DANIEL BENSAÏD : TOUT EST ENCORE POSSIBLE !
Les derniers entretiens d’un grand militant, et que l’on soit ou non trotskistes (je ne le suis pas), d’un réel penseur du changement social tout court.
Daniel Bensaïd raconte ici sa trajectoire intellectuelle, qui débuta bien avant Mai 68.
Une adhésion aux mouvements révolutionnaires qu’il sait inscrire dans le temps de l’Histoire, celle, en particulier, du mouvement ouvrier en France, tel qu’il voulut ne pas le trahir.
Au delà de Mai 68, c’est une leçon de militantisme qu’il nous livre, ponctuée de réflexions pertinentes, comme lorsqu’il évoque le Sartre de la préface aux Damnés de la terre , abordant sans détour le problème de la violence comme forme de subjectivation de l’opprimé, pour nous pousser à reformuler cette même question sous nos autres cieux : Quid de notre légitime défense face à l’insupportable violence qui nous est faite ?
On découvre ainsi un Bensaïd en forme, pestant contre cette "génération de vieux cabotins qui refuse de sortir de scène" à laquelle il aurait pu appartenir, incapable de solidarité avec le sous-prolétariat intellectuel qui s’est fait jour en France, satisfaite de sa promotion sociale, assurée par une Gauche de compromission des plus détestables. Une Gauche incapable de faire front contre Sarkozy, jetant aux oubliettes la lutte des classes, réactivée pourtant par ce dernier au profit des grandes fortunes françaises… Un Bensaïd pertinent quand il analyse les sommations caractérielles du même Sarkozy, articulant jusqu’à l’obsession Mai 68 en péché originel de la France qui va mal… Pertinent encore dans son analyse de l’échec des deux partis de pouvoir à réduire la vie politique française au bipartisme : l’exception française, cette résistance sociale qui a si souvent fonctionné à l’explosion et qui traduit l’absence d’un vrai dialogue démocratique dans ce pays, ne pouvant que se renforcer de l’effarante paupérisation de la classe moyenne à laquelle la nation a assisté sous ce triste quinquennat. "Il n’y a pas d’apaisement social qui permettrait d’instaurer un jeu tranquille d’alternance en France". Sagesse enfin, dans l’horizon qu’il dessine : si tout est effectivement encore possible, il reste que nous sommes les héritiers de vingt ans de défaites et de reculs sociaux. –joël jégouzo--.
Tout est encore possible, Daniel Bensaïd, entretiens avec Fred Hilgemann, La Fabrique éditions, sept. 2010, 76 pages, 8 euros, EAN : 978-2-358-720113.
FABIENNE YVERT : TELESCOPAGES – L’ENCORE DU MONDE.
Une boîte de vingt centimètres de profondeur. Remplie de fiches cartonnées. De 1972 à 2002, Fabienne Yvert a rédigé des fiches recto-verso, inventaire de ses désirs, des attraits abandonnés ici ou là aux gestes qui venaient, réflexions diverses, apostrophes, notes en vrac. Des fiches qu’elle envoyait à des abonnés. Du bouche à oreille. Une littérature du couvert, carnet de route, à peine un journal de bord, du bord d’une vie que l’on pousse comme l’on peut. Comment articuler le monde aujourd’hui ? C’est un peu à cela que ces fiches nous convoquent. Situations, sensations. Une boîte de vingt centimètres de profondeur. Tous les mois, Fabienne envoyait ses fiches, imprimées à cent exemplaires, à près de quarante abonnés. Quand le boîte fut pleine, elle arrêta. Voici les fiches aujourd’hui réassignées, dans une chronologie souvent déroutante. Boîte à malice, à merveilles, "il y a des manques de désaffection propres et claires sur les étagères". Un peu l’esprit du temps dont on n’a rien vu venir. Sciemment de trop. Les amis, les voisins, les parents, des proches morts déjà –c’est effarant combien la mort frappe vite et aussi médiocrement. Le jardin, la vie douce et peut-être au fond une conception de la vie Bonne qui surgit au détour des phrases, sagesse à la Sénèque. Discernement, de savoir si bien ne pas attendre l’effondrement, lequel survient toujours trop tôt, dans l’étonnement d’un jour qui n’en finit pas de vouloir si mal tourner la page quand sans arrêt on apprend à vivre, encore et encore, avec de nouveau quelqu’un et l’autre sans cesse, même à seulement suivre la course du soleil ou celle du chat vers le garage ou cette drôle d’affaire : le monde qui tourne. Je regrette de n’avoir pas connu les fiches du temps où elles atterrissaient d’abord au fond de la boîte. Ici désormais c’est autre chose. Un effort s’impose, pour contourner cette présence de l’objet livre, pour laisser vivre, à l’intérieur de soi, une aventure d’avant le livre. Donner des chances à l’encore du monde, plutôt que son encours. –joël jégouzo --.
