Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
La Dimension du sens que nous sommes

essais

Sade Onfray, l'hystérie de l'idéologue...

24 Novembre 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

sade-onfray.jpgSade, le dernier "philosophe médiéval", selon Onfray… On ne savait déjà pas trop ce qu’était un philosophe médiéval, ni moins encore de quel Moyen Âge parler dans cette constellation, celui de l’Europe ou celui de l’Afrique –la bibliothèque de Tombouctou demeurant peu fréquentée aujourd’hui encore par nos intellectuels. Mais Sade "philosophe", on le savait moins encore, et l’assignation aurait mérité d’être à tout le moins explicitée, s’agissant d’un auteur en qui la filiation critique a plutôt reconnu un écrivain qu’un penseur.

Michel Onfray passe hâtivement sur la formule, pour en venir à la critique d’une époque et d’auteurs que les années 80, 90, se sont employées à déboulonner : les surréalistes, les structuralistes, Barthes, Foucault… Sade donc, symptôme des années 70. Vraisemblablement. Mais le symptôme de quoi ? C’était là ce qu'il y avait de plus intéressant à décrypter. Celui d’une critique intellectuelle, aux yeux de Michel Onfray, qui aurait refusé de rabattre l’interprétation des œuvres sur la compréhension de la vie de leurs auteurs en fin de compte… Qui aurait refusé de confondre le texte et la biographie, sauvant l’écrivain Céline par exemple, sans parvenir à condamner l’homme -le délinquant sexuel dans le cas de Sade.

Celui d’une critique qui se serait appliquée à reconnaître à la métaphore un statut esthétique, que Michel Onfray semble lui refuser dans le cas de Sade, sommant de rabattre le texte sur sa "pure" dénotation, plutôt que de tenter de cheminer dans les méandres de régimes discursifs tout à la fois plus flous et plus subtils.

Il fallait lire Sade à la lettre donc, sans omettre de l’affronter à son contexte. Mais le même Onfray est pris à n’interpréter que partiellement ce contexte, oubliant par exemple les rapports que le marquis entretenait avec certains de ses serviteurs, dont il faisait des complices à une époque où les serviteurs n’avaient pas statut humain, les marquises pouvant se soulager devant eux dans leur toilette sans que la pudeur y trouvât à redire, puisque ces personnels n’existaient tout simplement pas dans le périmètre que l’aristocratie définissait comme humain. Imaginez alors le retournement auquel procédait le marquis…

Qu’importe. Il faudrait lire l’œuvre au prisme du délinquant sexuel. Le mot de délinquant est d’un usage en lui-même étrange, s’agissant du XVIIIème siècle. Tout comme ces mots qu’emploient Onfray pour qualifier les victimes du marquis, "ouvrières", "chômeuses", épinglant leur qualité dans l’espace sémantique du XXème siècle, pour bien nous donner à entendre, on l’imagine, ce qu’il convient de comprendre, s’agissant des crimes du marquis…

Les années 70 auraient aussi été coupables de voir en Sade le héraut d’une parole bâillonnée. Mais de quelle parole nous parle-t-on ? Quand en fait les années 70 ont voulu pointer un mécanisme propre à l’écriture romanesque, ouvrant par l’échappée du verbe des espaces de liberté insoupçonnés –pour le meilleur comme pour le pire.

Enfin, il est troublant d’entendre Onfray évoquer les devoirs auxquels les écrivains seraient, ou devraient être soumis, Sade en tête. Car de quels devoirs recouvrir l’inspiration littéraire ? De ceux qui ont valu à Salman Rushdie de vivre une partie de sa vie caché, au prétexte qu’aux yeux de certains, il avait rompu avec ses devoirs d’écrivain ?

Onfray ne convainc pas. Même si, certes, le caractère roboratif de l’œuvre de Sade porte à la ré-interroger : il y a là quelque impasse à scruter, moins s’agissant du désir que de sa cause, explorée jusqu'à la corde par Sade, effrayé d'en voir disparaître la force et s'enfermant peu à peu dans cette stratégie qu'il a mis au point, de possession d'un objet qu'il n'a jamais atteint, étreint, amplifiant dans la répétition le trouble qui ne cesse de le saisir, de ne pouvoir jamais posséder cet objet défaillant, qui en retour ne cesse de dévoiler l'ncapacité de Sade à renoncer à cette cause qu'il poursuit désespérément.

