Correspondance, Valence Rouzaud
Cinquante-huit lettres comme autant de bouteilles jetées à la mer. J’ignore tout de Valence Rouzaud. J’ignore même s’il existe ou s’il a existé réellement. Passager clandestin d’un siècle débordé. Le monde ne serait plus un bateau ivre, regrette-t-il, à peine quelque cargo commissionnaire.
Paris en l’an 2000, une première missive pour ouvrir cette correspondance étrange d’un voyage sans bohême, le monde encore une fois garni de vide, à peine la froide horreur des villes où rien n’invite à méditer sur l’art poétique. L’art du poète ?, s’interroge Valence. Un art de fleuriste selon lui. Peut-être. L’art de placer le bon mot au bon endroit –mais ce serait alors accorder beaucoup à l’effet…
"Seul le pathos est voyou de la raison", affirme-t-il encore et la phrase m’arrête, me retient sur le bord de sa course, obviée, tout comme plus loin cette autre alors qu’enfin le soleil nous vient : "l’été, sa paresse nobiliaire". Ferais-je poésie de ces prélèvements bâclés, Valence obsédé de ce qu’on ne lise plus. Les poètes. Valence témoigne, le veut, de ce qu’il reste des usages non serviles des mots. La poésie serait-elle donc notre dernière consolation ?
Pourquoi m’envoyer cet ouvrage ? Je devrais savoir le lire pourtant. Mais les regrets de l’auteur m’envahissent. Est-ce faute de ne rien comprendre à rien ? "A la marge, il ne faudrait pas oublier que le poète est un marchand de couleurs en tête-à-tête avec demain". Je ne me reconnais pas dans cette divination, ni dans ce goût du marchandage. Le poète peut bien se faire Voyant, demain n’est pas son horizon, c’est celui des politiques il me semble, marchands de mauvais rêves… Mais il y a ces pages qui me touchent, parfois "bouleversées de silence", l’impression que Valence s’est tu déjà dès qu’il a commencé d’écrire, que son désenchantement est comme un paradoxe à force d’évoquer la possibilité poétique comme un monde inaccessible. Je l’ai lu comme cela, mal certainement, comme une écriture de l’effacement cherchant ce moment de rupture que le siècle lui refuse. Pourquoi écrire encore ? Sinon peut-être, il l’écrit, pour chercher quelque chose d’être dans la tonalité d’un écho. Le dispositif est pathétique. De ce pathos qui nous retient sur le bord de vivre. D’un pathos qui dit tout de même beaucoup de notre désaisissement commun. Curieux ouvrage au demeurant, scellé d’ajouts manuscrits, revenant sans cesse sur ce qui est imprimé, biffant ici, passant là une phrase au typex. Qu’est-ce qu’un livre ? Je me prends à me souvenir de ces recueils de poésie de l’avant-garde polonaise des années Trente, triturés jusqu’après leur mise en rayon, leur forme surgissant dans le pacte de lecture comme le moment de poésie le plus pur. Je me prends à aimer toutes ces imperfections de l’imprimé, raccords, ajouts, je rêve au sens que prend en définitive le simple rajout, dans la page imprimée, à la main, du mot "vous". Je songe à ce "h" de la page 62 qui manquait à l’ouvrage, à cet ajustage de dernière minute, à l’auteur penché sur son œuvre rectifiant encore, écrivant toujours, poursuivant dans la rature l’impossible clôture et dans ces petits riens typographiques, j’entrevois quelque chose qui serait la poésie même, bousculant l’auteur de ses ailes immenses.
Correspondance, Valence Rouzaud, édition Thierry Sajat, 3ème trimestre 2012, 12 euros, 9782351573419.
La peau du loup
Relisez ce roman par trop passé inaperçu. Moins médiatique qu’une Palme d’or, plus difficile qu’un film virtuose signé Tarantino, La Peau du loup mérite bien d’être lu et relu. Et pas uniquement parce qu’il évoquerait le poids d’une mémoire accablante qui nous est de moins en moins étrangère : cette voix qu’il invente a déposé son grain partout en Europe, celle des extrémistes de droite.
L'Autriche le sait bien assez, qui a pataugé longtemps dans le sang jusqu'aux chevilles, comme l’affirmait Elfriede Jelinek. Pays d'amnésiques, l'accession au pouvoir de l'extrême droite y consacra "la faillite des hommes de nationalité autrichienne devant leur histoire". Elle faisait un tel bruit autour du silence autrichien sur sa mémoire nazie !
