La FIN du régime hitlérien, par Ian Kershaw
Berlin, avril 45. Hitler visite les caves de sa nouvelle chancellerie et rêve devant la maquette que lui a construit l’architecte Hermann Giesler, de sa ville chérie, Linz, telle qu’elle devra surgir à la fin de la guerre, victorieuse.
Allemagne, année zéro. Une fin dans l’horreur. Inédite dans l’histoire mondiale, où les vaincus sont toujours parvenus à négocier leur reddition. Une fin dans la haine, de destructions sans précédent, de pertes en vies humaines effroyables, pour satisfaire l’hystérie de la terreur nazie.
Jusqu’au dernier moment, jusqu’à la dernière heure, les ordres sont donnés, transmis, exécutés. Les enfants montent au front. Leurs soldes sont versées, le courrier est acheminé, les bourses aux étudiants étrangers servies. Berlin, 1945. La radio fonctionne, les tribunaux jugent, l’administration se préoccupe de la santé des citoyens. Le 12 avril, quatre jours avant la victoire des Russes, l’orchestre philharmonique donne son dernier concert. Au programme, Wagner, le Crépuscule des dieux…La dernière semaine de l’agonie du régime nazi, le Bayern de Munich signe une victoire triomphale.
La guerre était perdue. On le savait depuis 44. Mais la machine gouvernementale fonctionna jusqu’à la dernière minute.
Quelles structures de pouvoir et de mentalités permettent une telle débauche de folie meurtrière ? Le régime nazi volait en éclat pièce par pièce, mais il tenait. On ne comptait plus le nombre de désertion dans l’armée, mais la Wehrmacht combattait. Et la police et les SS veillaient. Nuit et jour. Pour infliger aux parias de l’Allemagne nazie l’horreur la plus extrême, le régime poursuivant jusqu’au bout sa politique de terreur, de destruction , de meurtre, d‘anéantissement, jusqu’à l’implosion autodestructrices du commandement nazi. L’escalade des brutalités fut même exorbitant. Il n’est que de donner l’exemple des marches de la mort. Parfaitement inutiles, pas même conçues pour répondre à on ne savait quel plan, mais exécutées en gesticulations vaines et insensées, témoignant uniquement de la capacité du régime nazi à conserver intacte sa capacité meurtrière. La dévastation. L’horreur.
Les nazis ? Des fanatiques. Certes. Désespérés. certes. Une population qui, certes, vivait sous la coupe d’une terreur d’Etat sans précédent. Mais cela n’explique pas le zèle des fonctionnaires à faire tourner la machine.
Pourquoi le peuple allemand ne s’est-il pas soulevé contre un régime qui le conduisait à sa perte ?, s’interroge Ian Kershaw. Le cadre interprétatif du totalitarisme n’explique pas tout.
Parce que la société allemande a plutôt vécu en accord avec le régime nazi et que sa légitimité demeurait intacte ? Ce n’est pas une explication suffisante non plus aux yeux de l’historien.
Reste la question du Chef charismatique, Hitler. Tenant seul dans ses mains un pouvoir devenu quasiment magique. Sa personne est cruciale, explique Kershaw, pour comprendre une telle fin. Encore faut-il comprendre la structure charismatique du pouvoir mis en place par Hitler, cette chaîne de commandement qui faisait que la cour du Führer était un système de pouvoir qui avait confisqué tout autant la souveraineté du peuple que celui des institutions politiques, et où chaque subalterne était lige de son supérieur, qui lui-même ne tenait son pouvoir que de son chef. Aucune rationalité politique dans ce circuit.
Et sans doute faut-il aussi comprendre que le peuple allemand, conscient de la fin du régime nazi, avait plus à perdre à se révolter qu’à attendre sa fin, vivant dans l’anxiété plutôt que dans la rébellion.
Reste le problème de la routine administrative, la logique de cette machine, si parfaitement huilée par l’Allemagne nazie, et dont la rationalité ne traite pas de réalités mais de conformités. C’est cette logique de conformité qui permettra le monstrueux fonctionnement de l’administration de Vichy, envoyant sans état d’âme ses propres enfants dans les camps d’extermination, soucieuse, uniquement, du bon déroulement administratif des opérations…
La fin : Allemagne 1944-1945, de Ian Kershaw, traduction de Pierre-Emmanuel Dauzat, Seuil, coll. Histoire, août 2012, 665 pages, 26 euros, ean : 978-2020803014.
