culture, venait d’être installé le territoire des chiens. A l’assaut d’enfants, de femmes, d’hommes, des hordes barbares avaient assassiné, avaient massacré. Une violence ahurissante venait de s’épanouir en plein Paris, sans qu’aucune belle âme n’y vit rien à redire. Vertige : la France livrée à ses débauches meurtrières. Dans un halètement sauvage, la vie avait reflué. On jetait à la Seine des hommes vivants, pêle-mêle, les cadavres s’amoncelaient, observateurs pétrifiés de la bestialité d’un temps gourd. Où sommes-nous donc morts ce jour-là ?—joël jégouzo--. 

 

Le 17 octobre 1961 : UN crime d’Etat à Paris, collectif, sous la direction de Olivier Le Cour Grandmaison, éditions La Dispute, coll. Essais, août 2001, 282 pages, 19 euros, EAN : 978-2-843030475.

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ALICE KAHN : A QUOI RESSEMBLE-T-ON ?

15 Octobre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

Alice-kahn.jpgLe monde comme une image polie trônant sur la cheminée. La narratrice, spectatrice. Paris se dresse devant elle, crédible. Enfin, pas moins qu’elle. Tout comme les passants. Celui-ci. Ou celui-là. Celle-ci qui vient de s’arrêter pour planter ses yeux dans le regard étonné d’Anna. Mais elle, elle n’est pas Anna. Enfin, peut-être pas. Anna. Son rendez-vous : William. Alors la narratrice joue à être Anna, s’y conforme, ne bouge plus. Elle est Anna. A s’y méprendre. A quoi ressemble-t-on de toute façon ? Si bien que William n’y voit que du feu. Peut-être est-elle Anna, après tout. Qu’importe. Elle glisse dans la peau du personnage. William, lui, semble découvrir, ou redécouvrir, Anna. Son Anna. Mais la vraie Anna ? Qu’est-elle devenue ? Qu’importe. Pour l’heure, tenir le rôle. Laisser parler William : après tout, Anna est sa construction. Sa parole le dit assez. Et lui, il semble connaître son propre rôle. Elle, songe qu’il a dû répéter. Il la recouvre trop bien d’Anna. La fait entrer, sans reste ni excédent, dans l’image qu’il s’est forgée d’elle. Mais elle, elle entrevoit sous les mots qu’il profère des espaces où initier de nouveaux degrés de liberté pour ce personnage qu’il a trop bien écrit : "Je vaudrai mieux que son fantasme." Tandis qu’il parle pour combler sa description. Tandis que plus il parle, moins la vraie Anna lui manque. Il en rapièce les vides, même. Bien qu’il s’étonne, de loin en loin, de la physionomie de l’Anna qui lui fait face. Cette supposée Anna qui prend si bien en charge les ficelles qui animent son personnage.

 

 Retour à son rendez-vous. Retour à Anna. A William, qui est photographe. Il croit avoir développé un vrai regard sur les choses, les êtres et le monde. Tout cela parce qu’il est photographe. Artiste. Mais il ne voit pas qu’elle n’est pas Anna. Dont il a pourtant consigné une image, naguère. Qu’importe, ensemble, ils apprennent à se vivre. Lors d’un vernissage, la narratrice, pour faire bonne figure dans les conversations, s’invente une artiste d’elle seule connue : Alice Kahn. Qu’elle promène de soirée mondaine en soirée mondaine. Reprenant les mimiques, les tics, les manières de tous pour mieux leur ressembler. Rien de tel qu’un bon discours stéréotypé pour vous faire accepter. Ici et là, chacun attifé de son Moi Somptuaire, entretenu comme il le peut. Ce Moi somptuaire qui n’ouvre que l’horizon du conditionnel. Peut-être notre seul site désormais. Nous qui en sommes à raccommoder nos territoires, à recoudre nos images, à tenter de classer ce trop plein d’images qui fonde nos vies. Avant de redevenir invisible, comme la pseudo Anna. Qui finit par se fondre ailleurs. Demain une autre. Qu’importe William. Ou son contraire.