Dans le village de Schweigein (silence), au bout du monde, un matelot se réveille en pleine nuit, en proie à un malaise indéfinissable. Il vient d'entendre un bruit qui a rempli toute la voûte du ciel. Une stridence qui paraît venir d'une vieille briqueterie en ruine. Inaudible d'abord, elle devient vite quelque chose de bestial. Un souffle à l’envers du souffle de l’Esprit, surplombant les hommes pour retomber sur eux comme ces couvercles de plomb sur les ciels de Baudelaire. Résonances sourdes de silhouettes, de figures sans image qui hantent la forêt. Figures dont on a confisqué l'image. Bientôt, des morts mystérieuses plongent le village dans l'ignoble. Tout tourne autour de cette briqueterie - un signe à déchiffrer. Sur le modèle du récit policier, le narrateur épie des objets qui se dérobent à la vue. Dans leur lente remontée au visible, il nous rend littéralement la vue. Mais la chose qui vient n'a tout d'abord ni visage, ni nom. "Il faut (même) se fabriquer des yeux d'oiseau de nuit" pour la voir, car elle est ignoble ! Seuls les cadavres semblent parvenir à ouvrir les yeux. Cette trace sanglante qui encercle le pays et l'enferme, le matelot la piste, avant de "partir, loin de cette prétendue patrie", où rôdent les nazillons en mal d'exaction.
La peau du loup, de Hans Lebert, édition Jacqueline Chambon, 1998, 512 pages, ISBN-10: 2877111784, ISBN-13: 978-2877111782
Didier Eribon, La Société comme verdict (et comme meurtre)
A l’heure où de sinistres ligues sont lâchées dans les rues, où le retour de l’extrémisme assassin s’accomplit au grand jour, où l’ambiance délétère de la société française, pleine d’effroi pour ce Dernier Virage à Droite qui la tente tellement désormais, éclate au grand jour, il y a tout à la fois quelque chose comme une sourde angoisse qui perce de cet essai de Didier Eribon, et l’espoir, immense, que nous avons peut-être la maturité de ne pas nous laisser enfermer dans les plis nauséeux d’on ne sait quelles annales typiquement françaises.
Effroyable verdict cependant, que celui que notre société prononce pour marquer les uns au fer rouge, distinguer les autres, installer des frontières hargneuses, hiérarchiser férocement les individus et les groupes -très tôt, à vrai dire, stigmatisant, enfermant, punissant. Effroyable société dont l’ambiance délétère fleurit sans vergogne.
Didier Eribon s’interroge sur les instruments de la domination que cette société ne cesse de forger, ainsi que sur ces mécanismes insidieux d’infériorisation qui soutiennent sa pédagogie de la domination, dont la seule ambition est plus que jamais celle de la reproduction sociale. Une violence inouïe sourd de tous les pores de cette société, dont il révèle qu’aujourd’hui encore elle provoque la peur, la terreur pour ces minorités qui ne peuvent vivre au grand jour leur être, nous racontant sa propre phobie au quotidien, parce qu’homosexuel, comme si la résistance aux valeurs putrides de cette vieille droite rancunière ne pouvait s’écrire que dans le martyre des chairs suppliciées.
Dans ce retour à son Retour à Reims, se remémorant son enfance, Didier Eribon examine des photos qui le montre dans cette famille dont il avait cru fuir le destin. Mais suffit-il de déployer les significations contenues dans les images pour comprendre les vrais enjeux qui nous retiennent sur le bord de nos larmes, si souvent consommées ? L’identité sociale affleure dramatiquement, réalise-t-il, dans ces images de son passé, prégnantes, trente ans, quarante ans plus tard, à clamer à tue-tête qu’il est bien difficile de rompre…
Pouvons-nous donner à voir ce dont nous aimerions parler ? Qu’ici par exemple, en France, la domination est devenue un art –littéralement- qui sait moquer l’humiliation que des millions d’êtres vivent au jour le jour ?
Didier Eribon raconte cette existence de crainte, sa vie, son enfance, ses photographies intimes qui tellement portent la marque de son humiliation sociale, où tellement s’inscrivent, lisibles comme le nez au milieu de la figure, les dispositifs du Pouvoir dont le seul objectif est de nous nuire.
Il revient aussi, beaucoup, sur la puissance d’aimantation du berceau familial, qui rend si difficile toute rupture réelle. Il revient sur sa vie, sa trajectoire, ses trahisons sociales, cette classe ouvrière à laquelle ses parents appartenaient et dont il ne voulait pas être à son tour. Il raconte encore et encore la difficulté d’être homosexuel dans un pays tel que le nôtre, et au delà, la difficulté de relever d’une identité minoritaire, montrant combien il est difficile de coïncider avec soi-même dans ce genre d'identité. Comme si, toujours, quelque chose du passé perdurait dans la vie présente pour la rendre instable, pour la fragiliser.
