essais
Jean-Toussaint Desanti
Superbe Jean-Toussaint Desanti ! Superbe parole, toujours dans l’expression la plus juste du penser, toujours en quête du mot exact, de la pensée vivifiante, du partage le plus confiant mais dont il sait qu’il faut le soutenir sans cesse de peur qu’il ne se dérobe, et de fait, d’un partage auquel il ne cesse de porter le secours d’une intelligence claire et généreuse.
Superbe parole offerte ici dans une série d’exercices singuliers, si divers, si distincts les uns des autres, qu’il s’agisse d’éclairer sa trajectoire humaine ou sa trajectoire intellectuelle, voire d’aborder ces idéalités mathématiques dont il se fit une spécialité. Superbe parole d’un philosophe au travail de penser à chaque instant de ces entretiens, creusant à tout moment ce qu’il en va de penser, qui nous change des rhéteurs trop habiles et si pressés de livrer leur faconde sans relief. Superbe leçon donnée par cet homme méditant sa vie, ses amitiés, son chemin. Superbe grain d’une voix accomplie, posant avec sérénité ses constructions, élevant sans hâte les concepts d’un entretien qui devient à l’oreille un véritable laboratoire de pensée, d’un penser placé toujours dans l’horizon de cet autre à qui Desanti veut s’adresser, qu’il veut toucher plutôt que convaincre, quand bien même sa présence ne serait que différée. Desanti toujours soucieux de cette place vide pourtant dans le studio d’enregistrement, qu’occupe à peine son interlocuteur qui ne saurait réduire l’adresse à son seul questionnement. Un Desanti gourmand, étonné, jamais superficiel, ni désabusé, ni accoutré de ses seules marottes. Superbe philosophe racontant sans pareil sa Corse, convoquée pour la plus pudique des confidences dont n’échappera rien du trivial habituel à ce genre d’exercice, mais juste l’énigme d’un souvenir que l’on sent encore inscrit dans la trame d’une blessure jamais refermée et dont il ne sait exprimer la mesure qu’en corse. Confidence d’un bout de lèvres évoquant à peine ces gens qui sciemment font le mal et dont il garde à tout jamais la mémoire. Superbe leçon d’humanité, la seule que l’on voudrait retenir au fond, d’un coffret pourtant riche d’idées lumineuses, comme lorsqu’il s’agit pour lui d’expliciter sa venue à la philosophie, un texte de Bergson un jour le frappant de plein fouet et décidant de son devenir. Superbe témoin enfin, des temps de résistance, racontant ses engagements, ses amitiés, Clavel, Merleau-Ponty, Sartre, la cave de Normal’ sup pendant la guerre, et la découverte de Cavaillès enfin, et des mathématiques. Le coffret est magnifique, autant dire, précieux, précieux du témoignage d’un homme qui n’aura eu de cesse de se présenter simplement à ses semblables, sans rien concéder à son exigence d’humanité ou de pensée et qui, de cette passion déposée en lui que fut la philosophie, a su faire une passion qu’il dépose en nous.
Jean-Toussaint Desanti, L'anthologie sonore (enregistrements 1969 - 2000), Frémeaux & associés, 3 Cd-roms, réf. : 3561302523927.
Du babil de l’enfant à la voix de l’Être, dire entre corps et langage
Dans son dernier essai Maden Dolar s’interroge sur le statut de la Voix quand elle ne fait pas sens, sur nos raisons de dire qu’alors, le port de la voix ne peut être compris que dans l’ordre du singulier, de l’individuel pointant quelque irrégularité personnelle, intime, contenue dans la voix, comme il en va du hoquet, ou de la toux, de la nature animale de ces petits bruits que nous émettons et qui ne sont pourtant pas sans faire sens. Car la toux fait-elle toujours que la voix cesse d’en être une ? Quid alors du sens qu’elle délivre aussi ? Il existe une sémantique de la toux que le théâtre connaît bien. L’ignorerions-nous plus qu’il n’en sait représenter ? Ne l’a-t-il pas suffisamment documenté ? Et que dire du hoquet, cette voix involontaire qui surgit des entrailles du corps ? Serait-il lui aussi toujours involontaire quand la peur le motive ? Ou le rot ? Qui fait signe ici, corps là… Et le babil du bébé, longtemps considéré comme un usage pré-symbolique de la Voix, dont on sait aujourd’hui, grâce à Lacan aux yeux duquel ce babil était déjà une prise dans le discours, qu’il n’est pas qu’un soliloque égocentrique involontaire, qu’il est à peine, parfois encore certes, une production chaotique de la voix, de celles qui bien des années plus tard poignent parfois dans l’étreinte du discours. Que dire encore des sons qui nous reviennent en écho sous la langue d’Echo dans son rapport à Narcisse, de la nécessité de son rebond physique sur une surface externe, sinon que la voix semble ne pas avoir besoin de ces artifices pour déployer ses profondeurs…
