essais
Le sens des âges, Pierre-Henri Tavoillot
Qu’on se rappelle Œdipe, l’homme qui avait brouillé les âges, qui les avait mélangés… Figure de l’épouvante, celle d’une époque, la nôtre, engluée elle-même dans le brouillage des âges.
Pourquoi vieillir ? Quand aujourd’hui partout on nous affirme qu’il est possible, sinon souhaitable, de rester jeune…Faire ou ne pas faire son âge… L’impératif contemporain nous enjoint de faire jeune, à défaut de le rester. Curieuse existence que celle de parents qui ne souhaitent rien tant que leurs enfants soient en avance sur leur âge, quand dans le même temps ils égrènent le leur à reculons. Curieux âges de la vie professionnelle aussi, décortique Pierre-Henri Tavoillot, où Junior c’est trop tôt et Sénior trop tard… Qui plus est quand une récente étude révèle qu’on est Junior jusqu’à 30 ans, mais qu’on bascule dans le monde des Séniors dès 35 ans…
Nos vies s’allongent, mais se raccourcissent horriblement.
L’âge d’homme, c’est quoi ? Non sans malice, Pierre-Henri Tavoillot observe que dans les sociétés coutumières, l’adolescence durait trois jours. On était enfant et puis le lendemain on se réveillait homme. Quand dans nos sociétés, l’adolescence commence à douze ans et s’achève à trente… Qu’est-ce qu’être soi-même, dans ces conditions ? En attente longtemps, et puis à regretter déjà.
Stop aging, start living, relève-t-il de l'une de ces publicités dont la société américaine a le secret. Stop living… Car vivre quoi dans les conditions qu’elle étale ? L’idéal de rassembler en un seul tous les âges de la vie ? Garder la fraîcheur de l’enfance, la révolte de l’adolescence, l’autonomie de l’âge adulte et la sagesse de la vieillesse ? Ne vivons-nous pas plutôt, ainsi qu’il l’affirme, une époque de lutte des âges terrible, dont nous ressortirons tous bientôt vaincus ?
Dans cette conférences très ajustée, Pierre-Henri Tavoilot s’est mis en tête d’étudier la crise contemporaine des âges. Une crise qui, selon lui, est au fond celle d’un seul âge de la vie qui concentre tout le poids des contradictions sociales : celui de l’âge adulte. L’âge d’homme... D’où vient que nous ne sachions plus comment l’assumer ? D’avoir voulu si longtemps l’incarner seul, ayant retranché une moitié de l’humanité (les femmes), de son horizon ?
Avec justesse, Pierre-Henri Tavoilot observe la reconfiguration des âges de la vie dans nos sociétés contemporaines. Avant, les choses étaient simples : il y avait l’enfance, l’âge adulte qui dirigeait le monde, et la vieillesse. Mais aujourd’hui, on a rajouté l’adolescence interminable, et rabougri l’âge adulte à sa portion congrue. Un âge qui rétrécit jour après jour comme une peau de chagrin face à l’élargissement phénoménal de la jeunesse, tout comme celui de la vieillesse. Rogné aux deux extrémités, déstabilisé, avec une vie de couple de plus en plus compliquée, une activité au travail de plus en plus restreinte. Un âge où personne n’a plus le temps de vivre pour soi, devenu celui des crises à répétition. Il serait même l’épicentre de la crise de l’homme contemporain, dans une société structurée par l’avenir, qui appartient à la jeunesse…
Les âges de la vie se sont ainsi reconfigurés sans que l’on sache désormais comment conduire sa vie, de la vie au berceau. Les réponses du passé ne valent plus : il fallait jadis de la sagesse pour que la vie prenne du poids, mais il n’y a plus de sagesse nulle part. L’adulte est un salaud. La phrase sent son Sartre, qui haïssait le monde des adultes, cet âge bourgeois…
Reste la question de l’identité narrative, si âprement vécue désormais. Qu’est-ce que raconter sa vie ? Cela a-t-il encore un sens ? Autre que le vide dans lequel le récit de soi tombe le plus souvent, s'il n'est porté par la peoplelisation des curées autofictives…
Peut-on alors reconfigurer les âges de la vie ? Pierre-Henri Tavoillot en fait le pari, qui donne des conseils à l’usage de tous : plutôt que de sombrer dans le culte de l’enfant, protégeons l’enfance : aidons-les à grandir. Et quant à l’âge d’homme, peut-être suffirait-il de ne pas oublier que la responsabilité, au fond, n’est pas le terme de la diligence humaine…
LE SENS DES ÂGES - UNE NOUVELLE PHILOSOPHIE DES ÂGES DE LA VIE, Pierre-Henri Tavoillot, FREMEAUX & ASSOCIES, 3 CD-rom, Direction artistique : CLAUDE COLOMBINI FREMEAUX, août 2012, (27 août 2012), 24,10 euros, asin : B008KA6N7G.
L’état du monde 2013 : la cassure
L
es éditions La Découverte publie, comme chaque année, son monumental état du monde. C’est toute l’actualité économique, politique, sociale, géopolitique qui est passée au crible cette fois encore, en minutieux dossiers accumulant les points de vue pour nous dresser le bilan non pas d’une année, mais d’une décennie au final, dont nous commençons seulement à comprendre les tenants. Quant aux aboutissants… Il semble bien qu’ils nous réservent encore quelques désagréables surprises dont les élites qui nous dirigent ont malheureusement le secret.
