UNE CURIEUSE ENVIE D’INDOCHINE : L’EXOTISME CONTEMPORAIN AU MEPRIS DE L’HISTOIRE…
"Une envie d’Indochine sous le second Empire", sous-titre avec une très grande justesse cet ouvrage publié chez Arléa.
En fait la réédition d’un très ancien récit de voyage, celui de Henri Mouhot, publié en 1863 dans la revue Le Tour du Monde.
Naturaliste, savant autodidacte, grand voyageur, Henri Mouhot parcourut l’Asie du Sud-est à la faveur d’une bourse que lui octroya la Royal Geographical Society de Londres.
L’ouvrage, bien évidemment, est empreint de tous les préjugés de l’époque : c’est à travers le prisme de sa propre culture que notre explorateur appréhende les sociétés et les peuples qu’il découvre, avec une "franchise" telle qu’il en est devenu un classique des études orientalistes.
Un document donc, impossible à lire sans ce recul. Hélas, la préface destinée à nous le présenter, elle, manque cruellement de ce recul. On en tombe des nues même, à lire sous une plume aussi peu informée desdites études orientalistes une apologétique tentant de nous faire passer l’ouvrage pour autre chose que ce qu’il est. L’expression de "la vérité toute nue" s’extasie le préfacier, presque salutaire dans la France d’aujourd’hui, à cause de cette franchise que Mouhot aurait osé, à ne pas négliger "les humains parmi les espèces vivantes qu’il se propos(a) d’observer"… On reste pantois de découvrir que ce préfacier n’a pas cru judicieux de relever dans le récit de notre savant les préjugés pointant sans rire "la paresse" congénitale des autochtones, ou faisant du Siam un "nid de voleurs et d’assassins"…
Certes, Mouhot n’hésita pas à dénoncer les systèmes corrompus d’une administration coloniale naissante, ses gouverneurs stipendiés et les régimes d’esclavage qu’ils mettaient en place. Mais sous sa plume, cela relevait de notre responsabilité, pas de celle des "sauvages" qu’il rencontrait. Car Mouhot voyait les peuples à travers les yeux des évangélisateurs chrétiens et, partisan de la politique de la canonnière, il pensait lui aussi, partageant en cela les préjugés de son époque, que la colonisation, réformée par les soins de politiques avisés, serait un vecteur de développement économique et social. Qu’in fine, notre préfacier en appelle à la "la curiosité avide de l’enfant" pour savourer ce récit de voyage comme un récit d’aventure, on se dit pour le coup que l’éditeur aurait pu tenter une meilleure envie d’Indochine en l’encadrant d’un appareil critique autrement solide. L’ouvrage, historique, méritait en tout cas un meilleur traitement…--joël jégouzo--.
Voyage dans les royaumes de Siam, de Cambodge, de Laos : Et autres parties centrales de l'Indochine, 1858-1861, de Henri Mouhot, préface de Patrick Salès, éd. Arlé, coll. Essai, février 2010, 302 pages, 20 euros, ISBN-13: 978-2869598843.
LA DECOLONISATION COMME PRIVATISATION DE LA COLONISATION...
Une BD d’un drolatique consommé. En quatre volumes, soit une conférence d’une heure chaque fois, avec pour guide la caricature du Général de Gaulle, plus rubicond et roué que jamais, expliquant comment la décolonisation s’avéra être en grande partie la privatisation de la colonisation.Accessoirement, "LE" Général nous explique comment la France, qui était un Empire fort de 12 millions de km2, devint au début des années 60 un pays tout à fait ordinaire. Oubliant certes au passage l’invraisemblable ré-élaboration de l’imaginaire français par ce même Général, "nous" consolant en nous faisant passer du mythe de la Puissance de l’Empire à celui de la Grandeur de la France, un thème qui lui fut cher, et pour cause ! Grandeur toute morale, intellectuelle, culturelle, sur laquelle il y aurait évidemment beaucoup à redire, destinée à faire passer la pilule de la perte de son rang par la France, dans le concert des nations… Croyance donc, sinon religion que cette grandeur, qui se sera au final largement diffusée dans toutes les couches de la population, relayée frénétiquement par son personnel politique et intellectuel.
Désopilante gageure au demeurant, que celle d’une BD tentant de remettre les pendules à l’heure en brossant à grand traits, dans ce tome 3, un large pan de notre histoire coloniale, depuis 14-18 jusqu’à la fin de la Guerre d’Algérie. Une BD Décousant tout de même avec hardiesse les poncifs, défaisant les préjugés, basculant la perspective pour raconter l’histoire du XXème siècle sous les hospices d’un processus qui se nommait colonisation.