Les Employés, de Siegfried Kracauer
L’ouvrage parut en 1929. Les nazis s’empressèrent de l’interdire. Et pour cause : le projet de Kracauer était rien moins que de tenter d’arracher cette classe sociale à sa narcose idéologique. Car Kracauer avait pressenti le rôle funeste que les employés, pris au piège de la fiction d’une identité bourgeoise, alors que par leurs conditions matérielles ils se trouvaient dans la même situation que la classe ouvrière, allaient jouer dans cette période de prise de pouvoir par les nazis, voire celui, fatal pour la nation allemande, qu’ils endosseraient après.
Trouble fête, Kracauer l’était au plus haut point lui qui, journaliste, refusait de n’être que l’observateur attitré de la société allemande et prétendait par ses papiers accéder à une intervention critique dans l’espace public. Trouble fête encore, il l’était du monde universitaire, bousculant son orthodoxie malingre pour produire une pensée qui fut saluée dès les premières livraisons de son enquête comme la plus innovante que les sciences sociales aient connue, bien que Kracauer y ait rompu avec toutes les règles de la pensée universitaire, refusant d’y voir là le moindre salut pour l’esprit.
C’est que, marxiste, Kracauer n’avait pas oublié que la première tâche du marxisme était de tenter de produire la conscience la plus juste possible. Marxiste, son intuition, un présupposé si l’on veut, s’avéra particulièrement fécond d‘affirmer cette certitude qu’avec la classe des employés, on était en face d’une fausse conscience. Que cette conscience qu’on leur fabriquait et qu’ils endossaient avec complaisance, ne pouvait que les entraîner à demeurer aveugles, sinon étrangers à la réalité concrète de leur vie quotidienne.
A la genèse de ce constat, des études statistiques montrant le hiatus existant entre les conditions de vie matérielles des employés –salaires, habitat, précarité, paupérisation, etc.- et leurs discours et autres pratiques culturelles ou usages de la ville.
La ville, c’est Berlin, ville par excellence des employés, marquée par leur culture, transformée par elle. Kracauer arpente Berlin dix semaines durant, de jour comme de nuit, se rend sur les lieux de vie, de travail, de loisirs des employés. Il lit leur presse, fréquente leurs cinémas de quartier, écoute leur radio, leurs musiques, voit leurs films, lit leurs romans, les fait parler, accède même à certaines correspondances privées, entrant dans leurs appartements, goûtant leur cuisine, étudiant leur cadre de vie, la décoration des appartements, des chambres, scrutant leur sociabilité, bref, avant l’heure, se livrant à ce que l’école de Chicago nommera plus tard l’observation participante.
Kracauer explore en outre les espaces culturels qu’ils s’approprient ou qui leur sont dédiés, observe cette culture de masse qui émerge déjà et qui l’intrigue tant, tout comme il ne cesse d’interroger la fonction du cinéma dans leur urbanité, allant jusqu’à fouiller la nature et la circulation des images de la vie, du cinéma à la presse papier, images d’une vie aseptisée, embellie, et dont le principe moteur semble d’être d’escamoter la réalité sociale. Kracauer ne cesse non plus d’étudier les idéologies véhiculées par les trames narratives, des conversations les plus anodines aux études les plus doctes. Il étudie ces instruments de distraction qu’on développe alors et dont il vérifie combien ils recouvrent la désolation qui règne parmi les employé. La culture et le sport pour horizon de soi, mais une culture faite pour mystifier une classe et lui faire oublier ce qu’il en coûte de s’asservir pareillement.
Car le constat qu’il fait est d’abord celui de la précarisation objective des employés allemands. Une précarisation que tous s’entendent à dissimuler, dissimulation qui elle-même ne cesse de révéler cette fausse conscience butée qui ne veut rien tant que prendre acte d’un prétendu clivage qu’il faut maintenir coût que coûte entre eux et les ouvriers…
Kracauer pose ainsi la diagnose d’un monde qui s’effondre et escamote cet effondrement. Le pire est à venir. Le pire viendra, il en est sûr. Il ne s’est pas trompé.