Que dire de la Voix, cette surface qui ne cesse d’étendre ses miroitements et qui est restée une menace pour la métaphysique ? Voyez comment la philosophie traita, longtemps, la musique, suspectée du pouvoir de faire écrouler l’édifice social… Voyez comment la théologie d’Augustin s’en prend à ce péché de l’oreille, ouverte aux jouissances indomptables. Voyez combien le logos s’est acharné contre la voix, rappelle Maden Dolar. Combien les religions l’ont suspectée. A l’exception peut-être de l’étrange résonance du shofar lorsqu’il sonne quatre fois la fin de Yom Kippour. Note gémissante, angoissée, que Maden Dolar décrit superbement comme la présence même de l’angoisse emplissant soudain ce vide et ce silence entre les corps, comme l’ultime agonie à la vie psychique de l’auditoire touchant ainsi, physiquement, à quelque éthique possible de la Voix entre corps et langage, injonction morale qui n’est pas sans faire pourtant écho à Socrate, cette créature de la Voix, tout comme non plus au grand rendez-vous de l’humanité qui, dans le Christ des chrétiens ou la voix intérieure qui paraît en chacun de nous toucher au plus vrai de nous-même, n’a cessé de nous relier à quelque transcendance singulière, unique, survivante au milieu des décombres que la tradition de pensée du monde occidental a fini par installer en privant la raison de toute étincelle divine…
Cette petite voix intérieure, presque disparue des stratégies discursives modernes, mais qui ne cesse au plus intime de soi de fournir un fondement à nos morales éparses en puisant son intériorité au delà du Logos. Comme si la conscience humaine était une affaire vocale, écrit Maden Dolar. Oracle intérieur, liée à la présence de l’autre…
Il y eut la voix divine, la voix de la nature, la voix du cœur et puis en fin de tout, la voix de la raison. Mais quelle est cette sorte de voix qui parle à travers la raison ? Freud, nous dit Maden Dolar, la décrivait sous l’instance de la répression du refoulé. Alliée de l’inconscient, imaginez ! La raison même du désir inconscient... Mais peut-être faut-il suivre une autre piste pour mesurer tout ce que la Voix, aujourd'hui encore, peut ouvrir en nous. Celle donc de Heidegger, pour qui existait une voix qui était celle de l’Appel à être. Une voix qui entrait en chacun de nous sous la forme d’une extériorité intime, appel à l’ouverture à l’Etre, radicalement opposée au monologue réflexif à l’intérieur de soi. La voix comme pure altérité, prévenue des illusions de l’auto-réflexivité, coïncidant avec l’Être, qui n’est rien d’autre pour Heidegger que l’ouverture "manifestée" par la Voix –silencieuse en réalité… Car Appel d’avant le langage, Appel auquel le langage ne peut que répondre en écho, source insensée de tout sens…
Dolar, Une voix et rien d’autre, traduit de l’anglais par Christine vivier, éd. Nous, coll. Antiphilosophique, mars 2012, 270 pages, 22 euros, ean : 9782913549647.
Qu’est-ce que nos corps poursuivent ?
La physiognomonie du XVIIème siècle constitua un tournant dans la production d’une nouvelle image du corps humain, la physionomie construisant obstinément une sémiologie de l’extériorité, tout comme la sémiologie médicale, peuplant la surface du corps d’indices affleurant sous les traits morphologiques pour échafauder autant de symptômes qu’il existait de maladies. Le dessin médical, nous apprend Courtine dans son dernier essai, livra alors ce corps à sa conversion indicielle. Il devint une surface, sur laquelle tracer des signes et deviner les troubles profonds que ce corps recelait. La sémiologie médicale subsuma ainsi sous ses signifiés pathologiques les traits du dessin humain. Corps indiciel porteur des signes que tout médecin devait apprendre à lire, codifiés avec rigueur, mais livrant autant le corps à la médecine qu’à la divination…
En 1668, le peintre Charles Le Brun tint une conférence sur l’expression corporelle des passions. Il s’agissait de se défaire de l’ancienne analogie entre les qualités de l’âme et les traits morphologiques du corps, pour construire une nouvelle table d’interprétation et convertir le sensible en énonçable. Peu à peu, ce que nous appelons image du corps prenait pied pour constituer la chronique d’un imaginaire corporel se dégageant non sans difficulté de la vision astrobiologique du monde, caractéristique des conceptions médiévales et des philosophies de la nature de la Renaissance. Peu à peu des hommes fabriquaient cette vision d’un corps référé à lui-même, ordonné par la raison et habité par un sujet.