Un processus au fond toujours sensible aujourd’hui : il n’est que d’avoir à l’esprit les Lois de 2007 du Gouvernement Sarkozy, jetant la suspicion sur tous ces français nés dans les anciennes colonies ou nés d’anciens colonisés enrégimentés par la France et qui se comptent en millions. Songeons aux 600 000 soldats africains de 14-18, tirailleurs sénégalais jetés en chair à canon dans la boucherie de Verdun, songeons à tous ceux qui par la suite furent incorporés (quel résonance étrange, quand on songe à ce fameux «corps français traditionnel»), puis débarqués dans ces colonies du bout du monde pour servir un combat qui n’était pas le leur…
Le chapitre 2 de ce volume est consacré à L’Indochine. Une création française datant de 1887, assemblant plutôt mal que bien l’Annam, le Tonkin, la Cochinchine, le Laos et le Cambodge… Une Indochine dont le glas sonna le 13 mars 1954 par l’attaque de GIAP sur DIEN BIEN PHU. Une cuvette qui, un tant, fut le lieu à la mode des salonards parisiens, se faisant déposés dans leurs costumes blancs impeccables pour un petit tour d’opérette précédant, toute honte bue, les largages du petit peuple, soldat de toutes les négritudes prises au piège d’une promesse identitaire truquée. 25 000 morts dans la cuvette. Ce chiffre devrait tout de même nous dire quelque chose. De tous les coins du monde. Pour une guerre qui, au final, généra 1 millions de réfugiés. En attendant que les USA n’y ajoutent les leurs au soir du 30 avril 1975.—joël jégouzo--.
PETITE HISTOIRE DES COLONIES FRANÇAISES, Grégory Jarry et Otto T., tome 3, la décolonisation, éd. FLBLB, déc. 2009, 13 euros, isbn : 978-2-914553-66-7
PETITS VIÊTNAMS : LES CAMPS DES FRANÇAIS D’INDOCHINE EN FRANCE (1956-2009) –ces français qui n’étaient pas du corps français traditionnel…
Français de nationalité, ils n’avaient pas la chance d’appartenir au «corps français traditionnel», selon les bons mots de Gérard Longuet, patron des sénateurs UMP.C’est pourquoi on les a parqués, enfermés, humiliés en les reléguant, les bannissant, les exilant sinon les «expatriant» sur place, dès 1956 à leur arrivée en France, dans des baraquements qui n’avaient rien à envier à ceux des guerres les plus sales du siècle, comme celui de Sainte-Livrade-sur-Lot : le CAFI (Centre d’Accueil des Français d’Indochine).
1200 français d’Indochine au Cafi, 700 enfants, 10 douches collectives.
Pas de sanitaires dans les baraquements, des toits en carton, aucune intimité possible, jamais. Pensez : une ancienne poudrerie militaire, des entrepôts divisés à la hâte où entasser, comme des bêtes, ces français dérangeants -des familles…
Il faut les imaginer en 1956, ils en témoignent dans ce livre, mais du bout des lèvres aujourd’hui encore. La peur d’importuner, de n’avoir pas le droit de révéler, de n’être pas, de ne toujours pas faire partie de ce fameux «corps français traditionnel» aux arrogances insupportables.Leur voyage tout d’abord, 25 jours sur des paquebots de fortune, loués parfois aux italiens, des tas de ferraille où vomir tout son saoul en attendant la terre ferme. Pour l’occasion la boue dès leur arrivée, et les norias des bus déversant leur cargaison humaine sans ménagement. Une seule valise autorisée par famille. Le temps gris, un ciel sinistre et la fange entre les baraquements. Il faut les imaginer muets de stupeur : c’était ça, cette gadoue ignoble, ce que la France leur offrait. Des baraquements. Sinistre vocabulaire d’un siècle dégradant.
