Rock instrumentals story 1934 – 1962, Bruno Blum
Une histoire, non exhaustive bien évidemment, d’un genre musical malheureusement disparu, les standards médiatiques ayant fini par imposer la nécessité de paroles sur les musiques, comme si celles-ci ne savaient pas également donner du sens à leur écoute, en plus du reste. Alors les Shadows bien sûr, Check Berry, Eddie Cochran, mais des plus inconnus aussi dans cette genèse inédite, tel le hawaïen Sol Hoopii qui fut le premier à se convertir à l’électrique dès 1935, électrifiant sa guitare Lap Steel, laquelle donnera bientôt naissance aux premières guitares électriques que nous connaissons. Anthologie donc, qui du jazz à la country, de la country au rock, nous livre une impressionnante histoire de la guitare et qui, du swing improvisé des années 30 au jump blues des années 40, nous offre par la même occasion une histoire des techniques d’enregistrement et de reproduction du son. Un vrai collector pour les passionnés de guitare, l’instrument clef de cette histoire –et par parenthèse, c’est aussi toute l’évolution de l’instrument que donne à entendre cette anthologie. Car l’inouïe de cette genèse, littéralement, c’est qu’elle nous en fait sentir la diversité et l’évolution presque pas à pas, les artistes reprenant et poursuivant un fil jamais interrompu. Le fabuleux Guitar Boogie d’Arthur Smith, suivi dans la plage suivante par le non moins éclatant Guitar Boogie d’Harry Craftan, en témoignent. Certes la voix n’y est pas tout à fait absente : deux trois morceaux la réintroduisent mais comme par la bande, instrumentalisée elle-même, incorporée plus qu’accessoire, dans cette quête de sonorités nouvelles qui n’a cessé d’accompagner le genre et le sublime de ces guitares triturées, grattées, frappées -la guitare dans tous ses états en quelque sorte, ou peu s’en faut. Le livret est signé Bruno Blum. Précis, documenté, il sait souligner l’influence de guitaristes oubliés aujourd’hui, tel, aux origines, Les Paul (avec son Caravan), ce virtuose des années 40 qui époustoufla tant de musiciens qu’ils se mirent en tête de suivre ses pas. Ou encore nous livre-t-il cette période électrique moins connue de Django Reinhardt, qui domina tant l‘avant-guerre et donna l’impulsion décisive à ce genre disparu.
Rock instrumentals story 1934 – 1962, sous la direction artistique de Bruno Blum, label FREMEAUX & ASSOCIES, février 2014, nombre de CD : 3, avec livret.
Bagdad mon amour, Salah Al Hamdani
«En moi s’élève soudain un désert vagabond»… Poète irakien, dramaturge, Salah Al Hamdani a fui l’Irak de Saddam en 1975. Avant, hier, d’y retourner. Mais il était trop tard déjà : sa vie s’était défaite plutôt que faite, ailleurs. Poèmes d’exil ? Oui et non pour ce témoin des tragédies incessantes qui ont émaillé notre histoire contemporaine, méditant sur ce qui le rattache au monde (l’écriture). Loin de nous pourtant, qui habitons les mêmes matins dans ce Paris où lui-même vit depuis près de quarante ans. L’exil ? Sa condition. Une double peine peut-être, puisqu’en exil dans son propre pays désormais. N’en reste parfois que ces bouts de poèmes. Si peu à dire, trop à dire. Ce qui frappe dans cet opus, c’est ce chemin parcouru en vain dirait-on. Avec toujours L’Euphrate comme un rêve obsédant, même aujourd’hui penché sur son cours. Comme si le temps n’avait rien changé à son émotion du départ. Il avait vingt-quatre ans alors, il quittait Bagdad, pour s’avancer dans une espérance inutile. Une solitude. Qui enchaîna tous ses désirs à son balancement maudit. L’amour ligoté lui-même, en contrepoint de l’exil, à l’espérance folle que la vie pourrait être autre. C’est presque du Ronsard à conter les pieds nus, l’élégante rosée, retrouvant la sensualité de l’antique poésie musulmane. Bagdad. Comme une blessure qui ne s’est pas refermée. L’Irak d’aujourd’hui plus inaccessible encore depuis que les Etats-Unis prétendent l’avoir libérée. «Qu’écrire, menotté au vide ?» C’est précisément le drame de Salah Al Hamdani : quarante années d’une longue agonie, où composer avec l’énorme cadavre de ce vide qu’est l’exil. En lisant ses poèmes, on se rend compte alors que tout son parcours se sera déroulé dans une tête d’épingle avec pour seule vraie histoire, trente livres publiés. L’exil est un habitus qui ouvre sur le néant, Bagdad accroupie dans un coin de la page, quand le retour n’est plus possible. Sans doute le plus poignant de cet opus, quand le poète le réalise après un voyage en Irak. «Trente années de givre dans l’écriture».
