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20 septembre 2019 5 20 /09 /septembre /2019 06:44

Un document plutôt qu’un libelle, une polémique salutaire plutôt qu’un essai. Et certes, un titre provocateur. Encore que : une écrasante majorité de blancs refuse de reconnaître l’existence d’un racisme «blanc» structurel. C’est là le point de crispation de tout débat du genre. Pourtant… Qu’est-ce que le privilège blanc, sinon celui de vivre en toute tranquillité sans les conséquences négatives du racisme ? Celui de vivre confortablement sans craindre de voir son avenir hypothéqué à cause de la couleur de sa peau, celui de vivre sans avoir à pâtir de «la mémoire de la violence subie par ses ancêtres en raison de leur couleur de peau». Qu’est-ce que le privilège blanc, sinon celui de «ne pas être exclu du grand récit de l’humanité» ? Le concept, au fond, n’invite-t-il pas tous les blancs à s’interroger sur leur complicité passive dans l’existence d’un racisme latent structurel ? N’existe-t-il pas du reste, derrière le refus de s’interroger en ces termes, quelque complaisance suspecte devant les inégalités raciales ? Des inégalités encore une fois «structurelles», dont nous, «blancs» bénéficions au détriment des autres. Des inégalités telles que, quelle que soit sa condition, chaque «blanc» se voit investi d’un pouvoir que, s’il en ignore aujourd’hui et la réalité et la portée, à tout moment, l’Histoire peut lui révéler… Car le racisme est une question de pouvoir, de pouvoir qui sait organiser les conditions structurelles qui permettent qu’une telle situation se reproduise… Et précisément, la différence entre le racisme blanc et les autres, c’est qu’il aura été le seul à disposer d’un pouvoir massif, «universel», de destruction systématique et de masse des sociétés autres que la sienne, pour son seul profit.

Qu’on y songe. Et Reni Eddo-Lodge de documenter cette fois scientifiquement son témoignage. Prenons le passé esclavagiste de la civilisation «blanche»… L’empire britannique s’est construit, au bas mot, sur 270 ans d’esclavagisme… 270 années d’institutionnalisation de ce commerce… 270 années de richesses rationnellement accumulées par les blancs, pour les blancs, distillées dans toute la société, de haut en bas, au profit des seuls blancs… 11 millions de travailleurs noirs commercés, sans salaire… La lecture des registres tenus par les sociétés négrières donne la nausée, tant ils ressemblent à ces bilans comptables aseptisés des sociétés d’aujourd’hui. Un système qui générait des préposés chargés de rationaliser l’agencement des esclaves dans les soutes afin de ne pas démultiplier les traversées. 11 millions d’êtres humains contraints de survivre durant ces traversées, trois mois dans leurs excréments. Une marchandise que des assureurs garantissaient, les mourants jetés par-dessus bord occasionnant leur remboursement. Un système qui alla jusqu’à penser les bénéfices que l’on pouvait retirer de la reproduction des femmes réduites à l’esclavage, industrialisant cette reproduction en batterie, comme les poulets aujourd’hui. Mieux, promouvant le viol des esclaves par leurs propriétaires comme plus efficace que la reproduction entre esclaves… Un système qui, lorsqu’on dut l’abandonner (1833 pour l’empire britannique), sut faire voter des compensations financières pour dédommager le manque à gagner des esclavagistes… 46 000 citoyens britanniques reçurent ainsi des chèques pour pallier à leur manque à gagner. Rappelons qu’en France, la loi Taubira votée en 2001 prévoyait des réparations aux descendants des esclaves noirs. Mais l'article qui l'énonçait fut écarté en commission des lois, alors qu'en 1849, au lendemain de l'abolition française de l'esclavage, des indemnités furent votées... au bénéfice des anciens propriétaires d'esclaves...