A Sainte-livrade… Et ailleurs. D’autres camps agençant un accueil identique. Celui de Brias, du Cannet-des-Maures, de Noyant-sur-l’Allier, et quelques autres, détruits depuis, biffés, gommés pour que rien jamais ne fasse retour sur cette page honteuse de notre Histoire commune : celle d’un monde bafoué. Celui de milliers de français aux yeux desquels tout ce qui était admirable s’appelait la France. Une France qui s’incarnait en villas blanches. Ah le blanc ! Cette couleur si lumineuse de la colonisation française…
Mais pour ces nha-quê, ce fut 52 années de grisailles et d’humiliation. Car, entendez bien : en 2009, sans doute parce que les médias, enfin, ont commencé de faire leur travail, s’interrogeant sur l’existence de ces camps, les premiers bulldozers ont fait leur apparition. Promis, on va vous le refaire le camp, vous loger décemment. Mieux vaut tard que jamais…Détruire en fait, toute trace de la vilenie de l’administration française pour laquelle les rapatriés d’Indochine n’étaient que des sous-hommes. Qui se tairaient, pariait-elle. Animés qu’elle les imaginait, par cette fameuse valeur que l’on prêtait et que l’on prête toujours aux natifs du Viêt-Nam : dâm-dàng, cette capacité à tenir, à faire face, à ne jamais faillir, ce courage, cette endurance dans l’abnégation, une sorte de résignation bienvenue. On les savait durs à la tâche, ils se tairaient. De toute façon, on ne leur laisserait pas le choix. Et longtemps ils se sont tus en effet. Isolés, accablés, ignorés. Un silence les recouvrait, qui permit aux patrons du coin d’user et d’abuser, avec la complicité de l’administration du camp, d’une main-d’œuvre bon marché. A l’aube les camions arrivaient. Pas des bus : des camions. Qui venaient chercher leur marchandise : des femmes, des enfants que l’on enfermait dix, douze, quatorze heures avant de les relâcher le soir, terrassés de crainte et de fatigue.
Le livre est saisissant. Le Cafi était un ghetto. Il l’est resté près de cinquante ans. Des français d’origine indochinoise y vivent encore. Y finissent leurs jours. Un ghetto dont des administrateurs vétilleux veillaient à orchestrer la précarité. Il exista même un arrêté républicain pour gérer cette précarité : l’arrêté Morlot (1959). Lequel stipulait que l’acquisition d’un poste de radio devait être interprété comme un signe extérieur de richesse passible d’expulsion. Il fallait donc soit s’enrichir d’un coup pour espérer quitter le camp, soit durer dans la survie.
Il y avait même une école au Cafi : l’administration gérait consciencieusement les parcours des enfants dont elle avait la charge, offrant des bourses qui, suite aux tracasseries qu’elle s’ingéniait à monter, n’était jamais accordées qu’avec un retard de trois ans en moyenne, mettant ainsi souvent fin à tout espoir d’études.
Il faut lire cet ouvrage pour prendre la mesure de l’infamie républicaine. Moins une étude scientifique qu’un témoignage. Car nous sommes encore dans ce temps du témoignage, d’un témoignage qui n’a pas pu, jusqu’à aujourd’hui, se faire entendre ! Viendra plus tard le tournant de l’étude. S’il en est temps du reste : la première génération a presque entièrement disparue. Reste les générations suivantes. Et notre histoire. Reste notre histoire en effet, car reste la richesse de cette histoire dont il faudra bien un jour prendre la mesure.
Qui étaient ces français d’Indochine ? Des très riches et des très pauvres, et toutes les classes intermédiaires. Une population qui avait inscrit en elle la mémoire à la fois du colon et du colonisé, du dominant et du dominé, du possédant et du dépossédé. Et parmi les plus modestes, une population incroyablement métissée : tout l’Empire français avait déversé là ses racines : tirailleurs marocains, sénégalais, légionnaires roumains, émigrés russes, allemands, de tous les coins du monde le monde était venu donner naissance, en Indochine, à une nouvelle identité issue des plus incroyables métissages qu’il était possible d’imaginer ! Singulière mémoire du Monde ! N’était que les enfants de ce monde n’ont bien souvent hérité que du silence de leurs parents, lesquelles ont dû se taire dans un pays qui ne voulait pas les entendre. Mais du camp des oubliés montent, là aussi, des paroles où réinscrire notre histoire commune. L’Histoire, disait Marc Bloch, c’est la dimension du sens que nous sommes. Que nous acceptons d’être, que nous voulons être. Une conscience, une volonté que nous aurions tort d’amputer de telles dimensions de sens.—joël jégouzo.--
Petits Viet-Nams, de Dominique Rolland, éditions Elytis, 27 novembre 2009, 208 pages, 16 euros, ISBN-13: 978-2356390325.
Lien : http://www.rapatries-vietnam.org/
un documentaire : Le Camp Des Oubliés - Les Réfugiés Vietnamiens En France, de Marie-Christine Courtès, éditeur : Vodeo.Tv, 24/04/2006, 11 euros.
