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La Dimension du sens que nous sommes

essais

Le terrorisme, un concept piégé…

11 Avril 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

terrorisme.jpgFrédéric Neyrat a tenté dans cet essai de comprendre la notion, qu’aucun débat théorique n’éclaire jamais en France. Peut-être parce que la clarté, en matière de terrorisme, n’est pas une affaire de vérité… Peut-être aussi parce que la confusion qui entoure la notion sert le langage politique d’annonces déployé depuis 1995 en France autour de cette question…

Il en prend pour exemple les déclarations d’octobre 2010 du Ministre de l’Intérieur : une menace, affirmait ce dernier, pesait sur l’Europe. Et bien sûr, sous couvert de Secret Défense, il n’était pas possible d’en dire plus… Incontrôlable, l’info le resta… Dans la bouche des Pouvoirs Publics, en outre, on ne parlait pas de menace réelle, mais d’une "possibilité crédible" ! Rien moins donc qu’une virtualité, qu’une fiction au sein de laquelle une éventualité devient une réalité ! Les services secrets sont devenus des opérateurs de croyance, selon la pertinente expression de Frédéric Neyrat, et le storytelling de la menace terroriste, qui ne recouvre guère qu’un monde de limbes, nous fait basculer dans un monde où la crédibilité tient désormais lieu de vérité…

Terroriste… La notion semble ne jamais avoir été aussi mal définie que dans les propos de Nicolas Sarkozy, jouant à loisir de son flou. Un flou qui lui assure une énorme rentabilité politique. On l’a vu dernièrement. Un flou capable d’accueillir n’importe quel criminel, n’importe quel phénomène, des paumés borderline aux supposés terroristes relâchés généralement dans la plus grande discrétion quelques jours après leur garde à vue. Un nom valise en somme, que l’on se garde de trop bien définir. Un nom pour donner corps à l’inhumanité du siècle naissant, lequel nom permet de dissimuler l’inhumanité de la terreur économique par exemple, bien réelle et qui tue très clairement et en très grand nombre encore. Un nom qui permet donc de sommer tous les autres maux, misère, chômage, pauvreté, de passer au second plan. Au nom de l’unité nationale.

Phénomène signifiant total, poursuit Frédéric Neyrat, il a aussi cet avantage que quiconque le dénonce, se retrouve automatiquement du côté du Bien. Voilà qui est commode ! Enfin, dans le monde d’aujourd’hui et la France d’aujourd’hui, car le même mot fut employé, ne l’oublions pas, dans d’autres circonstances et pour désigner des personnes "innocentées" depuis. Rappelez-vous les nazis qualifiant de terroristes les résistants au nazisme.

Le nom de terroriste est ainsi une appellation stratégique, sinon une combine sémantique faite pour masquer des opérations politiques. Un nom d’Etat en somme. Fait pour justifier tous les excès judiciaires (rappelez-vous les irlandais de Vincennes). Fait pour justifier tous les excès policiers. Voire suspendre la règle démocratique. Un concept littéralement aveugle en définitive, obscurcissant la réalité dont il veut témoigner, jusqu'à la rendre parfaitement inintelligible. Car de quoi parlons-nous quand nous parlons de terrorisme ? Qu’est-ce qu’un acte terroriste ? Que qualifions-nous là ? Une technique ? Une intention ? On l’interprète souvent comme une guerre psychologique. Il en serait la forme la plus violente. A ce compte, faut-il ranger dans la catégorie du terrorisme le bombardement allié sur Dresde, la veille du cessez-le-feu de 39-45, que les alliés maintinrent parce qu’ils voulaient, justement, terroriser les populations civiles allemandes, dont ils n’ignoraient pourtant pas que leur volonté de combat était nulle… Faut-il aussi ranger dans cette catégorie Hiroshima ?

Le concept est aveugle, on le voit, piégé, incapable de rendre compte de la pluralité des phénomènes qu’il recouvre. Al Qaïda serait vraiment derrière les quelques paumés des banlieues françaises qui s’en réclament ? Un concept aveugle et dont l’usage s’avère dangereux, y compris parce qu’il exhibe une possibilité presque domestique d’énoncer un acte soit-disant terroriste quand il ne serait que l’œuvre d’un délinquant en mal d’inspiration…

Analysant les matrices théoriques explicatives du terrorisme depuis 1793, l’auteur en montre l’ineptie : nous ne savons pas penser le terrorisme, et donc nous ne savons pas le combattre, parce que nous ne voulons pas le penser.