C’est de cela que l’on parle. D’une injustice qui aura traversé les siècles. Est-ce trop loin dans le temps ? Les petits-enfants des esclaves noirs offrirent pour une bouchée de pain leur chair aux canons de 14-18. C’est toujours trop loin ? En 1958, de grandes émeutes succédèrent aux ratonnades perpétrées par les Teddy Boys dans le quartier de Nottingham, à Londres, avec la bénédiction de la police. C’est encore trop loin ? En 2002, le rapport remis (enfin), pour clore cette affaire, affirma qu’en fait il ne s’agissait pas de racisme, mais de «hooliganisme» et de bandes rivales… L’incroyable déni de la société britannique s’y étalait en gras... C’est encore trop loin dans le temps ? En 2015, l’ouverture partielle des archives concernant la vie des quartiers difficiles révélait le refus de l’état de reconnaître sa responsabilité face aux difficultés que rencontraient ces quartiers et, mieux encore, affirmait que «tous les efforts visant à améliorer les quartiers sont vains»… Pourquoi cela n’a-t-il pas fait scandale ? Pourquoi préfère-t-on agiter le chiffon du racisme américain, plutôt que de voir celui qui, structurellement, organise nos sociétés européennes ?

Les organise-t-il du reste ? Nombreux en doutent. On serait même tenté de dire, à la lecture d’un tel ouvrage, que par exemple cela ne nous concerne pas, que ce libelle n’interroge que l’espace britannique, que la couleur de la peau n’est pas vraiment un problème en France –parlez-en à Frantz Fanon... Ou bien, pour se défaire de tout jugement sur la chose, d’aucun affirmera qu’il faudrait lui démontrer, comme le livre semble le sous-entendre, que ce racisme de la peau mate est constitutif de la civilisation judéo-chrétienne. Qu’il faudrait donc commencer par démontrer, à tout le moins, le caractère racialiste de cette dernière. Vraiment ? Que l’on s’y arrête donc une seconde fois : quid du privilège systémique dont chaque blanc est pourvu, à sa naissance ? Que penser d’une expérience telle que la couleur de ma peau (blanche) est la norme inconsciente de ma conception d’être humain ? Que penser de ceux qui jouissent du luxe de n’avoir jamais à s’interroger sur la couleur de leur peau ? Que penser de ceux qui ont le privilège de pouvoir faire l’économie d’une réflexion sur ce que cela signifie, historiquement et en termes de pouvoir, d’être blanc ?

Le racisme structurel avance masqué, nous dit Reni Eddo-Lodge. Il est en outre surtout le fait des classes instruites, ajoute-t-elle, de celles qui refusent toute responsabilité dans les actes civilisationnels passés. Vous avez bien lu : «civilisationnels», parce que le racisme tel qu’il s’exprimait dans la philosophie des colons, exprimait bel et bien la volonté d’un progrès civilisationnel… sinon moral… Un racisme camouflé en bonne conscience donc. Qu’aurions-nous à nous reprocher au juste ? La traite négrière ? J’entends déjà le concert des récriminations : est-ce qu’on y est pour quelque chose, dans la France d’aujourd’hui ? Et s’il faut encore demander pardon, n’est-ce pas l’affaire de l’état, plutôt que la mienne ? Choisir de ne pas voir la race, nous dit Reni Eddo-Lodge, n’aide pas à déconstruire les structures racistes profondément inscrites dans la conscience de chacun. Car peut-on sérieusement fermer les yeux sur l’injustice qui jour après jour s’exerce sous couvert de la couleur de la peau ? Qui peut, au demeurant, n’avoir pas à s’en inquiéter, sinon les blancs ?

Mais au fait, à quel moment de votre vie avez-vous compris que votre peau était blanche ?

Le racisme renforce le pouvoir de sécurité du blanc, nous dit l’auteure : il préserve sa domination silencieuse. «Le confort du privilège blanc lui fait oublier qu’il fait partie de la majorité». Et que cela l’autorise à mener une vie confortable, loin des tasers de la police, voire, depuis le canapé de son salon, en faux champion de la liberté d’expression, à s’indigner des excès des antiracistes plutôt que d’examiner sa propre complicité passive dans le maintien d’un système profondément injuste.