Télescopages, fabienne Yvert, éd. Attila, août 2010, 250 pages, 20 euros, EAN : 978-2-917084205.
Alexandre Romanès : un peuple de promeneurs
"Je donne une interview pour la télévision française. Le journaliste commence très fort. "Vous, les gitans, vous êtes des voleurs." Je lui demande s’il est français. Il me dit que oui. Je lui dis : "Vous les français, vous avez volé la moitié de l’Afrique. Curieusement, on ne dit jamais que vous êtes des voleurs".
De la vie aux poèmes, du poème à l’aphorisme, en quelques notations discrètes dans le dénuement des mots, Alexandre Romanès observe le monde, passant considérable, pour témoigner d’une vision essentielle, la nôtre à vrai dire, pour peu que l’on ait fait profession d’être -humain tout simplement. Et plonge un grand regard surpris dans l’abrupte paysage, son cirque lui-même, dans cette fraîcheur sans cesse renouvelée, à vivre ici entre nous sans façon, et sur la fin du spectacle, le banc familial face au public, leur beau détour et la franchise en plus.—joël jégouzo--.
Sur l’épaule de l’Ange, Alexandre Romanès, éd. Gallimard, avril 2010, 88 pages, 10 euros, EAN : 978-2070129157.
COETZEE : L’ETE DE LA VIE
Troisième volet de l’autobiographie fictive de Coetzee, confiée ici à un jeune universitaire chargé de collecter des témoignages sur l’auteur qui atteint la trentaine et fait retour au pays natal, retrouvant son père vieillissant dans sa maison délabrée du Cap. Nous sommes dans les années 70. Les menaces se sont accumulées aux frontières, tandis que la situation intérieure s’est délitée un peu plus. Des extrémistes tentent d’entretenir la flamme de la civilisation occidentale à coups de discours sécuritaires fanatiques. Certes, l’Etat sécuritaire prend ici sa tournure la plus obsédante. Mais déjà en pure perte : il n’existe pas d’Etat qui puisse se faire durablement sécuritaire. Il n’y a que des discours fielleux dont le seul vrai objet, dissèque avec son talent habituel Coetzee, est d’attiser les haines. Les harangues des blancs s’exhibent ainsi comme un bluff meurtrier tarissant les forces vives de la nation. Et ceux qui voudraient mener la police comme un chasseur sa meute, finissent dans un show minable leurs gesticulations abjectes –on en sait quelque chose en France.
Les chapitres alternent, des femmes témoignent de ce dont elles perçoivent de cet homme tour à tour amant de fortune, bricoleur à la manque, professeur à temps partiel qui aurait aimé se faire bouddhiste pour tuer en lui le désir et la souffrance, le tout encadré de fragments de textes, de notes personnelles de l’écrivain, de considérations sur la littérature et le monde. Une accumulation qui finit par décrire un univers blanc enfermé sur lui-même, tournant en rond dans une circulation malsaine de ses désirs. Les seventies, barricadées dans leur logique de l’illicite-licite, ployant tout de même sous la poussée, sinon l’échappée des femmes, débandant littéralement l’autobiographie de Coetzee pour la confondre dans le nœud des biographies qui l’ont fécondée. Jusqu’à ouvrir une brèche dans ce récit, chausse-trappe peut-être, de celui qui découvre tout à coup le sentiment de sa propre fin. Et c’est un peu ça, ce livre, écrit comme dans l’intuition d’une tragédie dépourvue de tragique. Parce qu’une lassitude habitait déjà cette révélation, celle, tout à la fois commune et personnelle, des enfants d’Afrikaners qui ne croyaient plus du tout en leur histoire et savaient qu’il ne leur restait que l’indécence à piller le monde noir.--joël jégouzo--.