Didier Eribon s’interroge : "Quel effet de destin produit l’obligation de vivre dans les lieux de la relégation sociale ?", et nous incite à creuser à nouveau frais cette question sinistre.
Sommes-nous donc tellement désarmés qu’aujourd’hui il nous faille penser dans l’urgence et trembler devant un Etat qui nous protège si peu ?
Didier Eribon évoque The Scared gay Kid d’Allen Ginsberg, ce garçon apeuré qu’il était, ces identités des êtres qui par millions doivent vivre sous le régime de la peur . Il nous parle de cette société française qui a fini par ouvrir, béantes, partout, des vulnérabilités ontologiques. Il parle de la peur sociale des chômeurs, des SDF, des précaires, il parle du règne de la peur qui s’avance à pas de loup. Celle de ces ouvriers aussi bien, condamnés à renégocier un contrat social à la dérive. Il raconte la panique des gens, leur sourde inquiétude, la violence qui vient et qui commande notre rapport à l’ordre social. Il parle de l’obsédante dégradation de nos conditions de vie, de cette Misère du Monde qui nous étreint plus sûrement qu’elle ne le faisait il y a vingt ans, de la nécessité d’assumer une force collective puissante pour faire barrage à cette violence inouïe que la société française est en train de libérer sous nos yeux ahuris. Et du travail de compréhension des souffrances qu’il nous faut accomplir, de cette difficile réappropriation de soi que nous devons entreprendre, quand de plus en plus de pans de la société s’effondrent. Il témoigne de la manière dont cette domination s’inscrit dans les chairs, dans les mentalités. Le terrain est concret. La révolte, douloureuse, qui peut cohabiter longtemps avec la soumission, ou se déployer dans les cadres perpétrés par cette soumission. Mais à l’heure où de sinistres Ligues sont lâchées dans les rues, il est trop tard pour renoncer.
Didier Eribon, La Société comme verdict, Fayard, 24 avril 2013), Collection : Histoire de la Pensée, 280 pages, 19 euros, ISBN-13: 978-2213655833.
Puisqu’il y a des rêves meilleurs, Jean-Luc Moreau
Une ligne de rides coupant le front de part en part, que l’on découvre un jour tout surpris, ou bien une écorchure infime sur le bout de la langue, enroulant soudain le monde à sa médiocre ulcération. La matière de cet écrivain pourrait n’être que négligeable, ses outils d’auscultation du Cosmos, dérisoires : la peau, tout juste la main. Mais l’adhérence à ce monde semble ne tenir jamais qu’aux plus succincts détails : l’étonnement de pouvoir encore s’examiner comme une surface. Jean-Luc Moreau révèle ainsi la nostalgie des curiosités impossibles qui sommeillent en nous. Des seuils de conscience qui, littéralement, nous enlèvent au monde pour mieux nous y réinscrire, en faisant naître le réel de la fiction.
Dans les nouvelles qu’il nous propose, la position du narrateur est toujours énigmatique. Une intrigante étrangeté l’informe, tout comme elle en informe l’écriture. De quoi s’agit-il ? Où se tient-il ? Au fondement de chacune d’entre elles se tient un paradoxe qui en garde jalousement l’entrée. Ou bien c’est l’incongruité de la situation narrative qui déroute : "Chaque soir je m’attache. Sait-on jamais ce que l’on fait la nuit, où l’on va ? " Les nouvelles se tressent en se répondant, ou en répondant aux textes fondateurs de la littérature : Zeus, Ganymède, La Planète des singes… Pour que l’énigme de l’instance narratrice ne recouvre pour seul mystère que celui des commencements qui nous sont refusés. Son écriture s’offre alors comme pure possibilité, en puissance d’elle-même, et puis elle se dérobe dans la béate certitude de l’ici.
Puisqu’il y a des rêves meilleurs, Jean-Luc Moreau, éd. Fayard, août 99, 346p, 20,30 euros ISBN-13: 978-2213604350.
Les dioscures : le désordre fécond...
Les Dioscures, Castor et Pollux, mais aussi, on les oublie souvent, Hélène et Clytemnestre, plus mystérieuses encore. Les Tyndarides… Tous enfants du roi de Sparte, Tyndare, selon Homère. Porteur du nom. Les Tyndarides… Mais Pollux serait le fils de Zeus. Léda, femme de Tyndare, violentée par Zeus ayant pris l’apparence d’un cygne, aurait pondu ses œufs. Aux dires de certains, à l'origine, chaque oeuf contenait un garçon et une fille. Castor et Clytemnestre, Hélène et Pollux. Léda elle-même n’en sait trop rien, le culte des Dioscures enfuit de la mémoire hellénistique.
