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La Dimension du sens que nous sommes

essais

Les Lois fondamentales de la stupidité humaine

11 Septembre 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

 

CIPOLLA.jpgL’Humanité est dans le pétrin. C’est peu de l’écrire. Rassurez-vous : elle l’a toujours été… C’est même une constante chez elle. Un caprice de la nature, dirait-on, son mystère même affirme Carlo Cipolla, qui n’a cessé d’en scruter les manifestations pour parvenir à cette heureuse conclusion qu’il s’agissait d’une constante anthropologique. Heureuse, parce que le fait social n’a rien à voir avec cela. Du haut en bas de l’échelle sociale, la stupidité rôde, touchant indistinctement tous les groupes sociaux, des élites aux plus défavorisés, avec toujours au sein de chaque groupe comme au sein de l’humanité elle-même, la même proportion de gens stupides. Descartes avait tort : ce n’est pas l’intelligence qui est la chose la mieux partagée au monde, c’est la stupidité. De là à en faire une sorte de discrimination génétique, il y a un pas, que franchit pourtant allégrement notre auteur : à ses yeux, c’est rien moins qu’un fait de nature… A tout prendre, on bichonnerait presque l’assertion pour ne pas avoir à désespérer de l’humanité : elle n’y peut rien, la Nature s’est jouée d’elle et ce, depuis ses commencements. Mathématiquement, la stupidité se répartit donc selon une proportion constante. Avec cependant, force est de l’admettre, un léger avantage pour les hommes. On ignore comment la nature est parvenue à un résultat aussi remarquable, mais c’est un fait : incontestablement, l’humanité est empêtrée dans sa propre stupidité. Les animaux, non. Peut-être parce qu’ils ont déjà beaucoup à faire les uns les autres avec leurs histoires de prédation. L’humanité, elle, s’est trouvée en son sein même une prédation sans pareille : sa propre stupidité. Et nul n’y échappe encore une fois, il est essentiel de l’observer. Prenez le fonctionnement des universités comme celui de nos grandes écoles par exemple : de l’administratif au savant, de l’étudiant de base à la bête à concours, la stupidité persiste et signe. Et à chaque niveau l’on trouve la même proportion de personnes stupides. Les Nobels ne font pas exception à la règle, pas davantage que Harvard ou Normal Sup’. Bon, cela dit, il faudrait tout de même savoir ce que l’on entend par là. La définition qu’en donne Carlo Cipolla est lumineuse : "est stupide celui qui entraîne une perte pour un autre individu ou pour un groupe d’autres individus, tout en n’en tirant lui-même aucun bénéfice et en s’infligeant éventuellement des pertes". Limpide ! Mais d’une limpidité qui nous plonge aussitôt dans des affres d’anxiété : confiez le moindre pouvoir à une personne stupide, immanquablement, c’est la société tout entière qui en pâtira… Et c’est bien ce que l’on peut observer jour après jour, puisqu’il y a la même proportion d’individus stupides dans les sphères du pouvoir que partout ailleurs dans la société ! On comprend pourquoi le monde va mal… Ce petit opuscule est un chef-d’œuvre de sophisme, qui mine de rien compose avec brio sur les prémisses de la pensée de l’économie politique, caricaturant jusqu’à l’excès les travers des discours du management. Cela dit, peut-être oublie-t-il le seul point qui puisse sauver à mes yeux la stupidité, qui ouvre à la plus profonde des métaphysiques, car seule la stupidité humaine est capable de nous donner une idée de l’infini…

  

 

Les Lois de la stupidité humaine, traduit de l’anglais par Laurent Bury, PUF, juin 2012, 7 euros, ean : 9782130607014.

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DE L’ART DU CRITIQUE…

7 Septembre 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

connolly-copie-1.jpgLa rentrée littéraire, c’est aussi beaucoup la rentrée de la critique littéraire… Alors qu’on me pardonne ces quelques remarques désinvoltes sur l’art du critique, au moment d’aborder cette rentrée qui va crouler autant sous le poids des ouvrages publiés, que de leurs commentaires. Des remarques en outre très peu argumentées, un temps du moins, n’ayant pas renoncé tout à fait à soustraire ma propre critique au fil du rasoir théorétique.

Quelques remarques pour rien en somme, ou presque, pour pas grand chose, indifférentes au métier, si métier il y a quand les uns et les autres ne font bien souvent qu’affirmer des points de vue plus ou moins pénétrants sur les œuvres visées, jouant plus qu’à leur tour de l’argument d’autorité.

Quelle type de connaissance, au fond, fonde le discours de la critique ? Le savoir qu’un tel propos convoque, au mieux et quand il tente réellement de s’aventurer au delà du simple bavardage littéraire, paraît plus proche de cette mathèsis dont la Tragédie était porteuse que de l’érudition latine. Une mathèsis qui se définirait en fait comme un savoir éthique et non théorétique, et dont la prétention serait de concerner le cœur même de la vie ordinaire en ce qu’il peut être éclairé par une œuvre littéraire. Mimésis, croit-on pouvoir traduire, ce qui n’est pas exact, mais si l’on y tient, disons qu’il faudrait évoquer un savoir qui opérerait précisément dans le champ de la praxis encore une fois, et non celui du théorique. Un savoir vécu, si l’expression pouvait signifier quelque chose en français. C’est cela, souvent, très confusément certes, que tous ceux qui font profession du commerce des livres proclament, éditeurs et critiques, journalistes et écrivains, quand ils parlent de leurs choix, ou de leurs nécessités. Une praxis, pas souvent thématisée et sur laquelle on n’aime guère prendre du recul (avec raison certainement, puisqu’il faudrait se tenir au plus près de sa vie), en justifiant cette clôture par l’affirmation vibrante que seule la praxis apporte une véritable connaissance des choses –et de soi.

