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La Dimension du sens que nous sommes

QUELLE EST LA FORCE DE TRANSFORMATION SOCIALE DE LA CULTURE ?

5 Décembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

KULTUR.jpgRelativité des normes, des goûts, l’éclectisme, conclut dans son essai Philippe Coulangeon, est le nouvel opérateur de la domination symbolique. Un opérateur qui pourrait perturber bientôt notre vision du sens et de la place de la culture dans notre société, tout comme celle des combats qu’il nous faudrait mener pour une société plus juste. Car il s’agit là d’un opérateur qui donne à penser que toutes les cultures sont légitimes alors qu’il ne fait que les recycler à l’intérieur d’une hiérarchie sédimentée de longue date. Un opérateur donc, dont la visibilité sociale a pour paradoxe de nous rendre parfaitement invisibles les inégalités économiques et sociales que le champ de la Culture ne sait que trop bien dissimuler. Et de ce point de vue, toute approche du fait culturel et de sa fonction dans la société ne peut faire l’économie d’une évaluation sociologique : le niveau des inégalités culturelles par exemple, est aujourd’hui celui que l’on connaissait dans les années 70… Soit une régression sans précédent ! Les équipements culturels, pour le dire à la hâte et non sans provocation (et en toute connaissance de cause des relents réactionnaires qu’une telle provocation est susceptible de véhiculer), ne servent de fait, tels qu’ils sont conçus et fonctionnent, qu’à renforcer les structures de domination de la société française, arrimant les discours sur la culture à leurs attributs les plus falsificateurs, au niveau desquels l’apprêté le dispute à l’hypocrite. Etudiant la structure des inégalités sociales en France, Philippe Coulangeon montre assez que désormais, c’est l’impact des conditions et des lieux de logement qui est prépondérant, et non celui des ressources culturelles des parents, qui ne compensent plus en rien ces inégalités. En gros, si vous êtes un parfait crétin mais que vous habitez le 5ème arrondissement de Paris, vos enfants s’en sortiront mieux socialement que si vous êtes cultivé mais habitez Vitry-sur-Seine… Il y a de quoi réfléchir alors, sur les engagements de la petite bourgeoisie intellectuelle par exemple, si souvent obsédée par son identité résidentielle… La seule question n’est ainsi pas d’évaluer la production artistique de cette petite bourgeoisie résidentielle du point de vue de l’histoire de l’art, mais cette histoire de l’art qu’elle construit et dont il serait bon de se poser la question de savoir où elle s’écrit, dans quelle dimension fictive de notre vie sociale et politique (la dimension du sens que nous sommes).

opera-news.jpgEtudiant le rôle effectif de la culture dans la structuration des rapports sociaux, les conclusions de notre auteur sont de fait terrifiantes : le capital culturel ne classe plus grand monde… Constat d’importance, quand on sait l’investissement reconduit de génération en génération dans le combat pour l’éducation et sur le front de la culture, conçus l’un et l’autre comme vecteurs d’une meilleure intégration sociale. Une rhétorique par trop systématique au fond, masquant désormais avec difficulté ses impasses sous des tonnes de bonne conscience artistique…

Trente ans après la Distinction, les codes culturels sont devenus autres. Tout comme la stratification sociale des goûts. Et il y a là de quoi s’interroger. Brutalement. La lecture par exemple, est devenue quasiment inopérante. Le livre n’est plus discriminant, même si la pratique de la lecture est plus que jamais celle des classes aisées. Par parenthèse, la fin annoncée de la librairie française n’est de ce point de vue rien d‘autre que l’immense farce de la confiscation définitive d’un Bien culturel par les classes dominantes. D’autres suivront, n’en doutons pas. Sous couvert du reste, autre paradoxe, de la désaffection des installations culturelles par les masses, poussées à déserter les Biens culturels –cqfd- pour des tonnes de mauvaises raisons, y compris par les opérateurs eux-mêmes d’une conception pédagogique de la Culture à l’usage des dites masses populaires…