Ps : Les Lois de 2007 du gouvernement Sarkozy ont jeté la suspicion sur tous les français d’origine indochinoise, qui doivent aujourd’hui prouver qu’ils sont français ! Les documents que l’Administration leur demande, en outre, rendent visible sur 3 générations leur ascendance…
Je suis né en bordure de la mer de Chine… Tout commence à l’évoquer, et non tout fini. Car cette identité recompose un monde plus vaste que celui qui puiserait uniquement à ses seules origines. Tandis que l’autre bout est sans fin.
ICONE DU VIETNAM : LA FILLE DE LA PHOTO...
Tout le monde garde en tête cette icône de l’absurdité et de la cruauté de la guerre américaine contre le Viêtnam, à travers ce visage sur lequel se peignait l’effroi et la douleur.
Mais qui connaît l’histoire de l’enfant représentée sur cette image ?
Kim Phuc survécut à ses blessures. Mais sa vie prit un tour imprévu : elle fut contrainte d’accepter son destin de symbole.
C’est son histoire que nous raconte ce livre, depuis le 8 juin 1972, date à laquelle un bombardier de l’US Air Force lâcha par erreur ses bombes au-dessus de son propre camp. Histoire à bien des égards cynique, le régime de Hanoï n’ayant pas hésité à s’emparer de ce symbole avec une rare dureté.
D’ordinaire, la guerre du Vietnam prend fin pour nous sur les images du ballet d’hélicoptères au-dessus de l’ambassade américaine de Saigon. Le livre poursuit bien au delà, nous donnant une vision inédite du Viêtnam sous la coupe communiste.
On peut toutefois regretter que l’éditeur américain ait préféré nous livrer une version romancée de l’événement, plutôt que de s’en tenir à l’approche historique. Sans doute l’ouvrage y aura-t-il gagné des lecteurs, mais à quel prix ? Le document perd ainsi en pertinence. Alors qu’il est question de la manipulation de l’opinion par l’image, la photographie en question est par exemple séparée de la série à laquelle elle appartenait. Pourquoi cette image fut-elle choisie parmi nombre d’autres témoignant du même événement ? Sans doute parce qu’elle nous offrait une victime "présentable" ? La photographie originale a été du reste retouchée en ce sens, pour la rendre convenable, respectable, plus émouvante... Mais pourquoi donc ne pas nous avoir, aujourd’hui, restitué l’image et sa série, ou plutôt, ne pas avoir gommé l’icône, puisque, littéralement, cette image n’a pas existé ? —joël jégouzo--.
La Fille de la photo, de Denise Chong, traduit de l’américain par France Camus-Pichon, préface d’Annick Cojean, Pocket, juin 2003, 541 pages, ISBN-13: 978-2266124331
My Son : ruines du royaume Cham (centre Vietnam). Quelques images pour me délivrer de la vérité d’avoir été là.
Une centaine de kilomètres au sud-ouest de Da Nang.
Un peu moins par la Nationale 1, goudronnée sur une cinquantaine de kilomètres jusqu’à l’embranchement de My Son.
Le reste est empierré sur une dizaine de kilomètres, puis le voyage se poursuit sur terre battue, impraticable pendant la saison des pluies.
Mais à vrai dire, il est plus pénétrant d’y aller en partant de Da Nang en moto, par les pistes du nord : de Hoa Vang à Than My, puis Lang Ro, pour redescendre sur My Son en coupant par la montagne de Yang Brai.
La piste est somptueuse, jaune nuancée d’ocres rouges et de bruns aux tonalités soutenues. Elle coupe des villages de paille que peu d’occidentaux ont traversés.
Tous les dix kilomètres, un lac ou une rivière qu’il faut franchir sur un bac ou ce qui en tient lieu : des barques de paysans sur lesquelles il n’est pas commode d’installer son véhicule.
Des rivières larges comme l’embouchure du Rhône, la jungle enclavant l’impeccable géométrie des rizières. Et de loin en loin, d’immenses cimetières bouddhistes clairsemés de monuments multicolores.
My Son. La guérite du gardien et le panneau dérisoire de Mercedes Benz qui finance sans trop y croire la réfection des ruines. Une jeep, cinq kilomètres de jungle par des ravines défoncées. La solitude dès lors, le silence, absolu, d’un monde décampé.