Qu’est-ce que le terrorisme d’aujourd’hui face à celui des années 70 par exemple ? Parle-t-on d’un seul et même phénomène ?

Et jusqu’où remonter pour en débusquer les prétextes ? Faut-il par exemple oublier de voir que la main de l’Etat n’est jamais la dernière à accourir auprès des terroristes pour leur confier des armes ? On sait comment la CIA a financé Ben Laden. D’où vient donc la Terreur ? D’où vient la destruction ? Le terrorisme ne serait-il finalement qu’une fiction soigneusement entretenue par les Etats démocratiques ? Et dans sa réalité la plus tragique, ne serait-il pas aussi quelque chose comme une énigme de la société du spectacle dans laquelle nous évoluons comme des forcenés ? Frédéric Neyrat explore une autre piste finalement, qui est celle d’un acte à prétention souveraine, instruisant la question du pouvoir sous un angle inédit, dévoilant l’état ultime de la souveraineté d’Etat et révélant l’exigence de terreur des états modernes, tout comme la guerre fut la violente révélation de l’essence de la politique. Et dans la perspective de la globalisation, reprenant les études d’Appurai, il nous laisse entrevoir comment la construction de minorités effrayantes peut être comprise comme une réponse à cette géographie de la colère dont nous ne savons que faire. Une réflexion à poursuivre, on le voit, dans son essai même, si nécessaire désormais.

 

Le terrorisme, un concept piégé, de Frédéric Neyrat, éditions è®e, 60 rue Edouard Vaillant - 94140 Alfortville / France, avril 2011, 224 pages, 17 euros, ean : 978-2-915453-53-9.

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L'ECOLOGIE POLITIQUE A-T-ELLE ENCORE UN AVENIR ?

2 Avril 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

Les entreprises produisent quantité de biens, dont la plus grande vertu est d’entretenir l’illusion que la croissance indéfinie de la société de consommation est gage de progrès social. Mais bien évidemment, la pauvreté n’est pas éradiquée et les inégalités se creusent. Cette dégradation de la cohésion sociale provoque en retour l’aggravation de l’insécurité matérielle et psychologique : l’individu, sur lequel repose la justification de nos économies, ne parvient plus à exprimer son inquiétude que sous la forme d’un désarroi sans réponse. Et bien sûr, nous devinons tous que l’exigence de croissance indéfinie qui régit notre modernité est absurde : les ressources naturelles de la planète sont limitées, cette croissance nous conduira droit dans le mur… Un pessimisme dûment motivé, auquel s’ajoute une inquiétude plus diffuse, que nul ne parvient à identifier. Une sorte de pessimisme aliénant d’autant plus sourd que nul n'est parvenu à le thématiser. D’où vient-il donc ?
Pour Christian Comeliau, de la trop forte poussée des valeurs individuelles combinée à la dictature du marché. L’erreur du capitalisme aura été de faire du marché le fondement unique de sa philosophie et de son organisation. Ce qui aura conduit à la marchandisation de toutes les valeurs, comme celle du travail ou de la finance. Mais cette modernité est condamnée. Son histoire ne peut que se terminer mal : la menace écologique, également, pèse sur elle. Or l'on ne voit pas comment de nouvelles règles pourraient se dégager du fatras des discours qui interdisent de les penser. Un grand débat politique sur les finalités de l’économie serait, pour le coup, urgent à mener. Mais quelles pourraient être la base politique et sociale de ce débat ? Pour l'auteur, aucun doute : la base sociale est celle des plus défavorisés. Quant à la base politique, il peine à la définir. Une avant-garde sachant guider les masses opprimées dans leur choix de société ? Curieusement embarrassé en ce qui concerne le modèle économique et politique que ses idées soulèvent, son programme demeure problématique politiquement : l’avant-garde éclairée, écologique, ne peut que résonner singulièrement à nos oreilles, tout juste remises des dérives totalitaires.