Par ailleurs, autre segment implacable de l’essai mentionné, si l’on veut bien décrypter le poids des pratiques culturelles dans la discrimination sociale, force est de reconnaître que ce qui importe désormais, c’est la visibilité de ces pratiques et non leur contenu. Si bien que ces pratiques peuvent parfaitement s’avérer superficielles, le conformisme culturel fera le reste, suppléant à toute superficialité, pourvu que l’on sache se montrer là où il faut se montrer, et du point de vue des artistes, que l’on sache exhiber ce qu’il faut montrer… La visibilité maximale étant celle de l’Opéra, Bastille en particulier, confisqué par une élite financière, cela va de soi : la sociabilité grande bourgeoise n’est pas partageuse.

power.jpgLe brouillage des frontières qui s’est opéré entre les cultures de masses et les cultures des élites, anoblissant le divertissement et gommant les différences entre les registres savants et les registres populaires, largement favorisé par l’effritement du monopole culturel de l’école, qui a ainsi contribué puissamment à favoriser l’émergence de cet éclectisme des goûts et des pratiques, n’aura été à tout prendre (provisoirement, on l’espère), qu’une cautère sur une jambe de bois… Rien dont on puisse se réjouir en somme : la distinction se fait plus que jamais en France non par le capital symbolique mais par les ressources financières et patrimoniales. De quoi méditer sur la priorité de nos engagements. Certes, que cette culture de l’éclectisme puisse théoriquement nous aider à renouer avec des visées émancipatrices, voilà qui distraira. Mais au fond, l’étude commande de relativiser le poids de la culture et de l’éducation dans ce tournant de l’Histoire française. La faible visibilité politique (et non sociale ou idéologique) de la culture n’en diminue certes pas l’enjeu, mais la relativise beaucoup : pour que la culture ne devienne pas une danseuse neurasthénique des Pouvoirs en place, pour que la diversité des ressources culturelles mobilisables devienne une vraie force de transformation du social, il faut sans doute faire face, d’abord, à la tragédie qui est la nôtre : celle de la disparition d’une société où nous ne faisions déjà que survivre. Survivre : c’est dire l’embarras dans lequel nous nous trouvons, qui ne fait que traduire notre impossibilité à formuler de véritables tâches politiques autres que celle du "plus jamais Sarkozy". Car il existe une sorte de véritable tragédie structurelle propre au réformisme politique, que l’on voit partout à l’œuvre en Europe, quelle que soit la couleur du gouvernement en place, et qui ne se lèvera pas avec la venue au pouvoir d’un Hollande par exemple, même si cette venue est préférable, à tout prendre, à celle du maintien de Sarkozy. Enfin, la démocratisation feinte des savoirs et des cultures qui se pratique aujourd’hui sous couvert d’éclectisme, ne peut occulter les dimensions économiques et politiques des vrais enjeux qui s’offrent désormais à nous. La barbarie est l’ordre des lieux du Pouvoir, y compris de sa conception et de sa pratique de la culture, et tels qu’ils se sont construits institutionnellement, et pratiqués constitutionnellement en France depuis l’avènement de la Vème République… On ne changera pas cette situation en échangeant des rôles, fussent-ils présidentiels. --joël jégouzo--

 

 Philippe Coulangeon, Les métamorphoses de la distinction. Inégalités culturelles dans la France d'aujourd'hui, Paris, Grasset, coll. " Mondes vécus ", 2011, 168 pages, 15 euros, ean : 978-2246769712.

Image : Power, de Sanchstar et Slavoj Žižek on life, happiness and Hegel , Lacanian cultural theorist interviewed by The Guardian.

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Simone de Lion Feuchtwanger (l'éthique de la révolte)

