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La Dimension du sens que nous sommes

Il était dix fois, douze fois, chloé delaume...

6 Février 2014 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

chloe.jpgLa raison d’être de la fiction, non de la littérature, c’est la composition. L’autofiction n’y échappe pas, qui sait ruser avec la succession des émotions et des événements. Sa logique interne est celle de l’ordre, dans lequel, justement, les distribuer. Sinon les réquisitionner, la réquisition formant l’horizon ultime de l’écrivain à la poursuite du recommencement (du prochain opus), non d’un texte qui aurait la force de rompre la répétition du même. La composition donc, dans cette forme ultime du conte où la fin n’achève en rien les commencements mais les autorise plutôt, pour ouvrir de nouveau la lecture à son appel. La structure des contes, cette machinerie attrayante, est assez connue pour qu’on se passe ici d’y revenir. Sauf que dans le cas de cette Femme sans personne dedans, la figure du désordre est la stabilité de départ que le conte présuppose toujours. Au départ donc, il y a ce suicide pour état stable sur lequel édifié son récit. Un suicide qui ne fait en rien événement, mais autorise la mise en abîme du roman tout entier : une post-adolescente s’est crue chloé delaume. Elle lui a fait parvenir son manuscrit, une sorte de double mimant ses grimaces, ses tics, ses trucs, son style. Un manuscrit dont le personnage chloé delaume n’a su que faire. Sinon lui dire qu’il n’était peut-être pas des meilleurs… De quoi chloé delaume est-elle le nom ? Voici qu’elle épelle ce nom dans cette mise en abîme : le personnage chloé delaume rencontre son simulacre sous les traits d’un autre personnage, celui d’une jeune fille incapable d’accéder à sa propre fiction et qui finit par décider d’en finir avec ses jours, d’autant plus navrants qu’elle a dû en affronter la nullité : une besogneuse fiction. Et qu’importe ici que ce suicide ait été réel ou non : il n’est qu‘une matière, inerte pourrait-on dire, informe, impropre, grossière, que l’auteure a ramassée dans la rue quasiment pour la mettre enfin dans une forme digne, accomplissant la destinée de cette femme sans destinée autre que d’appartenir à la fiction chloé delaume. Qu’importe ? Rien n’est moins certain cependant : chloé delaume ne cesse de jouer sur la réalité de l’événement. Il serait vrai. La presse, en son temps, l’a attesté. La presse… cette autre machine à fabriquer du leurre… et l’auteure, venue à la rescousse de son personnage chloé delaume, pour en avancer la foi. Une vraie mort tragique. Dont se dessine ici la raison d’être, c’est-à-dire la fonction : l’irruption d’un réel au sein d’un conte dont on nous dit à la fois qu’il n’est qu’un conte et qu’il doit bien être plus que cela, pour fonctionner –retenir l’attention, si vous voulez. Cette fonction d’empathie au demeurant, propre aux mauvais romans de gare et à toute cette littérature romantique du XIXème siècle, où les auteurs n’avaient de cesse d’affirmer haut et fort, pour ainsi dire : «Mme Bovary, ce n’est pas moi»… La presse donc, convoquée au chevet du lire et l’auteure elle-même ne se faisant pas faute de nous signaler que le suicide a réellement été. Que cette matière inerte, informe, grossière, avant que d’être disposée en un certain ordre a d’abord été le désordre pathétique d’une jeune femme souffrante, infiniment. Etrange rappel au vrai de la chose pour enrôler l’empathie du lecteur. Mais un simple effet de réel, rien de plus. Dont chloé delaume use pour relancer l’attention, tout comme elle use d’une autre variété d’effets de réel : ses embardées qui nous font saluer le joli trait de plume dont elle dispose. 2maillant le texte quand il perd de son souffle. Rien d’étonnant alors à ce que la figure de style centrale de cet écrit soit l’anaphore («dans la tour elle est seule », convoquant à juste titre l’imaginaire de la princesse), relançant chaque fois la lecture d’un nouveau chapitre pas moins circulaire que les autres. Avec en fin de course, l’appel au lecteur, le seul esseulé à vrai dire, à sortir du livre qu’elle soupçonne de n’être pas dévoré assez et de lui être tombé des mains par trop souvent, à déserter son œuvre pour s’adonner à l’écriture de sa propre autofiction. Non merci, serions-nous tentés de répondre au souvenir du premier chapitre, ouvert au suicide, justement, d’une lectrice présomptueuse qui s’est crue capable d’opérer seule à ce soulèvement… Appel moins à l’insurrection du reste qu’écho d’une fausse candeur postulant cet improbable mouvement de soulèvement comme salvateur. Que mille autofictions s’épanouissent… Comme si chacun pouvait courir la chance d’écrire avec le talent de chloé delaume et menacer du coup d’arrêt de mort son œuvre. Retour à la case départ, qui ajourne rétrospectivement la prise de pouvoir du lecteur, comme si tout le texte n’avait été qu’une mise en demeure du lecteur tenu de garder sa place. Le reste est littérature. Celle d’une souffrance qui «permet juste de se noyer avec grâce», à laquelle chloé delaume ne manquera pas d’offrir de nouvelles chances –un nouvel opus : le treizième reviendra et ce sera encore le premier… Il n’y a pas d’issue, quand il n’y a que soi pour seule issue au monde… Chloé Delaume ne le sait que trop bien. Et l’histoire de ses nombreuses morts et de ses non moins innombrables résurrections n’est en fin de compte que celle des prouesses langagières qu’elle doit accomplir pour durer. Ces notations désabusées, bien vues, bien dites, avec un peu de chair autour, tout entière au service du je me suis tant aimé, chloé delaume égrenant sans fin le nom de l’idiotie d’une souffrance dans les filets de laquelle elle compte bien prendre encore ses lecteurs à venir, et qui est le nom si incertain de l’empathie que sa demande d’amour ne parvient pas à épuiser. Qui nous ferait presque oublier que cette femme avec personne dedans n’est pas tant chloé delaume que cette jeune vraie suicidée qui attendait trop de la littérature. Comme quoi, avec l’autofiction, il ne faut pas en attendre tant…
 