Bagdad mon amour, suivi de Bagdad à ciel ouvert, Salah Al Hamdani, préface de Jean-Pierre Siméon, éd. Le Temps des cerises, mai 2014, 214 pages, 15 euros, isbn : 978-2-370-710055.
Elle va nue la liberté, Maram al-Masri
Syrienne, exilée, loin de cette révolution avortée, saisie par sa clameur virtuelle l’auteure témoigne, hurle, d’ici, de France, ce là-bas empoigné par le carnage et la souffrance qui n’est plus perceptible qu’à travers les images qu’en diffusent les réseaux sociaux.
«Nous, les exilés, rôdons autour de nos maisons lointaines». Jour après jour elle raconte les images de Syrie en boucle sur youtube, ses longues heures de deuil suspendue à facebook. Images de l’horreur, un quartier de son enfance soudain rasé par les chars du dictateur. Carnet intime de la douleur, elle témoigne du fracas qui là-bas fauche les uns après les autres ces gens ordinaires devenus subitement les héros d’une révolution dont l’occident ne voulait pas. «Comment rester vivante sans parler de vous, victimes de la lutte pour la liberté en Syrie ?». Elle raconte ses nuits blanches suspendues dans le vide des flux chaotiques des réseaux sociaux. Elle raconte ce lien fragile aux siens restés là-bas. Des images, des bras pendus des cris des femmes le halètement d’un peuple sous la mitraille et le courage hallucinant de ce même Peuple debout dans la rue sous les bombes d’un pouvoir aux abois. Que faire, loin du théâtre des opérations ? Subir ces images qui d’un coup ont envahi sa vie, cercueils déposés par milliers sur l’écran de son ordinateur. Comment redonner voix aux enfants de Syrie qu’elle aperçoit courir sous le shrapnel ?
«Notre patrie est devenue facebook». Il y a quelque chose de poignant dans cette volonté de rester présent aux siens exposés à l’atroce. «Au loin la patrie mise à mort». La Syrie. Des nuits entières à veiller Facebook. Youtube. Avec juste cette matière poétique, au sens le plus fort du terme, sous laquelle subsumer sa propre réalité.
Elle va nue la liberté, Maram al-Masri, éditions Bruno Doucey, bilingue, mai 2013, 122 pages, 15 euros, isbn : 978-2362-290497.
LTMW, Laugier
Once upon a time –tant qu’il reste à dire. Au plus près de la mémoire la vision d’une robe flottante, la sienne, celle des raisons d’écrire sauvées par les hanches qui balançaient dessous. Le pas dansé, chaloupant comme une vision du monde. De quoi s’agit-il ? D’une lettre. D’une voix seule. Solitaire désormais. Qu’il faudra bien reprendre, qu’il faut reprendre sans cesse pour qu’elle ne retombe pas dans le mutisme de l’adresse disparue. Accessoirement, pour qu’elle se fasse entendre et touche à quelque chose de plus essentiel. D’une voix qu’il faut entendre à coup sûr mais que son style ne prédispose pas d’emblée à son écoute. D’une voix, si l’on veut bien entrer dans le poème. Nous contant un sourire. Les lèvres surtout. Cet impossible du monde réel. Concupiscentes. Avec ces petits mots étranges qu’elles proféraient. De lèvres, autant dire de la chair disparue dont l’auteur parie ce rendre compte. Non pas exact évidemment. Et pas seulement parce que le réel aurait fui bien loin de tout accès à sa matière concrète. Ni non plus parce que les mots au fond n’y ouvrent que bien peu. Encore que. Mais ici moins que d’ordinaire. Compte plus ou moins impossible à rendre donc, pour nous lecteur. Fatidique (le lecteur). Car que serait le poème sans lui ? Une histoire obsédante, un film en super huit que l’on n’aurait jamais tourné. Alors des bribes où accrocher l’autrui qu’il forme. La route d’Uzès. Qui fonctionne peut-être comme l’ouïe des poissons quand brusquement un jour on en a pris conscience et qu’on a réalisé enfin que ça passait par là chez eux la respiration. On y est dès lors arrêté moins que l’on ne s’y arrête. Et désormais tout tourne autour de ce qu’il y a d’impossible à le raconter. Emi. Le Rhône en barque lente. Emi nage et plonge et sous l’eau poursuit des algues. Là où très précisément je suis enfin entré dans ce poème, dans son silence, dans l’évidence de l’au-delà des mots que seuls les mots inaugurent. C’est pour cette poursuite que j’ai prolongé ma lecture. Insisté. Que dire de l’aimée ? Quelles phrases construire qui ne seraient pas péremptoires ? Des images. L’enfance de la lecture muette au soir des osselets tenus d’une main ferme contre soi. Menue possession enfantine. Mais l’enfance ne peut durer. Aimer. Cette mythologie a la tâche rude. Les mots reviennent, tournent en rond, récidivent. Récurrent : le cheval, le labeur, la main, la robe, un déhanché qui balafre «l’enfance de sa robe», comme prise dans la lenteur de tout. Princesse, «Nous marchons de nuit» sur des chemins qu’on nous assure de vie. Mais seul le poème est immense, proféré dans l’infinie vacuité du temps révolu.