Mais derrière l’exigence de lisibilité du corps se faisait jour d’autres horizons que le dessin médical pointait. Postures, maintien, gestuelles, les techniques du dessin médical ne cessaient d’interroger au fond la question de la bienséance du corps : qu’est-ce que nos corps poursuivent ? La raison graphique traquant, elle, sa seule logique, se mit à découper des rythmes, des scansions, à produire la liberté d’un corps qui n’était plus relié à rien, ni aux astres, ni à la nature. Loin du travail social de la politesse, loin de l’usage des civilités, elle explorait des mouvements possibles, d’étranges lignes de fuite, des arabesques corporelles que l’on pouvait dérouler à l’infini semblait-il… Sauf que bientôt la raison politique s’en mêla. L’Etat moderne réclamait des corps autant que des visages identifiables. Une lisibilité anatomique doublée d’une lisibilité psychologique et l’une et l’autre liées à un besoin de prédictibilité sociale accrue : si le peuple devait gouverner, il fallait enfermer sa souveraineté dans une stabilité psychosomatique… Un nouveau fonds d’image se mit à encombrer l’espace anatomique, mais les corps, eux, s’acheminaient déjà vers de nouveaux alphabets…
Déchiffrer le corps. Penser avec Foucault, de Jean-Jacques Courtine, éd. Jérôme Million, novembre 2011, 268 pages, 19 €, ean : 978-2-84137-275-1.
Dessins : Charles Le Brun, trois têtes d'hommes en relation avec le lion, et l’effroi.
PROUST, LE BAISER MATERNEL…
Dans l’œuvre de Proust, tout comme dans sa correspondance, le baiser maternel paraît se constituer en événement fondateur.
Les critiques savantes ont recensé pas moins de cinq récits ré-élaborant ce thème à des moments narratifs signifiants de l’œuvre.
Une obsession. Mais de quoi ?
Dans un courrier de 1906, Proust en répète l'actualité : «Toute notre vie, écrit il à Barrès, n'avait été qu'un entraînement, elle à me passer d'elle pour le jour où elle me quitterait, et cela depuis mon enfance quand elle refusait de revenir dix fois me dire bonsoir avant d'aller en soirée, quand je voyais le train l'emporter quand elle allait à la campagne, quand plus tard à Fontainebleau et cet été même, je lui téléphonais à chaque heure. Ces anxiétés qui finissaient par quelques mots dits au téléphone, ou sa visite à Paris, ou un baiser, avec quelle force je les éprouve maintenant que je sais que rien ne pourra plus les calmer.»
Du baiser à l'enfant que l’on vient de coucher, l’un de ces rites de consolation –ou d’apaisement- que les parents instruisent, à l’effarement de la disparition, le baiser maternel a ainsi paru circonscrire les seuils de la Nuit, rassurer la descente dans le sommeil inévitable, en disperser les Ténèbres éparses au pied du lit déjà, sans parvenir cependant à soustraire ni l’enfant ni l’homme aux affres d’un plus péremptoire recouvrement –son absence ouvrant dès lors à l’anxiété, à la détresse devant la nuit qui tombe, qui ne peut pas ne pas tomber un jour pour défaire l’étreinte maternelle et délacer le serrement du monde pour n’en consentir que le rebord des lèvres sur le front pétrifié.
Tout est dit dans ce mot à Barrès et cependant Proust lui rajoutera d’autres pages, actualisant sans cesse l’émoi du baiser maternel –notre condition. Conduite banale finit par trancher la critique savante, penchée sur le lit de Marcel avec l’assurance du pédiatre qui sait de quoi les pleurs de l’enfant sont nourris. Ou bien ratiocinant, en bon psychologue, sur la difficulté du petit Marcel à dépasser ses peurs nocturnes, mettant en garde la mère devant pareille conduite. Il faudra bien que ça lui passe…
Sans voir que dans ce baiser volé, arraché aux convenances en usage dans la famille, révoquant, parce qu’il était maraudé, le poids d’indifférence de ces conventions et la solitude effarante du sujet qui tentait de leur faire face, autre chose encore se dessinait. Baiser suspendu de l’enfance bravant les engagements. Baiser langui par l’enfant dans l’attente de sa mère, espérant et soupirant, implorant qu’elle vienne à l’heure indue. Désobéissant donc, rayonnant et par le frôlement abandonné, Annonce que le courage de l’amour peut fléchir n’importe quelle autorité, ouvrir le monde à sa pliure primordiale, consacrer sous le retour des «choses humaines», comme l’énonce si magistralement Marcel Proust, une victoire qui n’est pas anodine.
Car Proust dispose le baiser maternel dans l’ordre d’une économie singulière : celle du Salut. Porté par une supplication enfantine, Proust interroge et souffre – Mère, Mère, pourquoi m’as-tu abandonné ? Désemparé devant la solitude que l’épaisse enveloppe charnelle nous inflige et l’abandon où la vie nous dépose, par cinq fois et davantage au travers de sa correspondance, l’appel se fait entendre. Mais la prière devient récit –notre consolation. Car il y a «mieux», si l’on peut dire. Proust tire le baiser maternel du côté des sensualités picturales. Il ouvre par lui sa réflexion sur la valeur de l’art, sur son sens profond et sa destination. Combien est-il troublant que l’art, dont il n’ignore nullement la facticité, trouve ici sa loge la plus sûre…
«Cette sorte de pan lumineux, découpé au milieu d’indistinctes ténèbres»… - l’entrée de sa mère pour le baiser du soir (43).
Et aussitôt donné : «J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel». (45).