J.M. Coetzee, l’été de la vie, éditions du seuil, août 2010, traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par catherine Lauga du Plessis, 320 pages, 22 euros, isbn : 978-2-02-1000290.
CARNETS DE LA GUERRE DU VIETNAM
"De la chair et du sang qui s’accumulent jusqu’à former une montagne de haine dressée toujours plus haute tous les jours plus haute devant nos yeux. Quand, mais quand donc chasserons-nous ces hordes assoiffées de sang de nos terres?" Dang Thuy Trâm
Les éditions Picquier publient un document exceptionnel : les carnets de Dang Thuy Trâm, jeune médecin vietcong. Ce Journal commence le 8 avril 1968, deux mois avant l’offensive du Têt. Dang a 25 ans. Elle est responsable d’un hôpital de campagne, une centaine de blessés recueillis dans les montagnes aux alentours de Da Nang. Dang est une de ces anciennes élèves du lycée de Hanoï, qui a formé des générations d’intellectuels vietnamiens. Issue d’une famille cultivée, son diplôme en poche, elle fit le choix d’aller au front, diriger un hôpital de fortune, sans électricité, sans médicaments, sans anesthésiant, pour soigner coûte que coûte les siens, soulager les souffrances. Une jeune femme forte et fragile à la fois, ne renonçant jamais à ses émotions. Elle restera de fait –c’est particulièrement sensible à la lecture de ses carnets- une jeune femme submergée par l’émotion, manifestant à tout moment une empathie incroyable à l’égard de son prochain.
Fin 65. Les Etats-Unis mettent en œuvre leur politique de la terre brûlée. Ils bombardent sans répit les campagnes, détruisent systématiquement les villages suspectés d’aider l’ennemi. En 67, l’armée US aura ainsi anéanti 70% des hameaux de la zone côtière. La moitié de la population qui vivait là sera jetée sur les routes, nomades errant sans fin d’un bombardement l’autre tandis que les américains rasent au bulldozer leurs villages. Débarque l’Americal, une division spécialement entraînée à cette guerre de sauvages. Colin Powell, commandant du bataillon de la 11ème Brigade d’Infanterie déclarera par la suite n’avoir jamais pu dormir deux nuits de suite dans le même lit, de peur de l’atmosphère barbare qui régnait au sein même de sa compagnie. Le 1er mars 68, une brigade de sa compagnie entre dans Son My, rassemble les femmes, les enfants, les vieillards et en exécute 504. Dang vit dans cette région. Les avions pilonnent les collines, larguent leur défoliant ou des obus au phosphore blanc qui calcinent les corps en deux secondes. En juin 70, l’hôpital de Dang est repéré. La position devient vite intenable : les américains s’acharnent sur l’hôpital en toute conscience de cause. Abandonner les invalides ? Dang le refuse. Le 20 juin, des hordes sauvages de GI’s donnent l’assaut final. Dang est abattue dans sa blouse de médecin, d’une balle dans le front. Ses carnets sont récupérés par les GI’s et confiés à la section d’analyse des documents saisis. L’un des membres de cette section finira par les soustraire à leur destruction promise, pour les restituer en 2005 à la famille de Dang. Publiés pour la première fois à Hanoï cette même année 2005, le succès sera immédiat : près de 500 000 exemplaires vendus, un très fort écho dans la jeunesse, sans doute du fait de l’idéalisme qui traverse l’ensemble des écrits de Dang, et son refus de censurer ses doutes, ses peurs, sa propre souffrance morale. "La Guerre est détestable", affirme-t-elle au moment où, traînant avec elle ses blessés, elle sent passer néanmoins le souffle de la victoire sur leurs têtes : la haine ne peut venir à bout de cet élan de compassion qui soude un peuple tout entier. Peu d’espoir certes, mais les battements d’aile de l’espérance immense.--joël jégouzo--.
Les Carnets retrouvés (1968-1970), Dang Thuy Trâm, éditions Picquier, août 2010, 276 pages, traduit du vietnamien par jean-Claude Garcias, introduction de Frances Fitzgerald, isbn : 978-2-87730-0196-8.