LTMW, Laugier, éd. NOUS, coll. Disparate
Chirstophe Guilluy : Notre modèle national ne fait plus société…
La construction d’une France urbaine par l’Insee offre une vision fausse de la réalité territoriale française, et altère en outre profondément le débat politique. L’Insee prétend par exemple que 95% de la population française vit sous influence urbaine et qu’en conséquence, il n’y a pas lieu de formuler de logique économique ou politique liée à la ruralité. Le thème a même disparu du débat national, n’y survivant que sous les espèces d’un folklore amusé. Mais comment associer Toulouse à Bourg-de-Péage ? Comment penser la structure publique de l’emploi dans la France en déprise ? Dans la réalité, il n’existe que 25 aires urbaines en France, et c’est tout. Soit 2 650 communes, regroupant 40% de la population nationale. 2 650 communes qui captent toute l’actualité médiatique, politique, économique de la Nation. Le reste ? C’est 34 000 communes, soit cette immense majorité non pas silencieuse mais étouffée par les pouvoirs publics et la représentation nationale…
S’il fallait avoir une vision plus conforme de ce qu’est la France aujourd’hui, il faudrait se la représenter comme déstructurée en peau de léopard, avec des métropoles vitrines de la mondialisation d’un côté, où les fortunes explosent et où les gagnants du CAC 40 se réjouissent d‘une crise dont il ne cesse de tirer profit, villes-monde concentrant les 2/3 de la richesse nationale, et cette France des périphéries, exsangue, abandonnée, méprisée, cette France sans emploi ni avenir qui croupit immergée dans l’agonie qu’on lui a programmée en haut lieu. A savoir donc une vision de laquelle exclure le modèle républicain dont on nous rebat tant les oreilles. Et encore faudrait-il, pour s’en faire une vision plus juste, redessiner encore cette carte pour réaliser que les métropoles bannissent non seulement les pauvres de leurs territoires, y gommant sauvagement toute référence au modèle républicain, non sans cynisme comme il est coutumier en France, mais que ces métropoles sont en outre férocement inégalitaires, disposant à leurs portes, dans ces quartiers dits sensibles des banlieues pauvres, d’une main d’œuvre d’autant plus corvéable qu’elle peut encore espérer ramasser les miettes des fabuleuses richesses produites au cœur de ces villes-monde.
La France des métropoles est ainsi elle-même divisée en deux zones sociales très polarisées : la gentry d’un côté, les bobos, et une armée d’employés pauvres à leurs portes, qui peuvent certes profiter un peu du dynamisme économique des classes possédantes. Au final, ces métropoles fonctionnent à leur tour selon un modèle sociétal rigoureusement non républicain. Les classes populaires, au sein de ces espaces, n’y sont tolérées qu’immigrées paradoxalement, reléguées dans leurs rues, leurs quartiers. Immigrées de préférence, parce que populations fragiles, plus aisément exposées à leur vulnérabilité. Mais il n’y a pas de mixité sociale envisageable. Les partitions et les parcours scolaires en témoignent, qui depuis trente voient les inégalités exploser en France.