Les impasses de la modernité, critique de la marchandisation du monde, Christian Comeliau, éd. Du Seuil, coll. Economie humaine, sept. 2000, 260p., 19 euros, EAN : 9782020407601.

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LE TIERS-ESPACE : LE METIS, OU LE PROPRE DE L'IMPROPRE...

30 Mars 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

Bhabha.jpgDans l'entretien accordé à Jonathan Rutherford autour de son concept de "Third Space", Homi Bhabha actualisait avec conviction la distinction capitale entre le concept de diversité et celui de différence culturelle, en soulignant que la notion de diversité avait pour principal effet de contenir la différence culturelle à l’intérieur d’un horizon hégémonique subsumant l’autre sous les traits du même.

Un recyclage en quelque sorte, de pseudos différences à la manière d'un musée exotisant l'autre pour ne pas en accepter l'altérité, sinon dans cette distance de l’exotique, qui la ré-enferme dans l’horizon identitaire par le biais d'un acte "civilisateur" hypocrite.

A l’opposé de cette conception d'une culture littéralement  muséographique, la notion de différence culturelle, comme voulait l'entendre Bhabha, prétend articuler des lieux de production et non de reproduction, où la culture pourrait enfin se construire en différences et non en nuances, "in the spirit of alterity or otherness". Mais bien évidemment, Bhabha soulignait dans le même temps qu’aucune culture n'était "full unto itself", non pas uniquement parce que toujours poreuse aux autres cultures qui malmènent son autorité, mais parce que, dans ses conditions de possibilités même, il n’existe pas de moment séminal qui en constituerait les origines. Toute culture est toujours, déjà, le résultat d’un processus complexe d’hybridation démentant l’idée d’une origine localisable, fermée sur elle-même.

C’est la raison de la formation, chez Homi Bhabha, du complexe de «tiers espace», qu’il substitue à la notion d’identité culturelle plénitudinaire, nous obligeant à repenser nos catégories culturelles dans l’horizon d’une problématique nouvelle, celle de la traduction, où les questions de culture se voient heureusement déplacées vers d’autres espaces intellectuels, celui de l’hybride en particulier : "[...] for me, the importance of hybridity is not to be able to trace two original moments from which the third emerges, rather hybridity to me is the 'third space' which enables new positions to emerge".

Il est donc vain, comme le pratiquent les musées, de vouloir isoler les cultures les unes des autres, tout comme il est vain, dans d’autres domaines, de vouloir séparer le propre de l’impropre. La logique de la vie sociale est celle de l’hybride. Isoler une communauté en tentant de la réduire à quelques traits spécifiques est non seulement vain, artificiel, mais coupable, car trahissant à tout le moins la volonté de confiner les cultures pour mieux exclure celles dont l’influence pourrait être jugée néfaste. Territorialiser les cultures ne trahit en fait rien d’autre qu’une volonté d’exclusion. Assigner ouvrant moins à la reconnaissance de traits de caractères culturels spécifiques, qu’à la tentation de s’accrocher becs et ongles à l’affirmation forcenée, commodes et suspectes, de l'existence d'identités culturelles.

 

Homi K. Bhabha. The Location of Culture. London/New York: Routledge, 1994.

Homi K. Bhabha. "The Third Space" in Jonathan Rutherford (ed). Identity. Londres: Hayward Gallery, 1990.

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Il n'y a pas de pureté originelle des cultures...