AUX ORIGINES DU MONDE, CONTES ET LEGENDES RROMS
Un recueil de contes et légendes tirées semble-t-il de la collection de textes rroms établie par Heinrich von Wislocki qui, au détour d’un voyage à travers la Hongrie, en 1883, décida de consigner tout ce qu’il pouvait recueillir des traces orales d’un peuple qu’il découvrait avec passion. Dès 1888, une société américaine, la Gypsy Lore Society, se mit à publier ces textes traduits du rromani, en langue anglaise. La sélection que nous présentent les éditions Flies couvre un vaste périmètre, avec tout de même pour cœur de ce corpus les textes en provenance d’Europe Centrale. Un corpus organisé selon une thématique plutôt disparate, ouvrant aux cosmogonies rroms et rabattant malheureusement l’ensemble sur le prétendu emblématique thème du violon, dont on a vu par ailleurs qu’il n’offrait que des occurrences mineures dans l’ensemble de la littérature rrom –il fallait sans doute sacrifier à l’attente d’un public convaincu du contraire… On y trouve en tout cas un rayonnant conte sur l’origine des hommes «blonds», à mille lieux de tout ostracisme supposé, et une belle leçon sur les raisons de cette vie si courte accordée aux hommes: Dieu, agacé de voir l’Homme éternellement insatisfait alors qu’il se proposait de lui accorder deux vies plutôt qu’une, ramena les comptes à une seule vie, convaincu que mille n’auraient de toute façon pas réussi à combler le désert d’ennui dans lequel il entendait vivre. Sage. Très sage…–joël jégouzo--.
Aux origines du monde, Contes et légendes tziganes, éditions Flies, réunis par Galina Kabakova, traduits par Galina Kabakova et Anna Stroeva, oct. 2010, 204 pages, 20 euros, isbn : 978-2-910272-67-8.
LE PRESIDENT DES RICHES : A MORT LES PAUVRES !
"Il y a une guerre de classes, c’est un fait, mais c’est ma classe, la classe des riches, qui mène cette guerre, et nous sommes en train de la gagner." Warren Buffet, l’une des plus grosses fortunes du monde, CNN, 25 mai 2005.
Le couple Pinçon, sociologues de la bourgeoisie, a tenu le compte, depuis l’élection de Nicolas Sarkozy, des fausses promesses, des mensonges, des vilenies accumulées jusqu’à l’écœurement par un invraisemblable Président, qui a fini par se payer jusqu’à la tête de la législature suprême. Petits chèques entre amis, légions d’honneur, depuis les premières mesures asseyant sa politique des nantis, ils n’ont cessé d’accumuler les documents attestant de sa volonté de mener sa guerre de classes au service de l’argent. De fait, sous Sarkozy, qui prétendait refonder rien moins que le capitalisme, la Finance a gagné en superbe. La France est devenue avec lui le camp d’entraînement de forces capables d’assurer une victoire totale aux riches. Du Fouquet’s où ses potes du CAC 40 (la liste des invités s’y consulte à loisir) se congratulèrent bruyamment, aux banquets des grands patrons de presse enterrant une liberté de la presse dont ils n’avaient que faire, le ton est donné : au menu, vulgarité et arrogance, tandis que les cadeaux pleuvent. Arbitraire, népotisme, double langage, tout est passé au peigne fin, y compris ces fameux brouillages idéologiques, fruits des compromissions sans précédent d’une gauche de pouvoir avide de trahison. Intrigante gauche qui proclama très tôt le dogme du capitalisme indépassable pour se débarrasser d’elle-même et rallier le camp des gagnants : celui des dirigeants français qui, sous le règne de Sarkozy, ont réussi à aligner leurs revenus sur les plus élevés à l’échelle du monde. Les voilà enfin libres d’en profiter tout leur saoul. Pendant que la gauche des bobos passait à des Warren Buffet le relais de la lutte des classes et se logeait confortablement dans son identité résidentielle fraîchement acquise. A nous les beaux quartiers ! Livrant les salariés au Capital financier le plus exécrable qui soit pour avaliser à son tour, sans complexe, l’appât du gain comme vertu cardinale. Les temps sont lourds de menace avec cette mise hors jeu des classes populaires. Et cette France là vous fiche une sacrée nausée ! Le dossier est accablant. Celui d’une mémoire monstrueuse aux contours terrifiants.--joël jégouzo--.
