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20 février 2019 3 20 /02 /février /2019 07:29

Un manga. Toute la Recherche en un volume. Quatre-cents pages. Ne reste que le squelette de l’œuvre, et quelques éblouissements. Ne reste que le pitch de la Recherche si l’on veut, et l’irruption des auteurs dans l’immense littérature proustienne. Non pas l’œuvre elle-même : son interrogation. Proust sans cesse convoqué dans son rapport à l’écriture, inquiet, tourmenté, vacillant, et comme l’objet d’emprises qu’il peine à lever. Reste un incroyable résumé du récit, l’histoire dévidée, soumise à sa cohérence narrative, son canevas transparent, les sept volumes de la Recherche en ce seul volume aboutis. Proust en manga ! Non pas le pari de vulgariser l’œuvre, ni même de la répéter maladroitement, mais celui de la déplier d’une certaine manière, pour l’offrir à la gourmandise des lecteurs de Proust. Un plaisir en fait ! Même si la chair du récit n’y est pas, même si l’on ne s’y perd plus comme on le fait dans l’œuvre elle-même, même si plus rien de ses circonvolutions ne nous emporte au seuil de rêves incertains. Reste un vrai plaisir de lecture, d’un livre qui sait mener son rythme, serein sinon méditatif au début, avant de sombrer dans le tumulte de la fin. Un livre qui sait construire ses personnages, et nous y attacher.  Et au regard, peut-être à cause de la rusticité du trait, de sa limpidité, de sa naïveté, peut-être à cause des conventions qu’il déploie, un dessin sans presque aucune personnalité, non pas confié à un mangaka mais à un studio, le livre séduit encore, faisant signe au loin à l’œuvre ahurissante. Proust ingénu, si l’on veut. Lecture véloce, exquise. Malgré les coupures dans le récit, à la hache souvent. Mademoiselle de Saint Loup plus que jamais de pacotille. Un précipité. Tout ce minuscule (voire) bouquin, pour se remémorer cette Recherche où le temps déploie ses simulacres magnifiques… Un bouquin qui donne pourtant envie de relire la Recherche ! Pari tenu donc ! Il n’est jusqu’au baiser maternel qu’on ait envie de reprendre, dans le texte. Ce baiser que Proust évoquait dans un courrier à Barrès, en 1906, se rappelant combien déjà il anticipait, préparait, l’entraînait à la perte non pas seulement de la mère mais de tout, circonscrivant à sa manière unique les seuils où la Nuit l’emporte. Il n’est pas jusqu’au baiser qui ne perce, à peine, pour nous en redonner le goût, ne consentant qu’à ce rebord des lèvres auquel le manga invite, maraudant si l’on peut dire, sa lecture de Proust comme un baiser volé, et par le frôlement de l’œuvre entraperçue, annoncer que le courage de la lecture peut fléchir n’importe qu’elle autorité.

Marcel Proust, A la Recherche du temps perdu,  Variety Art Works, Team Banmikas, traduction Julien Lefebvre-Paquet, éditions Soleil Manga, coll. Classiques, mars 2018, 400 pages, 39,99 euros, ean : 9782302064089.

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