Plus loin, Proust identifiera une payse à son terroir, Combray, dont on connaît tout, y compris les chiens et les autres bêtes domestiques qui font signe vers la communauté des hommes, puisqu’elles sont de la famille. Combray et son église, aux pierres polies par l’effleurement des mains. L’église, moins un lieu consacré qu’une de ses «choses humaines» où se fait chair le sens commun, renvoyant tout autant que le baiser maternel à l’authenticité des choses simples –et la peinture et tout son attirail pour éprouver cela mieux encore… Il y a autre chose dans l’obstination du baiser maternel à traverser l’œuvre, que j’aime à penser sidérant nos vies dans l’inconfort d’être né…
Photos : Proust enfant
Déchiffrer le corps avec Jean-Jacques Courtine
Aucune légitimité disciplinaire n’est revendiquée dans l’essai de Courtine. Bien au contraire, l’auteur revendique une approche lacunaire et non circonstanciée, pour un objet archéologique si l’on peut dire, au sens où Foucault pouvait l’entendre, dont le discours ne serait pas encore unifié.
Courtine s’est donc mis en quête d’arpenter cet objet, le corps, saisi dans nos discours et nos images, en trajets approximatifs, entre histoire et anthropologie, philosophie et littérature. Un livre écrit "avec" Foucault, plutôt que construit rigoureusement, un livre librement cheminé, de ceux que l’on aime puisqu’ils ne sont au fond qu’un pari, de ceux du reste qu’un Foucault aimait se poser.
Le corps comme un texte donc, à déchiffrer. Un texte cauchemardesque aux yeux de Courtine, qui n’a cessé de se dérober bien qu’il se soit affirmé comme un objet écrit bien avant que d’être une matière. Imprimé de l’histoire humaine, mais que l’histoire aurait fini par ruiner, de l’âge classique à l’époque contemporaine, en l’enfermant dans une histoire des corps, non DU corps. Histoire moins des corps au demeurant, que des regards qui scrutaient ces corps, celui des médecins en tout premier lieu, qui allèrent jusqu’à chercher à lire les passions de l’âme dans les traits des visages, pour faire du corps humain un corps de foire.
Les premières émergences du corps comme objet de discours furent, on le voit, pas des plus heureuses… Le corps vint ensuite frapper à la porte des sciences humaines, qui ne surent d’abord pas trop comment le saisir… Si bien que son discours resta longtemps en friche, en suspens, au point que pour Courtine, le corps est finalement une invention théorique récente, qui trouve ses origines dans ce XXème siècle si troublé. Avant, l’âme était le centre de la scène discursive. Et le corps relevait toujours de la médecine et des sciences de la nature, les philosophies l’ayant largement évacué de leur sphère.
L’avènement du corps comme objet de savoir ne daterait ainsi décisivement que du tournant du siècle précédent ! Merleau-Ponty en avança le premier l’idée, qui dut en chercher trace dans les poubelles des laboratoires de médecine, le corps n’y apparaissant que sous la forme d’un morceau de matière ou un faisceau de mécanismes. A son idée, il aura fallu attendre l’invention de la psychanalyse pour voir surgir enfin un peu de chair autour, et l’invention théorique du corps. Husserl, avec son chiasme tactile, et Marcel Mauss en furent les précurseurs, tandis que ce même Merleau-Ponty, tout avisé qu’il fût, continuait obstinément de voir dans le corps l’incarnation de la conscience, poursuivant là une lecture très chrétienne du corps.
Mais malgré Husserl, malgré Mauss et Merleau-Ponty, affirme Courtine, cette naissance resta inachevée : le corps demeura recouvert jusque dans les années 60, 70, ne trouvant pas d’interstice où se loger, coincé qu’il était entre le marxisme, la psychanalyse et la linguistique. Seules les années 70 permirent son irruption, grâce au fabuleux mouvement de libération des femmes et leur slogan qui devait tout changer : "notre corps nous appartient". La lutte des femmes et des minorités sexuelles donc, pour épouser enfin la cause d’un corps que l’on aurait cessé d’enfermer dans les poubelles de l’histoire savante. Les femmes et les minorités sexuelles qui ouvrirent un débat décisif quant à l’invention du corps dans les sciences humaines. Un débat qui plus est politique, ainsi que le comprit très tôt Foucault : le Pouvoir fut exposé dans sa vraie lumière dans les corps mêmes. Il n’était plus permis d’en appréhender la question uniquement sous les espèces des techniques de domination, il fallait en éprouver la densité dans le corps des individus. Surface d’inscription, lieu de dissociation du moi, le corps devint alors une sorte de volume en perpétuel effritement.
Déchiffrer le corps. Penser avec Foucault, de Jean-Jacques Courtine, éd. Jérôme Million, novembre 2011, 268 pages, 19 €, ean : 978-2-84137-275-1
Qu’est-ce que l’autorité ?