Le Président des riches, enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Zones éditions, septembre 2010, 224 pages, 14 euros, isbn : 978-2-355-220180.
L’USAGE METISSE DU FRANÇAIS
On le sait : l’unité linguistique de la France ne s’est opérée que très tardivement. Il n’y a qu’à lire les rapports d’inspection du XIXème siècle, pour comprendre en outre dans quelles conditions s’est opérée cette unification linguistique : brimades, sanctions, répressions, les petits ardéchois n’étaient par exemple pas à la fête, conviés à apprendre une langue qui leur était étrangère, enseignée qui plus était par des maîtres qui eux-mêmes ne la parlaient pas – en Haute Ardèche, les archives des rapports d’inspection des maîtres fourmillent d’observations truculentes à ce sujet, surtout pour la première moitié du siècle : quand un maître faisait moins de vingt fautes à sa dictée, l’inspecteur était aux anges…
On parla donc tardivement français en France. Tardivement signifiant ici qu’il a fallu attendre la fin de la première guerre mondiale pour espérer entendre les français parler en français. Jusque dans la boue des tranchées, les ordres pleuvaient dans toutes les langues : il fallait sauver les restes de l’Empire défunt en sacrifiant encore des bataillons de bons et loyaux serviteurs étrangers, tirailleurs sénégalais et autres indochinois, enrôlés par abus de misère pour tomber sur des champs qui n’étaient pas les leurs. Et quant aux troupes formées des indigènes du terroir, les ordres leurs demeuraient souvent opaques dans ces français approximatifs dans lesquels ils étaient formulés.
Et bien évidemment, le français que l’on "baragouinait" ici et là dans l’Empire n’était pas plus considéré que l’on avait considéré jusque là, dans ce que l’on continue d’appeler le trésor de la langue française, les apports des classes "dominés". Il n’est que de se rappeler la fameuse querelle des "gemmes", qui vit un Vauvenargues narquois entrer le sourire aux lèvres dans cette disputation visant à déterminer les origines d’un terme que les banquiers et les paysans semblaient se partager (le gemme, pierre précieuse, et l’action de gemmer, qui signifiait à la campagne greffer deux plantes). Les pignoufs ne pouvaient avoir fait preuve d’invention… Les banquiers, mais c’était bien sûr, avaient certainement créé le mot dans leur beau latin d’aigrefins… Or il fallut en rabattre… On oublia la querelle dès qu’il fut établi que la création relevait des pignoufs…
Pendant des siècles, les échanges entre riverains de la Méditerranée se firent dans une langue étonnante : la lingua franca. Méprisée, ignorée par les universitaires, les travaux de Jocelyne Dakhlia (EHESS) viennent aujourd’hui en révéler l’importance. Cette langue a surgi dans un contexte qui plus était complexe, au sein de cet espace méditerranéen fragmenté en mille familles linguistiques, romanes, sémitiques, slaves, etc., articulant des clivages religieux sévères. Elle apparut semble-t-il dès le XIIème siècle, au Proche-orient, pour connaître son apogée à l’époque moderne. A quoi devait-elle son succès ? A la simplicité de son apprentissage, certes, indique Jocelyne Dakhlia, mais tout en soulignant ce qui, au fond, était sa caractéristique majeure et pour nous la plus intéressante : l’absence de dimension identitaire dans sa structure même, laissant le grain des voix filer comme il le voulait entre les rives de ces mondes allochtones.
Aucune des cultures concernées ne se l’appropria donc. Essentiellement parlée, sans postérité littéraire, sa forme resta labile, ouverte aux apports, sans cesse renouvelés. Une langue qui ne connut pas non plus le phénomène de la créolisation. Mais pour le monde cultivé d’alors, un jargon. Déprécié mais efficace, avec son socle roman, franco-provinçal plus exactement, italien sur les versants du Levant, espagnol au Maghreb, s’enrichissant de mots arabes, turques, etc. Il n’est pas jusqu’à Molière qui ne s’en soit fait l’écho dans ses pièces (cf Le Bourgeois gentilhomme).