Reste de se demander tout d'abord ce que lire suppose. Une vraie question. L’œuvre de Sade peut être lue de multiples façons, littérairement, comme psychanalytiquement. Mais lire Les 120 journées de Sodome comme un "grand roman fasciste", les bras en tombent… Est-ce là l’attitude d’un philosophe ? D’un idéologue plutôt, dirait-on, trahissant son maître à penser, Nietzsche, qui affirmait qu’il "n'y a pas de faits moraux, mais seulement des interprétations morales des faits"...

Reste enfin à comprendre ce qui motive Onfray, exhibant jour après jour ses raisons d'avoir raison, saisissant chaque fois un nouvel objet susceptible de ne pas lui donner tort et de restaurer sa vindicte vengeresse, seul contre tous allumant partout des contre-feux . Outre tout ce que l'on a pu dire déjà le concernant, contournons l'interpellation idéologique d'une pensée passablement ambigüe, pour oser en fin de compte y voir se manifester une forme de l'hystérie : Onfray, qui ne parvient pas à faire de sa démarche un vrai enjeu philosophique, ne parvient pas non plus à renoncer à la position qu'il occupe. Mais plus profondément encore, Onfray ne peut vivre cette déception fondatrice qui accompagne tout questionnement philosophique et qui est la déception face à tous les objets de pensée -les siens ne le déçoivent jamais : doctrinaires, ils ont la force des truismes. Il n'y a ainsi pas de teneur philosophique chez Onfray, juste la nécessité d'interactions incessantes au centre du grand barnum intellectuel français. Onfray condamne, parce qu'il sait que l'interdiction est fondamentale pour maintenir vivant son désir de philosophie, lequel n'est qu'une création romanesque contournant la seule aventure qui vaille en matière de pensée : celle de l'exploration de l'étrange statut du savoir entre nous.

  

 

SADE : DÉCONSTRUCTION D’UN MYTHE - MICHEL ONFRAY, COURS DE MICHEL ONFRAY SUR SADE, PRODUCTION : MICHEL ONFRAY ET FREMEAUX & ASSOCIES, AVEC LE CONCOURS DU THEATRE DU ROND POINT ET DE L'UNIVERSITE POPULAIRE DE CAEN, 2 CD, 29,99 euros.

Lire la suite

Slavoj Žižek : de la mélancolie du sujet contemporain…

21 Novembre 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

 

zizek-copie-1.jpg

Pourquoi Shakespeare est-il si contemporain ?, se demande Žižek . A cause de la mélancolie d’Hamlet, si comparable à la nôtre, celle de devoir vivre dans un monde duquel a disparu l’expérience collective de la Joie.

Dans cette étude, l’approche est psychanalytique. Mais elle en déborde le cadre et l’intérêt, interrogeant chacun sur un sujet qui lui est proche, celui du désir, de l’intention, quand celle-ci en particulier précède son objet.

Dans son analyse, la figure du mélancolique apparaît comme s’incarner dans la perte du désir sur l’objet, parce qu’à force de l’avoir précédé, on a fini par égarer les raisons qui le faisait désirer.

Mélancolie tragique, sinon comique, dans cette présence des objets soudain indifférents à nos errements. Ils sont bien là, mais le sujet ne les désire plus. C’est en cela que la mélancolie s’inscrit dans la structure même du sujet moderne, nous dit  Žižek. Et c’est sans doute pour contrer cet égarement que ce même sujet se tourne vers l’interdiction, comme seule digue capable de maintenir le désir vivant.

Mais ne peut se déparer d’une impatience à posséder… Non plus que de l’inquiétude dans laquelle nous jette le désir de l’autre.

Juliette : Pourquoi suis-je ce nom ? Au lieu évanoui d’être, ignorant de quoi tu me remplis, quel objet je suis pour toi ?

L’identité symbolique du sujet est toujours historiquement déterminé par une constellation idéologique. Juliette sait la force de cette interpellation idéologique. Mais voilà qu’à vouloir briser cette force, elle bascule, et ne sait plus de quoi elle est remplie symboliquement : son être entier est désormais soutenu par l’incertitude de ce qu’il est pour l’autre. C’est, commente Žižek, l’espace même du sujet hystérique que cette destitution subjective.

Est-ce là où le monde contemporain nous a précipité ?

Que le désir soit hystérique, Lacan nous l’avait appris. Il est le désir de rester un désir, ne désirant au fond rien tant que son insatisfaction. Mais résister à saisir l’objet ? S’il détermine ce que nous sommes, comment le pourrions-nous ?

Bien que nous sachions que sa possession nous affectera d’une manière incontrôlable, car il est comme un intense petit morceau de réalité qui circule partout, qui partout provoque d’intenses investissements libidineux. Juliette en sait quelque chose, qui l’éprouve, en explore l’étrange statut, et l’impasse, jusqu’à devenir elle-même un espace formel vide.