Même lors du petit été –mars, avril-, la chaleur et le taux d’humidité sont tels que dès le troisième pas l’on suffoque. La rosée ne se lève jamais, recouverte en permanence d’une chape de nuages obturant la vallée comme un couvercle de plomb. Partout cette végétation épaisse, dense, impénétrable. Trois kilomètres à pied, un pont de liane et le décor sublime qui crève d’un coup les yeux. L’étonnement. Brutal. De trouver au cœur du Vietnam un lingam érigé en pleine nature, des statues de Ganesh et de quelques autres divinités hindoues.
Les ruines du royaume Cham datent du VIIe siècle. Partout des cratères laissés par les bombes larguées des B52 -les ruines abritaient une base Vietcong. Les bombardiers américains ont tenté de raser la cuvette sans y parvenir. Mais ce n’est pas leur souvenir ou les traces qu’ils ont laissées qui retient le souffle : c’est cet étrange surgissement d’une masse de briques rouges envahies par le vert si intense de la végétation qui règne en virtuose sur ce monde (Henri Miller : "à la fin, l’herbe aura raison de tout").
Dans cette humidité pressante, la réfraction des couleurs est littéralement fantasmagorique ! C’est cela. Oui. Une fantasmagorie. Ce paysage. L’intensité de ses couleurs. La fantaisie d’une présence confuse, quasi spectrale. L’humain absent mais son humanité intrigant la nature au paysage plombé par cette mémoire étincelante, au paysage brusquement pénétré, révélé, ouvert à l'ouvert de l'homme pourtant disparu, au paysage soudain convoqué sous des espèces humaines.
Je vivais pourtant seul soudain, m’assurant malgré moi que tout être recommence le monde. Accueillant l’appel retentissant, achoppant là-bas contre la bute de jasmin, peut-être de ce secret mot d’ordre qui, selon Walter Benjamin, traverse l’univers.
Et malgré le ciel de plomb, ou plutôt l’absence de ciel -pas d’infini, plus d’infini quand surgissait autre chose dans cet Ici trop palpable-, traversant le regard à la nage, avec à l’autre bout du rivage une main tendue d’on ne savait quel abîme. Et puis, tenace, l’impossibilité de regarder ce dehors avec un grand regard d’animal (Rilke), éloigna de moi l’extrême lointain de cet univers dans lequel je ne parvenais pas à prendre pied.
Pourtant je crus un instant vivre dans son arrangement sublime, comme si l’accès m’avait été livré d’un coup et comme par soustraction, à cette sorte de sérénité que dépose parfois en nous la vie "naturelle", cette douceur "nue" de la vie comme zoê (Aristote), cette vie que le monde classique a exclue de la Polis, surgie en moi par on ne sait quel détour et comme si cette vie nue avait pu m’atteindre enfin pour m’inviter à glisser vers "l’obscurité où meurent les métaphores" (Claudio Margis). Mais l’instant ne tint pas. Je fis quelques images pour me délivrer da la vérité d’avoir été là. —joël jégouzo--.
L’ETERNEL RETOUR AU VOYAGE…
LE VOYAGE EST-IL LE VRAI LIEU DE L’IMAGE ET DE LA LITTERATURE ?COMMENT LE THEMATISER A PARTIR DE L’EXPERIENCE JAPONAISE ? (2/2)
Diplômé de l’université de Kéio, ancien élève de Susumu Ohno, spécialiste de littérature japonaise médiévale, Ryozo Hiyama, linguiste, sociologue, a intégré le groupe de recherche «Morphologies», de l’EHESS.
jJ : Le voyage est-il le vrai lieu de l’image ou de la littérature ?
Ryozo Hiyama : Il existe une littérature écrite en langue Kana, système japonais basé sur 50 syllabes phonétiques, qui s’est développée très tôt à côté du système chinois, intégré comme écriture du pouvoir et des hommes. Or le premier texte écrit en Kana est un récit de voyage. Ecrit au Xe siècle par Kino Tsurayuki, il l’a été sous un pseudonyme de femme : les femmes n’avaient pas le droit d’écrire dans l’idéogramme chinois. Cette écriture a donc trouvé l’une de ses premières grandes expressions dans le récit de voyage d’un homme déguisé en femme… Certes, avant l’écriture "kana", le recueil de Manyôshû, compilé au début du VIIIe siècle, évoquait déjà le voyage. Mais associé à la privation : «J'ai laissé ma femme chez moi / abaissez la montagne / car je veux voir ma femme».
jJ : Mais pourquoi justement un récit de voyage ?