Une langue dont l’usage, étudie Jocelyne Dakhlia, ne se limitait en outre pas aux seuls échanges entre maîtres et esclaves, comme on a pu le croire longtemps, mais partagées entre esclaves, razziés de tous les coins du monde, l’apprenant pour communiquer entre eux et s’assurer d’un espace où témoigner de leur condition. Mais aussi nous apprend-elle, la langue des marchands et des populations urbaines, poussant même ses mérites jusque dans les négociations diplomatiques.
C’est la colonisation française qui mit fin à cette expérience linguistique. Au départ, on fournit aux soldats de l’Expédition d’Alger (1830) des lexiques en lingua franca. Mais très vite son usage fut interdit, pour être remplacé par celui du français. Ironie du sort, de nos jours, une lingua franca s’invente de nouveau en Algérie, dans les relations marchandes entre algériens et… chinois. Ailleurs, en Afrique par exemple, un français s’invente, truculent, comme dans le cas des romans de Janis Otsiémi, spectaculaire, véritable indigénisation de la langue française, la déployant dans de nouvelles ressources langagières, trépignant de trouvailles en richesses, inventives à l’extrême et ne gaspillant jamais son français en formulations marmoréennes. Une chance pour nous qui parlons trop souvent notre mauvais français d’apparat : l’espoir d’un monde plus complexe ! –joël jégouzo--.
J. Dakhlia, Lingua franca. Histoire d’une langue métisse en Méditerranée, Actes Sud, 2008, 591 pages, EAN13: 9782742780778http://plurilinguisme.europe-avenir.com/index.php?option=com_content&task=view&id=2127&Itemid=88888944
Article du Monde du 17 février 2010, sur l’usage d’une langue cassée entre chinois et algériens.
NRP, septembre 2010, n°619, issn : 1636-3574, 7,50 euros
Janis Otsiémi, La Bouche qui mange ne parle pas, éditions Jigal, septembre 2010, 15 euros, ISBN 978-2-914704-73-1
http://www.k-libre.fr/klibre-ve/index.php?page=livre&id=1058
Observatoire européen du plurilinguisme :
Fikria Fazli : Parne Aràpura (Les Nègres blancs)
Les Rroms sont les nègres blancs
Sans terre, sans mère
Ils cheminent là où vont les routes
Ils meurent là où coulent les rivières
(…)
On n’a fait que nous couper les ailes
On a mis nos pères à la torture,
Les gadjés ont poussé nos fils
A oublier qu’ils sont Rroms.
(…)
Nous avons bien notre terre
Bien loin chez la petite mère noire
Elle ne peut oublier ses fils
Les nègres blancs du monde.
Fikria Fazli
Traduction Marcel Courthiade.
Fikria Fazli appartient à ces écrivains de la coulisse qui n’ont quasiment jamais publié de textes de leur vivant. Fikria se contentait de les taper à la machine, avec du papier carbone pour en sortir quelques exemplaires qui circulaient sous le manteau, ou bien elle les lisait lors de rares lectures publiques, ou les déclamait au cours de soirées entre amis. De Fikria, on ne connaît que deux poèmes qui nous soient restés. Elle fut aussi la traductrice d’une grande étude sur le génocide nazi des Rroms.
Lire ce poème : Études tsiganes n°4/91
http://fnasat.centredoc.fr/opac/index.php?lvl=bulletin_display&id=268
image : le drapeau Rrom.
DROMA : SUR LES ROUTES RROMS
Interdit de Stationner
Dans les villes.
Interdit de mendier.
Dans les champs
Fenêtres et portes fermées.
En France : le carnet anthropométrique
Et les papiers des enfants.
En Europe
Ils ont été assassinés.
(…)
Les familles affamées
Qui ont faim de tout
De pain et de sel
D’amour et d’amitié
De liberté et de compassion.
Des millions et des millions de Rroms,
Chevaux malades.
Matéo Maximoff – Rrom, Catalogne et France, 1917 – 1999.
Traduit par Marcel Courthiade.
Le prix de la liberté, de Matéo Maximoff, éd. Wallada, avril 1996, ISBN-13 : 978-2904201226.
The Politics of Everyday Life in Vichy France: Foreigners, Undesirables, and Strangers, Shannon L. Fogg, Cambrridge University Press, nov 2008, 250 pages, langue anglaise, ISBN-13: 978-0521899444.