L’intérêt de cette édition réside cependant surtout dans l’effort de synthèse que Bertrand Badie a tenté. Nous naviguions à vue, ballottés au gré des crises et des révolutions, sans parvenir non seulement à nous imaginer un avenir, mais à en penser les origines. C’est chose faite : il y a une rupture. Oui. Une cassure : plus qu’un déchirement, nous vivons une vraie révolution réactionnaire, préparée de longue date et que personne n‘attendait, si ce n’est quelques décideurs privés qui avait jadis parié sur cette cassure et dont Badie ne parle pas. On songe ici au fameux rapport Shell 2000, publié quelques jours sur le net avant le tournant du siècle et qui avait fait un tel scandale que Shell l’avait aussitôt supprimé, en prenant soin d’en effacer toutes les traces informatiques. Un rapport qui annonçait cette cassure entre les élites interconnectées et les peuples, à genoux, tentés, selon ce rapport, par des solutions extrêmes de révolte. Il fallait donc s’organiser, entraîner des troupes inusitées, aux armements nouveaux, construire les digues intellectuelles qui allaient endiguer ces contestations inédites (Shell comptait alors beaucoup sur les médias et les journalistes pour y parvenir, cet ex contre-pouvoir…).
Nous y sommes. Pour les uns le capitalisme semble avoir rompu avec lui-même. C’est lui prêter beaucoup de candeur… La violence que nous subissons est bien dans sa nature, non ? A cette différence qu’aujourd’hui on le qualifie de nouveau de "sauvage"… C’est-à-dire sans frein. Là réside le nouveau des autres.
Car les prémices, ont les connaît. Les signes avant-coureur, la gentrification du cœur des villes, la montée en puissance du pouvoir de la Finance, la paupérisation galopante de masses toujours plus importantes. L’Allemagne elle-même est touchée, dont on nous rebat les oreilles avec son si beau faible taux de chômage, en oubliant de révéler la précarité qui s’est installée dans le pays.
Des signes dont Badie tente d’expliciter le terreau. Un processus de dépossession inauguré il y a une bonne cinquantaine d’année, quand les démocraties occidentales par exemple se mirent en tête d’imposer leur modèle démocratique dans le reste du monde, au mépris des expériences qui s’y faisaient jour. Quand la mondialisation jetait à bas les nations, et quand tomba le mur de Berlin et avec lui le débat des idées, qui allait connaître une régression sans pareille !
Désormais le libéralisme avait les coudées franches, rompant au passage avec lui-même pour accoucher du néo-libéralisme sordide qui nous écrase sous le joug de l’économie conçue comme seul modèle de pensée valide.
L’impératif économique a ainsi fini par faire triompher sa rationalité, anti-politique, anti-sociale, un absolutisme intellectuel débile, qui déboucha très vite sur la confiscation du pouvoir de toutes les souverainetés nationales et à l’intérieur de chacune d’entre elles, sur l’abolition du Peuple souverain . L’économisme… qui allait abolir l’idée même d’une histoire des nations et introduire la cuistrerie du management politique en guise de démocratie.
Ce qui articulait le social au politique, analyse très justement Badie, a été détruit. Exit la démocratie, en occident. Et face à cette montée des périls creusée par l’absence de toute pensée, on ne pouvait que prendre acte d’un inquiétant immobilisme politique, pour ne pas dire, comme Badie, de la montée en puissance d’un féroce conservatisme méthodique qui frappa soudain l’échiquier du pouvoir politique. La Gauche socialiste se rallia aux thèses libérales. Accréditant bientôt, sous couvert de la construction européenne par exemple, le décalage total qui s’est installé depuis entre la délibération nationale et les lieux de la décision politique. Qu’on se rappelle le référendum français bafoué par la représentation politique nationale. On assista alors à un déplacement des lieux du pouvoir, à travers la consolidation sans précédent des réseaux gouvernementaux, pour découvrir, impuissants, cette conjuration des logiques de connivences.
La cassure est bien là, nous dit Badie : entre le social et le politique.
Mais face à cette cassure, une nouvelle critique politique se fait jour. L’exaspération des démocraties occidentales en est le signe. Exaspération face, d’abord, aux institutions et leur représentation politique. Vous avez bien lu : des représentations politiques liges d’institutions hors de tout contrôle populaire. Des institutions forgées par un personnel politique stipendié, qui protège en retour ces institutions si commodes pour son pouvoir.
Cassure donc, avec d’un côté l’exaspération sociale et de l’autre, la surdité politique.
Et bien évidemment, cette nouvelle critique politique qui se fait jour campe aussi sur des mécanismes bien rôdés. Contre le contournement des souverainetés nationales, comment s’étonner que cette critique soit soumise aux débordements populistes ? Désordonnée à Gauche, elle s’y pare d’un doux parfum de jasmin qui ne laisse pas que de réjouir.
Critique de la société elle-même donc, en marche, en construction, un worshop. A la gestion nécessairement hasardeuse : nous n’avons guère envie de nous faire récupérer… Critique de cette fumeuse démocratie des urnes, qui a prouvé combien le vote était contre-productif. Critique d’un système de représentation qui ne représente plus rien. Le contrat social aujourd’hui ? la politique n’en dérive plus.