Mais son geste intellectuel vaut aussi pour sa singularité méthodologique. A l’intérieur de son analyse, Kracauer ne cesse de laisser affleurer de l’hétérogène. des bouts de dialogue dont il ne sait que faire, des descriptions, des commentaires…. Le tout dans des agencements qui permettent d’esquisser des interprétations. Comme dans une sorte de collage expressionniste dont il faut ensuite explorer les sens qu’il peut prendre, incongrus parfois.
Face au désarroi épistémologique des sciences sociales, sa méthode s’avère payante. Ecrit mosaïque, premier du genre sans doute, Kracauer nous dit quelque chose de ces rapports difficiles que la théorie entretient avec l’écriture et ses modes d’appréhension de la réalité avec le réel. Il expérimente ainsi une stratégie littéraire sans équivalent à son époque, pour tenter de répondre aux apories inhérents à la sociologie. Contre les faits méthodologiquement purs qui constituent le socle des sciences sociales, bien commodes en réalité dans leur souci d’accueillir les concepts pour mieux leur répondre, il construit une sorte de réalisme intellectuel méthodologiquement hétérodoxe, qui reste certes une configuration intellectuelle déroutante, mais ô combien éclairante…
Les Employés, Siegfried Kracauer, éd. Belles lettres, coll. Le goût des idées, sept. 2012, 145 pages, 13 euros, ean : 978-2251200170.
Dominique de Roux, par Alain Châtre
Tout m’avait semblé autrement plus beau dans un rêve inouï.
A Tristan, Pierre, Jo-Anne, Aurélien…
Du clan des immatures…
L’été si long cette année-là et à l’envers des regards –petits cadavres pour moi tout seul- les sanglots d’un combat perdu. La tristesses alors des vents du soir quand les mots se prennent à rêver loin devant nous.
Cher, très cher Dominique de Roux, deux ou trois photos dans la poche revolver de ma veste, petite trogne du côté des chiens, geu-geule massacrée de nos rêves rendus au ciel que plus rien ne nomme.
Pauvre attente alors des vents du soir dans les slows affligés de l’été et les petites jupes de la mer. Mais où s’en est-il allé l’adolescent fatigué, dans quel no man’s land, où il savait que tout est dit, en quel bouleversement biologique –Soldat blues à la terre retournée dans l’oubli des viandes lyriques.
Il y avait du martyr chez ce rêveur envoyé par Dieu sur la terre pour convaincre les hommes que seule la mort est désirable quand elle ne nie pas la vie «nudité jeune à jamais».
Son écriture trop belle pour être tout-à-fait de ce monde nous le dévoile bien plus que les repères d’une biographie toujours suspecte.
De la société parisienne au tam-tam angolais et dans le dépassement de la politique, elle assume héroïquement le deuil de quelques littératures imméritées.
L’apport de Dominique de Roux à moi-même ici truqué par la chimère, c’est la mort de Louis-Ferdinand Céline rattrapé au loin par sa romance et le somptueux Gombrowicz des derniers mois : est-ce un fou sur une case qu’on accule ?
Méditer tout cela –La longue agonie de Gombrowicz et son obsession juvénile : partir –quelqu’un d’autre –pas connu –retourner aux buissons jolis avec la déconnante des enfants qui bandent –tout refaire, quitter sa peau –galoper enfin petit cheval…
Dominique de Roux encore et toujours à Vence ce matin-là – au-dessous du balcon- estropié de sa foi, de ses principes, de sa littérature insubordonnée- épiant dans l’ombre la carcasse du maître – rejoint la révélation dont on ne sait plus quel secret invisible à l’œil nu : Witold Gombrowicz, vieux polonais rangé des bateaux et des rivages, accablé par la désertion de ses mots, de ses gueules et de ses gestes usés jusqu’à l’assassinat. Un signe de la main peut-être, quelques grimaces au rejeton et le circuit se ferme sur une pièce qui manque.
Ainsi jusque dans les années de sa mort ce garçon inconsolable, halluciné par les médicaments, les fatigues de vivre et la pudeur d’une peine inavouable, aura payé très cher la dignité d’être lui-même. Mais suffit –tu as bien fait de partir Witold Gombrowicz- Tu as bien fait de partir.
Alain Châtre (septembre 1996)
Dominique de roux - éd. l'âge d'homme - coll. les dossiers H, collectif, dossier conçu et dirigé par Jean-Luc Moreau, sept. 1997, 522 pages, épuisé..
