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14 mars 2019 4 14 /03 /mars /2019 09:17

Alger, 2004. Amin s’interroge, penché sur la tombe de son père qu’on inhume solennellement  dans le cimetière d'El-Alia, à Alger-Est. Drapeau national. Seuls les vieillards oligarques sont absents. L’enterrement se fait dans le carré des martyrs. Son père n’était autre que le général Zoubir Sellani, apôtre de la guerre civile. Amin se rappelle. Kahina tout d’abord, l’amour de sa vie. Il avait fini par péter les plombs et avait été hospitalisé après avoir semé la terreur dans les rues d’Alger. Il se rappelle son père, une légende. Tueur à sang froid, chef de guerre. Et chez eux, cette petite boîte métallique qui renferme tous les documents de son père. Des documents par lesquels il tenait tout le monde dans sa main. Son père. Chef de l’anti-terrorisme, lâchant ses sbires dans les années 90 pour exécuter tous les opposants politiques. Et puis l’année 1994. Amin avait 17 ans, il était lycéen et il se rappelle les grandes révoltes lycéennes, les exécutions sommaires, les barbouzes de l’état policier partout à la manœuvre. Et son pote Sidali, bientôt en fuite, planqué jusqu’à aujourd’hui à Marseille. Sidali qui ne rêve que de revenir en Algérie pour régler de vieux compte après la mort du général. Amin se rappelle et convoque dans sa mémoire tout le passé d’Alger. L’occasion d’un somptueux portrait de la ville et du quartier d’El-Harrach, où s’agitait le cœur de la rébellion lycéenne. Amin se rappelle. Mais il a beaucoup oublié. L’oubli est-il une forme de démence ? Il arrache pan par pan à sa mémoire tous ces souvenirs qui lui font mal. Il faut qu’il se rappelle. El-Harrach en 1994.  Aybak et la sécurité d’état. Ce même Aybak qui plus tard voulut faire disparaître toutes les traces de l’année 1994. Que s’est-il passé en 1994 ?  A la manœuvre de la répression algérienne, il y avait le père d’Amin. Et deux inquiétants personnages dont le roman ne dit rien : «Structure» et «Sanctuaire»… Toujours en vie. L’Algérie connaissait depuis le début des années 90 de grandes explosions de violence. La répression, féroce, jetait les jeunes dans les bras des islamistes. Partout des arrestations arbitraires. Partout les flambées de violences. Chaque semaine, des flics se faisaient tuer. Par dizaine. L’état policier s’installait dans la plus effroyable brutalité. Structure et Sanctuaire avait répondu par une répression sanguinaire, aveugle, contre tout le monde, sans faire de différence entre terroristes et lycéens révoltés. 1992-1994 : le temps des tueries généralisées. Un carnage en fait, non une guerre civile : la répression, barbare, totalitaire et ce, jusqu’en 97. Amin et son pote Sidali avaient alors décidé d’agir. Pour Sanctuaire et Structure, c’était une menace supplémentaire, qui venait selon leurs sources des quartiers bourgeois ! Le père d’Amin avait changé son fils de lycée, déménagé sa famille pour mieux la protéger –et mieux surveiller ce fils qui fréquentait Kahira, dont le frère avait été un barbu, repenti en 92. Et voilà qu’on venait d’assassiner ce frère… Pères et fils en chiens de faïence, dans un pays décapité qui produisait la mort jour après jour… « Nous ne sommes qu’un tas de cadavres puants. Cadavres debouts, qui faisons semblant de vivre », écrit magistralement Adlène Meddi. Peut-être l’Algérie est-elle en train de tourner cette page, dont le roman s’est fait la mémoire meurtrie.

1994, Adlène Meddi, Rivages/Noir, juin 2018, 332 pages, 20 euros, ean : 9782743644758.

Première édition : Barzakh, Alger, 2017.

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