 
Une femme avec personne dedans, Chloé Delaume, Points Seuil, 19 septembre 2013, 134 pages, 5,70 euros, ISBN-13: 978-2757835999.
 
 
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La Philosophie à la petite semaine…

5 Février 2014 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

philoLéna est agacée. Charlotte, sa grande sœur, monopolise la parole tous les soirs à la table familiale. C’est que Charlotte vient de commencer la philosophie au lycée, et se prend du coup pour Sophie… Entre la quiche et le jambon, c’est littéralement insupportable. Ça, Léna le sait. Qui se met elle-même à deviser savamment sur ce qu’elle sait et ne sait pas. Tellement de choses, qu’elle sait ne pas savoir… Encore que, se demande-t-elle, savoir qu’on ne sait rien serait encore savoir… C’est merveilleux, la philosophie ! Un soir, Charlotte leur plante l’allégorie de la caverne. Une histoire de bonshommes qui, découvrant sur le mur de la caverne leurs ombres, pensent qu’elles sont la réalité. Léna n’en revient pas : j’ai bien entendu ? Ton Platon ils posent ça comme hypothèse des crétins pas fichus de se tourner pour vérifier qu’il s‘agit de leurs ombres ??? Et Charlotte de prendre ses airs sérieux : c’est plus compliqué que ça. Ben voyons ! C’est comme si en regardant ma mère je me posais la question de savoir si c’est bien ma mère ou des fois pas un frigo… Un autre soir Léna a droit au cogito. Facile ! Puis Kant, avec sa morale à deux balles du mal qu’il vaut mieux ne pas se faire. Imparable, la petite sœur, face à la famille qui s’est mise en vrac à la philo avec de grands airs idiots. Car mine de rien, le bon sens d’une fillette de 8 ans tient sacrément la route face à nos penseurs de fond ! A lire de toute urgence à vos enfants, d’autant que les illustrations sont complètement géniales !  