La ville-monde est au fond l’outil d’adaptation de la société française mutilée aux normes du néolibéralisme anglo-saxon. Modèle inégalitaire par excellence, tandis que l’angle mort de la mondialisation, selon la belle expression de Christophe Guilluy, dissimule le destin tragique des catégories populaires des pays dits développés. Le combat engagé par la ville-monde contre ces catégories est d’ailleurs systématique, bien que discret. Il a commencé par la gentrification du cœur des villes et la confiscation des «meilleures» écoles par les élites, pour ne pas dire la privatisation, de l’enseignement publique de qualité. Un combat méthodique donc. Mené sciemment par l’UMP et le PS, appuyé par des syndicats à leur solde, chacun le sien, laissant se développer avec un cynisme inouï les inégalités qui ont conduit à la sécession des élites françaises du reste de la nation. Quant à la grogne, longtemps la classe politico-médiatique aura cherché à l’identifier sous les traits des casseurs de banlieue, sans même réaliser qu’il n’était plus possible de la contenir dans ce seul périmètre. Car aujourd’hui la colère remonte de partout. Des territoires périphériques tout particulièrement, le plus «inattendu» des acteurs de la vie politique française.
La recomposition économique des nations a ainsi entraîné une recomposition sociale des espaces nationaux, acculant à la misère ces espaces périphériques ruraux qui forment désormais 80% des classes populaires que l’on voulait voir disparaître de la comptabilité française. Or c’est dans cette France périphérique que commence à se structurer une contre-société qui rompt peu à peu avec les représentations politiques des élites. Dans cette France des plans sociaux et des oubliés ruraux, séminale d’une nouvelle donne des rapports de force politiques : c’est cette France majoritaire qui vote désormais FN ou s’abstient massivement. C’est dans cette France délaissée qu’une contre-culture émerge, d’une manière brouillonne évidemment, puisque ne disposant pas des outils médiatiques qui lui permettrait de mesurer sa force et son nombre. Mais c’est cette France obscure encore, qui dessine le contour de catégories sociales nouvelles fleurissant sur des géographies nouvelles.
Alors bien sûr, pour la comprendre et en saisir le sens et la portée, il faut d’abord s’affranchir de ce scandaleux concept de classe moyenne mis au point par les élites dominantes. Un concept fourre-tout dont le but était de taire l’existence de classes laborieuses prolétaires. Un concept qui s’est forgé dans les discours de l’UMP et du PS précisément au moment où ces classes moyennes commençaient d’être jetées dans la misère. Un mythe que ce concept, qu’il leur fallait déployer pour légitimer leurs choix honteux : c’est au nom en effet d’une majorité imaginaire que nos dirigeants élus ont légiféré depuis ces 30 dernières années.
Le statut de ces nouvelles classes populaires, lui, est à présent largement socio-spatial, trans-générationnel et trans-culturel. Et c’est de cette France périphérique dont les colères s’exaspèrent, de cette France qui a compris qu’elle ne devait rien attendre de la classe politico-médiatique qui nous dirige, que naîtra une nouvelle radicalité sociale, poussée par des mouvements identitaires forts, progressistes et/ou réactionnaires, pour la sauver du piège économique qui peu à peu se referme sur elle.
La France périphérique, Comment on a sacrifié les classes populaires, de Christophe Guilluy, Flammarion, Collection : DOCUMENTS SC.HU, 17 septembre 2014, 192 pages, 18 euros, ISBN-13: 978-2081312579.
Trait bleu, Jacques Bablon
Des carpes. Et un cadavre. Celui de McBridge, balancé deux ans auparavant par le narrateur, un couteau dans le ventre. 835 carpes et un cadavre : pas d’âme au fond de l’étang des Jones. Mais une armada de flics sur ses berges. Et l’aveu tranquille du narrateur. Fin de l’histoire. Tout le monde est satisfait. Reste le mobile. Un silence radio qui lui vaut 20 ans de prison. La tôle donc. Merdique. Le psy pour seule échappatoire, à qui servir cette langue de rescapé qui fascine tant les psys qu’il en redemande, le sien, lui permettant d’échapper un peu à sa vie merdique de taulard. Jusqu’à la rencontre avec sa visiteuse de prison, Whitney : « je prépare votre évasion »… Mais on le libère avant. Son pote de toujours, Iggy, prend sa place. C’était lui le vrai coupable : le gars de l’étang est mort d’un tir au fusil de chasse, pas d’un coup de couteau… Pas le temps de le réaliser : Iggy se pend dans sa cellule, tandis que lui est libre. A peine en fait : les embrouilles commencent aussitôt. Des mecs le coincent, à l’affût d’un pactole planqué par