 

Lacan & ses partenaires silencieux, Slavoj Žižek, traduction Christine Vivier, éd. Nous, Coll. Antiphilosophique, octobre 2012, 152 pages, 20 euros, isbn : 978-2913549777.

Lire la suite

LA LONGUE MARCHE DE LA MEMOIRE CHINOISE...

9 Novembre 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

chine.jpgMémoire de Chine. Mémoires plutôt, plurielles, fragiles. Mémoires enfouies, biffées, jamais révélées, risquées là pour tenter de recomposer l’imaginaire collectif d’une nation. Mémoires en forme d’hommage, superbe travail d’anamnèse, et d’identité, conduit par la journaliste Xinran autour de la génération de ses parents et de ses grands-parents, en forme de traversée du XXème.
Mémoire ambitieuse donc, résolue, rien moins que cela, à forcer la vieille «culpabilité» chinoise venue du fond des siècles, pour dire une autre histoire que celle des musées anthropographes… Travaillant au corps cette culpabilité surgie à la suite d’une réforme juridique qui, dès le IIème siècle, étendit la faute à la famille du criminel. Par parenthèse, cette idée de la responsabilité collective dans le droit pénal fut introduite en France en 1670 par le roi louis XIV, avant d’être abrogée.
Mémoire difficile, affrontant des siècles d’inhibitions savamment orchestrées. Travail de Mémoire plutôt que Devoir de Mémoire, scrutant avec force un passé ravagé par la Révolution Culturelle, revisitée aujourd’hui par toute une nation un peu trop prompte à se moquer des idéaux des générations précédentes.
Un travail de mémoire pour établir des vérités, les explorer du moins, dans un livre tendu en miroir à la nation chinoise, l’un de ces ouvrages que l’on aimerait voir surgir chez nous, à propos de « Nous »…
Les témoins proposés dans l’ouvrage ont ainsi plus de 70 ans. Des bandits de la Route de la Soie aux rescapés de la Longue Marche, ils confessent ce que furent leurs temps, marqués par l’un des plus grands événements du siècle : la Révolution maoïste.
Comme celui de la Longue Marche. Ouvert par le puissant témoignage de M. Changzheng, né en 1916, qui participa d’un bout à l’autre au périple, aujourd’hui disqualifié, nombre de jeunes chinois se demandant même si cette Longue Marche a eu lieu, et si elle fut vraiment aussi longue qu’on l’a prétendue : plus de 12 000 kilomètres…
A ces deux questions, les historiens répondent oui. Mais il vaut la peine d’entendre ce témoignage pour comprendre que loin de l’historiographie officielle, elle fut à bien des égards moins un événement fondateur qu’une tragédie pour les centaines de milliers de chinois qui y ont pris part.
Rappelons en à grands traits les moments. Dès 1933, le Guomindang mobilisait 1 millions de soldats pour attaquer chacune des bases rurales de la guérilla communiste et 500 000 supplétifs pour lancer leur attaque sur le soviet du Jiangxi.
A cette époque, le secrétaire du PCC, Qin Bangxian, se rallia à la stratégie de Li De (l’allemand Otto Braun), qui préconisait une attaque frontale du Guomindang. Attaque qui échoua : Otto braun ne disposait que de 100 000 hommes mal équipés et 30 000 guérilleros. Si bien que l’année suivante, l’Armé Rouge ne savait plus que faire, ni où aller. Les officiers, désemparés, ordonnèrent un repli désordonné, véritable fuite hagarde au gré de décisions contradictoires. Ainsi démarra la Longue Marche, en une fuite éperdue, incohérente, en incessants allers-retours, jusqu’en janvier 1935, date à laquelle, seulement, les choses s’organisèrent un peu mieux, Zou Enlai reprenant le commandement militaire tandis que Mao devenait son second. Un Mao qui ne devait pas y prendre part en fait, contrairement à ce que l’Histoire officielle martela pendant des années…
Rares ceux qui l’ont faite en entier, et à pieds : les officier montaient des chevaux.
Quelle vision ce témoignage nous offre-t-il alors, d’une marche insensée, folle à bien des égards, hallucinée et terriblement coûteuse en vies humaines. Ils furent des milliers à fuir leurs colonnes, errants, jetés dans les campagnes sans plus savoir que faire. Comme ces hommes venus du Nord du Sichuan, une région dans laquelle on ne mangeait pas à sa faim, et qui ne s’étaient enrôlés que parce que l’Armée Populaire promettait de les nourrir. Des femmes aussi, des enfants essaimés sur le bord des chemins. Et des milliers de disparus, des milliers d’égarés dans les franchissements douloureux des pics enneigés (le mont Jiaping culminant à plus de 4000 mètres, franchi dans tous les sens en allées et venues dispersées, ses sentiers jalonnés des morts des précédentes ascensions).  La pluie, la grêle, la neige, la glace, le froid, les steppes marécageuses, hommes et femmes épuisés, affamés, mangeant l’herbe des routes, les racines des buissons et le cuir de leurs ceintures, marchant souvent en une longue file de somnambules accrochés à la queue leu leu dans le brouillard. Des témoignages poignants, fascinants, une époque livrée sans fard à notre compréhension avec en arrière-plan une Chine surprenante, celle d’aujourd’hui, à scruter aussi résolument son Histoire.