C’est de cela au fond que tout critique devrait réellement tenter de s’approcher -non de sa notoriété-, pour construire en définitive une forme d'accès à l’œuvre qui n’épouserait pas totalement sa prétendue autotélie, argument centrale des théories spéculatives, mais avouerait au contraire son caractère résolument hétérotélique, le sien propre autant que celui de l’œuvre, cette hétérotélie qui est précisément l’espace ouvert dans le champ critique par la prolifération des blogs par exemple.

Une critique qui ne viserait donc pas à construire méthodiquement son telos, en connaissant le prix à payer (rater l’œuvre), et qui resterait modestement, rageusement, du côté de l’essai, occupée qu’elle serait à se maintenir coûte que coûte dans ce moment délicat d’une énonciation incertaine que rien ne garantit, sinon le souci qu’on lui porte.

Ce qui ne l’empêcherait évidemment pas de postuler de manière pas moins a priorique la possibilité de l’assentiment universel. Mais d’un assentiment différé si l’on veut, comme courant à corps perdu vers son hypothétique partage, celui, peut-être, de ce for intérieur qui brinquebale loin de l’illusion discursive. Ainsi, s’il y a dévoilement dans la critique, plutôt que dévoilement de l’œuvre par le critique, c’est que chacun y prend sa part –la fonction heuristique dévolue au critique est congédiée ici. C’est grave, redoutable, dangereux. Mais c’est aussi beaucoup le meilleur de notre époque que ce congé des autorités discursives. Encore qu’ils restent nombreux à tenir à leurs titres et décorations, nombreux à célébrer telle signature qui n’a plus rien à dire depuis des siècles, tel critique poussiéreux dont on sait toujours à l’avance ce qu’il pense de la chose qu’il a fait semblant de lire, en toute bonne foi, aveuglé qu’il était par lui-même, et que l’on n’a pourtant pas lue encore.

 

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Apprendre à lire – des sciences cognitives à la salle de classe…

4 Septembre 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

apprendre-a-lire.jpgAprès bien des batailles et des déconvenues, sait-on vraiment comment apprendre à lire ? Comment leur apprendre à lire ?

Savant, l’ouvrage publié sous la direction de Stanislas Dehaene se présente presque comme un guide pratique, modeste, d’une lecture déconcertante de facilité, mais qui rend compte tout de même de dix années de recherches en sciences cognitives. Rappelez-vous ce miracle du CP, l’enfant devant sa première lettre, son premier mot, sa première phrase. Mais rappelez-vous aussi les échecs cruels, l’immense effort et le prix qu’il a payé pour parvenir à déchiffrer ce qui n’est en rien naturel chez l’homme : lire. Comment avons-nous donc appris ? Le savez-vous encore ? Comment le cerveau reconnaît-il l’écriture ? Et se modifie au contact de cette reconnaissance ! Nous avons oublié tout cela, ou bien nous n’en savons rien. Entrer dans le monde de la lecture… Un monde codé, verrouillé. Graphème, phonème, est-ce la même chose d’apprendre à lire le français que n’importe quelle autre langue ? Alors pourquoi 95% des petits allemands apprennent à lire leur langue en quelques mois, quand les petits français trébuchent des années durant, faute, par exemple, d’une correspondance étendue entre les phonèmes et les graphèmes ?

Tant d’irrégularités dans le français. En avons-nous réellement conscience, quand à longueur de journée on ne cesse de gloser sur les difficultés d’apprentissage de la lecture en France, l’école ne proposant guère qu’un parcours d’apprentissage obligatoire alors qu’il en faudrait de multiples, adaptés aux situations pourtant fréquentes que le législateur n’a pas voulu recenser.

Imaginez : le petit français doit apprendre non seulement l’association entre les lettres et les sons, mais dans le même temps, mémoriser les exceptions. Le français note la sonorité des mots, mais aussi les indices de leurs racines, de leur sens, de leur forme grammaticale, impliquant sans cesse un va-et-vient de l‘écrit au son et au sens, quand dans d’autres langues, l’apprentissage peut s’opérer graduellement.

Lire ? Une activité tellement récente dans l’histoire de l’humanité qu’il n’existe pas de matériel génétique permettant d’y accéder immédiatement. Et c’est bien là le problème, quand le langage parlé, lui, siège sereinement dans l’hémisphère gauche de notre cerveau, du bébé comme de l’adulte, avec ses aires parfaitement localisées, ses circuits neuronaux clairement établis, qui permettent à l’enfant en bas âge de stabiliser les voyelles sans effort, d’intégrer les règles grammaticales du bien parler dès sa deuxième année, de manière presque insouciante… Rien de tout cela avec la lecture, qui le contraint à prendre conscience des structures du langage oral pour oser s’y aventurer…

Que dire en outre de cette modalité accessible par la vision, imposant des changements profonds dans les zones de l’hémisphère gauche du cortex visuel, dans cette aire de la forme visuelle où il faudra loger la reconnaissance des mots, là où les circuits neuronaux s’étaient spécialisés dans la reconnaissance des formes géométriques… Sommes-nous bien conscients de l’énormité de la tâche, l’enfant forcé de recycler une partie de ces neurones, de modifier son activité cérébrale, de raffiner la précision de sa vision, de recoder les sons du langage derrière l’aire auditive, pour développer au final une conscience phonémique sans laquelle il échouera dans son apprentissage…

Savons-nous au vrai tout ce qui peut préparer à la lecture, tous ces exercices, ces jeux oulipiens sur le langage parlé qui peu à peu permettent de modifier l’activité cérébrale et de la disposer en ordre de bataille pour gagner celle de la lecture ?