Ryozo Hiyama : Dans ce type de récit, la question de la perception est au centre. Il n’y a pas de conceptualisation : Tsurayuki ne fait pas œuvre de géographe, il s’inscrit dans la perception du moment. On ne peut construire le concept tant qu’on est en contact avec l’inconnu. Car cet inconnu n’entre pas dans le système du concept, qui se construit dans la familiarité, donc dans l’après-coup du retour. À l'époque où Tsurayuki écrit son journal de voyage, qui décrit le retour à la capitale Heian (Kyoto), une autre œuvre littéraire liée au voyage fut écrite, en kana aussi, vers 905 : "le conte d'Isé". Son héros, Ariwara Narihira, issu de la famille impériale, est écarté du pouvoir. Son voyage commence ainsi : «Il était une fois un homme qui avait décidé de partir en voyage vers l'Est, loin de la capitale, considérant son existence comme inutile.» Il met en scène le paradoxe de la distance : plus il s'éloigne de la capitale, plus est présente son image. Présence imagée produite par l'absence du réel. Ce décalage entre distances objectives et subjectives n'est-il pas à la fois le propre de l'image et celui du voyage ?
jJ : Et le lien avec la littérature ?
Ryozo Hiyama : C'est aussi sans doute ce paradoxe qui nourrit la littérature japonaise. Il s'agit toujours de privation, le fond nostalgique du voyage est inchangé. Mais à l'époque de Manyôshû, l'absence restait absence, alors que chez Narihira, l'absence est présence sur un mode imaginaire. Notre héros compose d'ailleurs le poème d'un amour avorté : "La lune se cache : le printemps n'est plus le printemps d'autrefois, alors que moi, je reste inchangé." Mais le moi de Narihara est-il réel ? N'a-t-il pas inventé le moi inchangé en image ? Ce paradoxe fut reconfiguré au XVIIe siècle par Bashô, qui introduit le quotidien et l'historicité dans le voyage, pour inventer un autre paradoxe : l'éternel dans l'éphémère du quotidien. Le voyage devient la vie : la richesse comme effet de la privation. Or une nouvelle image du voyage est introduite au XVIIIe siècle : touristique si l’on peut dire -ou profane. On y pense moins en termes de privation que de richesse des spécificités régionales. Ainsi, le thème du voyage n'est pas seulement lié à la gestation de l'écriture japonaise : il revient toujours avec le polymorphisme qui lui est propre. Je serais ainsi tenté de parler de l'éternel retour au voyage. --Propos recueilli par joël jégouzo--.
Images : Kino Tsurayuki, tirée d’une série de peintures des « 36 poètes immortels », anonyme, Xème siècle, Musée Guimet, Paris.
Ki no Tsurayuki (紀貫之), 872 - 945. L’un des plus important rédacteur du Kokin Wakashū.
LE VOYAGE EST-IL LE VRAI LIEU DE L’IMAGE ET DE LA LITTERATURE ? COMMENT LE THEMATISER A PARTIR DE L’EXPERIENCE JAPONAISE ? (1/2)
Diplômé de l’université de Kéio, ancien élève de Susumu Ohno, spécialiste de littérature japonaise médiévale, Ryozo Hiyama, linguiste, sociologue, a intégré le groupe de recherche «Morphologies», de l’EHESS.jJ : Comment thématiser la question du voyage à partir de l’expérience japonaise ?
Ryozo Hiyama : D’un côté il y aurait le voyage comme la recherche de son image dans un pays lointain, inconnu, qui n’est effectué bien souvent que pour confirmer cette image, et de l’autre, loin d’elle, la confrontation avec une réalité qui n’a pas encore d’image. Ce qui implique l’idée du chemin qu’on parcourt. En japonais il existe un mot pour cela : Tao Michi, qui signifie le chemin, mais comme lieu. Pour l’occident, le chemin n’est pas un lieu, mais le moyen d’aller d’un lieu à un autre. Différence énorme, puisque le moyen devient but au Japon. Du coup, ce qui importe, c’est de savoir comment marcher. Arriver à sa destination n’est pas important : le voyageur japonais ne marche pas droit, il zigzague : il vit le chemin.
jJ : Comment ?