Et cette cassure, pour la première fois dans l’histoire mondiale, touche à la fois le Nord et le sud. Le printemps arabe est la première révolution post-léniniste effectuée en dehors de toute organisation politique. Une révolution contagieuse. Voyez le Québec avec son printemps érable, les Indignés espagnols, Wall Street Occupy, Geração à rasca au Portugal, voyez en Israël où un mouvement comparable a mobilisé la population. Voyez Parme, où le mouvement Cinque Stelle a pris le contrôle de la ville. Certes des mouvements plus critiques que programmatiques. Mais c’est tant mieux : ils traduisent partout le développement de la critique citoyenne. Quelque chose est en marche, n’en déplaise aux tristes qui ne veulent voir dans les errements des révolutions arabes qu’un leurre. Quelque chose arrive, que nous accompagnons.
La cassure – l’état du monde 2013, sous la direction de Bertrand Badie et Dominique Vidal, éd. La Découverte, septembre 2012, 253 pages, 18 euros, ean : 978-2707173560.
Une Allemagne contre Hitler, Günther Weisenborn
Non, tous les allemands n’ont pas suivi Hitler, qui n’est du reste en rien l’incarnation du destin allemand. Certes, l'historiographie contemporaine a beaucoup relativisé ce jugement, les études contemporaines s'attachant à relever la responsabilité prise collectivement par les allemands dans cette période historique. Il n'empêche, l’association Liberté-Mémoire a entrepris d’arracher à l’oubli nombre d’ouvrages sur la résistance au nazisme, aujourd’hui introuvables. Créée par les époux Aubrac, François Bédarida, Germaine Tillon et Jean-Pierre Vernant, elle permet l’accès français à ce document à bien des égards capital, publié originellement en 1953 aux éditions Rowohlt. A sa lecture, on ne peut qu’être frappé, aujourd’hui encore, par sa nécessité. L’ampleur et les difficultés de la résistance allemande au nazisme nous étaient inconnues. Ou bien on en réduisait le sens aux quelques gestes individuels héroïques de la Rose Blanche ou des conjurés de l’attentat du 20 juillet 44. En dehors de ces faits savamment isolés, peut-être ne voulions-nous rien savoir. Sans doute (et encore) était-ce compréhensible en 45, la culpabilité du peuple allemand autorisant d’exiger non seulement la capitulation sans condition de son Etat et de ses forces armées, mais de toute sa population. Accessoirement, cette culpabilité collective «excusait» l’inexcusable : le bombardement de Dresde par exemple, tuant sous les bombes alliées et par centaine de milliers, la population civile. Notre histoire de l’Allemagne oubliait tout de même beaucoup que les premiers rapports de la Gestapo mentionnaient que le peuple accueillait la guerre de conquête sans enthousiasme. A plus forte raison ignorait-elle que près d’un million d’allemands avaient été arrêtés par cette même Gestapo, avant de périr, eux aussi, dans les camps. Très centralement, ce que cette étude remet en cause, c’est le modèle d'un mouvement unanime du Peuple allemand, orienté, mu par une théorie raciste réussissant à réorganiser tout l’ensemble du corps social. Il n’exista pas d’union sacrée entre les classes cultivées et la classe politique, ni moins encore entre la grande finance et cette fameuse armée de paumés, le Lumpen Proletariat des grandes villes industrielles. Pas de trait d’union entre les «bas-fonds» et «la haute société», pas de consensus autour de l'idéologie raciste et moins encore de la Solution Finale.
Une Allemagne contre Hitler, Günther Weisenborn, traduit de l’allemand et adapté par Raymond Prunier, préface d’Alfred Grosser, Kiron éditions du Félin, octobre 2000, 392p, nouvelle édition 2007, 9 euros, ean : 978-2866456535.
La FIN du régime hitlérien, par Ian Kershaw
Berlin, avril 45. Hitler visite les caves de sa nouvelle chancellerie et rêve devant la maquette que lui a construit l’architecte Hermann Giesler, de sa ville chérie, Linz, telle qu’elle devra surgir à la fin de la guerre, victorieuse.
Allemagne, année zéro. Une fin dans l’horreur. Inédite dans l’histoire mondiale, où les vaincus sont toujours parvenus à négocier leur reddition. Une fin dans la haine, de destructions sans précédent, de pertes en vies humaines effroyables, pour satisfaire l’hystérie de la terreur nazie.
Jusqu’au dernier moment, jusqu’à la dernière heure, les ordres sont donnés, transmis, exécutés. Les enfants montent au front. Leurs soldes sont versées, le courrier est acheminé, les bourses aux étudiants étrangers servies. Berlin, 1945. La radio fonctionne, les tribunaux jugent, l’administration se préoccupe de la santé des citoyens. Le 12 avril, quatre jours avant la victoire des Russes, l’orchestre philharmonique donne son dernier concert. Au programme, Wagner, le Crépuscule des dieux…La dernière semaine de l’agonie du régime nazi, le Bayern de Munich signe une victoire triomphale.
La guerre était perdue. On le savait depuis 44. Mais la machine gouvernementale fonctionna jusqu’à la dernière minute.