25 Mars 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

Seul l’espace mondial où se déploient la diversité des identités autorise la formation et l’expression des différences.
L’essai de Jean-Loup Amselle fut un livre fort – et agréable à lire. Celui-ci, plutôt que son dernier, versant dans une approche passablement suspecte.
Un ouvrage ouvrant puissamment la réflexion pour tracer de nouveaux horizons au contexte d'énonciation des identités culturelles.
Tout à la fois enquête de terrain, réflexion d’un anthropologue sur les fondements de sa science, il dépassait de beaucoup son cadre intellectuel pour informer tout autant la réflexion politique (qui en a toujours aussi grandement besoin) que culturelle. Sans doute parce qu’en lui s’affirmait une volonté programmatique.
En filant en effet une métaphore nouvelle pour parler des cultures, il ne cherchait rien moins qu’à nous aider à construire une vision neuve de l’avenir des différences culturelles et nous arrachait à l’image d’un monde qui aurait été le produit de «mélanges» de cultures, vues chacune comme un univers étanche, clos sur lui-même et séparé des autres.
Là où, d’ordinaire, la métaphore du métissage maintenait notre vision des cultures dans une dimension racialiste, Amselle affirmait l’idée radicale d’une co-présence originaire des différentes cultures. Et postulait l’idée salvatrice de l’ouverture en réalité originelle à l’autre de toute culture. Ce faisant, il construisait rien moins que des interculturalités à l'intérieur desquelles chaque culture inscrivait son domaine de définition. Pas de Culture sans cultures, et inversement. Amselle ne cessait de dénoncer cette situation de guerre larvée entre les cultures dans laquelle nous nous trouvions. Et, encore une fois, combattant avec force l’idée d’une pureté originaire des cultures, il montrait en quoi l’universalisme est le moyen privilégié d’expression des différences culturelles.


Branchements, Anthropologie de l’universalité des cultures de Jean-Loup Amselle, éd. Flammarion, janvier 2001, 266p, , ISBN : 2082125475

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TRADERS : LA VENALISATION DES ESPRITS...

24 Mars 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

traders.jpegQue sont devenus les Golden Boys des années quatre-vingt ? Olivier Godechot en décrit les transformations au tournant du siècle. Les traders, issus des grandes écoles d’ingénieurs, avaient appris à penser profit sous les hospices des mathématiques. Configurant leur métier sur un modèle sportif, ils se vendaient au plus offrant pour risquer nos milliards – des grandeurs, savamment mises en équation, indolores parce qu'abstraites. Et tandis que la rationalité statistique les soustrayait peu à peu aux inspirations du cinéma, ils n’imaginaient pas que bientôt ils finiraient sur les bancs des tribunaux.
Au tournant du XXème siècle pourtant, on leur imaginait toujours un brillant avenir : l’Homo economicus post-moderne se profilait dans leur ombre, libéré de la dictature des frileux. Les traders assuraient, arbitraient, jouaient aux dés l’ordre du monde. Mieux que leurs aînés révolutionnaires, ils changeaient ce monde avec la bénédiction des puissants. Dans les salles de marché, tout concourait à les y pousser, à commencer par la vénalisation des esprits à marche forcée, les orientant vers la recherche du gain méthodique dans la certitude d’être le seul vrai avenir de l’Histoire... Il vaut la peine de relire cette étude menée avec une grande clarté. Adulation du Veau d’or, dépenses ostentatoires, ce n’est pas le moindre des mérites de l’auteur que de nous donner à saisir l'intimité des membres d’une tribu incroyablement opportuniste qui, aujourd’hui encore, toute honte bue, sait calculer jusque dans le nid de l’amitié ses poignées de main et dans le secret de l’alcôve, les faux sentiments qui l’animent.

 

Les traders, essai de sociologie des marchés financiers d’Olivier Godechot, coll. Textes à l’appui, éditions La Découverte, janvier 2001, 300p., EAN : 978-2-70713385-X

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KADDISH

20 Mars 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

kaddish.jpgLe Kaddish passe pour une prière que les Juifs psalmodient pour le repos de leurs morts. En réalité le Kaddish n'est rien de tout cela. Ni prière, ni lamentation, ni chant funèbre, le Kaddish de l'endeuillé - que l'on nomme aussi "la justification du Jugement" - ne s'adresse qu'à Dieu. On ne prie pas les morts, car "une âme dépourvue de corps n'a pas l'autorité d'une âme incarnée. C'est sur Terre que nous portons le deuil."

Mais pouvons-nous comprendre cette dimension où l'on réalise soudain que si la mort est notre sort commun, elle n'est pas juste, mais vraie ?

Pouvons-nous comprendre que c'est comme vérité qu'il nous faut l'accepter ?

Le problème que nous pose la mort relève ainsi de la raison, non de l'émotion. Ce qu'elle nous dit n'est rien d'autre que cela : pense !

Le Kaddish de l'endeuillé n'est ainsi pas autre chose qu'une exigence de raison. Exiger la raison, c'est-à-dire apprivoiser la subjectivité, ne pas la laisser nous enfermer dans ses mirages.

