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21 juin 2013 5 21 /06 /juin /2013 04:56

peuple.jpgL’ouvrage est passionnant, édifiant, terrifiant…
Historienne, Deborah Cohen a tenté d’explorer la création et l’usage du vocabulaire désignant les couches populaires, tout au long de ces trois derniers siècles. Des marques langagières extrêmement révélatrices, non seulement de la place que les élites ont assigné à ces couches populaires, mais aussi de l’effort ébauché dès le XVIIIème siècle pour inventer l’idée (et le concept) de société comme principe de construction politique et sociale d’un vivre ensemble porté par des aspirations «démocratiques».

Et le résultat est consternant…
On apprend ainsi qu’au tout début du XVIIIème siècle, le discours était plutôt «naturalisant» : les catégories sociales étaient perçues comme des essences immuables déterminants les comportements individuels. Avant que les progrès de l’observation scientifique et de la contestation politique ne viennent affirmer la figure d’un Peuple opprimé mais «victorieux», recouvrant non seulement sa dignité mais sa capacité d’intervention et d’innovation, politique, sociale, intellectuelle, grâce au discours marxiste particulièrement. Brève parenthèse cependant : dès la fin du XXème siècle, le travail perdant de sa force explicative, les mots qui évoquaient les frontières du social se firent plus violents. De «gens de peu» à «gens simples», le vocabulaire contourna avec beaucoup d’application l’idée que les couches populaires subissaient une injustice. Plutôt que de les nommer sous le vocable de «déshérités», qui convenait le mieux pour décrire ceux à qui l’ont refusait l’héritage historique de la Nation – le plus grand nombre en fait-, les discours s’entichèrent des termes sanctionnant une fatalité. Vocabulaire de la honte qui culmina dans le propos de Raffarin en 2002, au lendemain des élections présidentielles, lorsque ce dernier, s’en prenant aux élites socialistes («la France d’en Haut», non sans quelques raisons), évoqua le sort de «la France d’en bas»…
Discours ambivalent, de mépris plus que de mansuétude pour cette «France d’en bas» sommée de rallier le camp des vainqueurs. Discours de mépris traduisant une troublante réalité : l’absence de mobilité dans une France rigoureusement coupée en deux. Et discours qui, à dire vrai, renvoyait, ainsi que le dévoile cette terrible étude, au vocabulaire de l’Ancien Régime, dessinant les contours d’un pays aux mondes incompatibles. Discours renouant, de fait, avec le mépris dans lequel la France de l’Ancien Régime tenait les catégories populaires.
Mieux : en analysant de près les discours tenus tout au long du XVIIIème siècle, Deborah Cohen révèle des proximités troublantes avec les discours que le Pouvoir politico-médiatique tient aujourd’hui. Dans la première moitié du XVIIIème siècle, la stratégie de domination des classes supérieures s’organisa autour de la production de discours sécuritaires : il s’agissait d’enfermer les couches populaires dans le périmètre de ces discours, auquel bientôt l’on adjoignit une clôture morale pour être certain d’avoir bien verrouillé l’ensemble. Toutes les expressions qualifiant les couches populaires traduisaient alors l’idée d’un espace sans lien avec celui des élites, d’un espace peuplé de figures décrites comme contre-monde. Discours visant in fine à remettre en cause le concept naissant de société, qui néanmoins irriguait un XVIIIème siècle décidément éclairant.
La remise en question, de nos jours, du concept de société, traduit une régression sans précédent. Les classes supérieures, plus dominantes que jamais, achèvent leur sale boulot en affichant comme seule légitime leur culture. Culture au sein de laquelle la figure du Peuple n’embarrasse même plus : le Peuple est devenu invisible. Seule la pauvreté ne cesse de s’élargir en France, et les classes cultivées de s’enrichir comme jamais elles ne l’ont pu. Que le siècle d’avant la Révolution soit plus approprié pour rendre compte des rapports sociaux d’aujourd’hui ne trouble semble-t-il personne…


La nature du peuple - Les formes de l'imaginaire social (XVIIIe-XXIe siècles), de Déborah Cohen, éditions Champ Vallon, coll. La Chose Publique, mars 2010, 448 pages, 28 euros, isbn 13 : 978-2-87673-526-2.

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Published by texte critique - dans Politique
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