Superbe leçon de philosophie donnée par Pierre-Henri Tavoillot sur le sujet, évidemment politique, mais appréhendé toutefois ici bien au-delà de ce seul horizon, tant cette question, ces dernières années, aura traversé de part en part nos sociétés. Alors crise, ou fin de l’autorité ? Ebranlée dans la famille, à l’école, dans la cité, cette déploration aura été si systématique qu’on en viendrait presque à douter de sa fin tant annoncée. Pierre-Henri Tavoillot s’y refuse en tout cas, préférant parler des métamorphoses de l’autorité, pour mieux nous donner à en saisir les enjeux aujourd’hui. Et bien évidemment, pour l’évoquer, ne pouvant faire l’économie d’en tracer la genèse, il nous offre au passage une belle leçon d’histoire philosophique, scrutant les textes fondateurs pour nous aider à en comprendre les nuances.
L’autorité n’est donc pas le pouvoir. Les philosophes de l’Antiquité n’ont cessé de le démontrer, ce dont l’autoritarisme des petits chefs n’a jamais pris acte dans la pratique de leur pouvoir, dépourvu de toute aura d’autorité. Mais alors, qu’est-ce qui fonde l’autorité ? Celle du sage par exemple, si éloigné de tout pouvoir sur les hommes ? Le retour au latin permet ici d’en mieux saisir le sens : l’autorité c’est ce qui, littéralement, augmente, un pouvoir ou un argument. Mais d’où peut bien venir cette augmentation ? Traditionnellement, de trois sources : le cosmos, le sacré et le passé. Commençons au fond par le passé, qui faisait il n’y a pas si longtemps encore autorité. Nietzsche en installe la figure : la tradition, c’était ce qui s’imposait de soi-même et n’avait besoin d’aucune justification, s’affirmant comme une évidence sans question, ni critique. On le voit bien à relire Nietzsche : la crise de l’autorité que nous connaissons vient de ce que ces trois références ne fonctionnent plus de manière aussi évidente dans nos sociétés. Car ce qui fait autorité de nos jours, n’est ni le passé, ni le cosmos ou un quelconque référent transcendant de la nature, ni moins encore le sacré, mais le savoir et l’expertise scientifique. Les hommes, en mettant pareillement en avant leur science, ont ainsi voulu s’affranchir de toute référence extérieure, pour fonder en l’humain seul la possibilité de l’autorité. L’homme ne s’autorisant que de lui-même. C’est bien joli, mais à considérer la science dans sa démarche même, ce que l’on observe, c’est qu’elle ne fonctionne qu’à la critique et l’autocritique, c’est-à-dire au doute, cartésien si l’on veut, avec ce résultat qu’en définitive, elle ne peut nous donner confiance en elle. Karl Popper, le grand philosophe de la logique scientifique, en avait rajusté l’ambition : le but de la science c’est de falsifier, non d’atteindre une quelconque vérité. La seule certitude, en science, porte sur le faux. L’ordre du savoir n’est en aucun cas l’ordre de la Vérité. La science, ainsi, se trouve incapable de fonder l’autorité. Et ni nos savants, ni nos prétendus experts n’ont apporté le moindre démenti à ce constat. Et l’homme contemporain de s’en trouver fort marri, lui qui a fait sienne cette devise de Hobbes, selon laquelle "c’est l’autorité, non la vérité, qui fait la loi"… Une loi d’autorité qu’il est alors allé chercher, par exemple et pour ce qu’il en va de son rapport à la cité, dans le charisme de l’homme d’état… Une notion bien confuse, dont nul n’a jamais vraiment su ce qu’elle recouvrait, sinon qu’acceptable dans sa traduction américaine de leader, elle ne l’était plus du tout dans sa traduction allemande de Führer… Et Pierre-Henri Tavoillot de nous donner à comprendre qu’il y a là un vrai problème pour les citoyens que nous sommes, désemparés de ne pouvoir s’en remettre qu’à des autorités de façade. Voire ambivalentes, comme celle construite autour de la figure des victimes dans nos sociétés compassionnelles sans grandes solidarités continues, érigeant l’identité victimaire en autorité au vrai bien délicate à identifier, et à tout le moins, aussi obscure que celle déployée dans la figure du charisme…
Les métamorphoses de l’autorité, Pierre-henri Tavoillot, FREMEAUX & ASSOCIES, mai 2012, 4 CD-roms, 1 livret de 8 pages, ean : 3561302537221.
