PROUST : DU REBORD DES LEVRES AU BAISER MATERNEL…
Dans l’œuvre de Proust, tout comme dans sa correspondance, le baiser maternel paraît se constituer en événement fondateur.
Les critiques savantes ont recensé pas moins de cinq récits ré-élaborant ce thème à des moments narratifs signifiants de l’œuvre.
Une obsession. Mais de quoi ?
Dans un courrier de 1906, Proust en répète l'actualité : «Toute notre vie, écrit il à Barrès, n'avait été qu'un entraînement, elle à me passer d'elle pour le jour où elle me quitterait, et cela depuis mon enfance quand elle refusait de revenir dix fois me dire bonsoir avant d'aller en soirée, quand je voyais le train l'emporter quand elle allait à la campagne, quand plus tard à Fontainebleau et cet été même, je lui téléphonais à chaque heure. Ces anxiétés qui finissaient par quelques mots dits au téléphone, ou sa visite à Paris, ou un baiser, avec quelle force je les éprouve maintenant que je sais que rien ne pourra plus les calmer.»
Du baiser à l'enfant que l’on vient de coucher, l’un de ces rites de consolation –ou d’apaisement- que les parents instruisent, à l’effarement de la disparition, le baiser maternel a ainsi paru circonscrire les seuils de la Nuit, rassurer la descente dans le sommeil inévitable, en disperser les Ténèbres éparses au pied du lit déjà, sans parvenir cependant à soustraire ni l’enfant ni l’homme aux affres d’un plus péremptoire recouvrement –son absence ouvrant dès lors à l’anxiété, à la détresse devant la nuit qui tombe, qui ne peut pas ne pas tomber un jour pour défaire l’étreinte maternelle et délacer le serrement du monde pour n’en consentir que le rebord des lèvres sur le front pétrifié.
Tout est dit dans ce mot à Barrès et cependant Proust lui rajoutera d’autres pages, actualisant sans cesse l’émoi du baiser maternel –notre condition. Conduite banale finit par trancher la critique savante, penchée sur le lit de Marcel avec l’assurance du pédiatre qui sait de quoi les pleurs de l’enfant sont nourris. Ou bien ratiocinant, en bon psychologue, sur la difficulté du petit Marcel à dépasser ses peurs nocturnes, mettant en garde la mère devant pareille conduite. Il faudra bien que ça lui passe…
Sans voir que dans ce baiser volé, arraché aux convenances en usage dans la famille, révoquant, parce qu’il était maraudé, le poids d’indifférence de ces conventions et la solitude effarante du sujet qui tentait de leur faire face, autre chose encore se dessinait. Baiser suspendu de l’enfance bravant les engagements. Baiser langui par l’enfant dans l’attente de sa mère, espérant et soupirant, implorant qu’elle vienne à l’heure indue. Désobéissant donc, rayonnant et par le frôlement abandonné, Annonce que le courage de l’amour peut fléchir n’importe quelle autorité, ouvrir le monde à sa pliure primordiale, consacrer sous le retour des «choses humaines», comme l’énonce si magistralement Marcel Proust, une victoire qui n’est pas anodine.
Car Proust dispose le baiser maternel dans l’ordre d’une économie singulière : celle du Salut. Porté par une supplication enfantine, Proust interroge et souffre – Mère, Mère, pourquoi m’as-tu abandonné ? Désemparé devant la solitude que l’épaisse enveloppe charnelle nous inflige et l’abandon où la vie nous dépose, par cinq fois et davantage au travers de sa correspondance, l’appel se fait entendre. Mais la prière devient récit –notre consolation. Car il y a «mieux», si l’on peut dire. Proust tire le baiser maternel du côté des sensualités picturales. Il ouvre par lui sa réflexion sur la valeur de l’art, sur son sens profond et sa destination. Combien est-il troublant que l’art, dont il n’ignore nullement la facticité, trouve ici sa loge la plus sûre…
«Cette sorte de pan lumineux, découpé au milieu d’indistinctes ténèbres»… - l’entrée de sa mère pour le baiser du soir (43).
Et aussitôt donné : «J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel». (45).