4 Décembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

simone.jpgL’histoire d’une fidélité à l’éthique de la dignité humaine, quand la France sombrait dans le chaos de Vichy.
Juin 1940. Sur la petite ville de Saint-Martin déferle le flot des réfugiés. Simone a quinze ans. L’immense pagaille d’une humanité piteuse, jetée sur les routes dans ses habits du dimanche désormais en lambeaux, lui soulève le cœur. Humanité en loques, s’épuisant à traîner derrière elle tout un bardas dérisoire d’objets inutiles, emportés dans un geste de panique au moment du départ. Simone vit dans la famille de son oncle, patron d’une entreprise de transport et d’un dépôt d’hydrocarbure, qui en font l’un des hommes les plus riches de la ville. C’est le frère de son père, mort héroïquement d’avoir passé sa vie à combattre l’injustice. Simone ne comprend le monde que dans la fidélité à cette mémoire, qu’elle n’a de cesse de réhabiliter. Un jour le pont du Serein, seule voie d’accès à la ville, est mitraillé. On dénombre des dizaines de morts. Traumatisée par l’incident, elle découvre sans d’abord vouloir le croire, que son oncle est plus occupé à préserver sa fortune, quitte à se compromettre avec les allemands, qu’à sauver du désastre ces milliers de réfugiés à qui il refuse son essence et ses camions. Contre son propre oncle, elle accomplira bientôt le seul acte de résistance notoire de Saint-Martin.
Ainsi, tout repose symboliquement dans ce roman sur les épaules d’une jeune fille immature, qui offre la seule réponse d’importance à l’Occupation. Ecrit en 1943, alors qu’il fuit lui-même sur les routes françaises de l’exil, Feuchtwanger nous restitue dans cet ouvrage l’atmosphère de la drôle de guerre avec une rare profondeur. --joël jégouzo--.
 
Simone de Lion Feuchtwanger, traduit de l’allemand par Dominique Kregler, éd. Fayard, février 2001, 322p., ean : 9782213601453
 

 
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CULTURE : L’ECLECTISME, NOUVELLE ARME DE DISTINCTION SOCIALE…

3 Décembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

distinction-3.jpgSoyez éclectique, ou vous ne serez pas…

Dans le prolongement des études de Bourdieu et Pastoureau, Philippe Coulangeon a cherché à comprendre ce que devenait leur fameuse Distinction et quelles en étaient les formes aujourd’hui. Un essai qui ouvre à une réalité plus complexe qu’on ne saurait l’imaginer, où la France de Sarkozy, si méprisante de la culture, aura joué le rôle d’allié "objectif" de la culture populaire enfermée dans la condescendance des cultures savantes… C’est donc d’abord dans le divorce entre les élites de savoir et les élites de pouvoir que l’auteur a cherché à inscrire la compréhension de cette collusion pour le moins inattendue. Un divorce entériné par l’attitude du plus inculte des présidents de la Vème République, emblématique du triomphe de la culture de l’argent, annoncé sans bruit une décennie plus tôt par la montée en puissance des bobos.

Cette culture si ouvertement anti-intellectualiste, partagée par les nouvelles élites financières, aura en effet contribué à brouiller davantage les repères, aidant à l’éclatement des normes de la validité culturelle et ouvrant à la possibilité d’une pluralité des échelles d’excellence, à laquelle la culture populaire avait, elle, autrement préparé le terrain.

L’éclectisme triompherait ainsi, promu négativement par l’anti-culture des cercles du pouvoir actuel et positivement par les contre-cultures de la rue, ennemies de ce même pouvoir… L’éclectisme triompherait et serait le nouveau deal de la légitimité culturelle. Mais attention : un deal qui continue cependant de s’inscrire à l’intérieur des espaces symboliques scarifiés entre les classes, à l’intérieur de hiérarchies culturelles qui, elles, non seulement subsistent mais se renforcent. Les enquêtes sur les pratiques culturelles des français le montrent à l’envi : les écarts dans les structures de consommation des postes "loisirs et culture" se sont creusés, et sont plus importants en 2006 qu’ils ne l’étaient en 1979 ! Se renforcent et se spécifient : dans tous les groupes sociaux, à l’exception des cadres supérieurs, les taux de non-fréquentation des équipements culturels s’accroissent.

vitry05.jpgEt si les formes anciennes de la légitimité dans l’espace des pratiques culturelles paraissent perdre de leur valeur distinctive, au profit de nouveaux opérateurs de la domination symbolique tel que l’éclectisme, cet éclectisme n’est pour autant pas celui de la relativité du goût de tout le monde, la légitimité ne pouvant décidément se poser en ces termes. Non : le "profit de distinction" va aux personnes qui manifestent cet "éclectisme" à l’intérieur d’un bon goût dont le périmètre est prescrit exclusivement par les cadres supérieurs et leurs ordonnances. Alors cet éclectisme peut bien s’enticher du "mauvais goût" des classes inférieures, exhibé avec drôlerie, on le voit, il traduit moins une ouverture qu’une forme nouvelle de domination. Indigénant le Kitsch de la culture de masse, le cadre supérieur sait, mieux que les masses, juger de sa valeur culturelle. Là s’arrête aussi l’impact du sarkozysme sur la notion du Beau. Lui est vulgaire. Quant à la rue, elle le redevient tout aussi vite dans la pensée de nos élites. On l’observe par exemple à la faveur de l’entrée dans les musées des arts de la rue, celui des graphes par exemple : celui qui classe se tient à l’intérieur du musée, à l’intérieur de l’institution légitimante, non dans la rue. Et il classe d’une main sûre, produisant en retour un effet de déroute en légitimant telle forme au détriment de telles autres, jusqu’à remodeler les canons d’une expression qui n’a bientôt plus rien de populaire. --joël jégouzo--