L’art de mentir –Mark Twain
Je mentirai. Non pas un conditionnel, mais la certitude d’y succomber. Avec tout juste l’espoir, hypocrite, qu’un conditionnel viendra m’en absoudre. Je mentirais si… Sourde culpabilité en face des effrois d’exister, que le bon goût s’avisa un jour de recueillir en affirmant la suprématie du menteur dans la quête de la vérité : seul le menteur connaît la Vérité. Mentir serait ainsi le seul verbe que nous puissions conjuguer au futur. Avec mourir sans doute. Mark Twain ne s‘en offusque pas, bien au contraire : il déplore que l’on sache si mal mentir désormais, que cet art du mensonge ait subi une pareille décadence. On ment mal de nos jours. Voyez le regrettable Nicolas. Combien il en a prostitué l’art. Mais ce serait mentir que d’affirmer que son essai m’en convainc pleinement, ou que l’art du mentir soit son vrai objet. Twain passe beaucoup trop de temps à cajoler sa conscience pour en lever la beauté. Certes, il y a bien ici ou là quelque dédain affirmé à l’endroit de ces petits arrangements que nous passons avec nos vies, mesquins, quand le mensonge ne peut atteindre son point de perfection que dans une culture soigneuse. Il y a bien le mépris de réaliser que de cet art courtois, les hommes ont fait une routine étriquée. Mais Twain disserte beaucoup trop sur les mérites du mensonge face aux vérités fâcheuses, pour établir une quelconque règle de jugement de goût sur l’art de mentir lui-même. Tout juste retiendrons-nous qu’à tout prendre, dans nos sociétés brutales, le mensonge éhonté vaut mieux que le mensonge honteux. Mais que l’on mente par calcul plutôt qu’élévation, voilà qui ne surprendra guère… Et l’on sent bien qu’au fond, ce n’est pas le mensonge qui le préoccupe, mais la conscience, cette odieuse invention, à ses yeux, dont il aimerait tant se débarrasser… Oui, c’est bien la conscience, le vrai objet de sa réflexion. Cette conscience vulgaire qui ne sait se défaire de sa prévention à l’égard du mensonge. C’est donc in fine à l’art de tromper la conscience qu’il nous introduit, plutôt qu’à l’art de mentir. L’art de tailler en pièce sa conscience, de s’en défaire, plutôt que du bien mentir. Un mensonge d’éditeur que ce titre, en somme…
L’art de mentir, de Mark Twain, traduit par François de Gail, L’Herne éditeur, coll. Carnets, avril 2012, 56 pages, ean : 9782851972415.
Walter Benjamin, le livre nomade...
Walter Benjamin a 40 ans. L’Allemagne sera bientôt nazie. En cet été 32, ce dont il se soucie n’est déjà plus.
Son initiation à la ville prend des allures de cauchemar. L’histoire ne paraît plus s’offrir que sous les traits de la catastrophe, amoncelant déjà ses ruines. Vaincus, humiliés, offensés, rejoignent dans la nostalgie du Berlin de son enfance, la révolte posthume du gamin qui parcourait émerveillé ses rues énigmatiques. Qu’inscrire aujourd’hui dans ce grand labyrinthe d’expériences sensibles dont il note, amer, qu’il n’est "aucun document de culture qui ne soit aussi un document de barbarie" ?
Quel livre étrange, publié sous pseudonyme, tout à la fois mélancolique et désabusé, rageur et sagace. Quel livre étrange, qui ne cesse d’annoncer la fin du livre, voire d’en appeler à l’abandon de son "geste universel et prétentieux". Exhorte moins amère que l’on imagine et sans doute pas entièrement motivée par le refus que sa thèse de doctorat vient d’essuyer, ni par la conscience qui se fait jour en lui, du rapide effondrement des valeurs humanistes. Car si les formes nouvelles de l’écrit, la publicité en particulier, paraît à ses yeux imposer des formes narratives plus étriquées qu’elles en ont l’air, Benjamin est loin de les condamner. La vraie activité intellectuelle ne se déroule-t-elle pas désormais hors des cadres littéraires traditionnels? S’en persuadant, Benjamin formule un concept du livre comme quartier à parcourir, qui stigmatise l’utopique totalisation universitaire. La fin du livre n’est pas la fin de la pensée, mais celle d’un certain rapport élitiste au livre et à la pensée. Benjamin, de fait, s’exerce à saisir le sens dans une relation plus amusée au monde, ce grand producteur insensé de raisons, pour débusquer les choses de l’esprit là où on ne voulait pas les attendre – il y a déjà du Barthes là-dedans, celui des Mythologies en particulier. Sens unique emprunte ainsi beaucoup à cette culture du slogan qui déferle sur le monde – bientôt pour le pire au demeurant : on connaît le goût nazi pour cette communication de parade qui fera aussi la fortune des classes politiques à venir.
Sens unique, Walter Benjamin, précédé de Enfance Berlinoise, traduit de l’allemand et préfacé par Jean Lacoste, éd. Maurice Nadeau, 192p., mars 2001, EAN : 9782862310770
LE GRAIN DE LA VOIX…
Maden Dolar, philosophe, psychanalyste, fondateur de l’école de Lubljana, dont est issu Slavoj Žižek, spécialiste de Hegel et de psychanalyse, de musique, de cinéma, s’est intéressé dans son dernier essai aux métaphores de la Voix, telles qu’elles ont irriguées et irriguent encore nos sociétés occidentales.
A la voix du psychanalyste en tout premier lieu, silencieuse, aphone, qui ne dit rien et ne peut être dite, mais qui résonne comme un appel à répondre. A la voix qui sourd sous la parole, interpellation ratée souvent, autrui ne sachant jamais entendre complètement son adresse. Ou bien n’écoutant dans son grain qu’un autre son auquel je n’aurais pas pris garde et prenant à son esthétique une part inopportune. Mais écoutant peut-être ce qui seul importe, cette source que le sens abuse et qui ne se dissout jamais vraiment dans le sens que la voix est supposée se contenter de porter. Jamais neutre, la voix. Jamais blanche. Jamais clos sur lui-même, ce sens, ouvert à tous les vents par le grain de cette voix dont on ne sait trop dans quel être elle persiste.