Plus loin, Proust identifiera une payse à son terroir, Combray, dont on connaît tout, y compris les chiens et les autres bêtes domestiques qui font signe vers la communauté des hommes, puisqu’elles sont de la famille. Combray et son église, aux pierres polies par l’effleurement des mains. L’église, moins un lieu consacré qu’une de ses «choses humaines» où se fait chair le sens commun, renvoyant tout autant que le baiser maternel à l’authenticité des choses simples –et la peinture, encore, et tout son attirail pour éprouver cela mieux encore… Il y a autre chose dans l’obstination du baiser maternel à traverser l’œuvre, que j’aime à penser sidérant nos vies dans l’inconfort d’être né : l’Hallelujah –entendez celui de Jeff Buckley : «I heard there was a secret chord», «And every breath we drew was hallelujah»… La littérature, notre consolation… —joël jégouzo--.
Photos : Proust enfant et Jeff Buckley…
PUISQU’IL N’Y A QU’UN MONDE, IL FAUT BIEN QU’IL SOIT GRAND…
Lima. Le petit Julius est né dans un palais et passe sa petite enfance dans le carrosse de son grand-père. Sur sa table de chevet se trouve la photo de sa sœur Cinthia, qu’il ne connaît qu’à travers cette image. Plus tard Julius saura éloigner cette photo avec laquelle il comprend confusément qu’il ne peut vivre. Cinthia ira sur la commode : il lui reste tant de choses à découvrir. Du collège au Country Club, en passant par la première communion, Alfredo Bryce-Echenique nous dépeint la lente prise de conscience de soi d’un petit garçon trop seul pour affronter pareille épreuve. Car n’en doutons pas : c’est une épreuve que d’être appelé, chacun, à ce moment de son existence, à se façonner soi-même. Surtout dans la solitude de l’autre, frère ou sœur disparue. C’est aussi ce singulier passage de l’âge de raison qu’il tente de nous raconter. Et y réussit, parce que son récit s’organise autour du point de vue de l’enfance, qui ne saisit le monde qu’à travers une chaîne de causalités insolites. Comment trier dans le foisonnement du monde environnant ? Sa langue épouse alors cette structure un peu circulaire des nécessités enfantines : s’il faut des raisons à l’ordre du monde, il en trouve dans la proximité du merveilleux auquel le réel se plie volontiers, quand on l’observe avec des yeux de sept ans. Assez étrangement, cette langue est aussi celle du narrateur adulte. Comme si elle le surplombait pour lui imposer ses vertus : le trouble, devant l’immense perspective qu’ouvre le monde.—joël jégouzo--.
Un monde pour Julius, d’Alfredo Bryce-Echenique, traduit de l’espagnol par Albert bensoussan, éd. Métailié, mais 2001, 502p., ISBN : 2864243903.
PINOCCHIO : L’ECHAPPEE BELLE D’UNE MARIONNETTE ESQUIVANT LES REDUCTIONS MORALISATRICES.
Edités il y a quelques années, deux ouvrages convoquaient ce cher pantin avec une égale ambition : dépoussiérer la légende en nous l’offrant dans une nouvelle traduction.
Publié d’abord en feuilleton, à la fin de la première livraison, Collodi faisait mourir Pinocchio. Il y eut une si énorme campagne de protestation des lecteurs, qu’il fut obligé de le ressusciter et d’inventer une suite.
Pinocchio n’appartenait ainsi déjà plus à son auteur, peut-être même plus à son histoire, dont il ne cessa de s’évader pour devenir héros de théâtre ou de cinéma.
C’est que la structure de ce récit, très polymorphe, autorisait toutes les interprétations. De fait, des psychanalystes aux marxistes, nul ne se priva de se l’approprier. Mais curieusement, peu virent en lui une figure de la duplicité. Peut-être parce que l’œuvre était lue comme un roman d’éducation plutôt que d’aventure. Pourtant Pinocchio ne cesse de courir les chemins de traverse sitôt une bonne résolution prise, échappant ainsi à toute réduction moralisatrice.
Les deux ouvrages présentent des traductions relativement proches. Chez Flammarion, on a tenté de restaurer la langue d’origine, pimentée d’archaïsme, en retranscrivant avec bonheur les irrégularités du texte : les répétitions en particulier.
Les moments de pur délire verbal paraissent en revanche plus lisibles dans la traduction de Casterman, qui joue plus volontiers avec notre langue qu’avec celle d’origine. Le Flammarion offre en outre un appareil critique prodigieux. Quant au Casterman, ses illustrations sont éblouissantes, tout à la fois acerbes et généreuses, en encres fluides rehaussées de traits lumineux.—joël jégouzo--.