Philo à la petite semaine, de Rachel Corenblit et cécile Bonbon, éditions du Rouergue, 21 août 2013, Collection : A la petite semaine, 24 pages, 7,50 euros, ISBN-13: 978-2812605710.l Corenblit (Auteu

Consulter la page Rachel Corenblit   

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La République contre la Démocratie, David Graeber

4 Février 2014 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

graeber.jpgLa Démocratie à la marge… Notre site politique. Aux marges, simplement, démagogiquement, piètrement...
Anthropologue, David Graeber fait ici travail d’historien des idées, traquant le concept de démocratie tel que promu dans les sociétés prétendument avancées, pour en révéler les origines, depuis son émergence dans le monde grec, qui en serait selon nous l’inventeur. Mais quand donc le mot est-il apparu lui-même en France par exemple ? Quand est-il devenu un concept politique, sinon politicien ? Nous ne voulons plus trop le savoir en fait, nous qui voulons le prendre pour argent comptant, y croire dans cette belle foi de l’innocence trompée.
Quand fut-il donc promu ? Au XIXème siècle très précisément, à l’heure où, sous la poussée des revendications populaires d’une plus grande justice sociale, les élites au Pouvoir, en Angleterre et en France, se virent contraintes d’élargir le droit de vote à ces couches qu’elles méprisaient tant. Un double mouvement s’opéra : les masses s’étaient emparées du terme ; s’accrochant à leurs basques, les élites, pour séduire ce nouvel électorat qui menaçait leur hégémonie, reprirent à leur compte le concept -non l'idée. 1820, 1830 donc, pour la France. Les socialistes français, chez nous, furent les premiers à comprendre l’intérêt qu’ils allaient pouvoir faire de l’usage de ce mot auréolé dans la bouche des manants de toutes leurs espérances d'une vie meilleure. Il y avait danger. Les élites se mirent à relire à toute vitesse la démocratie athénienne pour en faire le creuset d’un concept avec lequel elles n’étaient pas familières et avec lequel elles avaient beaucoup de mal : jusque-là en effet, la démocratie athénienne était perçue comme un vrai cauchemar grand ouvert aux désordre les plus sanglants. Le mot lui-même avait fini par s’entendre comme le spectre de tout ce qui pouvait menacer l’ordre bourgeois résolument opposé aux troubles que les masses livrées à elles-mêmes ne cessaient de générer. La démocratie, c’était l’anarchie, le tumulte des trognes avinées mettant à feu et à sang le pays, toujours prêtes à se jeter dans les bras du premier tyran venu. Or justement, le modèle athénien, c’était tout sauf de la démocratie. Les élites s’employèrent donc à le promouvoir. Masquant le fait que dans la fameuse Agora l’on délibérait les armes à la main. Cachant le caractère inégalitaire, misogyne, esclavagiste de cette prétendue démocratie. Taisant sa mise en œuvre qui supposait de réduire les poches d’opposition par le fer et nécessitant l’institution d'un Etat comme appareil coercitif autorisant le triomphe des vainqueurs sur les vaincus. Et quel triomphe… Démo-Kratos… Kratos, du grec ancien, qui ne cesse d’exhiber sa force dans la violence toujours sous-jacente aux conditions de possibilité de clôture du débat. Non la délibération en vue d'un consensus, mais l’imposition du régime majoritaire par la force des armes… Il y avait de quoi séduire, en effet. Le scrutin majoritaire fit le reste, qui ne cessa d’engranger les frustrations et les humiliations. Soumettre la minorité à la majorité. Soumettre ! Une démokratie de coercition. L’opportunisme des élites intellectuelles, pressées par l’élargissement de l’électorat (masculin), déploya sans compter son zèle pour promouvoir cette belle idée d’une démocratie sans démocratie. La République française devint démocratique. Cela collait parfaitement avec l’inspiration romaine de cette République dont les Consitutions n’ont cessé d’être calquées cette fois sur le modèle de la Constitution Mixte de la Rome Antique, organisant le Pouvoir Politique autour de deux classes "responsables" : la Monarchie et l’Aristocratie, pour tenir à distance le Tiers-Etat "irresponsable", une philosophie qui est, aujourd’hui encore, le principe même sur lequel se fonde notre vie politique. Rien d’étonnant alors à ce que très vite, dans les années 1830, la Droite emboita le pas aux socialistes pour promouvoir ce nouvel instrument de Domination, ce concept de démocratie vidé de toute substance démocratique. Il permettait à nouveaux frais de maintenir intactes les valeurs coercitives de leur République. A un point tel que l’on pouvait sans honte n’avoir que ce mot à la bouche et dans le même temps, se lancer à l’assaut des peuples du monde sans la moindre vergogne –là, le concept de civilisation fit le reste, suspendant l’idéal démocratique sans que personne n’y trouva à redire. Car au moment même où ces élites se disaient démocratiques, elles finançaient les pires dictateurs et posaient sur leur trône d’effroi des roitelets sanguinaires. Nous vivons aujourd’hui encore l'énorme supercherie d’une République dont le vrai ennemi est la démocratie, non les dérives oligarchiques totalitaires qui ne sont à tout prendre que l’ultime raison d'être de l’existence des Républiques occidentales.
La Démocratie aux marges, David Graeber, éditions BORD DE L'EAU, 15 janvier 2014, coll. La bibliothèque du MAUSS, 12 euros, ISBN-13: 978-2356872968
 