Quelles structures de pouvoir et de mentalités permettent une telle débauche de folie meurtrière ? Le régime nazi volait en éclat pièce par pièce, mais il tenait. On ne comptait plus le nombre de désertion dans l’armée, mais la Wehrmacht combattait. Et la police et les SS veillaient. Nuit et jour. Pour infliger aux parias de l’Allemagne nazie l’horreur la plus extrême, le régime poursuivant jusqu’au bout sa politique de terreur, de destruction , de meurtre, d‘anéantissement, jusqu’à l’implosion autodestructrices du commandement nazi. L’escalade des brutalités fut même exorbitant. Il n’est que de donner l’exemple des marches de la mort. Parfaitement inutiles, pas même conçues pour répondre à on ne savait quel plan, mais exécutées en gesticulations vaines et insensées, témoignant uniquement de la capacité du régime nazi à conserver intacte sa capacité meurtrière. La dévastation. L’horreur.
Les nazis ? Des fanatiques. Certes. Désespérés. certes. Une population qui, certes, vivait sous la coupe d’une terreur d’Etat sans précédent. Mais cela n’explique pas le zèle des fonctionnaires à faire tourner la machine.
Pourquoi le peuple allemand ne s’est-il pas soulevé contre un régime qui le conduisait à sa perte ?, s’interroge Ian Kershaw. Le cadre interprétatif du totalitarisme n’explique pas tout.
Parce que la société allemande a plutôt vécu en accord avec le régime nazi et que sa légitimité demeurait intacte ? Ce n’est pas une explication suffisante non plus aux yeux de l’historien.
Reste la question du Chef charismatique, Hitler. Tenant seul dans ses mains un pouvoir devenu quasiment magique. Sa personne est cruciale, explique Kershaw, pour comprendre une telle fin. Encore faut-il comprendre la structure charismatique du pouvoir mis en place par Hitler, cette chaîne de commandement qui faisait que la cour du Führer était un système de pouvoir qui avait confisqué tout autant la souveraineté du peuple que celui des institutions politiques, et où chaque subalterne était lige de son supérieur, qui lui-même ne tenait son pouvoir que de son chef. Aucune rationalité politique dans ce circuit.
Et sans doute faut-il aussi comprendre que le peuple allemand, conscient de la fin du régime nazi, avait plus à perdre à se révolter qu’à attendre sa fin, vivant dans l’anxiété plutôt que dans la rébellion.
Reste le problème de la routine administrative, la logique de cette machine, si parfaitement huilée par l’Allemagne nazie, et dont la rationalité ne traite pas de réalités mais de conformités. C’est cette logique de conformité qui permettra le monstrueux fonctionnement de l’administration de Vichy, envoyant sans état d’âme ses propres enfants dans les camps d’extermination, soucieuse, uniquement, du bon déroulement administratif des opérations…
La fin : Allemagne 1944-1945, de Ian Kershaw, traduction de Pierre-Emmanuel Dauzat, Seuil, coll. Histoire, août 2012, 665 pages, 26 euros, ean : 978-2020803014.
Les Employés, de Siegfried Kracauer
L’ouvrage parut en 1929. Les nazis s’empressèrent de l’interdire. Et pour cause : le projet de Kracauer était rien moins que de tenter d’arracher cette classe sociale à sa narcose idéologique. Car Kracauer avait pressenti le rôle funeste que les employés, pris au piège de la fiction d’une identité bourgeoise, alors que par leurs conditions matérielles ils se trouvaient dans la même situation que la classe ouvrière, allaient jouer dans cette période de prise de pouvoir par les nazis, voire celui, fatal pour la nation allemande, qu’ils endosseraient après.
Trouble fête, Kracauer l’était au plus haut point lui qui, journaliste, refusait de n’être que l’observateur attitré de la société allemande et prétendait par ses papiers accéder à une intervention critique dans l’espace public. Trouble fête encore, il l’était du monde universitaire, bousculant son orthodoxie malingre pour produire une pensée qui fut saluée dès les premières livraisons de son enquête comme la plus innovante que les sciences sociales aient connue, bien que Kracauer y ait rompu avec toutes les règles de la pensée universitaire, refusant d’y voir là le moindre salut pour l’esprit.
C’est que, marxiste, Kracauer n’avait pas oublié que la première tâche du marxisme était de tenter de produire la conscience la plus juste possible. Marxiste, son intuition, un présupposé si l’on veut, s’avéra particulièrement fécond d‘affirmer cette certitude qu’avec la classe des employés, on était en face d’une fausse conscience. Que cette conscience qu’on leur fabriquait et qu’ils endossaient avec complaisance, ne pouvait que les entraîner à demeurer aveugles, sinon étrangers à la réalité concrète de leur vie quotidienne.
A la genèse de ce constat, des études statistiques montrant le hiatus existant entre les conditions de vie matérielles des employés –salaires, habitat, précarité, paupérisation, etc.- et leurs discours et autres pratiques culturelles ou usages de la ville.
La ville, c’est Berlin, ville par excellence des employés, marquée par leur culture, transformée par elle. Kracauer arpente Berlin dix semaines durant, de jour comme de nuit, se rend sur les lieux de vie, de travail, de loisirs des employés. Il lit leur presse, fréquente leurs cinémas de quartier, écoute leur radio, leurs musiques, voit leurs films, lit leurs romans, les fait parler, accède même à certaines correspondances privées, entrant dans leurs appartements, goûtant leur cuisine, étudiant leur cadre de vie, la décoration des appartements, des chambres, scrutant leur sociabilité, bref, avant l’heure, se livrant à ce que l’école de Chicago nommera plus tard l’observation participante.