Pinocchio de Collodi, traduit de l’italien par Isabel Violante, chronologie, présentation, notes, dossiers, bibliographie par Jean-Claude Zancarini, éd. GF-Flammarion, janv. 2001, 350p., cat. L, ISBN : 2080710877.
Pinocchio de Collodi, traduit de l’italien par Jean-Paul Morel, illustrations de Jean-Marc Rochette, éd. Casterman, oct. 2000, 156p, ISBN : 2203142820.
DANS LE DECOUVERT DU LANGAGE…
Heureux babillages de l’enfance, où tremble le silence comme la flamme des veilleuses.
Bienveillants bavardages où l’enfant défriche ses migrations, obstinément.
Regard, Empreinte, Limite, la Parole des adultes invite si souvent au silence.
A ses comparses, l’enfant ne rappelle qu’une consigne : démonter le silence.
L’un travaillera les coutures, l’autre les plis d’une trouvaille.
Où commencer de se taire ?
Parfois une feuille –pas encore une page- sur le bord de lire.
Poèmes, textes et images épellent leurs embrasures.
(Là où meurt la parole, ne naît pas forcément l’illustration).
A d’autres le verbe plaisant sur le seuil de déchoir, dans l’affectation des silences que l’orateur ménage - suspendre à ses lèvres n’est pas un compte de l’enfance.
Où recommencer à parler ?
L’on ne s’effraie pas assez de la banalité du parler adulte, embarqué d’habiletés bien trop gauchies pour être sincères.
Loin des fausses consolations, dans cet objet qu’il ouvre à l’avance aux déchirures typographiques, l’enfant qui annone étonne de si peu céder à l’emphase.
C’est que l’on n’y rompt pas, dans ce découvert du langage, le silence pour des vétilles - bien qu’on sache s’en défaire pour des broutilles.
Heureux babillage de l’enfance où tremble le silence comme la flamme des veilleuses. Dans la confrontation au temps qui passe, frémissant, renfrogné, il débride d'inconcevables étendues amarrées aux territoires du mot.—joël jégouzo--.
image : La Nativité, détail, mosaïque de 1291, Pietro Cavallini, (Rome, Santa Maria in Trastevere). Cavallini effectua un dépassement de la tradition byzantine parallèlement à Giotto,
SHANGHAI : CITE DE LA POUSSIERE ROUGE, de QIU XIALONG.
Au fond, une petite histoire du peuple de Shanghai.
Ou de cette fameuse Cité de la Poussière Rouge qui traversa les âges, résistant aux Empereurs, à la dictature du Prolétariat, à la Chine néo-capitaliste d’aujourd’hui.
De ces constructions dont on ne sait si elles sont le produit du peuple qui les habite ou le contraire, tant leur extravagante structure paraît douée d’une logique propre à organiser hardiment sa destinée. Un peuple hétéroclite quoi qu’il en soit, riche justement de la diversité qui le traverse, et le féconde, le recomposant dans une identité tout à la fois multiple et unique, unanimement tenace au final, opiniâtre et roué. De ces peuples qui ont su résister à tout en s’adaptant à tout.
Une petite histoire populaire raconté par l’écrivain chinois Qiu Xialong, lequel, à l’image de cette fantastique plasticité des habitants de la Cité, fut d’abord interdit d’école sous la Révolution Culturelle, avant de soutenir une thèse sur T.S. Eliot et partir aux Etats-Unis poursuivre ses recherches.
Une histoire éparpillée en nouvelles établies selon un ordre chronologique, de 49 à nos jours, organisant les moments clefs tout à la fois de la Cité et de l’Histoire chinoise du XXème siècle.
Et dès 49 l’on découvre la force d’inertie de cette Cité dont les nationalistes voulurent faire, avec Shanghai, une Stalingrad orientale. Le tournant qui allait les sauver, pensaient-ils. Mais rien ne put venir à bout de l’incrédulité des habitants de la cité et les nationalistes durent s’enfuirent, tandis que le narrateur passait à côté de l’Histoire, terré sous son lit, vaincu par une peur très ordinaire et non moins salutaire.