Construire l’attention sélective, apprendre à observer les détails des objets, des formes, des lettres, scruter les correspondances… Comment se guider dans cet apprentissage soi-même, éducateur, enseignant, parent, pour être attentif à ne pas brouiller cet apprentissage en adressant des informations vers les circuits cérébraux inappropriés ?

Chaque mot est une énigme pour le lecteur débutant, un puzzle qui lui commande un effort gigantesque. Aujourd’hui, si les grands circuits cérébraux de l’apprentissage de la lecture sont identifiés, leur mode opératoire commencent à peine d’être connus. Et ce qui se dessine, c’est la nécessité de multiplier les stratégies éducatives de cet apprentissage. L’intelligence des contributeurs de cet essai est alors non pas de tenter de définir une énième méthode unique de plus, mais de dresser une liste de principes éducatifs clairs, immédiatement applicables, facilitant l’apprentissage de la lecture du français -et du français seulement, singulière langue qui commande la singularité même de son apprentissage.

  

 

Apprendre à lire : Des sciences cognitives à la salle de classe, collectif sous la direction de Stanislas Dehaene, éditions Odile Jacob, octobre 2011, 155 pages, 9,90 euros, ean : 978-2738126801.

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Partir... My Son, ruines du royaume Cham (centre Vietnam).

13 Juillet 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

chamr1---copie.jpgUne centaine de kilomètres au sud-ouest de Da Nang.
Un peu moins par la Nationale 1, goudronnée sur une cinquantaine de kilomètres jusqu’à l’embranchement de My Son.
Le reste est empierré sur une dizaine de kilomètres, puis le voyage se poursuit sur terre battue, impraticable pendant la saison des pluies.

Mais à vrai dire, il est plus pénétrant d’y aller en partant de Da Nang en moto, par les pistes du nord : de Hoa Vang à Than My, puis Lang Ro, pour redescendre sur My Son en coupant par la montagne de Yang Brai.
La piste est somptueuse, jaune nuancée d’ocres rouges et de bruns aux tonalités soutenues. Elle coupe des villages de paille que peu d’occidentaux ont traversés.

Tous les dix kilomètres, un lac ou une rivière qu’il faut franchir sur un bac ou ce qui en tient lieu : des barques de paysans sur lesquelles il n’est pas commode d’installer son véhicule.
Des rivières larges comme l’embouchure du Rhône, la jungle enclavant l’impeccable géométrie des rizières. Et de loin en loin, d’immenses cimetières bouddhistes clairsemés de monuments multicolores.

rizieres---copie.jpgMy Son. La guérite du gardien et le panneau dérisoire de Mercedes Benz qui finance sans trop y croire la réfection des ruines. Une jeep, cinq kilomètres de jungle par des ravines défoncées. La solitude dès lors, le silence, absolu, d’un monde décampé.

Même lors du petit été –mars, avril-, la chaleur et le taux d’humidité sont tels que dès le troisième pas l’on suffoque. La rosée ne se lève jamais, recouverte en permanence d’une chape de nuages obturant la vallée comme un couvercle de plomb. Partout cette végétation épaisse, dense, impénétrable. Trois kilomètres à pied, un pont de liane et le décor sublime qui crève d’un coup les yeux. L’étonnement. Brutal. De trouver au cœur du Vietnam un lingam érigé en pleine nature, des statues de Ganesh et de quelques autres divinités hindoues.

deesse-cham---copie.jpgLes ruines du royaume Cham datent du VIIe siècle. Partout des cratères laissés par les bombes larguées des B52 -les ruines abritaient une base Vietcong. Les bombardiers américains ont tenté de raser la cuvette sans y parvenir. Mais ce n’est pas leur souvenir ou les traces qu’ils ont laissées qui retient le souffle : c’est cet étrange surgissement d’une masse de briques rouges envahies par le vert si intense de la végétation qui règne en virtuose sur ce monde (Henri Miller : "à la fin, l’herbe aura raison de tout").
Dans cette humidité pressante, la réfraction des couleurs est littéralement fantasmagorique ! C’est cela. Oui. Une fantasmagorie. Ce paysage. L’intensité de ses couleurs. La fantaisie d’une présence confuse, quasi spectrale. L’humain absent mais son humanité intriguant la nature au paysage plombé par cette mémoire étincelante, au paysage brusquement pénétré, révélé, ouvert à l'ouvert de l'homme pourtant disparu, au paysage soudain convoqué sous des espèces humaines.