Kracauer explore en outre les espaces culturels qu’ils s’approprient ou qui leur sont dédiés, observe cette culture de masse qui émerge déjà et qui l’intrigue tant, tout comme il ne cesse d’interroger la fonction du cinéma dans leur urbanité, allant jusqu’à fouiller la nature et la circulation des images de la vie, du cinéma à la presse papier, images d’une vie aseptisée, embellie, et dont le principe moteur semble d’être d’escamoter la réalité sociale. Kracauer ne cesse non plus d’étudier les idéologies véhiculées par les trames narratives, des conversations les plus anodines aux études les plus doctes. Il étudie ces instruments de distraction qu’on développe alors et dont il vérifie combien ils recouvrent la désolation qui règne parmi les employé. La culture et le sport pour horizon de soi, mais une culture faite pour mystifier une classe et lui faire oublier ce qu’il en coûte de s’asservir pareillement.
Car le constat qu’il fait est d’abord celui de la précarisation objective des employés allemands. Une précarisation que tous s’entendent à dissimuler, dissimulation qui elle-même ne cesse de révéler cette fausse conscience butée qui ne veut rien tant que prendre acte d’un prétendu clivage qu’il faut maintenir coût que coûte entre eux et les ouvriers…
Kracauer pose ainsi la diagnose d’un monde qui s’effondre et escamote cet effondrement. Le pire est à venir. Le pire viendra, il en est sûr. Il ne s’est pas trompé.
Mais son geste intellectuel vaut aussi pour sa singularité méthodologique. A l’intérieur de son analyse, Kracauer ne cesse de laisser affleurer de l’hétérogène. des bouts de dialogue dont il ne sait que faire, des descriptions, des commentaires…. Le tout dans des agencements qui permettent d’esquisser des interprétations. Comme dans une sorte de collage expressionniste dont il faut ensuite explorer les sens qu’il peut prendre, incongrus parfois.
Face au désarroi épistémologique des sciences sociales, sa méthode s’avère payante. Ecrit mosaïque, premier du genre sans doute, Kracauer nous dit quelque chose de ces rapports difficiles que la théorie entretient avec l’écriture et ses modes d’appréhension de la réalité avec le réel. Il expérimente ainsi une stratégie littéraire sans équivalent à son époque, pour tenter de répondre aux apories inhérents à la sociologie. Contre les faits méthodologiquement purs qui constituent le socle des sciences sociales, bien commodes en réalité dans leur souci d’accueillir les concepts pour mieux leur répondre, il construit une sorte de réalisme intellectuel méthodologiquement hétérodoxe, qui reste certes une configuration intellectuelle déroutante, mais ô combien éclairante…
Les Employés, Siegfried Kracauer, éd. Belles lettres, coll. Le goût des idées, sept. 2012, 145 pages, 13 euros, ean : 978-2251200170.
NOUS… LA CITÉ «On est partis de rien et on a fait un livre.»
Ils sont quatre, d’une vingtaine d’années, enfants de la cité. Non, cinq avec leur éducateur. Cinq acteurs d’une banlieue parisienne qui, pendant plus d’un an, ont participé à un atelier d’écriture. A la clef, ce livre. Mais cinq années de travail éducatif en amont, quotidien, pour parvenir à cette écriture qui a fini par bousculer leur vie. Le travail de rue en somme, quand il est bien fait. Un travail qui ne peut s’accomplir que grâce à l’ordonnance de 45, que la Droite voulait balayer d’un geste rageur, ne masquant plus sa haine d’une jeunesse qu’elle s’est efforcée de perdre jusqu’au dernier. Une ordonnance dont l’ouvrage rappelle ici combien elle est précieuse, qui veut voir dans ces adolescents des mineurs encore, qu’il est possible de sauver. On en a la claire démonstration ici. Celle d’un travail difficile, jamais gagné, mais dans lequel ils sont nombreux à s’engager.
Récit, roman, journal de bord, journal intime, ce qu’il en coûte d’écrire n’y est jamais contourné, qui nous offre au final un résultat exemplaire. Exemplaire en tout premier lieu d’un lien social qu’il laisse remonter à la surface, quand on le prétendait volontiers anéanti dans les cités, escamoté qu’il était par des politiques barbares.
Exemplaire encore, leur prise de conscience dans le retournement des perspectives, quand nos quatre garçons décident d’aller chercher la voix des policiers pour parler d’eux et poursuivre leur histoire commune.
Exemplaire toujours dans son questionnement du fonctionnement de la rumeur dans la cité, de cette réalité que les facondes construisent, mur contre lequel s’anéantir ou échappée belle d’une jeunesse jamais à court d’elle-même.
Exemplaire enfin dans son usage de la langue, et jusque dans ce lyrisme, ce bien parler qu’ils brandissent, la formule de politesse exsangue revendiquée ici pour rétablir leur dignité bafouée, l’inspiration auquel on veut croire, auquel il faut croire.