Maden Dolar médite sur ce grain de la voix, une perturbation, commente-t-il, où s’origine le travail de l’analyste plus que celui du philosophe, mais que ce dernier ne tarde bientôt pas à rejoindre pour tenter une théorie, une théorie de la Voix, improbable et cependant incontournable, quand cette voix ne s’offre aussi à l’esprit que sous les espèces d’une perturbation de la pensée, de celle qu’un Walter Benjamin avait naguère ressentie, ainsi que Giorgio Agamben s’en étonna : "la recherche de la voix dans le langage, c’est cela la pensée ?"
Où donc la Voix s’effectuerait-elle ? En quel lieu de sens hors de la pensée ? Qu’est-ce qui la distinguerait des autres sons au demeurant, réfléchit Maden Dolar ? Son rapport au sens ? Mais tout ne fait-il pas sens dans la voix, y compris son grain ? La voix n’est-elle pas profondément récalcitrante à sa dissolution dans le sens ? Quel serait alors le sens de cette résistance ? Rendant l’énoncé possible, la voix ne s’y dissout jamais. Or, elle ne devrait en toute logique pas concourir à l’effet de signification, au risque de rendre cette signification plus obscure qu’elle ne l’est déjà bien souvent. Ça rate si souvent, parler. Est-ce faute d’un excès de langage ou bien faute de sens ? Et puis d’abord, le signifiant ne devrait-il pas posséder sa logique propre et ne découler que de cette seule logique ?
Mais qui osera ici affirmer que la science du langage est parvenue à se débarrasser de la Voix ? Que la charge dévolue par elle à la phonétique est une réussite ? Le phonème, dépourvu de substance, réductible à sa seule forme, quasi mathématique, survit-il longtemps à sa profération ? N’avoue-t-il pas, ou ne laisse-t-il pas échapper, sitôt éructé, tout un bazar de surplus qui vient en brouiller la logique ? La linguistique elle-même, n’a-t-elle pas fini par l’admettre, qui a voulu ensuite codifier ce surplus : la prosodie, l’intonation, la mélodie, comme s’il était possible de crypter la Voix et de la faire entrer dans la mathématique d’un système clos… Que le signifiant n’ait besoin de la Voix que comme support, nous en conviendrons tous. Mais convenez que cette opération ne cesse de produire des restes et des excédents : le timbre, l’accent, l’ironie, la détresse, toutes ces nuances qui ont gagné le registre linguistique sans parvenir à rabattre la voix sur ses seuls énoncés linguistiques…
Dolar, Une voix et rien d’autre, traduit de l’anglais par Christine vivier, éd. Nous, coll. Antiphilosophique, mars 2012, 270 pages, 22 euros, ean : 9782913549647.
Abolition de l'esclavage. L'Afrique, passé honteux ou avenir radieux ?
Commémorer la fin de l'esclavage est certes prendre acte publiquement et politiquement de notre responsabilité face à l'Afrique. Mais on ne peut s'empêcher de penser qu'il y a quelque chose de vain dans cette commémoration, qui ne fait que prendre acte de notre culpabilité à l'intérieur même des catégories de pensée qui sont les nôtres, replaçant ainsi notre faute passée dans l'orbite de la célébration de soi. Que signent d'autres, en effet, ces cérémonies qui ouvrent à la supériorité des catégories mentales occidentales capables de rappeler à l'ordre un occident fautif ? Mais au bout du compte, que vise-t-on quand on commémore sans réciprocité, c'est-à-dire sans tenter de pointer notre ignorance ni nous contraindre à nous ouvrir à cette altérité que l'esclavagisme gommait ? Cette altérité, précisément, fut la production d'un savoir original, concurrentiel du nôtre et inédit dans l'histoire de l'humanité. Un savoir qu'aujourd'hui encore nos brillantes universités ignorent. Que vise-t-on alors, avec ces commémorations bien vite enterrées, sinon le silence des archives et non les plis de la mémoire au présent ? Que vise-t-on quand nous refusons toujours de nous poser la question de savoir ce que nous voulons vivre, aujourd'hui, de cette mémoire meurtrie ?
Que savons-nous, du reste, de cette histoire du savoir sur le continent africain, nous qui en écartons les bibliothèques, de peur qu'elles ne deviennent peut-être trop éclairantes sur nous-mêmes ?
Alors plutôt que de commémorer à la hâte, peut-être pourrions-nous simplement tenter de mieux comprendre, justement, en quoi l'Afrique pourrait bien nous éclairer sur nous-même.
Dès le Moyen Age, des universités se sont ouvertes sur le continent africain, à Djenné, Gao, Tombouctou… Dès le Moyen Age, des manuscrits ont circulé à travers tout ce continent, où s’établit très tôt un commerce du livre autour d'ouvrages savants qui proposaient des commentaires sur la logique formelle d’Aristote par exemple –l’exemple a son importance.