Je vivai pourtant seul soudain, m’assurant malgré moi que tout être recommence le monde. Accueillant l’appel retentissant, achoppant là-bas contre la bute de jasmin, peut-être de ce secret mot d’ordre qui, selon Walter Benjamin, traverse l’univers.
Et malgré le ciel de plomb, ou plutôt l’absence de ciel -pas d’infini, plus d’infini quand surgissait autre chose dans cet Ici trop palpable-, traversant le regard à la nage, avec à l’autre bout du rivage une main tendue d’on ne sait quel abîme. Et puis, tenace, l’impossibilité de regarder ce dehors avec un grand regard d’animal (Rilke), éloignant de moi l’extrême lointain de cet univers dans lequel je ne parvenais pas à prendre pied.
chamr2---copie.jpgPourtant je crus un instant vivre dans son arrangement sublime, comme si l’accès m’avait été livré d’un coup et comme par soustraction, cette sorte de sérénité que dépose parfois en nous la vie "naturelle", cette douceur "nue" de la vie comme zoê (Aristote), cette vie que le monde classique a exclue de la Polis, surgie en moi par on ne sait quel détour et comme si cette vie nue avait pu m’atteindre enfin pour m’inviter à glisser vers "l’obscurité où meurent les métaphores" (Claudio Margis). Mais l’instant ne tint pas. Je fis quelques images pour me délivrer da la vérité d’avoir été là.
 

 

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Vacances, l'événement des loisirs...

4 Juillet 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

Du temps libre aux loisirs, de quelles valeurs ces espaces nouveaux ont-ils été l’enjeu ? Alain Corbin, avec le brio qu’on lui connaît, a réuni autour de lui des contributions passionnantes pour tenter de répondre à ces questions. Du désir d’aventure au divertissement de masse, c’est au fond tout un changement de civilisation que son étude embrasse. Dès 1850, Barnum invente le divertissement de masse, tandis que d’autres plantent déjà le décor du sport spectacle. Très vite, l’on redessine parcs et forêts pour répondre à ce besoin nouveau d’agrément qui se fait jour, ainsi du Bois de Boulogne en 1850. Une année passe et cette révolution se transporte à Londres, où s’ouvre le premier music-hall. Comment la Révolution industrielle a-t-elle réussi à imposer cette nouvelle distribution des temps sociaux ?
Orientée vers l’analyse historique, l’étude de Corbin ne se prive pas d’interroger notre rapport actuel à ce temps libre pour en appréhender les enjeux contemporains. Deux conceptions du loisir s’y affrontent : l’américaine et l’européenne. D’un côté, l’institution du loisir comme jeu, de l’autre sa moralisation. C’est qu’en France par exemple, la question du temps libre est longtemps restée associée aux luttes ouvrières. Reste aujourd’hui une troisième voie : celle de l’invention d’un style de vie propre à chaque individu, poussant à des formes inédites de construction de soi, où l’on comprend bien alors l’importance stratégique du temps libre.


L'avènement des loisirs, 1850-1960, de Alain Corbin et Julia Csergo, éd. Aubier Montaigne, nov. 98, 471 pages, ISBN-10: 2700722477, ISBN-13: 978-2700722475

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L’ECOLE EST FINIE…

2 Juillet 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

cela-meridien.jpgL’avenir de l’enseignement des Lettres paraît sombre, dans l’école française. Epuisée par une didactique savante, reléguée dans la grammaire des techniciens, la pédagogie du français a fini par dévaluer tout ce sur quoi reposait le travail des enseignants : l’étude patiente, attentive, respectueuse des œuvres du patrimoine culturel et intellectuel de l’humanité, l’amour passionné de la lecture. Tandis que dans le même temps, une conception intempestive de la modernité jetait aux oubliettes les vertus du silence, de la patience, muant la lectio en verbiages indigestes. L’excellence scolaire, depuis, ne se mesure qu’à l’aulne de la réussite dans les études scientifiques, la filière littéraire, malgré sa récente revalorisation, n’a entrevu de salut que dans l’horizon de l’exception scolaire, tournée vers un enseignement ouvert aux seules élites, comme pour nous remplir encore de l’illusion d’une culture des humanités assurément probante, le vieux monde en somme, avec son charme discret, sinon désuet. Faut-il s’enfermer pour autant dans la déploration ? Ou chercher malgré tout à défendre ce qu’il existait d’irréductible dans l’enseignement des Lettres ? Et chercher de nouveau à en faire une culture, plutôt qu’une doctrine ? A bien des égards, un poème de Paul Celan (Le Méridien) nous y invite, dans lequel il évoque le lieu où tout poème prend forme : dans "la recherche de l’autre, ne s’adressant qu’à lui". Là où l’attention à la chose écrite se transfigure dans l’expression poétique en "un dialogue éperdu" qu’il n’est pas simple ensuite de congédier. C’est cette attention qui fondait la relation de l’enseignant à sa discipline et aux élèves qu’il enseignait, cherchant les "chemins difficiles et secrets" où créer les conditions "par lesquelles une parole de vérité", celle des élèves, pouvait avoir lieu. Un geste poétique en somme, sinon une geste pédagogique telle qu’on n’en connaît plus, où "créer le ‘tu’, le vis-à-vis, le destinataire", où "faire entendre que quelque chose (lui) est destiné", plutôt que d’affronter nos élèves à des techniques littéraires soigneusement rangées dans les tiroirs des époques stériles.

 

Le Méridien, de Paul Celan, traduit de l’allemand par André du Bouchet, préface d’Emmanuel Lévinas, illustrations Jean Capdeville, éd. Fata Morgana, avril 2008, 43 pages, 10 euros, ISBN-13: 978-2851947116.

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HERAKLES, moins hercule qu'humain...