Ryozo Hiyama : Matsuo Basho, poète «itinérant» du XVIIe siècle, voyageait pour écrire. Il pratiquait une poésie faite en groupe : le Maître commence, des disciples développent un thème proposé, le Maître poursuit en le changeant… Basho partait sur des sites connus et proposait d’affronter leur aura. Il construisait une tension entre cette image et ce qu’il vivait à ce moment, comme Autre de la temporalité. Basho a ainsi perçu l’infini autrement que Pascal ... C’est cela, le voyage : non seulement un déplacement dans un espace historique, mais une temporalité surgissant de côté. C’est quelque chose d’essentiel, ce rapport entre conscience de l’historicité et poids du moment du déplacement.
jJ : Vous établissez un rapport très net entre voyage et image…
Ryozo Hiyama : C’est à travers l’image que tout commence. L’image relie le connu à l’inconnu. Mais cette liaison se fait dans un clair-obscur. Ce n’est pas tout à fait clair parce qu’on ne connaît pas le lieu où l’on va, ni tout à fait obscur parce que sinon, on n’irait pas ! Entre l’image et le voyage il y a ainsi un certain isomorphisme, longtemps rejeté par la pensée occidentale.
jJ : L’occident n’aurait fait que projeter ses images sur des lieux visités ?
Ryozo Hiyama : La modernité a deux aspects : elle cherche la clarté et découvre le clair-obscur. Qu’elle réserve aussitôt à la poésie. Au XVIIIe siècle, Hiro Shige a dessiné Eido, la cité de Tokyo. Le tourisme est devenu une passion japonaise à la même période. Hiro Shige dessinait chaque quartier dans une sorte d’itinéraire touristique. Ce qui m’intéresse là, c’est qu’on assiste à la construction d’un point de vue, mais dans la liberté de ce que l’on voit. En occident on construit le concept de ce qu’il faut voir, au Japon, on façonne la perception. C’est une grande différence ! On indique dans le point de vue un cheminement possible du voir, mais pas ce que l’on voit. La mise en valeur de la perception au Japon ne pouvait que s’accompagner de la valorisation du voyage. En occident la question de la perception a été laissée dans la nature. En réalité, la perception est d’abord culturelle. Elle est à la fois culturelle et primitive. C’est cela que les japonais ont inventé : les techniques de perception, le faire percevoir comme on veut.--Propos recueillis par joël jégouzo.--
Basho Matsuo (1644 ~ 1694), fut le premier grand poète de l'histoire du haïkaï (et du haïku). Il commença par écrire des hokkus, sur le mode de la plaisanterie, avant de leur attacher une plus grande importance et de se pencher sur l’esprit du haïkaï, sous l’influence Tchouang-tseu, « philosophe » chinois du 4e siècle av. J.-C., soutenant que la valeur véritable ne pouvait s’établir que dans l’inutile, sinon le futile.
Plan : la structure en spirale de Edo.
LE ZEN DANS L'ART CHEVALERESQUE DU TIR A L'ARC
Bras tendus au-dessus de la tête, de l'extrémité de l'arc, quelque chose s'en va percer le ciel, tandis qu'à l'autre bout un fil de soie vibre.
Du sein de ce "devenir rien" de l'archer, dont on ne sait où il se trouve exactement dans ce dispositif pourtant simple, un événement a surgi, comme un éclair, qui fonde en lui sa propre essence.
Le satori s'offre comme oubli de soi où s'intégrer à l'événement qui surgit.
Etrange mouvement fondateur de la surrection, qui n'est pas sans faire écho à cet énigmatique moment du cogito cartésien où le "Je" fait surrection sur fonds de panique, et ne trouve à fonder son essence que dans cette volte, sans parvenir jamais à s'assurer de lui-même, sinon de l'instabilité de cette volte.
Les éditions Dervy ont réédité ce grand classique de la culture Zen. Un livre séduisant, écrit comme le témoignage d'un occidental qui a voulu partager son expérience de la mystique japonaise de l'art sans art. Loin de toute rhétorique initiatique, cet ouvrage se lit comme un récit d'apprentissage. Il ne s'agit cependant pas d'une sorte de guide de la vie bienheureuse. Aucune réponse n'est apportée à la question de savoir ce qu'est le Zen, dont les processus, incompréhensibles en eux-mêmes, sont pourtant entièrement saisissables. L'auteur, avec une grande simplicité, a tenté de nous décrire ses doutes, ses échecs, ses découvertes ou ses succès, et réussit à nous rendre intelligible une expérience qui reste fort étrangère à notre culture.--joël jégouzo—
Le zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc, de Eugen Herrigel, éd Dervy, Collection : L'Etre et l'Esprit, novembre 1998, 131 pages, 9 euros, ISBN-13: 978-2850769313.
