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17 novembre 2016 4 17 /11 /novembre /2016 09:33

On connaissait les cours sur Marcel Proust de Joseph Czapski, prisonnier d’un camp russe. Lorsque le livre de ses conférences fut publié, la critique l’encensa comme un fait de haute moralité. On applaudit à son spectaculaire qui prouvait l’excellence de la culture humaniste, portant très haut les valeurs de l’humanité, capable de sauver jusqu’au cœur de la barbarie la civilisation. Il ne s’agissait alors que de cela : de conférences pour surmonter le découragement, la détresse, l’accablement de la vie concentrationnaire. Des conférences interdites en outre par le bourreau soviétique. «Conspirées» donc, selon la très belle expression de Czapski. «Conspirées»… Quand on y réfléchit bien, la raison d’être, à coup sûr, de la littérature. Sa seule force. Non ce déballage de livres inconsistants, de romans bienséants, quand bien même ils relèveraient des rhétoriques pseudos subversives du genre policier, tellement à la mode chez nous… Les commentateurs de ces conférences s’attachaient alors au contexte, ces -20°, -30° qui voyaient les prisonniers mourir dans d’atroces souffrances. Et c’était tout. Le texte en lui-même, nul ne songeait à l’appréhender dans une perspective érudite. Le froid de la Sibérie suffisait à le rendre louable. On ignora donc que Czapski avait passé sa vie cette œuvre entre les mains. Qu’il n’avait cessé d’y songer, d’y réfléchir, tentant de penser le tout de l’œuvre, depuis son style jusqu’aux conditions de possibilité de sa traduction, en passant par sa contemporanéité.

Alors voilà. Sabine Mainberger, elle, s’est refusée à l’anecdote. Czapski méritait mieux que cet hommage moral qui lui fut unanimement rendu. Il mérite qu’on prenne au sérieux sa lecture, ses lectures de Proust. Elle s’est dont interrogée sur la nature de ce texte. De ces notes qu’elles nous restituent avec une méticulosité toute scientifique : quel genre de texte est-ce ? Alors que jusqu’ici ces notes n’avaient que valeur d’ornement, elle les reproduit et les traduit, et les commente, les ouvrent au statut de corpus scientifique sur lequel travailler, éclairant même le travail possible : qu’est-ce que se souvenir de l’œuvre de Proust dont l’objet même est la question de la mémoire ? De quoi doit-on se souvenir quand on est Czapski et non un quelconque étudiant préparant un concours ? Qu’est-ce que son souvenir interroge de la mémoire mise en œuvre par Proust lui-même ? Vertige de la mise en abîme pratiquée par Czapski. Et pour autant, nous dit-elle, c’est tout l’ensemble qu’il faut embrasser, autant la dimension scripturale que picturale de ces notes si précieuses. Les réunir dans une vision structurée, ne pas dissocier leur sémantique de leur sémiotique, l’aspect pictural de l’aspect littéraire. La génétique du texte, oui, mais aussi un certain nombre de couleurs en un certain ordre posées… Comment ces notes sont-elles disposées sur le papier ? Pourquoi ? A quoi correspond ce réseau de couleurs, de liens, de flèches, de traits ? A l’enchevêtrement des thèmes répond l’entrelacs des traits reliant par paquets ces thèmes. Ici le fil rompu, là repris. Czapski découpe, redécoupe, redistribue. «La mort indifférente»…,«précieuse blessure »… «un peu enfoncé dans la chair»... Comment avancer dans ce réseau ? Découvrir les lois qui régissent cette prise de note. Ses temporalités. Sa spatialisation. Ces manuscrits, nous dit Sabine Mainberger, «ressemblent à la voix humaine». «Ils nous lancent un appel auquel il est difficile de résister». Que faire des gribouillis ? Les mettre de côté ? Et même si le déchiffrement échoue souvent, il exige une réponse. Pourquoi ce cheminement, entre le dessin et l’écriture ? Comment cela peut-il produire de la pensée ? Que de la pensée, au demeurant ? On a le sentiment que quelque chose se joue là, de la littérature, voire de notre civilisation tout court. Czapski pensait sa prise de note en vue de donner une conférence, comme une surface à structurer, autant qu’à penser. Qu’est-ce que le réel du dire ? Quel est son lieu ? C’est quoi tout d’abord, le lieu du discours ? Le signifiant, il le construit avec et sans les mots. Avec et sans le dessin. Qu’est-ce que lire ? Quelle possibilité de retour cette lecture fonde ? Contre le deuil du vrai, peut-être, Czapski fonde une lecture qui maintient dans le langage cette ouverture à l’illimité.

 

A la recherche de la Recherche, notes de Joseph Czapski sur Proust au camp de Griazowietz (1940-1944), sous la direction de Sabine Mainberger et Neil Stewart, éditions Noir sur Blanc, oct. 2016, 188 pages, 21 euros, ean : 9782882504418.

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Published by joël jégouzo - dans LITTERATURE
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