Mémoire de Chine, de Xinran, éd. Philippe Picquier, janvier 2010, Collection GRAND FORMAT, 672 pages, 23,50 euros, ISBN-13: 978-2809701494

Lire la suite

Nous les nègres, James Baldwin, Malcom X, Martin Luther King

7 Novembre 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

 
 
nous-les-negres.jpgTrois entretiens de 1963, avec une préface inédite d’Albert Memmi, posant d’emblée que les Noirs d’Amérique ont subi deux traumatismes : celui de l’esclavage, et celui de la décolonisation, mais oubliant le troisième traumatisme : celui de la décolonisation, qui n’aura été qu’une privatisation de la colonisation, et dont un pays comme la France porte toujours les stigmates.
Trois entretiens menés par Kenneth B. Clark, interrogeant des trajectoires individuelles, suscitant chaque fois un récit de vie, réticent dans le cas de Malcom X, souvent exaspéré par ce ton de conversation qu’il refuse à juste titre, contredisant Kenneth Clark pour le ramener à ce qui seul compte à ses yeux : l’état des lieux de la souffrance noire, quand Clark voudrait construire autour d’eux une sorte de mythe, en faire des effigies commodes derrière lesquelles dissimuler, justement, et la souffrance et la colère noire.
Trois courts entretiens qui livrent cependant les traits marquants de ces personnalités, Malcom X pugnace, inquiétant, rigoureux à l’excès, pesant chaque mot et dont on voit combien les deux autres le redoutent. Martin Luther King par exemple, prenant garde de ne jamais le critiquer ouvertement, et bien que Malcom X ne se prive pas de dénoncer en lui une démarche préjudiciable à la nation noire. C’est James Baldwin avouant que sans doute Malcom est le seul porteur du discours de dignité des noirs d’Amérique. Malcom X si radical quand on relit ces entretiens, dans sa volonté de faire sécession et d’engager avec lui les Noirs américains à rompre avec des blancs qui ne renonceront jamais à les enfermer dans leur souffrance et leur humiliation.
Trois trajectoires édifiantes sur cette Amérique qui n’a de fait toujours pas cessé de construire autour des noirs ses murs terrifiants. Malcom X avait sans doute raison, sans doute la lutte aurait-elle dû être plus radicale que ne le voulait Luther King. Reste le témoignage plus mesuré et superbement émouvant de Baldwin, évoquant la schize dans laquelle on verrouille les mentalités noires : ils étaient américains, oui mais, bien qu’ils étaient là par la volonté des blancs, et bien qu’ils ne pouvaient plus être ailleurs, là où ils étaient, les blancs n’en voulaient pas. Baldwin interrogeant une société capable de produire cinq agents de police battant une femme à mort dans les rues d’une grande ville : "cette société a accepté d’être monstrueuse". Superbe plaidoyer du même enfin, non pour contraindre l’état américain à s’engager moralement auprès des noirs, mais auprès de la nation américaine elle-même. "On ne peut pas survivre à tant d’humiliations sociales". Obama ferait bien de l’entendre de nouveau, tant la situation des noirs d’Amérique est restée douloureuse.
 
 
Nous les nègres, James Baldwin, Malcom X, Martin Luther King, entretiens avec Kenneth B. Clark, traduit de l’américain par André Chassigneux, éd. La Découverte, coll. Poche, mars 2008, 101 pages, 6,60 euros, ISBN-13: 978-2707154392.
 