"L’histoire, c’est la dimension du sens que nous sommes", affirmait Marc Bloch. Quelle leçon d’histoire nous donnent-ils !
NOUS… LA CITÉ " On est partis de rien et on a fait un livre ", Rachid BEN BELLA Sylvain ERAMBERT Riadh LAKHÉCHENE Alexandre PHILIBERTJoseph PONTHUS, Postface de Jane Sautière, éditions Zones, septembre 2012, 250 pages, 15 euros, ean : 2-355-22042-5.
César Fauxbras, Le Théâtre de l’Occupation
Les éditions Allia publient le Journal (1939-1944) de César fauxbras (Gaston Sterckeman de son vrai nom). Une première en France pour cet écrivain dont, jusqu’à aujourd’hui, aucun des "grands" éditeurs français, de Gallimard à Denoël et pour toutes sortes de raisons plus pitoyables les unes que les autres (en appendice, leurs lettres de refus qui valent leur pesant de cacahuètes), n’a voulu publier quoi que ce soit (même dans les années 1980…), textes, romans, essais, journal… Un black out total pour cet homme trop virulent à leur goût, observateur résolu du grand barnum français d’alors. Une lamentable omerta au final, tant son Journal, par exemple, se présente comme l’une des critiques les plus instruites de cette (f)rance dont l’histoire, décidément, est loin d’être circonscrite.
Tout y passe donc dans ce Journal et par le menu encore, du prix des denrées aux pratiques du marché noir, en passant par le personnel politique de l’époque et son insondable bêtise, jusqu’aux épatantes déclamations des écrivains qui leur emboîtèrent le pas pour faire avaler aux français les couleuvres invraisemblables de la Drôle de Guerre, quand les uns et les autres redoublaient de pédagogie pour vendre leur paix de rapine.
La veulerie de l’époque s’étale alors comme jamais, César Fauxbras ayant eu la bonne idée de consigner dans son texte les déclarations radiophoniques de cette élite brocantée. Un concours de bêtise assurément, mais à front de taureau, la bouche toujours pleine du gros mot de "devoir" entièrement vidé de sa substance.
Ce qui frappe en outre dans ce Journal qui ne cesse de prendre le pouls d’une époque passablement servile, c’est l’anti-communisme féroce qui y régnait, la bourgeoisie parisienne aux avant-postes de cette guerre commode (à vaincre sans péril, on triomphe à tous les coups), paradant dans les cafés à la mode pour clamer qu’elle préférait voir Hitler gagner plutôt que les bolcheviques.
Quant à la presse, dont l’auteur nous livre presque chaque jour une revue de détail, quelle surprise d’y trouver dès 41 des polémiques sur la question des camps de concentration destinés aux juifs, non pour les condamner bien évidemment, mais pour chacun, Doriot en tête, asseoir auprès des nazis son allégeance.
On ne peut qu’être frappé également par la maladresse de la propagande, annonçant jour après jour la défaite imminente de l’Armée Russe pour en tenir encore le lendemain le fil usé jusqu’à plus soif…
Tout y est donc. Des arrestations au jour le jour des résistants ou de simples citoyens improvisant leurs gestes de résistance, aux attentats et autres coups de main en plein Paris contre l’occupant nazi. Tout, y compris la recension des prix littéraires, Renaudot et Goncourt s’illustrant pour l’éternité par leur sens achevé d’un opportunisme frappé au sceau de l’ineptie.
Ne manque pas même la sinistre Rafle du Vel’ d’Hiv’, dont César Fauxbras nous assure que tout le monde parle, qu'elle est l’événement le plus visible qui soit, "toute la police (ayant) été mise sur pied pour cette opération". Il n’est pas même Drancy qui ne soit méconnu, avant qu’une chape de plomb savamment orchestrée ne vînt en clore le nom…
Le Théâtre de l’Occupation, de César Fauxbras, Nouvelles dictatures européennes et Seconde Guerre mondiale dans la guerre moderne (1939 – 1945), éditions Allia, avril 2012, 224 pages, 9,10 euros, ean : 978-2-84485-430-8.
ADORNO contre la naïveté épique et l'illusion critique...
Réédition d'une série d'articles et d'essais, dont certains ouvrirent de salutaires polémiques dans le champ de la théorie de la littérature. Ce fut le cas en particulier de l'étude de 1958 : L'essai comme forme, qui prenait pour cible le redoutable théoricien marxiste G. Lukàcs. A la base de la conception d'Adorno, l'idée d'un hiatus entre les mots et les choses. Ce hiatus se manifeste spectaculairement entre l'oeuvre d'art et le discours qui prétend en saisir la réalité. Du coup, il ne s'agit plus, pour le théoricien, de chercher à comprendre l'oeuvre, mais bien plutôt son caractère incompréhensible. Le malentendu, l'erreur, la mauvaise compréhension constituent désormais l'état naturel dans lequel se trouve le critique au moment de commencer sa recherche. La méthode qu'il va employer, dès lors qu'il s'agit pour lui de saisir un terme non conceptuel qui reste caché à lui-même, ne pourra être que paradoxale et relever d'une intention utopique. Dans cette conception, l'essai représente un défi à l'idéal de la claire conscience, de la perception distincte, tout comme à la certitude intellectuelle. De fait, la théorie de la connaissance sur laquelle s'appuie Adorno, s'élabore depuis une critique radicale des règles cartésiennes qui fondent le Discours de la méthode.