Alain Châtre, lettre de Jean-Paul Rey
Mon cher Alain,
Un arlequin bondissant a surgi comme un diable de son théâtre italien. Vêtu de velours chatoyant, le haut du visage masqué de noir, il s’avance jusqu’au bord de la scène. Puis il proclame haut et fort, en adressant au public une ultime révérence : "E finita la Commedia ! "
Et voilà. Le rideau est tombé sur nos conversations quotidiennes, interrompues de façon brutale par la Grande Faucheuse qui t’a pris en traître, emportant vers je ne sais quel abîme ou soleil, ta voix unique de gargouille suave.
Cette violence, je la ressens d’autant plus qu’elle intervient à un moment de ta vie où tu semblais en paix avec toi-même et avec les autres, proche de tes fils, bien en phase avec le réel, avec en tête des projets de retraite qui n’avaient rien d’un repli. Tu allais t’installer confortablement dans une ville où tu avais maintenu des liens forts, trouvé des repères, des centres d’intérêt et de loisirs. Sans oublier ta petite chienne, objet d’un amour démesuré… Avions nous donc tant de naïveté pour croire en ces possibles ?
Je repense à toi, ce printemps, quand tu appelais du cœur de la montagne, randonnant à travers les bois noirs en quête de l’eau de source la plus fraîche au monde. Tu en remplissais de lourds bidons dont tu me faisait écouter le glou-glou. Je te sentais alors ennivré d’air pur, en pleine communion avec la nature sauvage, sur tes terres...
Plus tard dans l’été, j’aimais recevoir tes appels de Vichy. Quand, au sortir d’un épuisant parcours du combattant de l’immobilier, tu déambulais dans la vielle cité thermale, haut-lieu de ton imaginaire, sur les pas de Valery Larbaud, ce dandy des belles lettres que tu vénérais tant.
Je me souviens aussi de ton bref mais intense séjour dans un cloître perdu, de la première fois où tu m’as fait entendre le sublime chant des femmes kurdes et de la dernière fois où nous nous sommes parlés. Tu relisais "Le Grand Meaulnes" pour la millième fois. Et pour la millième fois, tu en retrouvais la magie intacte. Ton rêve adolescent t’aura accompagné jusqu’à ta dernière heure et c’est bien comme ca.
Pendant les jours qui ont suivi la terrible nouvelle, comme jamais, lors de nos discussions, même parfois très "vieux de la vieille", nous n’avions abordé la rubrique cardiologie, je me suis longuement interrogé sur le pourquoi du comment de cet incroyable dénouement.
Possible après tout que la réponse réside dans le non-dit. Comme toujours. Dans le non-dit de ta relation aux cardiologues bien sûr, mais aussi dans le non-dit affectif qui accompagna les disparitions si douloureuses de ta maman et de ce Roger, dont tu parlais avec l’affection d’un fils.
Une fois orphelin, un cœur déjà tendre devient fragile. Et le tien l’était.
Je ne sais si l’essentiel est invisible pour les yeux, en tous cas je n’ai rien vu.
J’aurais du mieux t’écouter, toi qui savais si bien formuler ta part d’invisible.
Ne disais-tu pas souvent qu’on est "éventuellement agenouillé à l’intérieur de soi-même"...
Ta voix aujourd’hui s’est tue mais ta parole demeure. Elle fait désormais écho à celles des écrivains, artistes et rêveurs qui t’ont accompagné tout au long du chemin, ces "petits pères", comme tu les appelais affectueusement.
Et ce dialogue d’un nouveau genre qui vient de naître entre nous, ton cher Alain Fournier pourrait momentanément le poursuivre en ces termes :
"Peut-être quand nous mourrons, peut-être la mort seule nous donnera la clé et la suite
et la fin de cette aventure manquée".
Mais je préfère laisser le dernier mot au grand Mallarmé.
Tu sais bien que pour lui, le poète ne meurt pas. Il devient autre.
"Tel qu'en Lui-même enfin l'éternité le change".