Lire la suite

L’Histoire comme une chair, Paul Ardenne

5 Novembre 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

 

 

ardenne.jpgLa passion de l’Histoire, incarnée. Comme une vérité intime, personnelle, charnelle. Comme un événement duquel on ne peut plus sortir. L’histoire de rapines des commerçants français par exemple, qui se sont jetés sur l’Afrique avec une seule idée en tête : devenir des nababs blancs. De La Rochelle, par vaisseaux entiers ils partaient s’enrichir sauvagement et Paul Ardenne, enfant de la Rochelle, ne pouvait pas ne pas réaliser ce que cela signifiait concrètement.

L’Histoire comme une sensation, physique. Avant que d’être une couleur, elle est tel champ de bataille et la terre retournée, où l’historien met genou en terre pour ausculter ses cicatrices. Pas d’Histoire sans ce lien intime aux événements. Voilà le lieu qu’il nous avoue superbement, n’ayant depuis lors cessé d’en vivre l’intimité : l’anfractuosité d’une roche affleurant sous la végétation, vestige qu’il faut à présent déterrer pour comprendre. Les ruines, vivantes d’un coup, surgies là, sous la main. C’est Paul Ardenne déambulant dans Berlin Est et voyant de ses propres yeux ce qu’il en coûte de fuir, les quelques mètres stoppés net par la ronce métallique. Ou ce Berlin du début du XXème, "qui grandissait à la vitesse d’une carriole, avec ses banlieues gorgées de ressources humaines". Lisez Berlin AlexanderPlatz, lisez Ardenne, vous comprendrez et cette passion et sa nécessité. L’humiliation sociale toujours recommencée, les rudes militants Spartakistes égorgés la nuit et puis Berlin envahit des décennies plus tard par l’herbe qui signe l’arrêt de mort du communisme. Paul Ardenne porte partout son regard chaviré. L’Afrique, toujours, depuis le commencement, une passion qu’il n’a cessé d’affronter. Storytelling poignant, celui de vivre, tout simplement, au creux d’un monde immense et habité de ses semblables. L’Histoire comme un destin personnel au fond, livrant le monde aux êtres humains. Un Paul Ardenne qui n’en oublie jamais le pathétique de nos vies, comme dans cette sortie de l’histoire sous la pression de l’âge ou de la maladie, évoquant Jean-Luc Nancy écoutant les battements de son cœur malade au plus fort de l’engagement en Irak. L’Histoire est poésie, au sens fort. Reconnaissant envers Jacques Valette qui lui a tout enseigné : la beauté d’être de ce monde.

 

 

 

L’Histoire comme une chair, Paul Ardenne, éd. Le Bord de l'eau, coll. La Muette, septembre 2012, 154 pages 15 euros, ISBN-13: 978-2356871886.

Lire la suite

Les cloches de la terre

3 Novembre 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

La Toussaint résonne désormais dans la discrétion d'un paysage sonore tout entier sous le joug du flux continu des bruits automobiles. Le reste du temps, l'on n'entend guère que le son "civique" de l'instrument municipal par excellence : la sirène des pompiers. Seuls semblent devoir survivre dans nos mémoires le clocher de Saint-Hilaire, ou l'église de Combray, prenant dans l'œuvre de Proust et pour l'éternité conscience d'elle-même dans "l'effusion de sa flèche"… Curieux, tout de même, combien le jour des morts ramène à nos mémoires l'existence exotique du terroir, qui semble ne devoir survivre que dans ces moments d'effacement...
Quand donc a eu lieu ce basculement de la culture sensible ?
Le langage des cloches rythmait les relations entre individus. Comment imaginer aujourd'hui leur puissance émotionnelle, la complexité des codes alors en jeu ? Comment comprendre le fonctionnement de la sonnerie communautaire comme marqueur symbolique des identités ? C'est tout ce système d'affects disparus - quand l'espace des sons était fragmenté et qu'il n'existait pas de bruits continus comme ceux de l'avion - que Corbin décrit magistralement dans son étude. La désacralisation de l'espace et du temps, le double système temporel du XIXè siècle (cloche contre horloge), le lent transfert d'émotion du rythme cosmique au temps civil… En lisant ce travail, on ne peut pas ne pas songer à l'étude non moins splendide d'Eugen Weber sur La fin des terroirs. Mais là où ce dernier posait le transfert du sentiment de la localité vers l'identité nationale, Corbin, très justement, parle de sa captation, la République n'ayant jamais cherché à l'éradiquer. Une étude splendide !