L’ouvrage de Reni Eddo-Lodge interroge ainsi ultimement la responsabilité de chacun. Cette complicité passive de chacun devant l’énormité du racisme dont on parle et dont la France, à travers la répression nourrie depuis des décennies contre les enfants des cités, montre bien qu’elle n’en est pas exempte…

Une répression sur laquelle nous n’avons cessé de fermer les yeux… Nous sommes devenus insoutenables… A un point tel, qu’aucun d’entre nous ne peut faire l’économie d’un examen de conscience. Il en va des fondements éthiques de la responsabilité individuelle : il est simple de laisser s’organiser au loin la nécessité d’une responsabilité collective pour prendre soin des effets systémiques du racisme dont on parle. Mais cette réponse sera-t-elle «globale», à contourner l’adhésion de chacun ? N’est-ce pas la réflexion sur notre responsabilité sociale qui est en jeu, là ? Comment créer des collectifs solidaires, si l’on se refuse à imputer aux sujets que nous sommes, chacun d’entre nous, la responsabilité de cette situation globale ? Si la responsabilité morale de chacun ne peut être qu’intime, intérieure, aucune instance n’étant en droit de me demander un examen de conscience, alors quid du collectif ? Comment la responsabilité morale de chacun pourrait-elle ne se situer qu’au niveau du jugement de valeur ? Les crimes liés au racisme blanc ne sont-ils imputables qu’à la seule causa proxima ? Mais qu’est-ce qui les rend possible, sinon notre coupable silence ? On le voit aujourd’hui avec la violente répression qui s’abat sur les Gilets Jaunes : c’est ce silence des autorités et des médias  qui les rendent possibles. C’est l’omerta du pas responsable qui les rend si dangereusement possibles. La violence faite aux jeunes des cités, la violence faite aux manifestants Gilets Jaunes place chaque citoyen face à des dilemmes éthiques. Et face à ces dilemmes, l’irresponsabilité, l’impuissance, le renoncement, l’acceptation résignée du monde tel qu’il va, ne peuvent satisfaire les conditions de la vie publique. Se retrancher derrière le fait que ces actions, nous ne les avons pas commises, est insuffisant. Il n’y a pas de « nécessité mystérieuse œuvrant derrière le dos des hommes, affirmait Hannah Arendt dans son article Responsabilité et jugement (1964) : le sentiment de responsabilité morale devant les crimes que nous n’avons pas commis est de ceux qui fondent l’entrée de l’homme en politique, au sens noble du terme : c’est le lieu même où réside le politique. Hannah Arendt fustigeait ceux qui se souciait avant tout de « protéger leur âme », en déniant toute responsabilité dans l’accomplissement de la Shoah par exemple. «Ce qui est importent dans le monde, ajoutait-elle, c’est qu’il n’y ait pas d’injustice» Peu importe qui la subit, mon devoir est de l’empêcher» (Arendt, 1964). Comment ne pas voir que la misère du monde s’inscrit dans le prolongement de ce racisme blanc qui a perpétré la colonisation au sortir de l’esclavage, et des inégalités raciales après la colonisation ? Comment détourner les yeux ? Seule l’aptitude individuelle à se sentir concerné valide l’effort de lutter contre ce racisme structurel : la responsabilité collective ne nous engage pas. Le pardon de l’état ne nous engage pas.

 « Le préjugé de couleur… Je voulus rationaliser le monde, montrer au Blanc qu’il était dans l’erreur… Les scientifiques, après beaucoup de réticences, avaient admis que le nègre était un être humain ; in vivo et in vitro le nègre s’était révélé analogue au Blanc : même morphologie, même histologie. La raison s’assurait la victoire sur tous les plans… Mais je dus déchanter… » Frantz Fanon (Peau noire, Masque Blanc, 1952).

A quoi il ajoutait :

«Vais-je demander à l’homme blanc d’aujourd’hui d’être responsable des négriers du XVIIe siècle ? Vais-je essayer par tous les moyens de faire naître la culpabilité dans les âmes ? La douleur morale devant la densité du passé ? Je suis nègre et des tonnes de chaînes, des orages de coups, des fleuves de crachats ruissellent sur mes épaules.»

«Il n’y a pas si longtemps, la Terre comptait deux milliards d’habitants, soit cinq cent millions d’hommes et un milliards cinq cent millions d’indigènes » (Jean-Paul Sartre, préface de Les Damnés de la Terre). Le Blanc est demeuré, en pleine chaire noire, le front commun des honnêtes gens qui ne trouvent rien à redire à cette incommunicable part d’une expérience qui ne sera jamais la sienne…

Reni Eddo-Lodge, Le Racisme est un problème de blancs, éditions Autrement, traduit d el'anglais par Renaud Mazoyer, septembre 2018, 19.90 euros, 296 pages, ean : 9782746747371.

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