Le Kaddish n'est pas une prière pour quelqu'un ou quelque chose, mais la preuve de quelque chose : celle du rabaissement de la nécessité et de l'élévation de la liberté.
Leon Wieseltier a tenu le journal de son année de deuil. C'est le journal d'une quête de sens. Du sens même du savoir dans cette quête, de sa valeur mystique pour l'humanité. Son récit, immense, traversé d'incertitude et de foi, n'est rien moins que le récit du mystère où l'homme parvient enfin à restaurer la divinité de Dieu en lui.

 

 

Kaddish, de Léon Wieseltier, Calmann-Lévy, 13 septembre 2000, 500 pages, 25 euros, ean : 978-2702131299.

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TARKOVSKI : COMMENT HABITER LE MONDE ?

15 Mars 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

TarkovskiImage2.jpgCes couches de l’inconscient où les images naissent. Peut-être inquiètes du monde avant même que de l’inquiéter, tandis que Tarkovski s’interroge sur ce qui devrait être, sur ce qui a été.

Tarkovski, sa subjectivité radicale dans ce rapport apocalyptique au monde. Frottements. Le lien fragile. Un rapport d’usure. Et l’appropriation impossible : comment habiter ce monde ?

(Le Miroir) : l’humain brisé dit par cette forme ouverte. Le cinéma, comme sculpture temporelle.

(Le Sacrifice). Où la dernière image du film répond à la première image du premier film du cinéaste : L’Enfance d’Ivan.

Tarkovski. Le Moi dépossédé, lige du lieu qui lui est assigné. Lieu qui lui-même est partout menacé. Dans ces conditions, comment pourrait-il donner au sujet son unité ?

L’eau, le vent, le feu. Cette fluidité des éléments chez Tarkovski. Il n’est pas jusqu’à la terre qui ne soit liquide : de la boue.

Des lieux menacés du dedans d’eux-mêmes. N’y aurait-il donc de site depuis lequel surgir que dans la fluidité ?

Orpheline. Coupé de ses racines : la vie.

Mais cette prépondérance de l’immémorial sur le factuel. Retourner aux choses. Envers et contre tout. Leur restituer leur intériorité. Là gît cette force magique que l’art a perdu. Et qu’importe l’incongruité d’une telle déclaration : l’ascèse a valeur esthétique. Elle est la création immergée dans la vie même. Car si la création artistique n’était que modalités esthétiques, que vaudrait-elle ?

Alors,

ce caractère proliférant de la structure narrative, tandis que la nature traverse l’écran lentement. La pluie filmée par Tarkovski. Ces éraflures sur la pellicule : le temps s’est d’un coup spatialisé.joël jégouzo--.

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SPINOZA LU PAR ERIC PIERROT (nous manquons plus d'être que de raison)

3 Mars 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

spinoza.jpgSuperbe Spinoza ! Immense Spinoza dans cette lecture savoureuse d'Eric Pierrot.

Certes, on regrette presque, tant cette lecture est accomplie, qu'il n'y ait pas l'accès au texte latin. Tout comme on finit par regretter que la totalité de l'oeuvre n'y soit pas présentée, ou que la correspondance soit pareillement lacunaire, disséminée au gré des livres majeurs. Mais quelle lecture ! Si intensément habitée, nous restituant dans une étonnante proximité les démonstrations de l'auteur, en révélant toute cette dimension d'enquête que des siècles de lectures consensuelles nous ont fait perdre, pour livrer ici un Spinoza s'interrogeant sous nos yeux et ne masquant jamais ce qui l'étonne, l'arrête, le surprend, comme à haute voix et dans le temps même de son étonnement. C'est dire si le ton est intime, révélant l'intimité de l'écriture de Spinoza à travers cette lecure splendide.