Mais de toutes les histoires que narre Qiu Xialong, la plus édifiante est peut-être celle de Bao, le poète ouvrier. Histoire construite en deux temps pour enjamber la Chine de Mao et trouver son dénouement dans celle d’aujourd’hui. Tout commença pour Bao en 1958, alors qu’on exhumait la vieille conférence prononcée par Mao en 42 sur la littérature et l’art, qu’il voulait mettre au service de la Révolution. Bao fut prié d’écrire des poèmes. Pas du tout familier de la chose, lui que l’on venait déjà d’arracher à sa cuisine pour l’envoyer secourir les forces vives de la nation dans les usines du Peuple, raconta au commissaire qui tentait de l’enrôler combien la réussite d’un plat de Tofu était chose malaisée. L’histoire plut. Bao fut sommé de composer son premier poème :
Telle fève de soja produit tel tofu
Telle eau donne telle couleur.
Tel savoir faire fabrique tel produit.
Telle classe parle telle langue.
Le poème fit le tour de la Chine et Bao devint membre de l’Association des écrivains chinois. Bien plus tard, en 1996, ayant traversé toutes les vicissitudes maoïstes, dénonçant quand il le fallait, s’auto-critiquant avec non moins d’opportunité, Bao fut encore sommé d’accepter un poste de chercheur à l’Université. Un poste qui, cependant, lui laissa le loisir de faire grandir ce genre de petite échoppe que la Chine nouvelle encourageait à développer (que cent fabriques s’épanouissent, quelque slogan post-communiste de cette sorte), dans laquelle il pouvait s’adonner à la seule passion qui ne l’avait jamais quitté : celle du Tofu. Si bien que dans cette Chine du capitalisme effréné, sa boutique put s’enorgueillir d’être l’une des rares à passer le cap du millénaire et produire un Tofu bien meilleur que le Tofu d’Etat.—joël jégouzo--.
Cité de la Poussière Rouge, de Qiu Xialong, traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez Batlle, Liana Levi – Piccolo, mars 2010, 222 pages, 9 euros, isbn : 978-2-86746-540-6.
LA NATURE DU PEUPLE : CEUX A QUI L’ON REFUSE L’HERITAGE HISTORIQUE DE LA NATION…
L’ouvrage est passionnant, édifiant, terrifiant…
Historienne, Deborah Cohen a tenté d’explorer la création et l’usage du vocabulaire désignant les couches populaires, tout au long de ces trois derniers siècles. Des marques langagières extrêmement révélatrices, non seulement de la place que les élites ont assigné à ces couches populaires, mais aussi de l’effort ébauché dès le XVIIIème siècle pour inventer l’idée (et le concept) de société comme principe de construction politique et sociale d’un vivre ensemble porté par des aspirations «démocratiques».
Et le résultat est consternant…
On apprend ainsi qu’au tout début du XVIIIème siècle, le discours était plutôt «naturalisant» : les catégories sociales étaient perçues comme des essences immuables déterminants les comportements individuels. Avant que les progrès de l’observation scientifique et de la contestation politique ne viennent affirmer la figure d’un Peuple opprimé mais «victorieux», recouvrant non seulement sa dignité mais sa capacité d’intervention et d’innovation, politique, sociale, intellectuelle, grâce au discours marxiste particulièrement. Brève parenthèse cependant : dès la fin du XXème siècle, le travail perdant de sa force explicative, les mots qui évoquaient les frontières du social se firent plus violents. De «gens de peu» à «gens simples», le vocabulaire contourna avec beaucoup d’application l’idée que les couches populaires subissaient une injustice. Plutôt que de les nommer sous le vocable de «déshérités», qui convenait le mieux pour décrire ceux à qui l’ont refusait l’héritage historique de la Nation – le plus grand nombre en fait-, les discours s’entichèrent des termes sanctionnant une fatalité. Vocabulaire de la honte qui culmina dans le propos de Raffarin en 2002, au lendemain des élections présidentielles, lorsque ce dernier, s’en prenant aux élites socialistes («la France d’en Haut», non sans quelques raisons), évoqua le sort de «la France d’en bas»…
Discours ambivalent, de mépris plus que de mansuétude pour cette «France d’en bas» sommée de rallier le camp des vainqueurs. Discours de mépris traduisant une troublante réalité : l’absence de mobilité dans une France rigoureusement coupée en deux. Et discours qui, à dire vrai, renvoyait, ainsi que le dévoile cette terrible étude, au vocabulaire de l’Ancien Régime, dessinant les contours d’un pays aux mondes incompatibles. Discours renouant, de fait, avec le mépris dans lequel la France de l’Ancien Régime tenait les catégories populaires.