 

Et puis le récit tourne, s’ouvre à l’absente de leur propos : la narratrice. Ses souvenirs d’enfance. D’aussi loin qu’elle le peut. Depuis l’enfant qu’elle était et que nul ne remarquait jamais. Qu’on oubliait même, au propre. Jusqu’au jour où elle décida de se faire invisible, pour mieux imiter la vie. Invisible. Piochant dans les biographies des uns et des autres matières à exister. Son père par exemple, réinventé de toute pièce.

denys-le chartreuxQuelle lucidité, tout de même, dans ce personnage ! A décrypter les petites facéties par lesquelles nous tentons d’exister. Pourtant l’ensemble se tient comme sur le seuil d’un questionnement qui achoppe, ou ne sait se trouver. Qu’est-ce que se ressembler ? Un tel effort en vaudrait-il la peine ? On se prend, ici, à songer à Denys le Chartreux (mort en 1471), à convoquer ses textes sur ce même thème : la ressemblance. L’un des auteurs les plus lus du XVème au XVIIème siècle, aujourd’hui totalement ignoré. Denys, si peu à l’aise devant toute forme de manifestation du surnaturelle, reprenant à son compte ce grand genre littéraire du Moyen Age tombé ensuite en désuétude, celui du Miroir. Le Miroir ou l’impossible connaissance, malgré les arts du portrait, les techniques de description de soi. On se plait à songer, sur le même thème toujours, aux Miroirs de Vincent de Beauvais (1256), aux Miroirs exemplaires, aux Miroirs des Princes (Machiavel), voire au Miroir de l’âme pécheresse de Marguerite de Navarre (1531)…

 

Dans ses "Lunettes" -une autre appellation pour le même genre-, la rhétorique déployée par Denys le Chartreux épousait une forme parfaitement codifiée, au sein de laquelle les effets devaient se répondre, ainsi que les voix, multipliant en cascades les jeux de renvois soulignés par une écriture comme enroulée sur elle-même, monomaniaque et abusant d’échos de lectures, de dédoublements, le tout serti d’une réflexion profonde sur la nature humaine prise dans le drame de ses contradictions. L’homme s’y exposait en exilé, éternel pèlerin étranger à son propre monde. Cette étrangeté qui est précisément le lieu de l’écriture annoncé ici. L’homme, cette petite créature indicible, revêtue d’une beauté plus grande qu’elle n’en savait porter et trop souvent attaché à ses reflets et malgré cela, lui le mortel, fait plus qu’aucune autre créature terrestre pour le Vivant. Denys composait l’Imitation comme notre vraie condition. Dans son roman, Pauline Klein articule exclusivement l’imitation aux reflets de l’être. Chez Denys, cette imitation revêt une autre dimension, s’arrache à ces reflets dans l’étendue de la contemplation, prière pure et perfection de la charité -miséricorde pour l’homme dans son infinie petitesse. Un acte si complexe à force de simplicité. Son livre De Contemplatione (1440 – 1445), énorme bouquin jamais vraiment achevé, trace l’horizon de cette vie contemplative. Il ne papillonne pas, l’œil rivé sur quelque inaccessible, lieu le plus incomparable de l’être humain : là où sourdre en son amour, dans le démesuré de ce vaste monde. (Fundis ex dilectione).--joël jégouzo--.

 

Alice Kahn, de Pauline Klein, éditions Allia, août 2010, 126 pages, 6,10 euros, EAN : 978-2- 84485-355-4.

Denys Le Chartreux, Petit traité de la méditation, traduction nouvelle par Martial Tecxidor, asin : B00185EN40.

 
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QUE TRAHIT LA VULGARITE DE NICOLAS SARKOZY ?

14 Octobre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

berlusconietlesfemmes5.jpg"Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte. Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde." Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme.

 

Nul besoin de grandes démonstrations, tout le monde sait de quoi il retourne ici. Du reste, chacun d’entre nous a en tête assez d’exemples affligeants pour ne pas attendre de nouvelles preuves de cette vulgarité agressive.