Et puis il y a ce parti pris de l'éditeur, rebutant tout d'abord, taillant ici, coupant là, servant un chapitre, contournant le suivant sans qu'on puisse totalement l'accuser de travestir le propos mais l'orientant tout de même, en forçant l'interprétation, le pliant à un usage que l'on finit par éprouver, en effet, comme crucial, le nôtre, dans cette attente que cette découpe révèle d'un monde qui peine à faire sens, tout entier chevillé au corps de cette raison jetée là entre nous pour s'en tirer seule et nous tirer de tous les égarements que nous ne savons pas éviter. Il y a ainsi cette articulation très nette, trop nette tout d'abord, impossible au long cours, d'un but que la philosophie poursuivrait seule, marquant sa différence avec force, celui d'une vérité qu'elle saurait accueillir, qu'elle aurait toujours à recueillir avec le même empressement, la même impatience, le même enthousiasme. D'une vérité qui ne cesserait de nous rappeler au seul ordre du monde que nous sachions vivre, moins sereins qu'orphelins, car Spinoza en rabroue très vite la superbe, délestant cette mesure de son axe pour la laisser lentement dériver au large d'une autre dimension, celle de l'être dont il ne veut construire aucune règle hâtive, mais dont les autres dimensions ne savent être négligées dans sa prose. Une Parole sourde, presque ce secret mot d'ordre qu'évoquait Walter Benjamin, qui traverserait l'univers. Et dont la Révélation nous contourne obstinément. Mais Spinoza n'en appelle jamais à l'innocence improbable -il ne cesse de convoquer l'entière liberté de philosopher. Ne s'en prive pas lui-même, sur quelque sujet que ce soit, ne condamnant comme hérétique que «ceux qui professent des opinions incitant à la haine». Spinoza déniaisant l'une et l'autre dimension, déconstruisant et la raison et la religion, jusque dans ce choix de textes presque téléologique mis en perspective par l'éditeur pour nous aider, on le sent bien, à vivre une époque invivable d'opprobres et de consternations faciles. Spinoza lancé ainsi en pleine figure, lui et son étonnement à voir des êtres de raison s'employer pareillement à détruire leur raison. Manquer d'être au fond, plus que de raison...

Spinoza au chevet, tout d'un coup, de ces êtres qui ne se lassent pas d'ignorer les causes des choses à force de ne chercher que ce qui leur est utile. Ces êtres qui se figurent libres quand ils n'ont conscience que de leur volition et de leurs désirs. Admirable Spinoza, qui sait que ces hommes là ne pensent pas, pas même en rêve, au rêve qu'ils font, satisfaits du ouï-dire, jugeant de la nature des choses d'après leur nature propre et ne réfléchissant que par coutume sur la raison de leur raison.

SPINOZA (EXTRAITS DE L'ŒUVRE), LU PAR ÉRIC PIERROT, ÉTHIQUE - TRAITÉ DE LA RÉFORME DE L’ENTENDEMENT – TRAITÉ THÉOLOGICO-POÉTIQUE, FREMEAUX & ASSOCIES, février 2012, 3CD, 29,99 €
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SARL ARTISTIQUES, SUBVERSIVES ?…

8 Février 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

monogramouflage.jpgYves Klein déposant sa couleur comme une marque, IKB (International Klein Blue), Jeff Koons et sa productions inc. jobs, Laurette Bank Unlimited (Matthieu Laurette, 1999), l’hypermarché de Fabrice Hyber… On recense plus d’une centaine d’entreprises artistiques en France, qui déclinent tous les services d’une entreprise réelle, nous révèlent les auteurs de l’essai publié chez Al Dante. Mais pas encore de réelle entreprise artistique d’affaires conçue sur le modèle de celle de Takashi Murakami, produisant, exportant ses structures en résine gonflable partout dans le monde, accompagnées de leurs produits dérivés et négociant une licence à Vuitton. Parfois poétiques, parfois humoristiques, les œuvres de ces entreprises veulent toutes affirmer un caractère subversif. Qu’en est-il, de cette subversion ?