Mieux : en analysant de près les discours tenus tout au long du XVIIIème siècle, Deborah Cohen révèle des proximités troublantes avec les discours que le Pouvoir politico-médiatique tient aujourd’hui. Dans la première moitié du XVIIIème siècle, la stratégie de domination des classes supérieures s’organisa autour de la production de discours sécuritaires : il s’agissait d’enfermer les couches populaires dans le périmètre de ces discours, auquel bientôt l’on adjoignit une clôture morale pour être certain d’avoir bien verrouillé l’ensemble. Toutes les expressions qualifiant les couches populaires traduisaient alors l’idée d’un espace sans lien avec celui des élites, d’un espace peuplé de figures décrites comme contre-monde (les cités ?). Discours visant in fine à remettre en cause le concept naissant de société, qui néanmoins irriguait un XVIIIème siècle décidément éclairant.
La remise en question, de nos jours, du concept de société, traduit une régression sans précédent. Les classes supérieures, plus dominantes que jamais, achèvent en outre leur sale boulot en affichant comme seule légitime leur culture. Culture au sein de laquelle la figure du Peuple n’embarrasse même plus : le Peuple est devenu invisible. Seule la pauvreté ne cesse de s’élargir en France, et les classes cultivées de s’enrichir comme jamais elles ne l’ont pu. Que le siècle d’avant la Révolution soit plus approprié pour rendre compte des rapports sociaux d’aujourd’hui ne trouble semble-t-il personne…—joël jégouzo--.
La nature du peuple - Les formes de l'imaginaire social (XVIIIe-XXIe siècles), de Déborah Cohen, éditions Champ Vallon, coll. La Chose Publique, mars 2010, 448 pages, 28 euros, isbn 13 : 978-2-87673-526-2.
ADEN, TANGER, TANKERS ET TERMINAUX DE NUIT...
Aden, Tanger, les terminaux de nuit. La Tamise entre Gravesend et le bac Woolwich. Usines au bord de l’eau, la campagne alentour, rien, personne. Mais par cargos entiers, fruits et légumes, plastiques et prêt-à-porter, l’incessant convoi des marchandises rastaquouères régurgitées du bout du monde pour repaître nos insatiables fortunes. Un tanker parti de Rotterdam, gris acier, coupe l’horizon marin. Le monde dans ses cales et personne pour l’accueillir, sinon l’effarant balai des machines penchées comme de gros insectes au-dessus de lui. Le monde, loin. Ou à peine son ombre. Ici l’exil des zones portuaires, si retirées de tout qu’elles ont cessé d’exister. Aden, Tanger. Le monde déversé à nos portes. Zones portuaires, des lieux qui n’ont pas lieu, qui échappent à notre imaginaire. Juste dans la nuit quelques badauds maniaques pour témoigner de leur existence, photographes obsédés par les hélices des cargos. Grues à portique. A peine le grutier dans sa cabine. Minéraliers. Nous sommes déconnectés des bruits du monde, et c’est peut-être le mérite de ce livre –le seul- que de nous donner à penser le balai ahurissant des frets venus de Chine, d’Afrique, du Nord au Sud, échoués là devant nos portes. Tout une trame invisible, exclue de nos imaginaires, la marchandises mondialisée, dépossédée de tout sens, containers de livres, de plis, d’écrans éteints, sans plus aucun récit pour les dire, avant qu’ils réapparaissent sur nos étals, portés par l’illusion dont nous remplissons nos discours.—joël jégouzo--.
LE SIGNE RE-INCARNE : TERRITOIRE DE L’IMAGINAIRE PALESTINIEN
(Palestine une nation en exil-2/2)
Il faut lire la puissante étude d’Abdelkebir Khatibi pour comprendre toute la richesse et la complexité de l’ouvrage publié par les éditions Actes Sud : seul un arabophone pouvait nous éclairer sur le chemin d’un tel système d’écriture, entrelaçant le lisible et le visible dans une égale prégnance.
Abstraction, géométries, sémantique, comment déchiffrer le paradigme des lectures qui nous sont offertes ?
Que faire de ces monogrammes au centre des gravures, qui rappellent les idéogrammes japonais ?
Que doit-on voir ?
Comment procède la lecture ?