 

Guère d’exemple, en revanche, au sein de notre histoire nationale. Il faut remonter à la (f)Rance de Vichy pour retrouver trace d’une telle vulgarité –Alain Badiou n’avait pas tort de laisser errer le spectre de Pétain dans l’ombre de ce Pouvoir. Et en Europe, il n’y a guère que Berlusconi qui se flatte d’une aussi franche vulgarité. Plus en amont dans le temps, il y eut l’immense trivialité à front de taureau des Maîtres du IIIème Reich.

 

deux larronsLe fin mot de cette séquence de pouvoir sera sans doute celui de la médiocrité de son héros, fort de succès obtenus sur des moribonds (cette Gauche qui avait tant trahi), et de victoires arrachées d’un sûr instinct politique, celui du vautour plutôt que de l’aigle.

 

 Un narcissique pervers, analysait le psychiatre Serge Hefez, dans sa "Petite leçon de psychologie : le pervers narcissique et ses complices". Un chef qui n’aura cessé de mettre en avant son ego, accréditant par le discrédit. Un style, une marque de fabrique.

 

 Inutile de poursuivre sur ce terrain. La seule question digne d’intérêt aujourd’hui, est celle des raisons d’une telle inconvenance. La réponse est contenue en filigrane dans l’ouvrage de Frédéric Lordon (Capitalisme, désir et servitude) : nous vivons dans une société de la crainte généralisée, au sein de laquelle une brutalité économique sans précédent a surgi. Une véritable tyrannie –chantage à l’emploi, chantage à la croissance-, s’est installée, "qui trouve ses conditions de possibilité dans le nouvel état des structures économiques " de ce capitalisme apparu depuis peu. Un capitalisme dont le caractère fondamentalement anti-social s’affirme jour après jour, un capitalisme exprimant avec force son refus de tout engagement durable : les liquidités vont là où elles rapportent le plus, plongeant le salariat dans un monde de terreur. Les mécanismes de ce capitalisme financier sont simples, pour peu qu’on veuille les connaître : la finance n’a que faire de notre force de travail, désormais fongible. Une dissymétrie sans précédent affecte ainsi les rapports de production : le Capital financier a toujours le temps d’attendre, même quand la force de travail entre en rébellion. En revanche, la précarité des salariés est telle, qu’ils ne peuvent engager le bras de fer salvateur qu’au prix d’un effarant sacrifice.

 

vulgaritéLa violence qui pèse ainsi sur le monde du travail n’est plus celle de patrons aux allures fordiennes –ceux-là sont eux-mêmes soumis aux pressions des marchés financiers-, mais celle de la finance, coupées des réalités du monde. La crainte s’est non seulement généralisée, mais intensifiée avec la montée en puissance de ce pouvoir financier.

 

Un pouvoir qui s’est mis en place lorsque l’on nous sommait de ne voir dans la mondialisation que le salut d’économies en fin de course. Mais la globalisation n’aura jamais été d’abord que l’acte de décès de la notion de Peuple (qui était une notion politique), remplacée par celle de Populations (qui est une catégorie biologique, comme l’affirmait si pertinemment Foucault).

La manipulation suprême aura été de transformer à l’occasion et définitivement, le citoyen en consommateur.

 

Car sous le discours de la libre concurrence nécessaire exigeant toujours plus de délocalisations, libre concurrence au service de nos rêves de consommation les plus fous, c’est autre chose qui arrivait : on fermait des entreprises non parce qu’elles n’étaient pas rentables, mais parce qu’elles l’étaient et rapportaient assez de dividendes à leurs actionnaires pour l’investir sous forme de liquidités ailleurs, loin là-bas hors du monde, pour ramasser une mise plus énorme que celle à laquelle ils venaient de rêver…

 

lordonLa vulgarité présidentielle ne traduit ainsi rien d’autre que ce nouveau rapport de force, au sein duquel vient d’émerger un Capitalisme Financier triomphant. Elle n’est rien d’autre que l’expression d’une permissivité sans précédent qui s’est forgée dans la conscience de ces nouveaux capitalistes. L’ivresse dont elle témoigne, son pathétisme vulgaire, n’est l’expression que d’un délire de l’illimité. Tout est possible. Et son représentant légal peut même courir le risque de l’opprobre, pratiquer l’insulte et la menace à découvert : cette radicalisation du gouvernement actionnarial par la crainte est sans précédent dans notre histoire et lui assure l'impunité. Et croyez bien que la finance poussera son avantage partout, tant qu’elle ne rencontrera pas une force de résistance égale à la sienne.