La Dialectique négative qu'il construit affirme ainsi d'emblée le primat du non-identique de l'objet. Le rapport qu'entretient le sujet avec l'objet est un rapport mimétique. L'essai en explicite la position à travers sa fonction épistémologique : il a pour tâche d'exprimer la non-identité, c'est-à-dire de "se rapprocher de l'ici et du maintenant de l'objet", que le concept ne peut restituer. Il se trouve ainsi placé devant le paradoxe d'utiliser le concept en le retournant contre lui. C'est d'ailleurs en cela qu'il n'est pas une forme artistique, comme le croyait Lukàcs : il est une forme de la philosophie.
Si le non-identique mobilise la vérité de l'essai, alors sa fonction critique est d'obliger l'oeuvre à se rappeler sa propre non-vérité, par exemple ce paraître que contient le langage dans lequel elle se déploie. L'essai adornien abolit du coup le concept traditionnel de méthode. Il doit atteindre la chose au-delà du concept, mais ne peut y aller qu'au moyen du concept… La question de la méthode se référera alors à celle de savoir comment s'approprier le concept. L'essai ne peut s'en remettre pour cela à une définition de ceux qu'il manipule : seuls leurs rapports réciproques peuvent les préciser. L'image qu'Adorno donne de cette situation est désormais célèbre : c'est celle de l'expérience que chacun peut faire de l'apprentissage d'un vocabulaire qui lui est inconnu, en pays étranger. De sorte que jusque dans sa manière d'exposer ses découvertes, l'essai ne peut avancer comme s'il s'agissait de réduire peu à peu son objet. Comme la réalité, la pensée est faite de ruptures. La parataxe devient ainsi une figure privilégiée de l'essai, qui désavoue la déduction stricte au profit des chemins de traverse. Ou encore : la vérité ne peut être déduite comme une chose toute prête. A la fin de la recherche, la forme que l'essai prend, traduit seulement le fait que le conflit entre les mots et les choses a trouvé provisoirement un langage.
Une telle conception ne pouvait laisser indemne l'oeuvre d'art. Dans un autre essai, La naïveté épique, Adorno repère les petits accidents grammaticaux qui viennent briser "le flux amorphe du mythe", dans le texte homérique. Le récit laisse remonter à sa surface des impuretés. Si bien qu'aucun récit "ne saurait jamais avoir part à la vérité s'il ne jette un regard vers l'abîme où sombre le langage qui voudrait s'effacer lui-même dans le nom et l'image.". L'oeuvre est immergée dans un contexte d'aveuglement. Qu'y faire ? Sa situation dans le monde est aporétique : plus elle est communicable, portant ainsi en elle une certaine efficacité sociale, plus elle se dégrade. Car l'oeuvre vraie est toujours critique, donc politiquement inefficiente. Sa logique ne peut être qu'une logique de décomposition. Partant, sa forme constitue quelque chose comme sa faillite virtuelle. L'artiste, quant à lui, ne peut plus être considéré comme un créateur. Il est un médiateur, celui qui, par son travail, devient une sorte de "vicaire du sujet social global". Cette conception instrumentale du génie artistique conduit Adorno a rejeter l'idée d'oeuvre majeure, reflet d'une hypothétique totalité. A méditer. C'est d'ailleurs ce que lui reproche J. Habermas (cet horizon spéculatif) : il faudrait aller jusqu'au bout et penser le système de l'oeuvre dans son autonomie radicale, en dehors de toute philosophie de la conscience. Ce que Niklas Luhmann fera quelques années plus tard. Mais c'est une autre histoire.
Theodor Wiesengrund Adorno, Notes sur la littérature. Paris: Flammarion, coll. "Champs Flammarion Sciences", mars 1999, 438 p., ISBN-13: 978-2080814302.