Les Cloches de la terre, de Alain Corbin, Broché: 356 pages Editeur : Flammarion (18 avril 2000) Collection : Champs Histoire Langue : Français ISBN-10: 2080814532 ISBN-13: 978-2080814531
Lire la suite

Chestov : la nuit de Gethsémani, essai sur la philosophie de Pascal

2 Novembre 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

 

 

nuit-chestov.jpgUne lecture de Pascal intelligemment problématisée sur son caractère profondément paradoxal, pointant sans concession l’embarras qui constitue l’horizon de cette œuvre, embarras qui est, à tout prendre, le seul lieu depuis lequel une pensée authentique  puisse s’énoncer.

Pascal comme Macbeth, voulait tuer le sommeil. Jugement monstrueux quand on y songe, dans l’esprit d’un penseur convaincu que seule l’insomnie guette en vérité celui qui fait vœu de rester éveillé… Aucun soulagement donc, dans cette philosophie du fragment, persuadée qu’on ne peut chercher de certitude que dans l’impossible, et que l’ineptie est le camp de Dieu…

Aucun soulagement dans cette philosophie poussant aussi loin qu’il est possible les pouvoirs de la Raison, pour l’humilier in fine, et s’amuser de ce qu’au vrai, personne ne s’intéresse vraiment à la vérité. « Nous courons sans souci dans le précipice après que nous avons mis quelque chose devant nous pour nous empêcher de le voir» (Pascal) –la Raison, aussi bien.

Quelle manière étrange, en effet, de suivre les philosophes que celle de Pascal, moquant Platon qui ne cesse d’ouvrir plus de chausse-trappes sous les prouesses de la Raison que de raison, pour offrir au final une voie royale au mythe. Le retournement auquel Pascal procède, nous dit Chestov, c’est de se monter en fin de compte indifférent aux idées, quand la Grèce antique, elle, ne savait se montrer indifférente qu’au réel.

L’autre paradoxe qui le retient est celui de la question du Moi, dont nous n’avons retenu que la haine apparente que Pascal semblait lui vouer. C’était mal le comprendre, affirme Chestov, quand Pascal ne s’en saisissait que pour tordre le cou à la morale, dont il voyait la place à l’étable, elle qui porte au plus haut point la haine du moi humain. Le moi est haïssable, certes, mais il est indomptable, affirme Pascal, comme un événement qui ne cesse de surgir, capricieux, irrationnel, et le seul à pouvoir dissiper la torpeur dans laquelle nous plonge la vérité mathématique.

Pascal lui préférait l’âme, ce moi infirme, infime, dont le salut est pourtant à ses yeux l’incarnation de toutes les absurdités admises…

On le voit, Pascal n’est pas de tout repos. Et ses pensées sont bien une description de l’abîme dans lequel nous plonge la nécessaire désobéissance au souverain autocrate : la Raison.

 

 

Léon Chestov, La nuit de Gethsémani, essai sur la philosophie de Pascal, traduit du russe par J. Exempliarsky, édition de l’éclat, coll. Eclats, août 2012, 128 pages, 8 euros, ean : 978-2841622887.

Lire la suite

LE TEMPS DU OU DES LOISIRS ?

30 Octobre 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

 

 

la-touusaint.jpgEn 1869, le Littré définissait le loisir comme un temps disponible. En 1930, le Dictionnaire d’Augé parlait cette fois des loisirs, qu’il décrivait comme un univers de distractions. Entre-temps, on aura créé en France, en 1910, un Office National du Tourisme, chargé d’ordonner des pratiques qui, malgré leur diversité, paraissaient relever de cet usage social du temps inédit qui se faisait jour dans les sociétés du monde occidental pour y instaurer une culture originale : celle des loisirs.

Parler de l’avènement des loisirs, c’est justement évoquer l’apparition d’un usage social du temps inédit dans le monde occidental, au 19ème siècle.

Et sans doute, pour en parler de manière conséquente, faudrait-il étudier de plus près la manière dont se sont créés ces usages modernes du temps libre et celle dont se sont mises en place les nouvelles logiques de ce temps libre. Comment le désir de voyage par exemple, la soif d’aventure et de sensations nouvelles sont-ils apparus dans les sociétés industrielles du 20ème siècle ? Répondre à ces questions supposerait de préciser tout d’abord ce qu’étaient les usages sociaux du temps avant cela. Ce serait aussi tenter de comprendre que travail et loisir forment un système, tout bouleversement de l’un entraînant celui de l’autre. Enfin, ainsi que l’illustrent magistralement les deux exemples de définition, «du» à celle «des» loisirs, ce serait tenter de comprendre comment on est passé d’une conception du loisir prescrit à une conception du loisir conçu comme un divertissement libre. Encore que la définition proposée par le Dictionnaire d’Augé fasse illusion, car il faudra attendre en France les années 1950 pour que s’affirme vraiment cette conception ludique des loisirs.