 

C’est peut-être là que le bât va blesser : du politique, puisqu’il s’agit encore de cela, d’un rapport de force politique en fin de compte, même si cette Vème République agonisante est à même de confisquer le pouvoir politique entre de bien indélicates mains. Car malgré la complexité des formes de la domination, empilant les niveaux les uns sur les autres en chaînes de dépendances, une architecture que décrit parfaitement Lordon dans son essai, toute cette belle architecture reste sensible à l’ultime déconvenue d’une déroute électorale qui signerait le désaveu dans le camp même du Président -il faut disposer du Pouvoir politique pour manœuvrer sans complexe. A quelques encablures des Présidentielles, un grand séisme social et politique est possible.--joël jégouzo--.

 

 

Capitalisme, désir et servitude, de Frédéric Lordon, La Fabrique éditions, septembre 2010, 213 pages, 12 euros, EAN : 978-2-358720137.

Serge Hefez, "Petite leçon de psychologie : le pervers narcissique et ses complices " :

http://familles.blogs.liberation.fr/hefez/2007/05/petite_leon_de_.html#more

Triomphe de la vulgarité : ou le Tout-un-chacun, Marc-Vincent Howlett, éditions de l’Olivier, coll. : ED.L’Olivier, mars 2008, 219 pages, 16,50 euros, EAN : 978-2-879296234.

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1977 : RED RIDING QUARTET -THE TIME IS OUT OF JOINT…

12 Octobre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

Peac-1018.jpgL’année du jubilé royal. Celle, aussi, de l’éventreur du Yorkshire, un vrai God’s playground, terrain de jeu sauvage où s’affrontent la police, les journalistes, les truands, le tueur et mille autres démons médiocres – d’autant plus féroces donc. Une grande débâcle en somme, en folles parties de cache-cache dans les rues de Leeds. Au delà de l'histoire, au delà de l'intrigue, au delà des personnages même, un univers glauque où la fange le dispute à l’ignominie, servi par une écriture de pure dénotation qui, de contractions brutales en phrases arides, assène des séquences discursives d’une violence inouïe. Une grande débâcle narrative en quelque sorte : David Peace déserte les conventions d’écriture et par sa double narration, ses contrepoints, ses ruptures, nous projette de plain-pied dans l’Histoire telle que nous l’éprouvons désormais, erratique, indéchiffrable.

1977 se présentait, au moment de sa publication, en 2003, comme le second volume du Red Riding Quartet, tétralogie sinistre que l’auteur consacrait au Yorkshire. Le monde qu’il y dépeignait n’était même pas au bord du chaos : il venait de sombrer dans son abîme et ce monde, comme l’indiquait le titre, était derrière nous. Nous en sommes les héritiers, mieux : les enfants naturels. Légataires d’un monde essoré par les crises économiques, sociales, politiques, à répétition, un monde saturé de violences, mais pas même intéressé à la rage vaine d’une classe ouvrière défenestrée de son destin. Un Grand Monde élisabéthain qui, comme dans l’œuvre de Shakespeare, semble vouloir s’user lui-même jusqu’à la corde. The Time is out of joint. Peace en consignait la tragédie, s’en repaissait jusqu’à la nausée, nous livrant un opus sidérant qu’il faut relire aujourd’hui, pour mesurer combien il était dans le vrai… --joël jégouzo--. 

 

1977 de David Peace, trad. Daniel Lemoine, Rivages / Thriller, fév 2003, 357 p., 21 €, EAN : 978-2-743613815.

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