20 Juin 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

 

 

l'enlèvement d'hylasHercule. Appelons-le comme ça, dans cette langue qui ne renvoie plus guère qu’à ses douze travaux. Douze. Dans l’ordre, etc. … La Pythie veillant, scrupuleuse, et d’autres, qu’il les accomplisse, les hommes qui l’appelle Hercule, justement, battant des deux mains : trop fort Hercule, vraiment trop fort. Le Lion de Némée étranglé pour en faire une fourrure, et la veille du douzième travail, Eurysthée dans l’ennui, ne sachant que lui donner à faire, tandis qu’Héra le poursuit de sa haine. Héra, la femme du Tonnant, la jalouse. Héraklès, sale bâtard. Qu’il ramène donc Cerbère ! Et le bougre de s’exécuter…

Hercule… Il vaudrait mieux l’appeler Héraklès finalement, pour le voir sous les traits d’un Falstaff plutôt que ceux d’un héros besogneux recyclé dans notre mythologie désuète. Le voir en bouffon d’une tragédie shakespearienne, plutôt que sous nos fards habituels. Histrion, baladin, paillard goûtant autant aux joies du ménage qu’aux coucheries d’opportunités, amoureux du bel Hylas, son éromène. Hylas pour les beaux yeux duquel il suivit Jason et embarqua sur la nef Argo. Hylas dont il pleure la disparition et dont il ne sait comment le retrouver, confiant à l’ivresse son tourment. Héraklès fou de douleur, de rage, fou, tout simplement, depuis la mort d’Hylas. Habillé en Auguste depuis, lèvres peintes, maudissant ses parents, Zeus et Alcmène, la petite fille de Persée. Quelle famille, avouez, son propre cousin Eurysthée lui infligeant ces douze travaux assommants. Héraklès bonhomme, les remplissant comme un devoir, tout à sa besogne pour oublier sa douleur, combler ce vide qu’Hylas a ouvert. Héraklès bateleur, saltimbanque, pitre ambulant sombrant sans retenue dans son penchant pour la bonne chair, le bon vin, les plaisirs de la terre. Sacré bon vivant que cet Héraklès, retrouvant le Tragique au faîte de sa carrière quand précipité dans la fureur par la jalousie de Déjouire, sa dernière femme, il tuera femme et enfants. Héraklès, mortel à la tunique mortelle, empoisonnée du sang du centaure Nesus.

Regardez-le dans ce théâtre grec (le Théâtron, qui est littéralement le lieu où l’on regarde). Regardez-le en le dépouillant de ses exploits, ivre de rancœur contre son père qui l’a abandonné (mon dieu, mon dieu, pourquoi, etc.). Fou de rage contre les dieux qui ont fait de lui leur hochet. Il va mourir de la main d’un mort et sait désormais ce qui compte vraiment : non ce qui est vrai, mais ce que l’on croit. Le réel n’est pas ailleurs. La réalité, sans doute, mais elle n'importe pas. Regardez-le, vivant audacieux, dont la folie plaît à Hadès lui-même, soumettant au corps à corps le chien des enfers. Entendez-le hurler et méfiez-vous d’Héra la folle, la jalouse, mortellement jalouse, qui ne peut renoncer à sa jalousie et ne cesse de le poursuivre de son délire. Félonie, jalousie, mépris, course poursuite et contre le temps. Entendez : cela finit en plaintes et dans la passion qui emporte nos vies. La mort d’Héraklès signe le triomphe de la duperie, de l’imposture, de l’hypocrisie, de la jalousie, de la lâcheté, de la duplicité, de la cruauté des puissants, de la rapacité des princes. Héraklès meurt dans les bras de son fils. Personne n’en a fait une piéta, c’est dommage. Car lui avait choisi le camp des hommes. Et s’il périt atrocement, c’est parce qu’il a choisi ce camp. Héraklès s’allonge sur le bûcher et demande à son père, Zeus, de le frapper de ses foudres pour le délivrer enfin de son calvaire. Et ce faisant, il fait de Zeus un dieu impotent, qui ne sait intervenir que lorsqu’il n’est plus temps.

Héraklès, littéralement : la Gloire d’Héra ! Vous parlez d’une gloire ! Une histoire extrêmement pessimiste. Notre histoire. Celle de la condition humaine. Celle de l’auto-révélation pathétique de la vie dans la chair des hommes. Héraklès ? Un Sisyphe, mais en plus radical, en plus excessif, en plus fou dans l’acharnement qu’il met à vivre. Lisez-le dans Euripide, qui ne cesse de mettre en avant sa folie, jusque dans son combat contre la Mort. Saltimbanque ivre livré au risque avec générosité, dans un acte totalement gratuit, s’offrant à lui-même la pure liberté d’agir. Héraklès, cet homme du vrai, attaché à son réel que ne recouvre qu’une piètre réalité, mourant une fois de trop dans notre réception de sa légende.

 

image : l'enlèvement d'Hylas.