La Véritable histoire du Juif Süss, de Wilhem Hauff
Tout le monde connaît son avatar nazi, filmé en 1940 par Veit Harlan, sur ordre de Goebbels. Or le scénario de ce torchon antisémite s’inspirait abusivement d’une nouvelle de Wilhelm Hauff, publiée en 1827. L’écrivain, dont les contes étaient aussi célèbres en Allemagne que ceux de Perrault chez nous, venait tout juste d’avoir 25 ans. Très marqué par l’Aufklärung (les Lumières allemandes), il avait fondé toute son œuvre sur cet esprit de tolérance qui les caractérisait. Mais il n’existait pas de terrain plus difficile pour combattre les préjugés de son temps, que celui d’une personnalité aussi complexe que celle de Süss qui, un siècle plus tôt, avait ébranlé le Wurtemberg.
Né en 1692, Joseph Süss entra en 1732 au service du Duc de Wurtemberg. Il était le cousin de Samuel Oppenheimer, rappelé en 1673 par l’Empereur Léopold pour sauver l’Empire de l’invasion turque, trois ans après le décret d’expulsion des juifs de Vienne. Samuel Oppenheimer avait fondé cette dynastie des «Juifs de cour» qui modernisèrent l’appareil financier de l’économie autrichienne et allemande. Süss, brillant financier mais peu scrupuleux politique, se fit connaître dans toute l’Allemagne comme un affairiste d’exception. Aussi ambitieux et despotique que le Duc, il prépara avec lui une conspiration contre le Parlement, destinée à convertir le duché (protestant) au catholicisme, pour en abolir les privilèges. Mais la mort prématurée du Prince mit brutalement fin à son règne. Condamné, il fut pendu dans une cage de fer à Stuttgart, en 1738, pour des raisons relevant plus de l’antisémitisme que de la révolte sociale : ses complices chrétiens ne furent jamais inquiétés.
Cependant comment défendre un tel personnage ? Inutile de revenir sur l’abject film de Harlan. Hauff, qui n’était pas juif, en fit un être cynique, conscient qu’entre lui et l’aristocratie allemande, les relations ne pouvaient être que de mépris. Mais ne lui trouvant aucune excuse, il l’affubla d’une soeur pure, chargée de racheter ses fautes. Victime des préjugés antisémites, son martyre autorisait la condamnation de la société de Wurtenberg. Thème évidemment chrétien...
Le Juif Süss, de Lion Feuchtwanger
En 1921, l’immense écrivain juif allemand Lion Feuchtwanger, écrivit lui aussi un Juif Süss. Feuchtwanger avait lu la nouvelle de Hauff comme participant de l’antisémitisme allemand, sans doute à tort. En reprenant l’histoire, il voulut décrire à travers son personnage le cheminement mystique qui pouvait conduire un homme de la volonté du pouvoir à la doctrine du non-vouloir. Une thématique chère alors aux écrivains allemands : il n’est que de songer au Jeu des perles de verre de Hermann Hesse.
De son écriture si puissante et si riche, il fit de Süss un être vil, en souligna l’ambition, l’absence de scrupules. Mais rien n’est élémentaire dans ce gros roman historique, qui n’omet ni la morgue du personnage, ni l’abjection de l’aristocratie allemande. Ainsi, à travers le martyre de Süss, Feuchtwanger nous décrit-il un meurtre rituel perpétré par une société violente et nous donne-t-il à voir l’exacte image d’une collectivité qui a accepté que l’exécration devienne sa norme. Feuchtwanger voulait pourtant autre chose encore : tenir coûte que coûte les deux bouts d’une corde passablement raide : décrire les principes qui fondent les actes, et ne jamais rien céder aux résolutions «identitaires». Quant à sa mystique de réconciliation de l’occident et de l’orient, elle est littéralement fascinante.
Certes, il resterait à saisir l’histoire du Juif Süss dans une nouvelle perspective. Un horizon que dessine déjà largement ce roman. Süss incarne une génération de banquiers mondains qui ont rompu avec l’éthique même du capitalisme tel que conçut par la vulgate dans la perspective de l’éthique protestante. Personnalité éminemment «moderne», il esquisse ce basculement où l’apparence devient l’ordre du monde. Notre monde en somme, dont Süss, après mille épreuves, se libère.
LeJuif Süss, de Lion Feuchtwanger, éd. Belfond, texte intégral, oct. 1999, 516 pages, épuisé, ean : 978-2714434364. Existe en poche, édition 2011, 11 euros.