Certes, il y a bien Julien Prévieux et ses lettres de non motivation, drôles à souhait, critiques d’une société confondante. Des lettres qui mettent à nu le formalisme de la communication d’entreprise. Subversives ? Le sont-elles vraiment ? Mais où le sont-elles, quand elles ne changent rien à ce formalisme qu’elles révèlent et ne font que le "dénoncer" dans le champ de la production artistique, et uniquement dans ce champ là ? A savoir : si loin de cette réalité sociale qu’elles voudraient accuser, dans un éloignement que renforce même la décision artistique… Le centre d’art contemporain est-il l’entreprise ? Pas même le bout de table où la lettre s’écrit et se reçoit… Faut-il alors penser que ce recyclage de la critique sociale dans l’ordre de l’évaluation artistique ne fait au fond qu’évacuer la critique sociale, confortablement subsumée sous l’exploration artistique ?

bernard-brunon.jpgQue dire, ailleurs, du travail de Bernard Brunon proposant les services de sa société de peinture en bâtiment (That’s Painting Production, basée à Los Angeles), identiques aux services que proposent n’importe quelle autre société du bâtiment, la facture tenant lieu de certificat, sinon qu’elle prolonge en effet intelligemment l’histoire du monochrome en peinture et qu’elle interroge, peut-être, la question de la couleur dans la ville, de l’esthétique de l’habitat urbain, sinon celle du décorum des immeubles HLM ? Mais si loin de tous les paramètres qu’il faudrait prendre en compte pour réfléchir l’espace urbain, que l’on se demande en quoi la proposition est subversive… Mais sans doute le reproche est-il inapproprié, concernant le travail de Bernard Brunon : peut-être avons-nous tous le droit d’habiter des œuvres d’art –mais qu’elle est funeste l’illusion de penser qu’il suffirait d’habiller d’art les cités pour restaurer la dignité de leurs habitants, plongés dans la précarité professionnelle, la précarité salariale, la précarité économique, la précarité psychologique, la précarité esthétique…

lettres-motivation-julien-previeux-L-1.jpgIl y a bien certes un bénéfice que l’on devine à tenir pareilles propositions pour subversives : celui de décaler les discours, de les déplacer à travers la volonté de soumettre les œuvres ainsi exposées à l’en-dehors des arts, à des questionnements et des appréciations qui ne relèvent ni de la pratique, ni de la théorie artistique. Peut-être n’est-ce pas le moindre de leur mérite au demeurant, que d’exposer ces œuvres aux discours non spécifiquement artistiques. Mais n’est-ce pas une illusion de plus : les discours de l’art n’auront-ils pas toujours le fin mot de l’histoire que l’on prétend ébaucher là ? Bernard Brunon peut-il accepter que son œuvre ne soit pas jugée exclusivement dans le champ d’une narration esthétique ? Quel crédit va-t-il réellement porter aux discours profanes qui vont encombrer, brouiller son œuvre ? Discours militants parfois, justiciables de la seule conscience politique. Voire même ces discours sociologiques qui pourtant lèvent une interrogation légitime sur la circulation des œuvres et surtout, sur leur validation : comment l’œuvre circule-t-elle, même et y compris quand elle est déposée en milieu "populaire", précédée d’un discours d’autorité (de celle qui a le pouvoir, justement, de négocier et d’imposer son implantation). Cette circulation n’est-elle pas feinte du coup ? Forte du discours d’autorité qui la constitue candidate à l’appréciation artistique, et la subsume entièrement sous les espèces du droit canon de la narration d’histoire de l’art…

Les entrepreneurs artistiques soumettent-ils vraiment leurs œuvres à cet autre régime discursif de validation de leurs travaux qu’ils prétendent accueillir ?

J’avoue que je m’étonne souvent des propos que les artistes tiennent sur la réalité sociale, tellement hypothéquée sociologiquement, surtout quand ils se refusent à tenir compte, justement, de la totalité des formations discursives qui encadrent la monstration de leurs œuvres et leur insertion dans le tissu économique et social contemporain. Pour le dire grossièrement : les tentes quetchua des bords de la seine ne sont pas des installations… Je m’étonne d’une interrogation qui intéresse au fond davantage le discours sur l’art que le discours sur la société, alors que ce discours sur l’art prétend tenir un discours sur la société. Je m’étonne de ces interrogations saugrenues, enjouées, jouées, en lisière du monde réel, je m’étonne de cette rhétorique, qui laisse en suspens la question politique, et en tout premier lieu, encore une fois, qui suspend l’ordre de l’interrogation sociologique et conduit à l’esthétisation de la vie politique, qui ne transforme rien et que l’on peut exprimer au moindre coût moral. --joël jégouzo--.