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De Cavaillès à Desanti, philosopher sur les mathématiques…

15 Juin 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

idealites_mathematiques.jpgQuestion de vocabulaire… Et du système langagier à l’intérieur duquel ce vocabulaire fonde sa possibilité de sens. Jean-Toussaint Desanti découvrit tardivement les mathématiques, longtemps rebuté qu’il fut par des énoncés et des apprentissages délivrés par des maîtres inféconds, qui se protégeaient derrière les énoncés mathématiques pour mieux en imposer les règles… Certes, les règles ont leur dignité. Mais les mathématiques font un usage curieux de la langue. Récepteur rebelle, le jeune Desanti ne pouvait que s’interroger un jour sur cet usage. En quoi zéro est-il un nombre ? Jusqu’au jour où il tomba sur un vieux bouquin de maths du siècle précédent. Un manuel d’analyse d’algèbre, précise-t-il. Et de s’interroger, jeune normalien, sur cette étrange manière de parler de choses qui n’existent pas. De quoi est-il question dans les énoncés mathématiques ? Ou plus philosophiquement : quelle fonction dans le savoir occupent les mathématiques ? Desanti s’interrogea tout d’abord sur les relations que les énoncés entretenaient avec les propositions, et l’exigence de déploiement historique des contenus que ces énoncés transmettaient. Une singulière relation au temps en fait, la vérité mathématique se soustrayant en permanence à ses prétentions. On dit qu’un théorème est vrai. Formulé dans le temps, il ne l’est qu’à condition de passer infiniment ce temps, l’échelle dans laquelle pourtant s’inscrit sa découverte. Le raisonnement est simpliste, mais c’est en s’efforçant toujours à d’aussi simplistes réflexions que Desanti est devenu un grand philosophe. Et c’est par la médiation d’une réflexion sur le temps et l’Histoire qu’il revint aux mathématiques. Et par la découverte de Cavaillès. Philosophe plus que mathématicien, philosophe des mathématiques, creusant l’idée selon laquelle l’opération mathématique se situe dans une paradigmatique. Qu’est-ce que c’est, à vrai dire, qu’une addition ? Comment en rendre compte dans un langage qui ne soit pas celui des mathématiques ? Comment en parler ? Cavaillès avait vu juste : il fallait parler des propriétés de l’opération elle-même, puis, pas-à-pas, décrire l’enchaînement des opérations qu’il fallait produire pour réussir une opération pareille. L’addition s’offrit d’un coup à Desanti sous les espèces d’un objet dont on pouvait définir les lois, et les écrire. Le jeune normalien décida de fréquenter l’œuvre de Cavaillès plutôt que celles des anglo-saxons, car le premier n’était pas un logicien, à la différence des seconds. C’est-à-dire qu’il refusait le point de vue formaliste des seconds, tout comme la tyrannie de la logique dans le champ de la compréhension des mathématiques. Cavaillès avait réfléchi sur le couple opération-objet et l’enchaînement de gestes créatifs qu’il supposait. Il fallait maintenant trouver un vocabulaire plus adéquat pour traduire cette compréhension dans un langage non mathématique. Et commencer par définir les objets des mathématiques. Leurs idéalités. Des objets qui résistaient mais ne cessaient de s’effondrer si l’opération tardait. Des objets qui mettaient constamment en relation l’implicite et l’explicite, mais ne pouvaient tenir sans activité de visée. cavailles.jpgCar un ensemble, nous dit Desanti, est un abîme s’il ne s’inscrit pas dans une opération qui le fait exister. Il lui fallait donc trouver ce langage et ce vocabulaire qui allait pouvoir faire parler les objets mathématiques. C’est dans Husserl que Desanti alla puiser ce vocabulaire. Dans la phénoménologie, non pour écrire une phénoménologie des mathématiques, mais pour inventer une langue capable de décrire la pratique mathématique. Une langue capable de décrire ce phénomène d’un objet qui englobe toutes les activités qui le font vivre, tout l’horizon à l’intérieur duquel il peut se tenir, bien qu’il ne soit jamais déployé, un infini à l’image peut-être de ce monde fini en déploiement qui est le nôtre. Une langue capable de décrire un monde qui ne peut exister que parce qu’une clôture le contient, mais qui demeure un système toujours nécessairement ouvert, infini dans sa clôture. Un objet capable donc d’évacuer le sujet qui l’exprime (dans son sens le plus trivial), mais dont on sait qu’il ne cesse de hanter les consciences créatrices qui l’expriment et sans lesquelles il ne tiendrait pas une seconde. Comment la conscience peut-elle s'organiser au sein d'un tel système ? Desanti retrouvait Bergson et le problème de la conscience créatrice. Achevant de boucler ses années de construction, devenant alors à son tour philosophe.

 

Jean-Toussaint Desanti, L'anthologie sonore (enregistrements 1969 - 2000), Frémeaux & associés, 3 Cd-roms, réf. : 3561302523927.
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Une relecture libérale de Nietzsche...

12 Juin 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

ferry-nietzsche.jpgVoici un titre qui n’a guère de sens (je parle du mien, non celui du coffret…). A priori, la seule lecture que l’on puisse faire de Nietzsche ne peut être que philosophique. Voire… Nietzsche lui-même n’ayant guère accordé de crédit à la philosophie, coupable de sacrifier au nihilisme des formes transcendantales et autres raisons impériales d’une Vérité saisie dans l’existence humaine comme un touchant horizon de l’esprit, autant que du devenir humain… Si peu de crédit à vrai dire, qu’il lui substitua les nécessités de la généalogie comme seule forme acceptable du discours, d’un discours qui aurait tôt fait de couper court à toute prétention théorique de la pensée.

Sur cet amas de cendres qu’était à ses yeux la philosophie, tout juste pouvait-on sauver la forme du commentaire comme seule acceptable de la disputatio. Commentaire aveugle par principe sur ses propres fondements, même à ne cesser de les creuser, aveugle par frustration puisque ne pouvant prétendre à aucun de ces horizons visionnaires du vrai que l’on agite d’ordinaire dans le champ de la raison.