Elle se rappelle simplement que fidèle épouse de Tyndare, elle sut, le jour où Zeus la contraignit à céder à ses ardeurs, s’accoupler avec son époux légitime pour mélanger son sperme à celui de Zeus, au risque de laisser naître des enfants mélangés.
Des enfants mélangés... Ce qu'on leur reproche, que l'on reprochera toujours dans la peur d'une souche défaillante.
Castor en tout cas, on sait en être certain, serait bien le fils du roi Tyndare, un mortel. Castor, mais non Pollux… Son jumeau pourtant… céleste. Enlevant bientôt les filles de Leucipe. Galopant à droite, piquant à gauche, tenant chacun sa chevaline.
Si l'ordre de la nature est moins assuré que celui de la Fortune, quelle cohérence construire ? Castor chevauche, emporté dans l'éclat immature, entraînant Pollux avec lui dans l'insouciance enfantine du combat.
"Jusqu'à quand nous autres vieillards serons-nous enfants?", écrivait Philon d'Alexandrie. Dans nos corps vieillissant, nos âmes abandonnées à l'inexpérience de la jeunesse, se plaignait-il encore, incapables de la surmonter tout juste dérivant au gré d'une immaturité que rien jamais n'enraye, jeunesse à jamais nue -comme l'écrivait Gombrowicz.
"Le corps a veilli, mais l'âme est restée naïve, abandonnée à l'inexpérience de la jeunesse." (Philon d'Alexandrie).
Castor donc, dans l'éternel enfance de Pollux, Hélène irresponsable, Clytemnestre accablée.
Les dyoscures, des enfants sauvages. Sauvageons.
Est-ce la multiplicité des formes de leur ascendance qui leur conféra cette riche théologie ? Jumeaux liés à la course solaire, ils naissent, meurent et se succèdent, éternels enfants aux identités incertaines. Les dioscures dont les traces ont été si mal effacées qu'on les retouve partout dans le monde et jusqua'au nôtre, sans que l'on sache si ces cultes sont analogues ou non.
Les dioscures, ces dieux des tombes, survivant ici et là dans l'aire chrétienne, brouillards épais dont on ne sait où se tourner pour en interroger les origines. Ou le sens.
Les dioscures, mtyhe parfait dont la postérité douteuse colle si bien au mystère !
Si bien qu'il ne reste aux uns et aux autres qu'à hasarder leurs hypothèses, toujours suspectes, nécessairement.
Les dioscures, ces paires non fixes de jumeaux aux vies alternées, on le voit bien, qui ne cessent de rendre problématique les questions de l'ordre et de la filiation. Ordonnés après coup parce qu'lls n'entraient pas dans l'ordre humain, alors que secrètement initiés au désordre plus fécond des sens humains...
Denis Soula, Mektoub
Claire, Bob Dylan dans les oreilles, "un peu cow-boy, un peu indien". Elle va bientôt quitter son mari. Quand ? Elle ne le sait pas encore. Quand il le faudra. Bien qu’elle ne sache pas vraiment pourquoi. Peut-être parce qu’il a changé, qu’il est devenu prétentieux. Un consommateur prétentieux. D’elle comme de tout le reste, à gérer si scrupuleusement sa carrière. Elle l’a aimé pourtant. Tout juste aurait-elle pu se méfier de sa trop grande assurance. Une assurance qui l’a rejetée, elle, un peu en dehors du mouvement de la vie. Alors aujourd’hui elle contemple sa solitude.
Claire fait le point. Se rappelle son père dans les années 70, un peu communiste. Maintenant elle est seule avec ses deux garçons. Ni oncle, ni tante. Elle se rappelle son père qui rentrait au petit matin du boulot quand elle se levait pour aller à l’école. Un père modeste. Sage : "il n’y a rien que nous et nos choses, qui ne sont pas petites", avait-il coutume de lui dire. Enlevé par la mort.
Et elle observe son mari, joueur opportuniste de golf. Et sa propre vie professionnelle à elle, qui gère le patrimoine des autres. Une bête de maths, Claire. Mais elle n’en a plus vraiment le goût. Elle préfère admirer le désordre magique de la chambre des garçons. Tandis que son mari ne songe qu’à faire du fric, laminant jour après jour leur couple, leur famille. Le fric. Son seul truc désormais.
