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23 septembre 2019 1 23 /09 /septembre /2019 09:12

Dans le 7-7, c’est-à-dire nulle part. Immense au demeurant : plus grand que le 9-3. Mais vide. De presque tout. Ne reste que le brouillard, une départementale esseulée, des champs à perte de vue et quelques voitures métallisées pour en rehausser l’effigie. Une poignée de voitures, rarement plus d’une à la fois et jamais plus d’une vingtaine peut-être par jour. Et puis le Père Mandrin, mythique paysan, le seul à bosser encore ici. Un résistant, quand chaque jour Paris gagne du terrain et bétonne tout sur son passage. Paris aux portes du village bientôt. Au néant succédera l’anéantissement. C’est à cela que songe le narrateur, assis sur le banc inconfortable de l’arrêt du car de ramassage scolaire. Lui n’est pas monté. Comme souvent maintenant. Qu’irait-il apprendre à l’école qu’il ne sache déjà : son horizon vide à perte de vue… Car quel diplôme l’arracherait au chômage qui sévit dans le 7-7 ? Rien donc, en termes de perspective. Sinon son pochon dans la chaussette et son cône à la main. Sinon cette extraordinaire disponibilité. Et trois voitures, métallisées, qui filent sur Melun. Rare, médite-t-il, trois d'un coup, assis sous l’abri bus à tirer des tafs sur son joint. Puis la vieille qui est sortie de nulle part, qui se tait et reste un moment. Là. Inaudible même quand elle tente un mot. Un cône succède au premier et puis un autre. Le brouillard se lève. Traverser les yeux à la nage. Un récit d’apprentissage… Il se rappelle la fille Novembre, Kevin, le Traître, Enzo, le Grand Clément, Jérémie Meunier, etc. C'est l'heure des comptes. Fin de lycée. Des lycéens qui ont fini par fabriquer leur histoire, par porter plutôt à bout de bras l’histoire dans ce vide sidéral qu’on leur a fait. Un souffle presque épique traverse du coup l’écriture. Il y a du Doinel des quatre cents coups dans cette fiction, cette focale de génie sur l’enfance nue, étrangère au monde qui l’encombre. Un récit tout à la fois intimiste et voyou, passant en revue une journée quelconque dans le 7-7 pour prendre la mesure de toute cette population congruente qui forme la France périphérique, celle qui se balance au bout d’une corde de chanvre dans la diagonale du vide qui a signé l’arrêt de mort de près de la moitié des français…  A peine le loto du village pour lever la peine qu’elle subit, la fête foraine, la Saint-Fortuné, des histoires de mobylettes, de fusils de stand de tir aux peluches, l’idiot du village et sur la départementale, ces voitures métallisées qui ne s’arrêtent jamais. Contre qui ou quoi se battre ? A peine le temps passe-t-il, toujours le même officiellement, qui vient pourtant de s’emballer, de se défaire plutôt : les ados ont grandi, il est temps de le réaliser, assis, là, seul, sur son banc. Le souffle court scarifiant in fine le rythme du récit, le saccadant pour l’achever en pure incantation. Demain ? Le territoire. Ses terres grasses. Gluantes. Engluantes. Le marron à perte de vue. Mais aujourd’hui, le réaliser. Le voir. Tout voir désormais. Rendre toute cécité impossible. Combler le vide que la société leur a fait. Kévin surgit dans ce moment du récit. Désormais il voit. Il s’est fait Voyant. «J’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde : je l’écoute» (Arthur Rimbaud, Lettre du Voyant, à Paul Demeny, 15 mai 1871).

77, Marin Fouqué, Actes Sud, août 2019, 224 pages, 19 euros, ean : 9782330125455.

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