HAÏJINS JAPONAISES, Anthologie : DU ROUGE AUX LEVRES
Une anthologie… qui plus est dans ce format et chez un «grand» éditeur, ce n’est généralement pas bon signe : c’est un peu ce que l’on publie lorsque l’on ne sait plus quoi publier, ou que l’on veut se débarrasser d’une équipe gagnante…-Parfois / Des canards mandarins / veulent être seuls-…
Une anthologie de poésie japonaise qui plus est, la forme du Haïku tant et tant balisée, divulguée, banalisée, ne devrait pas réjouir plus que cela. Mais une reprise en poche tout de même, comme pour offrir à portée de main un voyage à grand pas au cœur d’une histoire trop longtemps mineure de la poésie japonaise : celle des femmes, tant l’art du haïku passa presque entièrement dans nos esprits sous la plume des hommes.
Un art donc, auquel ces femmes n’ont pu se consacrer que tardivement, laissant entrer leur quotidien stipendié dans une scansion par trop officielle. Soucis domestiques, émoi des enfances contiguës, une sensibilité peu parcourues en somme, où la cause des femmes japonaises rejoint celle des occidentales – un quotidien brossé de souffrances éparses, voire le plain-chant rêche des amateur(e)s sous les gravats radioactifs.--joël jégouzo--.
La jeune fille souriait ce matin.
Ses habits d’été sont maintenant
Imbibés de sang.
(Nagasaki, Sueko Yoshida)
Du rouge aux lèvres : haïjins japonaises , Edition bilingue français-japonais, étalie et traduites (du japonais) par Makoto Kemmoku et Dominique Chipot, Points Seuil, coll. Points Poésie, février 2010, 270 pages, 7,50 euros, isbn : 978-2-7578-1632-5
SUKKWAN ISLAND, de David Vann
Roy, treize ans. Et son père.
Lui et son père.
Seuls au milieu de la forêt, des ours, du froid polaire.
Perdus, littéralement, quelque part sur une île du sud de l’Alaska où Jim, le père, a entraîné le fils dans une aventure qui aurait dû leur prendre une année entière.
Une initiation, une quête, l’espoir de se retrouver, d’apprendre à vivre de nouveau.
Roy et son père.
Un père qui ne sait pas, n’a jamais su.
Un père qui pleure la nuit.
Un père défaillant, fragile.
Un père qui s'embourbe en lui comme dans un monde désolant, improvisant leur vie au cœur d’une nature hostile, où l’on ne peut rien improviser. Un père qui joue à mourir, à aimer, qui se confesse sans pudeur à son fils, incapable de lui parler la langue des pères sans parvenir à lui parler celle des fils et qui se hisse sur les épaules du fils pour l’écraser de tout son poids de désespérance. Un père chevillé à son fils dans le grand nulle part des âges, la confusion des générations soudain imbriquées pour le pire à l’écart du monde. Huis clos, certes, mais sans la ligne de fuite d’un face à face interdit au fils par la conjuration de ce père plongé dans l’immanence de ses déroutes. Emphatique, à dramatiser et mettre en scène ses abaissements, jusqu’à tendre au fils le revolver dont il n’a su tirer sa délivrance, dans un geste doucereux, et que le fils retourne contre sa tempe.
Ô l’étrangeté absolue de ce roman ! Roy s’est tiré une balle dans la tête. Roy ne s’est pas suicidé : il s’est tiré dans la tête la balle que son père n’a pas osé tirer dans la sienne. Ensuite la dérive du père. Tantôt fou, tantôt rusé. Jamais lucide. Le père heurté cependant enfin par quelque objet tenace, la mort de son fils le réconfortant, en un sens, car elle l’arrime enfin au monde dont il a décroché. Roy, au fond, n’était-il pas venu sur l’île pour tenter de sauver son père ? Ce père exaspérant, seul lieu d’une vie trop courte pour avoir pu dresser les contre-feux disputés à l’aulne d’une existence à peine contractée. Et puis la nature derrière tout cela. L’impossibilité d’y vivre dans une pure immanence. Quel singulier roman au sein d’une maison d’édition dédiée au Nature Writing, convoquant ici toute l’étrangeté du monde naturel où rien ne semble plus pouvoir tenir de ce qui est humain, pas même après une lutte âpre, parce que les choses n’y sont que d’être, de toute éternité, ce qu’elles sont loin de nous. –joël jégouzo--.
Sukkwan island, de David Vann, Traduit de l'américain par Laura Derajinski, Editions Gallmeister, Collection NAT WRITING, 7 janvier 2010, 212 pages, 21,70 euros, ISBN-13: 978-2351780305.