Et puis la narration tourne brusquement les talons. Surgit Jiordan, musicien nigérian, le professeur passionné de musique des enfants de Claire et des autres, du quartier. Mais un sans-papier, violemment projeté face contre à terre par les flics. Claire a voulu prendre sa défense, jetée à terre, elle se retrouve au commissariat au grand dam de son mari, inquiet pour sa carrière : dans quel pétrin t’es-tu fourrée ?… Un bruit de matraques envahit le roman. Jiordan est menotté, cogné, sa guitare fracassée avant qu’on ne le jette dans un fourgon et le déplace dans le centre de rétention de Vincennes.
Claire divorce. Cette fois sa décision est prise. La goutte d’eau que ce mari obsédé par sa carrière. Elle ne mange plus, fume, écoute de la musique, s’inquiète de Jiordan derrière ses barbelés, bien français – la France a une longue expérience des camps. Qu’il refuse. Il s’évade, retrouve un jour le bar qu’il fréquentait, Claire aussi, par hasard ou presque -une sorte de destin lie ces deux-là, qui se ressemblent au fond tellement. Le style est magique de concision, tout en pure dénotation : les faits parlent d’eux-mêmes. Pas d’adjectifs : il ne reste que ce grand vide entre les êtres, un monde disloqué, une sorte de viduité que nos vies ne parviennent presque pas à combler. Claire et Jiordan se retrouvent bien sûr, s’aiment, tentent quelque chose que la vie va déjouer. Le récit ne s’attarde pas, nous loge dans la retenue d’une aventure qui n’aura duré que le temps d’une ballade, de Dylan aussi bien, nous élève dans le charnel des sensations qui le traversent, le monde comme une meute, déjà lancée à nos trousses.
Mektoub, Denis Soula, éditions : Joëlle Losfeld, Collection : Littérature française/Joëlle Losfed, 2 février 2012, 128 pages, 13,50 eurosISBN-13: 978-2072462214.
Afrique du Sud, une traversée littéraire
L’Institut Français, en collaboration avec L’INA et les éditions Philippe Rey, propose avec cet ouvrage un panorama historique des plus conséquents sur cette Afrique du Sud qui s’arrêtait pour beaucoup à Brink, Coetzee et Gordimer. La totalité des poètes et romanciers traduits en français y sont ainsi recensés, et l’INA a même publié pour l’occasion des enregistrements fascinants. Beaucoup d’auteurs inédits donc, encadrés pour l’occasion par deux essais d’envergure, l’un sur le roman, l’autre sur la poésie sud-africaine, plongeant aux racines d’une histoire inaugurée bien longtemps avant la présence des blancs en Afrique. Deux essais qui ne font l’impasse ni sur les auteurs issus de l’univers afrikaner, ni sur ceux originaires de la tradition orale africaine. Deux essais inscrits en outre dans cette histoire tragique de la Guerre des Boers et de l’ouverture des premiers camps de concentration dans le monde. Où l’on découvre que très tôt, les écrivains et poètes d’Afrique du Sud ont défriché les voies d’une écriture très politisée, dénonçant volontiers cette manière occidentale de vouloir penser le développement littéraire des autres régions du monde à travers ses propres catégories. Approche percutante donc, celle de Denis Hirson en particulier, poète sud-africain, qui signe l’essai le plus magistral de cet opus. Il nous rappelle ces formes brèves inventées par les auteurs sud-africains, les raisons du déploiement d’une langue sophistiquée dans un contexte de censure étatique féroce, et l’exigence de poètes confrontés à des niveaux de violence inouïs, contribuant à forger un style inédit de "démonstration spectaculaire de la réalité", qui nous a valu un Vonani Bila balançant une poésie très sonore, fracturée de bribes étrangères les unes aux autres. Nullement dupes, les auteurs sud-africains rappellent le combat toujours actuel d’un pays dans lequel le pouvoir est certes passé entre les mains des noirs, mais pas les richesses. Ils rappellent un pays au sein duquel les populations illettrées ne veulent plus s’en laisser compter, ni voir les élites tirer profit de leur situation pour justifier leur pouvoir et les spolier d’un changement qui ne peut être ordonné d’en haut. Même si, comme les autres, ils ont découvert ce qu’il en coûtait que de vouloir instaurer une démocratie. Mensonges et demi vérités sont leur lot, là-bas comme chez nous (après des siècles de pseudo démocratie). Mais du moins l’histoire s’offre-t-elle à eux mieux qu’à nous, et découvrons-nous des auteurs en charge de ce nouvel imaginaire national qu’il leur faut inventer.
Afrique du Sud : Une traversée littéraire (1CD audio), Denise Coussy, Denis Hirson, Joan Metelerkamp, éd. Philippe Rey, 7 avril 2011, : Cultures Sud, 249 pages, 19 euros, ISBN-13: 978-2848761725.