C’est déjà le mérite de l’exercice auquel se livre Luc Ferry que de nous instruire de ce statut de l’effort philosophique dans la pensée de Nietzsche, coupé de toute ontologie, sabordant jusqu’à son socle de connaissance, pour le détourner de toute recherche abusive de la Vérité et ne s’occuper que de généalogie : un art, plutôt qu’une science.

Art de l’interprétation, sans l’espoir de voir cette interprétation attraper la moindre vérité, sans même l’espoir de voir une interprétation l’emporter sur une autre, toute interprétation pouvant être soupçonnée de n’être que le produit d’une histoire, sinon de l’Histoire dans ce qu’elle a de plus dérisoire, quand elle tente de s’écrire au jour le jour. Aucune interprétation ne pouvant se clore sur un jugement de vérité, à tout prendre, l’interprétation libérale des convictions de Nietzsche ne demeure pas moins critiquable que les interprétations gauchistes de notre passé récent…

Mais une relecture qui nous intéresse ici pour ce qu’elle pointe : les malentendus déployés autour de Nietzsche dans les années soixante, soixante-dix. Malentendus ouvragés par des élites balbutiantes qui prétendaient tirer Nietzsche de leur côté et construire, à partir de ses maximes, un cordial capable de dynamiter les sédatifs accumulées dans le périmètre d’un éphéméride qui tournait cours (celui de l’après-guerre).

Le cœur de ce malentendu, au fond, se serait manifesté dans l’extraordinaire ambivalence des engagements, tant artistiques que politiques, de la génération 68. Une génération qui brandit Nietzsche comme un étendard commode, sans se rendre compte qu’il était, intellectuellement, existentiellement, politiquement, à mille lieux d’elle… Qu’on examine en effet ses positons, sa morale hautaine, son mépris de la pitié, de la miséricorde, de la fraternité, de l’égalité, sa détestation de la démocratie, son horreur de l’anarchisme… Il y a de quoi, en effet, se demander comment nos soixantehuitards ont bien pu l’agréger à leur soif d’émancipation…

C’était bien peu comprendre Nietzsche, aux yeux de Luc Ferry. Car la conception qu’il se faisait du sens de la vie n’accordait aucun place aux revendications d’une vie socialement ou politiquement meilleure. Vie bonne, vie mauvaise, cela n’avait aucun sens pour lui : n’était bon que ce qui, presque dans le sens où Spinoza l’entendait, confortait en chacun sa puissance d’être, la volonté de puissance développée par Nietzsche s’énonçant comme volonté de volonté, à charge pour tout un chacun de trouver ce qui lui irait, littéralement, le mieux. Une volonté en outre conditionnée par la nécessité de combiner les forces qu’ils nommaient réactives aux forces actives : conciliant, pour le dire vite, celles qui poussent à la recherche de la Vérité et sa rationalité si contraignante, si "roturière" dans le vocabulaire de Nietzsche, aux forces actives dont le meilleur principe est celui déroulé par l’art, nécessairement aristocratique, porté non par le plus grand nombre mais quelques rares élus, et qui seul a le pouvoir de poser des valeurs que rien ne justifient et dont il n’a pas à se justifier. Ce qui signifiait aux yeux de Nietzsche que l’homme souverain ne pouvait être celui qui rejetait l’une ou l’autre de ces forces.

Nietzsche.jpgRien n’est vrai que le Beau donc, mais un Beau que l’on aurait soumis à la claire rationalité de l’esprit. Et Nietzsche de préférer l’art classique à celui des romantiques, Corneille plutôt que Hugo, l’embellissement plutôt que le Beau au sens où un Baudelaire voulait le poser. L’embellissement comme mise en harmonie de tous les équilibres, soumettant les passions à l’intellect, nécessairement clair et raffiné...

Quant à la vie, elle ne valait d’être vécue aux yeux d’un Nietzsche que dans l’intensité de ces moments dont on ne peut que souhaiter l’éternel retour, où l’être ne cherche plus à transformer le monde mais à coïncider avec lui dans l’un de ces moments de grand style dont nous savons bien, allez, de quoi ils sont faits !

On le voit : rien n’était plus éloigné de Nietzsche que l’esprit de la Révolution.

La génération 68 se serait donc fourvoyée à faire de Nietzsche son héraut. Pas si sûr, on l’observe aujourd’hui, ses thuriféraires ayant tous fini par accéder au pouvoir pour reconstruire leurs bastilles, solidement gardées par des gardiens d’un temple qui nous ont laissés sans voix devant l’Histoire… Mais peut-être a-t-il raison en ce sens que l’instrumentalisation de Nietzsche aura été la forme hypocrite, ou malencontreuse, de la conservation d’un pouvoir qui n’osait dire son nom…

Reste, sur le plan de la méthode, la déconstruction généalogique à laquelle Nietzsche invite. Une méthode plus révolutionnaire que Luc Ferry ne le pense, et dans sons sens le plus trivial même, capable de déboulonner les usages de la pensée et de l’ouvrir à ses assignations politiques, toute pensée ne pouvant que s’offrir comme telle, non pas tant au sens du tout politique galvaudé des années 68 justement, que de celui de l’inscription de toute pensée dans la cité, dans le dialogue, dans le partage des uns aux autres.