 

La Toussaint, tableau du peintre nancéien Emile Friant (1863-1932).

Lire la suite

(ALAIN CHÂTRE) : COMMENT ÊTRE DANS LE MONDE ?

27 Octobre 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

 

balai.jpg«Nous ne savons jamais ce que nous pouvons devenir pour d’autres, à simplement être.» (Lettre de Martin Heidegger à Hannah Arendt, le 10 novembre 1925).

 

 

Jeté dans le monde, exposé, sans jamais pouvoir parvenir à aucune situation de maîtrise, comment accéder à soi-même ?

Est-ce la question au demeurant ? Ne serait-ce pas plutôt l’injonction séminale, à laquelle nous ne savons jamais répondre ?

On ne peut être au monde qu’à se poser la question de l’être, affirmait Heidegger. Une question pour laquelle il n’existe pas de réponse préconçue. Ou bien, si, sous les formes de ces divertissements, de ces grimaces aurait dit un Gombrowicz, que nous arborons plein de foi en leur consolation.

Il n’y avait pas d’illustration plus belle de la philosophie d’Heidegger que la vie d’Alain, jeté dans le monde, s’y décochant lui-même, prenant à bras-le-corps ce tout un chacun de la réalité quotidienne où l’être fonde ses possibilités pour faire sens, plutôt que le compulser.

Etre là, dans la quotidienneté d’être, non à partir des idées mais de la sollicitude pour ce monde où il accourait nuit et jour, fuyant, le visage entre les mains, ces gueules qu’on lui faisait.

Être-là. Jeté et exposé à l’Être, Alain découvrant et redécouvrant qu’il était au monde sans disposer d’aucun cadre consolateur.

La littérature ? Pas même, qu’il interrogeait sans cesse, sans cesse reprenant le fil d’une conversation interrompue, La Rimbe, Artaud le Momo, passants considérables qu’il saluait d’un geste désinvolte.

 

La nature de l’homme n’indique rien, ne pointe rien. On ne peut rien savoir à partir d’elle. D’où partir dans ces conditions ? De l’esprit ?

Bios Theoretikos. Les grecs anciens avaient ce joli mot pour qualifier ces êtres voués à la vie contemplative, soustraits à la Polis dans une large mesure, et dédiés aux études savantes. Mais Alain n’était pas de ceux là non plus. Son amor mundi l’avait conduit ailleurs. Il se débattait. Non seulement avec ses gueules, mais avec l’illusion qu’être ne pouvait compter que d’être exposé en permanence à l’être-avec. Être avec d’autres au monde, cette réalité incontournable pourtant, dont il avait fait comme nous tous son credo, marmonnant toutefois ses dangers, quand cette manière d’être là prenait la forme d’un «on» mondain, impersonnel. On le voyait alors mimer son semblable, le refaire jusqu’à l’exaspération de l’autre mimé, se vautrant dans ce «on» fratricide, partout présent quand on y songe, partout se dérobant, pour le surmonter enfin en le poussant à n’être que jeté envers soi.

Dépasser l’être-avec, dans cette frugalité que les années 60 avaient tracée et après laquelle déjà, les années 70 ne couraient plus.

Dépasser l’être-avec de la Polis pour un être-pour maculé de son seul souci du monde. Alain parcourait le monde dans cette éthique de la préoccupation que pointe Heidegger encore.

 

Comment sortir, donc, de la vision politique du monde ?

Cette question, nous nous la posions souvent, sans parvenir à y répondre. La cité des grecs anciens avaient posé la nécessité d’un dialogue qui ne nous satisfaisait pas : celle d’une parole que Platon avait établi à une hauteur telle, qu’elle écartait de son champ tous ceux qui n’en faisaient pas profession.

Restait, dans la langue de Platon, le mythe pour donner à entendre la présence mystérieuse de l’origine de la parole dans la vie des hommes. Le mythe écrasant, barbare, imposé aux hommes par une nécessité supérieure.

Où s’origine la parole ? C’est à cette origine qu’Alain avait adossé sa vie et qu’il faisait retour sans cesse, reformulant toujours, épiant et posant au final la seule question qu’il fallait poser : qu’en est-il de la nécessité du politique ?

Nous nous étions séparés là. J’y reviendrai un jour.

Socrate avait pointé cette force qui traversait le politique : le défi d’existence.