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La France du XXème siècle : la brutalisation de la société

3 Février 2014 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

sirinelli.jpgTrois leçons de Jean-François Sirinelli sur ce vingtième siècle charnière, aveugle, forcené. Trois leçons sur l’histoire d’une communauté nationale soudain emportée dans des jeux d’échelles qui la bousculèrent sans ménagement. Trois leçons passionnantes qui débutent bien évidemment en 14 pour nous livrer de la Grande Guerre une vision en tout point exemplaire, celle d’un historien qui s’est attaché non pas à compulser tout ce qui existait sur la question mais à tout ramener dans le giron du vivant pour nous donner à éprouver la chair d’un monde dont les soubresauts ont parcouru de part en part notre histoire commune. Il vaut la peine de l’entendre évoquer ce que fut la réalité de cette guerre tellement fondatrice, tout comme de réaliser l’égarement des élites, incapables de comprendre les processus à l’œuvre et répondant à une guerre techniquement nouvelle (le canon, la mitrailleuse) par des stratégies héritées du XIXème siècle (l’assaut). Il vaut la peine de réaliser combien la conscience des hommes de l’époque était alors à mille lieux de comprendre ce qui se faisait jour, qui leur tomba littéralement dessus sans crier gare. 14-18 marqua l’entrée féroce, véhémente, de la société française dans un monde nouveau, dont l’empreinte est toujours la nôtre aujourd’hui : celle de sa brutalisation, qui pourrait bien nous recouvrir demain de son voile obscur.

Il y a pourtant dans l’exercice de l’historien un point qui mériterait quelques éclaircissements. Au fond, quand on regarde cette histoire avec des yeux neufs, force est d’en tirer d’autres conclusions que celles de Sirinelli. L’Histoire qu’il nous décrit n’est d’abord pas, comme il aimerait le croire, celle d’une communauté nationale effective. C’est celle d’une communauté décrétée par des élites qui ne se souciaient que très peu de l’héritage culturel et politique réel du pays. Rappelons que l’unité linguistique de le France n’était pas même établie en 14-18, et qu’elle mettra encore bien des décennies à s’opérer, non sans mépris à l’égard des cultures qui traversaient l’espace français. Notons aussi que sa géographie était celle d’un empire refusant d’assumer ses diversités. La densité de cette histoire, Sirinelli veut la saisir à juste raison dans sa dimension politique, évoquant le nombre invraisemblable de régimes politiques qui se sont succédés en si peu de temps. Une République, certes, mais d’à peine plus de quarante années en 14, sombrant bientôt dans le régime de Vichy, moins une exception pourtant que l’aveu d’un fil conducteur traversant souterrainement la vie politique nationale et que l’on peut envisager sous les traits d’une lutte incessante des élites pour la reconquête d’un pouvoir que les peuples de France lui disputait. Les aménagements successifs qui auront conduit à des changements de régimes n’auront au fond été que l’expression de la volonté des élites à confisquer cette souveraineté populaire. C’est celle, in fine, de la longue et constante trahison des clercs, poussés par une communauté qui a fini plus ou moins par faire corps, pour lui opposer des réponses parfois brutales, parfois sophistiquées (qu’on examine sous cet angle la Constitution de la Vème république et l’on verra bien de quoi l’on parle ici), mais convergeant toutes dans la même direction : celle de l’empêchement démocratique.

 

LA FRANCE DU XXe SIÈCLE, 1914 À 1958, UN COURS PARTICULIER DE JEAN-FRANÇOIS SIRINELLI

, HISTOIRE DE FRANCE - LA COLLECTION FRÉMEAUX / PUF, JEAN-FRANCOIS SIRINELLI, Label : FREMEAUX & ASSOCIES, Nombre de CD : 4.

 

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