 

Image : Takashi Murakami, Vuitton, monogramouflage… Julien Prévieux montrant l’un de ses lettres, Bernard Brunon honorant un contrat…

Le nouveau à l'épreuve du marché : La fonction non instrumentale de la création, Maria Bonnafous-Boucher, Raphaël Cuir, Marc Partouche, éditions Al Dante, coll. Cahiers du Midi, octobre 2011, 62 pages, 15 euros, ean : 978-2847618495.

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ONFRAY SOUS LE BÛCHER DE L'ART CONTEMPORAIN...

3 Février 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

artcontemporain.jpgInvité des Cent jours de Cannes, Michel Onfray est venu y tenir un cours sur l’art contemporain, sous un intitulé des plus maladroits qu’il reconnaît bien volontiers, mais dont le caractère de polémique est demeuré le seul horizon. Une intervention qui visait au demeurant moins l’art des artistes contemporains que leur milieu professionnel, accusé de coteries, sinon de prévarication. Cela dit, qu’il existe une coterie artistique n’est pas en soi une nouveauté, ni dans ce milieu, ni à toutes les époques d’une histoire de l’art dont Onfray nous brosse, à vrai dire à très grands traits, la généalogie. Une généalogie qui ne nous apprend pas grand chose de ce qu’est l’art contemporain, même si elle insiste beaucoup sur la nécessité de l’apprentissage de ses règles pour le comprendre. Qu’il n’y ait rien, jamais, qui soit donné a priori, et moins encore dans le domaine des émotions ou de l’esthétique, paraissait pourtant jusque là une évidence… De Platon à Kant donc, quelques théories de l’art sont passées en revue, sans que l’on puisse prélever au sein de ces généralités les critères de l’évaluation artistique. Certes, il y a bien cette insistance sur le moment duchampien, renversant le système de l’évaluation artistique. Mais Duchamp semble ici éclore du consensus adopté depuis à son propos. Et la question demeure entière : quels sont les objets candidats à l’évaluation artistique, sur quels critères le deviennent-ils ? La question lui est d’ailleurs posée par le public. Onfray s’excuse de ne pouvoir y répondre, parce qu’au fond, sa démarche aurait visé exclusivement à "cartographier" le champ en question. Ses propres mots. A l’arpenter aurait-il dû dire, tant cette cartographie est lacunaire, y compris du point de vue adopté dans cette intervention : celui de la critique des institutions. Des FRAC essentiellement, à l’exclusion d’autres institutions, et pas des moindres : Michel Onfray semble ignorer l’existence du premier et seul vrai musée d’art contemporain ouvert en France (les autres musées n’ont fait qu’ouvrir des sections d’art contemporain) il y a quelques années à Vitry-sur-Seine, le MACval, un musée qui, contrairement à ce qu’il allègue, ne voit pas sa collection permanente dupliquer servilement les fonds nationaux ou régionaux, mais proposer un autre paysage artistique, invité là au terme d’un authentique travail de recouvrement du contemporain dans l’art… Cela dit, que les FRAC ou que la politique de Jack Lang en matière muséale aient contribués à asseoir en France une coterie de nantis, voilà qui n’apprendra rien à personne. La critique des fonds en question s’est déployée tout au long de ces vingt dernières années depuis les institutions elles-mêmes, directeurs des Beaux-Arts en tête, tout comme au niveau du Centre National des Arts Plastiques, sans que l’on soit obligé aujourd’hui d’y revenir, même si elle n’a pas porté tous les fruits escomptés… Le plus douteux dans la démarche de Michel Onfray reste cet évidemment auquel il procède, du paysage intellectuel intéressé par les questions de l’art, repeuplé par ses soins des figures people de la scène intellectuelle (BHL, Luc Ferry et on en passe), ce qui l’autorise bien facticement à se poser en redresseur de torts et s'affirmer comme l’un des prétendus rares à se dresser au milieu d’un champ de ruines… --joël jégouzo--.

 

Michel Onfray, Faut-il brûler l’art contemporain ?, Label: Fremeaux&Associes, 9 janvier 2012, 2 Cd-rom avec livret, 30 euros, ASIN : B006OGSS58 .

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