Alain n’était pas un théoricien. Il n’écrivait pas. Il tentait simplement, jeté dans le monde, d’ouvrir une possibilité d’y être. Et si son dialogue cherchait la réconciliation, il ne trouvait au fond que l’embarras -duquel surgit la coupure de la nécessité d’existence, affirmait Benny Lévy. La zoê à mon sens, qu’aucune nécessité logique ne peut relayer. Car le logos n’a pas d’autorité : il bute sans cesse sur ses apories.

Alain était d’un lieu d’errance. Hoï Polloï. D’où doit s’énoncer au fond le politique, venant s’asseoir auprès de chacun, à tout instant, pour faire et défaire avec lui le Roi, dans l’ébranlement existentiel de soi.

On est jeté dans l’état de société sans y prendre garde. Je croyais à cet ébranlement. Mais pas au fait de vivre, tout simplement vivre, cette candeur de la vie «nue», ce soubassement contemplatif de la zoê que le monde classique a rejeté loin de nos cités, ce simple fait de vivre dans l’agréable et la douleur. Je ne croyais pas qu’il pût suffire à nous lier les uns aux autres. Alain, si.

 

«Je sais alors décidément que la vie est histoire !» (Hannah Arendt, Ombres, une sorte de réponse à Martin Heidegger).

 

Lire la suite

CZAPSKI : PROUST CONTRE LA DECHEANCE

22 Octobre 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

 

proust-czapski.jpg

Au cours de son internement dans un camp soviétique, Józef Czapski, qui devait multiplier ensuite les mésaventures éditoriales, en France en particulier où son Terre inhumaine allait connaître de sérieux déboires, Gallimard ne cessant, sous la pression d’Aragon, d’en différer la publication pour des raisons idéologiques, avait donné de mémoire une série de conférences devant un public pour le moins inattendu : celui de ses codétenus d’un camp de travail soviétique.

Les conférences de 1940-41 sont ré-éditées par les éditions Libretto. Leur publication s’appuie sur les textes dactylographiés en 43 directement en français, eux-mêmes établis à partir des cahiers de Czapski, dont une partie avait échappé à la destruction.

Une édition intelligente qui maintient les approximations, les erreurs, ainsi que les maladresses lexicales et syntaxiques, pour en renforcer l’émotion et en souligner la force d’évocation. Saluons-le, car ce n’est pas dans l’habitude des éditeurs français, entrés depuis des lustres dans l’ère du lissage si ce n’est celui du ponçage littéraire, reprisant sinon altérant, au prétexte de "réparer" les textes, au nom d’un soit-disant consensus quant aux vertus du style français, lequel relève la plupart du temps de la plus parfaite indigence intellectuelle et artistique.

Le plus fascinant de ce qui nous est restitué n’est pas la qualité ou la précision du souvenir intellectuel, mais de voir Czapski arpenter une mémoire quasi visuelle de l’œuvre de Proust, inaugurant chacun de ses chapitres par une image qui finit généralement par lui restituer avec une précision déconcertante les détails stylistiques qu’il arrache à l’œuvre remémorée. Et c’est aussi bien sûr le contexte dans lequel cette nécessité s’affirme, d’angoisse quant aux risques pris (l’exécution sommaire), et d’inconfort (par –40°, debout dans une vigie terrifiée).

A peine vingt ans après la mort de Proust et après l’oubli d’une écriture si peu française tout d’abord (seul le détour par l’Angleterre convainquit la critique littéraire de l’époque de mieux lire un auteur qu’elle s’amusait alors à dédaigner), il vaut la peine de découvrir la vigueur de cette école buissonnière, décortiquant avec passion l’enchevêtrement des thèmes proustiens, en particulier ceux de la question de l’amour, cet infini proustien si tangible, où les détenus du camp puisèrent la force de survivre, pour en redécouvrir toute la nécessité, aujourd’hui encore : décidément, les œuvres réellement littéraires ne sont pas faites pour le salon de littérature, la causerie guindée ou la critique satisfaite d’exhiber l’onctuosité de ses platitudes…

 

Joseph Czapski, Proust contre la déchéance, conférences au camp de Griazowietz, éditions Libretto, septembre 2012, 96 pages, 5,10 euros, ean : 978-2-7529-0761-5.

A propos de Proust, Marcel :

http://joel.jegouzo.over-blog.com/article-proust-du-rebord-des-levres-au-baiser-maternel-48464401.html

http://joel.jegouzo.over-blog.com/article-comment-proust-revint-a-la-france-proust-et-la-moulinette-des-sciences-humaines-6-6--42715999.html 

ainsi que les six articles précédents…  

Lire la suite
<< < 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 30 > >>