L’alphabet arabe joua bien évidemment le même rôle dans ces régions du monde que le latin pour nous.
Aujourd’hui, des fonds d’archives importants existent, au Mali, en Mauritanie, au Sénégal, au Nigeria, en Ethiopie… Le plus intéressant peut-être de cette histoire, c’est que de très nombreux groupes ethniques de l’Afrique noire participèrent aux controverses qui agitèrent la pensée de cette époque, si bien que cette dernière fut aussi productrice de savoirs aux côtés de l’Afrique musulmane, en logique, médecine, agriculture, grammaire, droit, rhétorique, Belles lettres, éthique, histoire, astronomie, mathématiques, etc. …
Des systèmes d’enseignement y furent très tôt mis en place, diffusant ce savoir et ces controverses. Si bien qu’on en trouve des traces écrites dès le IXème siècle, africains et arabes discutant âprement de l’universalité des concepts, de la pertinence de la rationalité classique, du relativisme linguistique, bref, ouvrant déjà, à travers une critique des universaux, à la question de l’altérité… Et en s’emparant d’Aristote et de sa reformulation du concept de Mimèsis, instruit, à l’opposé de Platon, dans une praxis et non une théorétique, ils purent défricher les fondements d’une possible raison orale, inscrite désormais dans le champ du savoir et non seulement de la poétique, où l’Occident a voulu, elle, l’enfermer.
L’Afrique sut ainsi défricher d’autres modèles de pensée, et sans revenir à cette fameuse bibliothèque éthiopienne en langue guèze, que décrit si bien Anthony Mangeon dans son essai, entrant dans une relation de recréation de la pensée européenne, une littérature s’inventa que nous aurions intérêt à explorer de nouveau aujourd’hui.
Dans son essai justement, Anthony Mangeon met en avant l’interculturalité précoce de l’Afrique sous les espèces d’une bibliothèque curieuse du reste du monde, ancrée dans un dialogue avec les bibliothèques autres. Grande leçon pour nous : les africains construisirent très tôt la nécessité d’une réciprocité de l’Histoire, ce qui est loin d’être notre cas. Une exigence et un regard, instruisant au passage une histoire africaine de l’Occident dont le moins que l’on puisse dire, hormis quelques traductions, c’est qu’elle n’a pas intéressée beaucoup l’Occident, peu pressé de se dévisager dans ce regard critique…
De nos jours, nombre de penseurs africains s’approprient les concepts dominants de la modernité occidentale en les critiquant et en refusant de se soumettre à l’ordre qu’ils supposent. Non seulement celui de l’ordre des mots, mais aussi celui de leur ordre politique. De ce point de vue, la négligence des historiens face aux apports de la "pensée nègre" à la Révolution (des jacobins noirs à la Tragédie du roi Christophe), paraît infiniment désinvolte, sinon coupable. Comme le signale toujours ce dernier, les révoltes noires de la Martinique, de Saint-Domingue, de la Guadeloupe, des Antilles, véritables laboratoires d’un nouveau monde politique, nous auraient évité bien des dérives si on leur avait accordé davantage d’importance : elles ancraient en effet l’idée moderne de la Nation dans une problématique raciale pour la dépasser évidemment, et tenter de fabriquer une identité déconnectée de la race, à savoir : une identité riche d’ancestralités multiples, plutôt que de l’enfermer dans une filiation relevant du mythe de la pureté nécessaire des origines.
La conclusion de son essai, affirmant que s’il n’existe pas de pensée noire mais un penser noir en tension avec la modernité occidentale et s’affirmant comme son lieu de dépassement dans l’affirmation d’une identité plurielle héritée des insurgés noirs du XVIIIème siècle est forte et riche d’enseignements pour nous, même s’il faudrait peut-être poursuivre ou reprendre du côté de la pensée noire et non plus exclusivement d’un penser noir. Mais au fond, déjà, l’essai d’Anthony Mangeon apparaît incontournable en ce sens qu’il montre aussi que les penseurs africains contemporains, en utilisant les mêmes outils conceptuels que nous pour donner à entendre ce qui résiste à leur réduction dans nos catégories, ne font rien moins que de tenter de construire une rhétorique de l’altérité qui ne serait plus fondée sur la frauduleuse opposition cultivé / ignorant, mais ouvrant droit aux vraies différences, enfin.
La pensée noire et l’Occident – de la bibliothèque coloniale à Barack Obama, Anthony Mangeon, éd. Sulliver, coll. Essai, sept. 2010, 302 pages, 22 euros, ean : 978-2-35122-068-9.
Les Jacobins noirs, Toussaint Louverture et la révolution de Saint-Domingue, par P. I. R. James, traduit de l’anglais par Pierre Naville., 1949, Gallimard. Titre repris par les éditions Amsterdam, coll. Histoires atlantiques, octobre 2008, 401 pages, 18 euros, EAN : 9782354800321.
Une page de la version éthiopienne (guèze) du livre d'Enoch (British Museum MS. Orient. No. 485, Fol. 83b)