Ici, nous dit Abdelkebir Khatibi, le poème est donné comme un visible, réalisant (dans le sens plein d’une incarnation) le programmatique ut pictura poesis des arts poétiques d’Horace. Car son lieu n’est autre que celui d’une rencontre, opaque depuis la seule culture occidentale, entre l’écriture et l’image. La poésie subit ici deux, trois, quatre transformations : des écritures la traversent, celle de la calligraphie qui restructure l’espace de la graphie selon une esthétique qui lui est propre, celle de la graphie arabe dont la corporéité, élevée ici au rang de dessin, suspend en maints endroits le rapport signifiant / signifié. Mais dans le même temps, tout comme le poème se voit suspendu par le geste du calligraphe qui le propulse dans un autre ordre de perception, la calligraphie elle-même est débordée par le pinceau du peintre (ces Monogrammes) qui en bouscule les règles séculières.
Poème, calligraphie, gravure, un autre regard circule. La calligraphie a déstabilisé l’ordre de la lecture et sa durée, indique très précieusement Abdelkebir Khatibi. Elle en a détourné le sens, l’a contourné, l’a étiré, «séparant la langue de sa signification immédiate». Tout comme la langue a séparé l’image de sa visibilité immédiate, suspendant là encore littéralement le regard dans l’image, jusqu’à ce que les monogrammes, encore, qui sont pour Koraïchi une forme de pictographie, ne viennent de nouveau troubler la lecture «paisible» du poème pour la tirer du côté d’un imaginaire tourmenté – l’on sent monter dans les torsions du trait sous lequel le monogramme a surgi, tout un monde grimaçant de formes humaines torturées.
Et tout l’ensemble compose comme une langue étrangère qui ne cesserait de faire irruption dans cet imaginaire poétique. Une langue illisible, inintelligible – «L’Apparition de l’Etranger», nous éclaire encore Abdelkebir Khatibi. Un surgissement qui laisse deviner la trace de l’exil, la séparation d’avec la terre, d’avec le nom primordial et son pouvoir d’énoncer, pour dessiner en fin de compte l’Annonce d’un peuple que son étrangeté a fini par recouvrir.
L’ouvrage compose ainsi une sorte de scénographie de l’illisible, ouvrant le poème à son étendue criblée de signes, d’emblèmes qui ne cessent de percuter l’identité du signe, charriée sous son butoir comme l’est toute parole d’exilé.
Pour survivre dans la souffrance de l’errance, nous dit enfin Abdelkebir Khatibi, l’exilé doit décrypter l’émergence des signes et des langues « qui accompagnent de lieu en lieu la cartographie de ses stigmates ». Production de chiffre. Cette scénographie du simulacre et de l’utopie, avec l’écriture arabe en référence scripturale, construit dès lors une langue énigmatique, au sein de laquelle la lettre se détourne de sa lisibilité pour mieux jouer avec le signe et construire une sous-langue qui nous donne à éprouver la lancinance de la lettre au seuil de ses transitions figuratives. Ce que l’œuvre expose, au fond, c’est la Palestine dans sa remontée vers les temps du signe : elle montre en se cachant, exhibe un contenu qui ne cesse de se défaire.
Pourquoi, direz-vous alors, n’avoir pas tout simplement sacrifié à la figuration souffrante pour dire la Palestine ? Quand en France nous conservons justement de cette Palestine des images de souffrance sur le modèle de nos Piétas, par exemple. Parce que les auteurs n’avaient pas à nous convaincre mais à transmettre et recomposer l’intelligence de la Nation Palestinienne. Refuser l’iconologie de la souffrance, le martyrologue de Sabra et Chatila dans lesquels l’image de la Palestine se voit obturée ailleurs, sans pour autant évacuer ce martyre de sa mémoire, ainsi que les monogrammes l’assument, à totémiser la gravure de corps souffrants, mutilés dans des positions corporelles invraisemblables : le signe ré-incarné, territoire imprenable de l’imaginaire Palestinien, offert ici dans toute sa force, composant une homologie de structure parfaite entre l’exil de cette nation et la représentation qui en est faite - le sens est en exil, la forme est en exil. Alors, que doit-on voir ? La désignation d’une Lettre en souffrance, littéralement.—joël jégouzo--.
Une nation en exil : hymnes gravés , Suivi de La qasida de Beyrouth Mahmoud Darwich, Rachid Koraïchi, traduction Abdellatif Laâbi et Elias Sanbar, Actes Sud, mars 2010, 140 pages, 39 euros, isbn : 978-2-7427-8722-7.