Cet obscur objet du dégoût : la question du désir (2)
Julia Peker relevait la scandaleuse ambivalence du concept de dégoût, neutralisant presque la raison, désarmant sa logique, au delà, sans cesse, de l’art de raisonner, l’enjambant pour verser toute pensée hors d’elle, tyrannisant le concept en le saturant bientôt d’images, de sensations, submergeant l’esprit par les émotions de la chair. Il y a, en effet, bien une sorte de scandale logique du dégoût, qui ne peut jamais s’en tenir au conceptuel mais campe sur les frontières de ce que penser prétend. Car il y a dans le dégoût une puissance qui aimante. Quid, par exemple, de la fascination de l’horreur ensanglantée ? Celle de la transgression ? Mais n’est-ce pas une réponse trop hâtive, convenue pour tout dire ? Qui ne peut que poser aussitôt la question du désir, du plaisir. Qu’est-ce que le plaisir, superbe dans sa bassesse ? Peut-on éprouver de l’allégresse à agir par dégoût ? Tel saint Augustin confessant ses larcins. Ou aujourd’hui, ce spectacle des cadavres où notre société a recyclé une partie de son plaisir, dirigeant les nôtres vers ces objets sinistres…
Y aurait-il donc une érotique du dégoût ? Où nous pourrions enfin vomir le désir comme un spectre qui nous déborde… Car peut-on contenir le désir ? Quel cadre de valeurs ériger pour le soustraire à ses excès, quand sa loi même relève de ce que Heidegger nommait la réquisition, le désir constituant sa propre et unique finalité ? Une finalité qui nous ouvre toujours à son renouvellement tout autant qu’au nouveau, aux parfums autres, aux voluptés étrangères, là où campe par exemple le suprême raffinement de l’art culinaire, son haut-goût bousculant volontiers le code des saveurs pour en explorer les limites aux frontières du dégoût –ces viandes faisandées, quel délice ! Voyez l’exercice périlleux du désir sexuel. La Belle et la Bête, où l’objet du désir doit devenir le désir de l’objet. L’érotisme ne tourne-t-il pas autour d’un vide, constitutif même de l’objet du désir ? Ainsi s’apaise le désir, dans une jouissance provisoire, projetant déjà l’ombre de son inassouvissement. Rappelez-vous Lacan : "il n’y a pas de rapport sexuel", l’objet du désir est un mirage, la sexualité, une tension qui tient en elle ses propres excès. Différé, altéré, le désir n’est-il pas jamais lui-même que dans son altérité radicale ? Ainsi, désir et dégoût se féconderaient (la Bête). Ils ne seraient pas les termes d’une opposition, analyse superbement Julia Peker, mais ceux d’une dialectique où le dégoût s’opposerait au désir sans en être la négation. Le dégoût ? Un désir négatif en somme, au sens où dans les mathématiques il existe des valeurs négatives. Conception qui éclairerait in fine l’ambivalence du mot forgé par Freud : celui de libido, ce concept importé de l’idée d’une faim, d’une pulsion qui s’affirmerait dans la contrariété, où le dégoût s’affirme dans l’orbite du désir…
Cet obscur objet du dégoût, de Julia Peker, éditions Le Bord de l’eau, janvier 2010, 194 pages, 20 euros, ean : 978-2-35687-053-7.
Cet obscur objet du dégoût, Julia Peker (1)
Du dégoût, on connaît les symptômes : la nausée. C’est dire s’il prend au corps, soulevant le cœur, retournant l’estomac. On en connaît aussi la pédagogie, essentiellement négative, cette discipline du corps dont l'équivoque porte ses plus beaux fruits dans l’ordre du langage, où la transgression verbale ouvre un curieux champ de jouissance. Une ambivalence qu’explore Julia Becker, observant que l’enfant qui joue du mot "caca" plutôt qu’avec ses matières fécales, apprend autant à les expulser qu’à transgresser cette expulsion. Fabuleuse leçon sur le discours humain, où la discipline du corps dresse l’esprit à l’art de l’esquive et de l’allusion, où la pudeur et la honte s’épaulent pour tracer notre intrigant chemin de liberté.
L’enfance passée, force est de reconnaître que cette mise en scène d’un monde aseptisé échoue : il n’est que de réaliser son recouvrement quotidien par nos déjections verbales…
L’insupportable est ainsi un objet aux contours flous, tant socialement qu’anthropologiquement. Sinon intellectuellement : une philosophie de la merde reste à écrire, bien que l’auteur s’y soit sérieusement coltiné ici, explorant consciencieusement un possible cadre conceptuel à l’intérieur duquel rendre compte de cet objet qui ne se laisse pas réduire conceptuellement. Car de quoi s’agit-il avec l’immonde ? Rien moins que d’exclure tout un pan de notre réel. L’immonde occupe de fait une fonction ontologique où désigner dans ce réel qui nous abrite une part d’insupportable. L’entreprise est sérieuse, on le voit, puisqu’il s’agit de tracer les limites de notre monde, cette frontière où puiser la possibilité d’être -humain. Mais une frontière si mouvante, si brumeuse qu’elle laisse constamment entrevoir l’existence de cette zone obscure où ne pouvons pas vivre, où nous n’existons plus. Une zone qui habite notre monde même. Et qui est l’univers du grouillement, de la confusion, du visqueux qui ne peut trouver sa place dans notre monde sans le compromettre décisivement. C’est dire combien notre monde et notre existence sont fragiles, rongés qu’ils sont par le trou noir des cabinets. Un vrai trou noir cosmique que celui de l’immonde. Celui de l’informe, qui n’est pas ce qui ne fait pas monde, qui n’est pas ce qui est hors du monde, mais ce qui ne cesse d’y entrer par effraction, pour le défaire. Car l’immonde est ce qui ronge de l’intérieur et nous apprend à tout jamais combien notre situation est inconcevable –celle que nous soyons ! Il est ce qui ouvre à une métaphysique de l’horreur : la conscience d’être, si peu en même temps, tellement menacé dans cette histoire invraisemblable de l’univers en expansion. Il est ce qui nous renvoie sans cesse à l’horreur que nous ne pouvons pas vaincre : la dégradation universelle, notre devenir charogne.
L’immonde, chevillé au sein même de notre condition, a pénétré nos esprits pour nous révéler l’immense difficulté que nous avons à penser son existence, détruisant au passage les formes mêmes de la logique humaine par sa scandaleuse ambivalence : l’angoisse d’une distinction devenue invisible.
Cet obscur objet du dégoût, de Julia Peker, éditions Le Bord de l’eau, janvier 2010, 194 pages, 20 euros, ean : 978-2-35687-053-7.