 

Philippe Coulangeon, Les métamorphoses de la distinction. Inégalités culturelles dans la France d'aujourd'hui, Paris, Grasset, coll. " Mondes vécus ", 2011, 168 pages, 15 euros, ean : 978-2246769712.

Photos : D-nozor. Vitry-sur-Seine (près du RER des Ardoines).

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ELITES FINANCIERES VERSUS ELITES INTELLECTUELLES

2 Décembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #IDENTITé(S)

finky.jpgRien ne va plus dans le camp des élites. Naguère structurées par le modèle du Courtisan dont Baldassar Castiglione avait définit avec talent les usages et les formes, aujourd’hui, un nouveau type d’élites émerge, qui se moquent éperdument de ce vieux modèle poussiéreux du courtisan disert, celui des élites de la finance. Des élites moins obséquieuses (l’obséquiosité était le fait des élites culturelles) que brutales, cyniques, impudentes. Et le monde de l’art et de la culture ne s’y est (presque) pas trompé, qui depuis l’élection de Sarkozy s’est plus fortement mobilisé que dans les vingt décennies précédentes, contre l’anti-intellectualisme de l’Etat français. Un anti-intellectualisme évidemment plus particulièrement affiché par notre cher Président, décomplexé au possible, et de loin le plus inculte de tous les présidents que toutes les républiques françaises aient produit… Un président qui n’aura eu de cesse de ridiculiser la langue française, l’esprit français et sa culture. Il est piquant, de ce point de vue, d’observer dans le même temps que ce désarroi des intellectuels se sera d’abord traduit par une véritable curée aux prébendes, en ralliements plus pitoyables les uns que les autres, pour s’assurer chacun une part de la plus méprisable gaufre que l’histoire de la petite cuisine gouvernementale à la française ait fourbie… Le Président bling-bling au parler douteux, à la culture étriquée, si ouvertement méprisant à l’égard du savoir et de l’expertise scientifique, plus particulièrement quand il s’agissait des sciences sociales et humaines, aura ainsi largement aidé nos élites intellectuelles à conjuguer le grotesque au scandaleux, dévoilant au passage –c’est son seul mérite- leur peu de crédibilité… Sarkozy, la médiocrité française incarnée, triomphe absolu du philistin aura dans le même temps permis à ces pseudos intellectuels de passer pour perte et profit les inégalités culturelles, qui se sont spectaculairement creusées ces vingt dernières années.

Ce divorce entre les élites de savoir et les élites de pouvoir, pourtant, affirme Philippe Coulangeon dans son dernier essai, est au fond une aubaine. Car la violence symbolique de la culture est toujours plus difficile à contrer, tant elle paraît plus acceptable que la violence de l’argent. En gros, la ploutocratie serait préférable à la distinction, du point de vue des luttes sociales. Si bien que ce divorce pourrait se traduire par une vraie opportunité : le desserrement des arguments symboliques de la domination pourrait laisser filtrer de nouvelles révoltes qui, elles, auraient enfin des chances de réussir. La domination de l’argent roi, moins sournoise que celle de la culture, est en effet un accélérateur de révolte. Sans doute. Reste à méditer sur la domination par la culture, sitôt l’effet ploutocrate gommé. --joël jégouzo--.

 

 

Philippe Coulangeon, Les métamorphoses de la distinction. Inégalités culturelles dans la France d'aujourd'hui, Paris, Grasset, coll. " Mondes vécus ", 2011, 168 pages, 15 euros, ean : 978-2246769712

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