Iggy. Deux flics le surveillent et un cadavre repose dans son jardin. Merdique… Trop c’est trop. Alors comme il a pris goût à l’analyse, il trouve quelque part en ville un psy municipal qui le prend volontiers en charge. Un psy bien déjanté, avec lequel il poursuit son analyse dans un balai à placard. La ville n’a rien de mieux à proposer. Peut-être la salle du loto. Merdique tout ça… Retour chez lui donc. Sans passer par la case départ. Sa voiture est une épave, sa maison est dévastée et il ne sait que faire du cadavre de Brett, le pote de McBridge, une pointure locale… Le donner aux cochons ? Le corps est trop lourd, le grillage trop haut. Tout est merdique dans cette histoire. Il ne sait même pas si c’est bien Iggy qui a tué Brett. Sûrement. Heureusement qu’il y a Rose pour le consoler. Une rencontre. Chanteuse de bar. Il voudrait sortir avec elle, mais elle ne songe qu’à une belle amitié… C’est pas la bonne rencontre en somme. Il faut bouger. Echapper aux faux amours et à ces gaillards flingues en main qui veulent récupérer le magot d’Iggy. Il court et se démène, notre narrateur. Toujours rattrapé par la manche. Une victime. De tout. Déjà enfant : orphelin. Une vie merdique. Jouet de circonstances merdiques. Les circonstances justement. Ce fatum qui vous tombe dessus à toutes les pages du roman. La vie incertaine mue par on ne sait quoi. Un presque rien de nécessités, une grosse louche de hasard et l’infortune en breloque, qui cogne à toutes les portes avec son insistance débile. Et tout ça finit par former une vie, non un destin. Alors il vend sa caisse, enfin, celle d’Iggy, et leur bateau à un riche architecte qui découvre dans une paroi de ce dernier le trésor des braqueurs. Pas tous morts. Les derniers à sa poursuite, fondant de dommage collatéral en dommage collatéral. Heureusement qu’il y a Beth. Mais c’était juste un bon moment avant qu’elle ne s’escape avec Big Jim l’architecte, loin bientôt tous les deux, à convoler le grand amour… Heureusement qu’il y a Liza, la femme de Pete, le frère d’Iggy, qui l’a larguée pour Rose prenant le large eux aussi. Tout se rue alors vers sa fin, non sans avoir rebondi de l’ivresse folle des circonstances : le narrateur se découvre un père zombi dont on l’encombre soudain et dont il ne sait que faire. Tout est tellement merdique ! La vie… Des bouts d’histoire, des fragments qui dérivent et se nouent au petit bonheur la chance, chacun la sienne, chacun poursuivant son trip, le tout s’emboîtant mal, forcément, sauf dans et par ce récit superbe. Tous orphelins en somme, bousculés dans leur vie et bousculant l’histoire qui ne fait qu’avancer saisie par des circonstances dépourvues de toute intention, sinon, encore une fois, celle d’un récit parfaitement consenti. Vies bâclées, sans éclat, et tout ça va un train qu’il ignore et qui demeure de bout en bout «naturel». Peut-être parce qu’au plus près des faits. Qui sont têtus comme chacun sait. Et sans doute parce que dans son style même, ce roman y court droit, aux faits, sans les anticiper ni crier gare, dans une vision presque candide des choses et du monde tel qu’il tourne et non tel qu’il devrait fonctionner. Une vison proche de celle des frères Coen dans Fargo. Le même enchaînement d’événements merdiques courant au-devant de conséquences plus merdiques encore. Quel art de raconter ! Littéralement éblouissant ! En ligne droite. La langue y est pure dans son système, en parfaite adéquation avec son sujet, déposant partout son atmosphère fruste comme un moment de grâce littéraire. Quel roman, jamais embarrassé de considérations psychologisantes, ouvrant au chant des crapauds sans donner rien d’autre à entendre que le chant des crapauds et la rusticité, la simplicité fruste de personnages si bien ancrés dans ces petites choses bêtes de la vie. De la pure poésie. Moins l’agrément déclamatoire. Un récit transparent à lui-même, touchant au réel, en livrant les aspérités sans façon. Ces petits détails où sauver ce grand monde usé déjà jusqu’à la corde. Et comme l’auteur nous y fait grâce du fastidieux littéraire ! Cette manière de poser d’entrée le récit sans passer par la case exposition… On est d’emblée dans le plaisir du texte, son « naturel ». Etrange répondant que ce naturel au demeurant, qui ne cesse de traverser cette écriture. Ouvrant en écho à cette nature d’un paysage romanesque plus que campagnard, ramené à l’essentiel. Quelques éléments, un pick-up, une ferme vide, une canette de bière. Cela suffit à dire le monde qui est le nôtre, inexplicablement buté. Et puis encore : c’est d’un dôle absolu !
Trait bleu, Jacques Bablon, Jigal polar, février 2015, 152 pages, 17 euros, isbn : 9791092016314.