Réassigner au fond la pensée de Nietzsche dans le corpus philosophique, comme le fait Luc Ferry, c’est oublier qu’une génération de penseurs, en la déplaçant vers le champ du littéraire, n’ont cessé d’y produire des effets proprement révolutionnaires, sociaux, politiques. Mais certes, l’intérêt de la lecture libérale de Luc ferry est peut-être aussi de nous contraindre à nous interroger sur le sens de nos engagements. L’art d’aujourd’hui est peut-être l’expression la plus forte des ambivalences que pointe Luc Ferry, élitiste quand il se veut égalitariste, conformiste quand il se prétend agitateur, décoratif quand il se veut créateur…

  

 

NIETZSCHE : UN COURS PARTICULIER DE LUC FERRY, coll. L'OEUVRE PHILOSOPHIQUE EXPLIQUEE, direction artistique : PATRICK FREMEAUX & CLAUDE COLOMBINI Label : FREMEAUX & ASSOCIES Nombre de CD : 3, Réf. : FA5233.

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Comment devient-on philosophe ?

11 Juin 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

desanti-copie-1.jpgLa question fut posée à Jean-Toussaint Desanti en 1986, au cours de l’émission proposée par Jean-Luc Guichet à France Culture, dans le cadre de l’émission Les Chemins de la connaissance.
Elle revenait à ses yeux à poser tout d’abord moins la question du savoir que celle du désir : que désirer savoir ? Voilà la question. Et quant au philosophe, lui qui désire tant savoir, voudrait plutôt saisir une vue satisfaisante et fondée sur les choses, tout en acceptant de ne jamais vraiment y parvenir. De ce point de vue, n’importe qui peut aussi bien philosopher, dès lors qu’il accepte d’affronter certaine inquiétude de l’être, dont celle d’être face aux autres, face à soi, au monde. Pour autant, l’on n’est pas philosophe d’avoir su aller au devant d’une inquiétude qui devrait à ses yeux être universellement partagée. Devenir philosophe suppose autre chose encore : une accointance avec le chemin que la philosophie a patiemment mûri tout au long des siècles. Une accointance que l’on ne peut gagner que d’avoir su rencontrer tout d’abord de l’écrit, de la parole, des êtres, des visages. Car avant même d’entrer dans le chemin de la philosophie, il faut avoir su faire ces rencontres décisives. Ensuite seulement l’on essaiera de rencontrer ces textes, ces paroles, ces êtres, ces visages, qui se montrent pour philosophiques. Les rencontrer, c’est-à-dire entendre ce que la philosophie a à nous dire. Dans une relation personnelle, intime. Il faut en effet qu’elle puisse s’adresser à nous, confie Desanti. Elle peut bien sûr s’adresser de mille façon à soi, mais il faut qu'elle s’adresse, qu’il y ait une adresse. Alors, lorsque l’on est sensible à cette adresse, on peut enfin s’engager sur son chemin. Certes, on peut ensuite en rester au stade culturel. Aimer lire les philosophes, aimer leur fréquentation, sans l’être soi-même. Ou bien la professer. On ne devient philosophe qu’au moment où l’on éprouve l’exigence irrépressible de refaire ce qui a été fait déjà, de creuser un sillon déjà défriché.
desanti-flambeur.jpgOn a son philosophe en quelque sorte, portier d’une aventure unique, qui tout à coup vous bouscule. Un texte suffit, qui étonne et inquiète. Curieux comme Desanti met en avant l’inquiétude dans cette histoire. Et le langage. Comment cela peut-il se dire ? Comment cela s’est-il énoncé ? Comment cela pourrait-il s’énoncer autrement et ce faisant, quelles portes s’ouvriraient alors, quel nouveau chemin de pensée ?
La formation, elle, est institutionnalisée. Il n’en a pas toujours été ainsi : les philosophes de la Grèce antique ont parcouru un autre chemin. Pourtant le leur aussi était balisé par des écrits, des discours qui concernaient déjà les modes d’être des hommes dans leurs lieux : ceux de la mythologie. Un corpus au sein duquel il ont logé leurs pas. C’est cela la philosophie à ses yeux au fond : un mode d’installation dans le savoir. Ensuite il s’agira de produire de la philosophie. Car la philosophie se produit, s’exhibe, se montre, se risque dans une autre forme qui l’identifie clairement : le philosophe doit être dans sa parole, qui devient quelque chose de plus collectif, de plus dialogique au fil du temps. L’identité culturelle du philosophe se constitue dans l’échange, dans le heurt à l’autre. Il doit donc accueillir ces réponses autres, sous peine de disparaître. La philosophie est toujours affaire d’altérité.
Son chemin à lui, Desanti le révèle sans façon : Bergson éveilla son désir de se mettre en posture de comprendre la façon dont il avait conscience. Une invitation à se réapproprier sa conscience. En se posant la question de l’accès à la vie intérieure : de quoi dépend cet accès ? Comment sommes-nous installés dans le flux de la vie ? La rencontre avec Merleau-ponty acheva d’en faire un philosophe. De Merleau-Ponty, il apprit l’exigence de ne jamais dire une chose dont on ne puisse comprendre pourquoi elle est là et comment elle s’adresse à nous. Vinrent ensuite les mathématiques. Une histoire que d’autres avaient commencée, qu’il reformula d’abord en partant d’un questionnement simple, essentiel : pourquoi les hommes ont-ils eu besoin d’utiliser ce détour par la mesure, par la démonstration ?
 
 
Jean-Toussaint Desanti, L'anthologie sonore (enregistrements 1969 - 2000), Frémeaux & associés, 3 Cd-roms, réf. : 3561302523927.
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